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Journal Indépendant et Militant
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La lutte armée révolutionnaire en Belgique : une histoire occultée
Opinion
vendredi, 22 juillet 2011
/ Thomas C.
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Lorsqu’une version de l’histoire propagée par les circuits officiels ne trouve aucune critique sur les tribunes de l’opposition, peu de temps suffit à la transformer en évidence…
Ainsi la vision d’un caractère bonasse de la politique belge, où rien de grave n’arrive ni ne mérite d’arriver. Une vision qui arrange à la fois les tenanciers du système et les candidats à une vague alternance. Une vision qui permet d’occulter les mille-et-une aventures sanglantes de la bourgeoisie belge et de gommer une mémoire historique qui ne profiterait qu’à ses ennemis.
Note : Le JIM est bien conscient qu’en omettant de citer ses sources,
l’auteur ne satisfait pas à nos habituelles exigences de rigueur, ce
qui explique que nous vous présentions ce texte comme une opinion.
L’auteur explique d’ailleurs brièvement la difficulté de compiler une
bibliographie pour des événements volontairement occultés par les
classes dominantes.
Néanmoins, dans le cadre d’un numéro consacré à l’illégalité et dans un contexte de fort révisionnisme historique [1], il nous paraissait important de revenir sur l’histoire des "actions dures" en Belgique.
Nous espérons ainsi susciter la réflexion du lecteur sur l’Histoire
"officielle" telle que matraquée à l’école et dans les médias
dominants, et même peut-être l’inciter à poursuivre par lui-même des
recherches dans ce domaine qui pourraient un jour, qui sait, être
publiées ici-même. A cette fin, nous proposons quelques éléments
bibliographiques qui offriront un point de départ utile au lecteur
intéressé.
La lutte armée en Belgique n’est communément reconnue que dans deux épisodes : la Révolution de 1830 et la Résistance de 1940-45. Et cette reconnaissance s’accompagne chaque fois d’une mystification. La Révolution de 1830 est réduite à une sorte de kermesse brassant mousquets, faro et jambe de bois, et la Résistance à une geste héroïque dressant le peuple contre l’envahisseur. La transformation du prolétaire insurgé de 1830 en personnage folklorique n’est pas moins efficace que la transformation du résistant communiste de ‘40 en simple patriote démocrate. Le folklore de 1830 occulte la leçon d’une insurrection prolétarienne qui, faute d’une direction prolétarienne, a tiré les marrons du feu pour la bourgeoisie nationale. La chanson de geste de la Résistance occulte les leçons d’une guerre qui fut autant une guerre de classe à l’échelle du continent qu’une guerre entre puissances. En Belgique, en 40-45, on s’entretuait surtout entre Belges, les premières cibles des Résistants étaient les partisans de l’Ordre Nouveau qui furent abattus par centaines – littéralement par centaines.
Ceci pour les deux épisodes « reconnus »…
Que dire alors des autres ?
Lorsqu’ils sont mentionnés, ils sont soit enfermés dans un « complot », soit dilués dans telle ou telle explosion de colère de masses ouvrières. Pourtant, de la Légion belge de 1848 aux Cellules communistes combattantes des années ’80, en passant par le Parti Socialiste Révolutionnaire blanquiste de 1887-88, les pratiques de luttes armées révolutionnaires, planifiées, unissant théorie et pratique, traversent l’histoire de Belgique.
Lorsque la révolution de Février 1848, éclata à Paris, elle trouva aussitôt un écho enthousiaste en Belgique. Le gouvernement fit charger les rassemblements populaires par les gendarmes à cheval, tandis que la police arrêtait et expulsait en masse (à commencer par Karl Marx). En mars ’48, des ouvriers belges résidant à Paris formèrent la Légion belge, pour renverser la monarchie et établir une république belge démocratique. Plus de mille hommes passèrent la frontière, rencontrèrent l’armée belge au lieu-dit de Risquons-tout (près de Mouscron). Les révolutionnaires furent défaits : sept d’entre eux furent tués, soixante faits prisonniers. Trente-deux furent jugés et dix-sept condamnés à mort et exécutés.
Le 18 mars 1886, les anarchistes organisent un rassemblement pour l’anniversaire de la Commune de Paris. Des milliers de manifestants se rassemblent place Saint-Lambert, marchent sur les quartiers riches et les dévastent. Quelques jours plus tard, la grève commence dans la région de liège. Elle s’étend au Hainaut où des groupes d’ouvriers s’auto-organisent pour incendier des verreries et des propriétés de capitalistes, comme le château d’un patron verrier. Les grévistes affrontent la police et l’armée avec des armes de fortune. La police, la gendarmerie, la garde civique et l’armée tirent, tuant 24 grévistes. Le Parti Ouvrier Belge naissant, effrayé par cette explosion de colère ouvrière, et soucieux de présenter (déjà…) une image « responsable » se désolidarise des grévistes et valide la thèse bourgeoise du « complot anarchiste ».
Certains opposants à cette politique quittent le POB et fondent le Parti Socialiste Républicain, dirigé par Alfred Defuisseaux, le célèbre auteur du Catéchisme du Peuple (pdf) en faveur du socialisme qui aura un succès immense et qui vaudra des poursuites à l’auteur. En 1887, une grève révolutionnaire politique (revendiquant le suffrage universel) est lancée par les ouvriers et les mineurs du Hainaut, à la tête desquels se trouve le PSR. Les grévistes ont recours à la lutte armée : on dynamite des maisons de jaunes et l’Hôtel de Commerce de La Louvière où logent les officiers des troupes qui répriment la grève. Mais la police parvient à infiltrer le PSR et de nombreuses arrestations portent un coup fatal au parti et débouchent sur le célèbre procès dit du "Grand Complot". Avec le PSR et pour la première fois, une lutte de masse intégrant une dimension armée et obéissant à une stratégie révolutionnaire a été impulsée en Belgique.
A l’époque du PSR se développe une autre pratique révolutionnaire armée, bien distincte, celle de la « propagande par le fait » anarchiste. La Belgique connait deux vagues d’attentats. En mai 1892, plusieurs bombes explosent à Liège, visant des églises et des magistrats, mais les auteurs de ces actions furent rapidement arrêtés. En 1894, une seconde vague d’attentats frappe les mêmes cibles. La « propagande par le fait » deviendra ensuite marginale en Belgique. Certains anarchistes belges en poursuivront la pratique, comme cet Amédée Pauwels tué par la bombe qu’il essayait d’introduire dans l’église de la Madeleine, à Paris.
En 1893 a lieu la première de ces « grèves belges », qui attirèrent l’attention de tout le mouvement ouvrier international. Il s’agissait de grèves de masse, de grèves nationales, générales, avec un but non pas économique mais politique : le suffrage universel. Toutes les « grèves belges » se caractérisent par la contradiction entre la tendance hégémonique dans le POB voulant les rendre pacifiques et concentrées, et la tendance radicale/révolutionnaire qui les voulaient violentes et prolongées. L’histoire officielle a fini par populariser l’image d’un POB opposé aux débordements violents de sa base. Mais derrière ces « débordements », il n’y avait pas seulement tel ou tel groupe d’ouvriers rendu furieux le temps d’une émeute, il y avait aussi les militants de courants révolutionnaires (essentiellement les courants anarchistes et syndicaliste-révolutionnaire) qui pratiquaient une lutte armée (en privilégiant les sabotages).
La grève de 1893 mobilisera 200.000 grévistes et débordera vite le POB. Le Borinage était en insurrection. A Gand, on parlait ouvertement d’aller dans les casernes faire appel aux soldats et mettre la main sur les armes et les munitions. A Anvers, des « socialistes dissidents » submergent la direction officielle de la grève et des incendies éclatent au port. La répression est féroce. L’armée se livre à de véritables massacres à Borgerhout, à Wetteren, à Mons et à Anvers. Epouvanté, le POB met un terme à la grève.
En 1902, la pression de la base force le POB à décréter une nouvelle grève générale qui le déborde aussitôt : dynamitages en série (la maison d’un député catholique à Binche, le bureau de poste à La Louvière, la Banque Nationale à Bruxelles, etc.), mise à sac de locaux officiels, tirs à balle contre la police, etc. Et partout des manifestations rassemblant jusqu’à 300.000 personnes pour une seule journée. La gendarmerie et l’armée tirent dans le tas, tuant de nombreux manifestants. Une nouvelle fois le POB stoppe la grève avant terme. Ce n’est qu’en 1913 que la direction du POB parviendra à mettre en pratique son idéal de grève générale politique pacifique.
En 1921 est fondé le Parti Communiste de Belgique. De 1921 à 1936, il travaille dans la légalité mais se dote d’un petit appareil clandestin (chargé de la sécurité, des communications sensibles, etc.) et d’une milice en uniforme qui organise et forme militairement les membres du parti. Le PCB soutient les luttes ouvrières et les radicalise comme autant d’étapes préparatoires menant à l’insurrection. Suite à son engagement massif dans la grève des mineurs borains de ‘32, qui prit un caractère insurrectionnel, le PCB fera l’objet d’un procès pour complot contre la sécurité de l’État.
A partir de 1936, la politique de l’Internationale Communiste est celle du « front antifasciste » (qui suppose de défendre les acquis de la démocratie bourgeoise) et si, à cause de la croissance du PCB, le nombre de cadres militaires clandestins augmente, la part relative de ce travail se réduit. L’appareil militaire du PCB va cependant envoyer de nombreux cadres en Espagne, pour participer à la guerre civile antifasciste, et d’autres cadres participeront à la lutte secrète contre les agents de la Gestapo et les intérêts fascistes (une cellule de dockers communistes anversois place des bombes incendiaires dans les cargos allemands, italiens et japonais ravitaillant Franco).
Dès le début de l’occupation, le PCB entra en Résistance sous forme de sabotage de la production de guerre et des moyens de communication servant l’occupant. Un premier noyau de 20 partisans armés est organisé par le PCB au printemps ‘41. Cette activité alla en se développant après l’invasion de l’URSS et le PCB parvint à rassembler tous les résistants progressistes dans ce qui deviendra le Front de l’Indépendance.
L’organisation armée du PCB passa sous la tutelle du FI mais restait essentiellement composée de communistes puisés dans la "réserve militaire du Parti", qui organisait par cellule de trois tous les membres du PCB en état de combattre. Début 1943, il y a déjà 10.000 partisans armés, dont 6.000 combattants, 4.000 membres des services et 500 maquisards. 1.200 combattants de l’organisation des Partisans Armés seront tués par les nazis et les collaborateurs.
Plusieurs anciens partisans retrouveront le chemin des caches d’armes et d’explosifs à l’occasion de la question royale. Pour s’opposer au retour de Léopold III sur le trône, il n’y eut pas seulement une grève générale, des meetings et des manifestations de masses, il y eut aussi une vague d’attentats (dont la crête sera la semaine du 26 juillet au 1er aout avec 136 attentats dont 59 à l’explosif). Après que les gendarmes ont tué quatre ouvriers à Grâce-Berleur, une marche sur Bruxelles se décide, à laquelle doivent participer les forces de la Résistance antinazie, ce qui amènera Léopold à abdiquer. Cette dimension armée de l’Affaire royale est généralement occultée, comme celle de la grande grève de 1960-1961 contre le programme d’austérité du gouvernement (la « loi unique »). Là aussi, à la grève générale, aux meetings et aux rassemblements s’ajoute l’action des groupes armés. On a recensé 1.350 actions de sabotage, généralement des dynamitages de pylônes et de voies ferrées.
Le mouvement gauchiste issu de mai 68 n’a pas engendré en Belgique, à la différence de plusieurs autres pays, une organisation pratiquant la lutte armée. Ce n’est qu’en 1984 qu’apparait une organisation armée révolutionnaire sur des bases politiques voisines de celles des Brigades Rouges italiennes : les Cellules communistes combattantes. Les CCC réalisent trois « campagnes de propagande armée » totalisant 25 attentats à l’explosif contre des partis politiques, des installations militaires, des banques, des organisations patronales, etc. Les CCC se revendiquaient du marxisme-léninisme le plus strict et prônaient une clandestinisation de l’activité révolutionnaire (et non des révolutionnaires qui devaient, tant que possible, mener une vie en apparence « normale »). Une série d’opérations policières dans l’hiver 85-86 démantela les CCC. Quelques autres actions armées eurent lieu à ce moment, généralement issues du courant anarchiste.
La fin des années 90 et le début des années 2000 voient justement une spectaculaire renaissance de la « propagande par le fait » anarchiste : des dizaines d’actions incendiaires ont lieu sur deux thématiques, la « libération animale » (incendie de McDonald, de boucherie industrielle, etc.) avec des actions notamment signées de l’ALF, et la thématique anti-carcérale, avec des actions contre les sociétés faisant du profit avec les Centres fermés pour étrangers en situation irrégulière.
J’aurais voulu conclure ce survol par la bibliographie que m’avait demandée l’équipe du JIM. Mais cette bibliographie aurait eu la longueur même de l’article puisque chaque chiffre, chaque incident provient d’un ouvrage différent. Il n’existe ainsi aucun ouvrage historique décent consacré au PSR, à l’anarchisme en Belgique, ou aux CCC. Qu’il faille ainsi aller en débusquer les traces dans d’innombrables sources est un autre symptôme de l’omerta politique et idéologique frappant la lutte armée révolutionnaire en Belgique.
Thomas C.
Afin d’orienter le lecteur et de l’encourager à mener ses propres recherches sur le sujet, le JIM propose une sélection bibliographique de base à même de fournir des indications sur les actions politiques illégales, dans le cadre de grands mouvements de protestation ou isolées
Ouvrages et revues généraux
PUISSANT, Jean, "La question sociale dans l’historiographie en Belgique ", in ALLARD, J.-J. et al., La question sociale en Belgique et au Canada. XIX-XX siècles, Bruxelles, Editions de l’Université Libre de Bruxelles, 1988, pp. 81-92.
GOTOVITCH, José, "Histoire du Parti communiste de Belgique", in Courrier hebdomadaire du C.R.I.S.P., Bruxelles, C.R.I.S.P., 1997, n° 1582.
MOULAERT, Jan, Le mouvement anarchiste en Belgique (1870-1914), éd. Quorum, 1996
La revue à parution annuelle "L’Année sociale", pour la période de 1960 à aujourd’hui.
La revue Dissidences, en particulier le numéro 7 (octobre 2009).
Sur la révolution belge
BOLOGNE, Maurice, L’insurrection prolétarienne de 1830 en Belgique, Aden, 2005
Sur la révolte de 1848 en Belgique
GRANIER-PAGES, Louis-Antoine, Histoire de la Révolution de 1848, 2e éd., t. 4, vol. II, Paris, Pagnerre, 1866, chap. 6, XVI-XXV, p. 263-273
Et également cette notice wikipedia sur la Légion belge
Sur la Question royale (1950)
THEUNISSEN, Paul, 1950, Le dénouement de la Question royale. Cinq mois qui ébranlèrent la Belgique, Bruxelles, éd. Complexe, 1986, trad. de Paul Theunissen et Paul Tannewald
Sur la grève générale de 1960-1961
Nous invitons le lecteur à se rendre au colloque du 4 décembre 2010 sur le sujet.
FEAUX, Valmy, Cinq semaines de luttes sociale. La grève de l’hiver 1960-1961, Bruxelles, Editions de l’Institut de Sociologie de l’Université libre de Bruxelles (Cahiers du centre national de sociologie), 1963.
NEUVILLE, Jean, YERNA, Jacques, Le choc de l’hiver 60-61. Les grèves contre la loi unique, Bruxelles, Politique et Histoire, 1990.
SPITAELS, Guy (éd.), Les conflits sociaux en Europe. grèves sauvages, contestation, rajeunissement des structures, Bruges / Verviers, Collège d’Europe / Marabout service, 1971. En particulier l’intervention de George Debunne, intitulée : "La Belgique, la crise des relations industrielles. La rupture. Les mouvements spontanés et sauvages".
Sur le syndicalisme wallon et le mouvement renardiste
MOREAU, Robert, Combat syndical et conscience wallonne. Du syndicalisme clandestin au Mouvement Populaire Wallon, 1943-1963, Liège / Bruxelles / Mont-Sur-Marchienne, Fondation A. Renard / Vie Ouvrière / Institut Jules Destrée, 1984.
Sur les Cellules communistes combattantes
Un site d’archives consacré aux CCC.
Le JIM
[1] Volonté d’amalgamer nazisme et communisme, de s’approprier le combat des Résistants, de réhabiliter le colonialisme, etc.
Après l’élaboration de deux plans nationaux d’austérité [1], la Grèce a été contrainte d’accepter sa mise sous tutelle par le FMI [2], essentiellement, comme l’ont indiqué les autorités de l’UE et du FMI, pour recouvrer la « confiance des marchés ». Ce troisième programme d’austérité, comme ceux entérinés dans plusieurs autres pays européens [3], se base fondamentalement sur une réduction des dépenses publiques et sur une baisse des revenus des travailleurs. Au bénéfice du pays et de sa population ?
« Le gouvernement a conçu un programme crédible qui est économiquement équilibré, socialement équilibré – les groupes les plus vulnérables étant épargnés – et réalisable (…) pour – à terme – contribuer à faire repartir la croissance et l’emploi, et à rehausser les niveaux de vie » ; c’est en ces termes très élogieux que le directeur général du FMI a annoncé les mesures imposées par son institution à la Grèce [4].
L’objectif annoncé de l’institution financière est de ramener le déficit public sous le seuil de 3% du PIB pour fin 2014 [5] via des mesures drastiques telles qu’une réduction considérable des dépenses publiques, la privatisation de beaucoup d’entreprises nationales [6], le gel des salaires et des pensions des fonctionnaires et retraités du secteur public ainsi que la suppression de leurs 13ème et 14ème mois, entre autres. Le relèvement de l’âge de la retraite et une hausse de la TVA (qui passe de 21 à 23%) [7] sont également d’application.
La succession de manifestations et grèves en Grèce [8] témoignent du rejet de ces mesures d’austérité imposées à la Grèce par le FMI et l’UE (ainsi que de celles imposées par les deux premiers plans d’austérité qui allaient dans le même sens).
Le peuple grec et la gauche [9] ne sont pas les seuls à rejeter les mesures du FMI. De nombreux économistes les condamnent également [10] ; l’austérité entraînera chômage et dépression qui provoqueront à leur tour une baisse de l’activité économique et de la consommation, entraînant de facto une contraction des recettes de l’Etat et, par conséquent, une diminution de sa capacité à rembourser la dette [11].
Comme mesures alternatives, Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie [13], préconise la création par l’UE et la BC européenne d’un mécanisme d’aide aux pays membres très endettés, similaire à celui qui existe pour les banques [14] ainsi qu’une sérieuse remise en cause de la place accordée à la spéculation au détriment du travail dans nos sociétés [15].
« Aujourd’hui, les Grecs sont appelés à de très importants sacrifices, mais ces sacrifices sont vides de sens, ou plutôt, ces sacrifices risquent d’être détournés sous forme de prélèvements au bénéfice de la finance. Ce dont la Grèce et les autres pays européens ont besoin, c’est à la fois de dynamiser leurs activités productives autrement qu’en diminuant leurs coûts et de réinventer le lien social et la démocratie » [16].
Le déficit public du pays n’est pas dû à un excès de dette publique mais à la pauvreté des recettes de l’Etat [17] suite à la baisse de l’activité économique (en raison de la conjoncture) et à l’incapacité de prélever assez d’impôts en raison d’une évasion fiscale considérable et d’une corruption très présente [18].
La Grèce, comme l’Espagne, le Portugal et l’Irlande sont souvent montrés du doigt comme des pays qui génèreraient des dépenses publiques colossales. Ces dernières auraient causé un déficit public élevé et une dette publique considérable, éléments qui empêcheraient la reprise économique. Or, ces pays ont, au contraire, les dépenses publiques les plus basses de l’UE des 15 et leur secteur public reste sous-développé. En outre, leur système fiscal reste peu progressif et il est caractérisé par une charge fiscale plus basse que la moyenne UE. Ces états souffrent également d’une fraude fiscale énorme et d’une redistribution très insuffisante des richesses [19], ces éléments entraînant de plus grandes inégalités de revenus [20].
A partir d’une telle situation, augmenter les recettes de l’Etat ne semble pas trop ardu ; les revenus potentiels sont à portée de main, ne manque que la volonté politique.
Le problème (de la Grèce comme de l’UE) n’est pas tant l’existence d’un déficit public élevé ou de sa dette que de la faible croissance économique et de l’augmentation structurelle du chômage.
Pourtant, comme dans une multitude d’autres pays européens, la recette préconisée s’attache aux indicateurs du déficit et de la dette alors que cette politique a déjà prouvé son inefficacité dans les pays en développement.
Les prêts finalement consentis à la Grèce [22] ne lui ont pas été concédés pour l’aider mais pour prémunir les banques françaises et allemandes d’un défaut de paiement grec [23] suite à une crise que le secteur bancaire a lui-même contribué à créer [24] et dont l’endettement public est venu éviter la faillite [25] et réparer les grossières erreurs de jugement (à tout le moins) des agences de notation à la fois juges et parties de la situation [26] et sachant qu’elles sont intimement liées aux entreprises qu’elles jugent ? En premier lieu, elles sont rémunérées par les entreprises qu’elles sont chargées de noter, ensuite elles ont une activité de conseil qui consiste à aider les banques à créer des produits capables d’obtenir les meilleurs notes. La même procédure est à l’œuvre, en ce qui concerne les Etats ; avant d’emprunter, un Etat fait appel à la délivrance d’une notation par une agence (http://www.liberation.fr/economie/010168193-a-la-fois-juge-et-partie, 9/02/10) et la rémunère pour cette tâche. Depuis, les Etats-Unis ont promulgué une loi de réforme de la régulation financière (en juillet 2010) qui constitue un premier pas (encore très insuffisant) vers une possibilité de recours contre ces agences (http://www.lesoir.be/actualite/economie/2010-09-01/les-usa-accusent-moody-s-d-erreurs-dans-sa-notation-790640.php])].
« Comme Joseph Stiglitz l’a dit, avec tous les fonds dépensés pour aider les banquiers et les actionnaires, on pourrait avoir créé des banques publiques qui auraient déjà résolu les problèmes de crédit que nous connaissons (la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande) » [27]. Au lieu de cela, les banques et les agences de notation bénéficient d’une impunité quasiment totale et il revient à l’ensemble de la population de payer pour une crise créée par d’autres.
Quelle est donc cette règle que les Etats se laissent imposer ?
Il faudrait que les banques conservent tous les profits quand les temps leurs sont favorables et que la communauté rembourse leurs pertes dans le cas contraire ?
Le slogan « Bankers, gangsters » très présent dans les manifestations, résume bien cet état de fait.
Cette logique de privilèges des banques se perpétue pourtant ; après avoir été renflouées par des prêts publics aux taux très faibles, les Etats qui prêtent à la Grèce vont réaliser de sérieuses marges sur les prêts qu’ils lui consentent [28]. Pourquoi ce deux poids, deux mesures ?
Il est évident aux yeux de la majorité de la population que ce plan d’austérité ne vise pas au sauvetage du pays mais à celui des banques et de l’euro, c’est-à-dire celui des sphères financières et politiques au détriment d’une population de plus en plus exploitée.
Il n’est pas surprenant dès lors que la majorité des Grecs sont, actuellement, prêts à descendre manifester dans la rue contre de nouvelles mesures d’austérité [30].
Même au sein du Pasok [31], les mesures n’ont pas été faciles à accepter ; trois députés n’ont pas voté les mesures et ont été exclus du parti. Les syndicats socialistes ne font pas exception [32] à cette contestation.
Les deux grandes confédérations syndicales CGSE et ADEDY (dirigées par les socialistes) [33] ainsi que celle du PAME (communiste) [34] organisent de nombreuses journées de grèves et manifestations [35]. Objet : la dénonciation des mesures anti-sociales et l’appel à la résistance. Malheureusement, la gauche ne parvient pas à surmonter ses clivages historiques et ses dissensions internes [36] et ne bénéficie pas, comme la plupart des institutions grecques, d’une confiance importante au sein de la population. Quoi qu’il en soit, « les syndicats restent les grandes forces mobilisatrices même si beaucoup de personnes rejoignent les manifestations sans être attachées à l’un ou l’autre syndicat » [37].
La contestation regroupe des « manifestants de tous âges et de nombreuses personnes sont descendues pour la première fois dans la rue » et les grèves et manifestations s’enchaînent à un rythme rapide. En particulier, la grève du 5 mai de cette année a paralysé le pays [38] ; secteur privé et public étaient en grève qu’il s’agisse des transports, des écoles, des hôpitaux, des usines, ports, aéroports, commerces... Elle a rassemblé 300.000 manifestants.
Malgré que « la mort de trois personnes a cassé une partie de la dynamique contestataire, surtout en ce qui concerne les gens qui descendaient pour la première fois dans la rue », la grève générale du 5 mai a été suivie de beaucoup d’autres mouvements de grève et de manifestations ainsi que de témoignages de solidarité dans d’autres pays.
Le gouvernement tente d’endiguer ce mouvement de révolte de diverses manières ; par des tentatives répétées de faire porter à l’ensemble de la population la responsabilité de la situation économique actuelle [39] d’abord mais, également par une décrédibilisation des manifestants [40], de la répression policière [41] et de la désinformation [42].
S’attaquer en premier lieu aux fonctionnaires du secteur public est également une manière de diviser la contestation, de désolidariser secteurs public et privé. « Le gouvernement s’attaque également à certaines professions privilégiées, pas très appréciées de la population (des professions fermées telles que les camionneurs, les taxis, etc… qui jouissent de privilèges hérités de la période du régime des colonels et qui, de ce fait, ne sont pas défendus par l’ensemble de la population). Et ce faisant, le gouvernement y associe d’autres professions (médecins, pharmaciens, etc…) pour généraliser la libéralisation du marché du travail ».
Enfin, comme lors de toute contestation sociale, le gouvernement tente d’user de vocabulaire adapté pour travestir la réalité [43] ; un exemple parlant est celui des privatisations, qualifiées de « mises en valeur des richesses du pays » [44].
Eponine Cynidès et Léandre Nicolas
Photographies d’Eponine Cynidès
Les passages en italique proviennent d’une interview réalisée le 28 août 2010 auprès de Yiorgos Vassalos, chercheur au « Corporate Europe Observatory » et Chloé (qui désire rester anonyme), membres de l’initiative d’organisation de la manifestation bruxelloise de solidarité aux manifestants grecs du 20 mai 2010 (jour de grève générale en Grèce) ainsi que d’Ermal Bubullima, Albanais résidant en Grèce depuis une quinzaine d’années, étudiant en Master 2 en Droits de l’homme à Strasbourg.
Leurs propos ont été recueillis par Eponine Cynidès et Léandre Nicolas.
[1] En janvier puis en mars 2010
[2] http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/04/26/l-intervention-du-fmi-une-humiliation-pour-la-grece_1342905_3214.html
[3] Italie, Portugal, Espagne, Irlande, Hongrie, Roumanie, Grande-Bretagne, Allemagne
[4] Déclaration de Dominique Strauss-Khan lors de la conférence de presse du FMI du 9 mai 2010, http://www.imf.org/external/french/np/sec/pr/2010/pr10187f.htm
[5] http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/05/02/la-grece-a-conclu-un-accord-avec-l-ue-et-le-fmi-pour-assurer-sa-survie-financiere_1345610_3214.html, 02/05/10
[6] http://www.mediapart.fr/club/blog/velveth/020610/le-fmi-version-dsk-sest-il-adouci, http://www.jennar.fr/index.php/le-fmi-lomc-le-ps-et-les-privatisations/
[7] http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/05/02/les-principales-mesures-du-plan-d-austerite-grec_1345619_3214.html, 2/10/10
[8] http://www.challenges.fr/actualites/monde/20100216.CHA1438/chronologie_de_la_crise_financiere_grecque.htmlhttp://www.arte.tv/fr/content/tv/02__Universes/U1__Comprendre__le__monde/02-Magazines/10__ARTE_20Journal/14_20Dossiers/2010.02.16__grece/ART_20chronologie/3070054.html
[9] Le parti socialiste est au pouvoir, ce qui n’empêche pas le syndicat lié au Pasok à manifester en masse
[10] http://m.letemps.ch/Page/Uuid/8509f0e2-683b-11df-9407-53de06d380d1/Plans_daust%C3%A9rit%C3%A9_trop_brutaux_mise_en_garde_d%C3%A9conomistes, 26/05/10 ; http://actu.orange.fr/economie/nouriel-roubini-met-en-garde-contre-trop-de-mesures-d-austerite-en-europe_43429.html?bReact=true, 3/09/10 ; http://www.euractiv.fr/economie-finance/article/2010/05/26/cure-dausterite-haut-risque-en-europe_68116, 26/10/10 ; http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/05/13/un-plan-d-austerite-a-l-oppose-des-besoins-de-la-grece-et-de-l-europe-par-gabriel-colletis_1350560_3232.html, 13/05/10, http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/05/22/joseph-stiglitz-l-austerite-mene-au-desastre_1361520_3234
[11] Les revenus de l’Etat dépendent à la fois de sa capacité à prélever des impôts et de la croissance économique
[12] Un des slogans fréquemment utilisés lors des manifestations
[14] http://www.lexpansion.com/economie/actualite-economique/stiglitz-prone-la-creation-d-un-mecanisme-de-soutien-financier-en-europe_2..., 2/02/10
[15] http://www.sacra-moneta.com/Crise-financiere/Le-triomphe-de-la-cupidite-de-Joseph-Stiglitz.html
[16] Gabriel Colletis, professeur à l’université Toulouse I, http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/05/13/un-plan-d-austerite-a-l-oppose-des-besoins-de-la-grece-et-de-l-europe-par-gabriel-colletis_1350560_3232.html, 13/05/10
[17] Selon les chiffres d’Eurostat, en 2000, les recettes fiscales de la Grèce s’élevaient à 34,6% du PIB (40,6% pour la moyenne de l’UE27) et sont tombées à 32,1% en 2007 (39,8% pour la moyenne de l’UE27), http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3023
[18] En 2008, seulement 0,5% des Grecs ont déclaré plus de 30.000 euros de revenu. Et un million aurait payé des sommes des dessous de table pour des services public, http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/le-trauma-grec_853970.html?p=2. Transparency Greece a publié une enquête accusatrice sur la corruption en Grèce entre 2007 et 2009. Le panel de 6122 personnes interrogé par Public Issue, a mentionné 599 180 actes de fraude à l’Etat et 357 719 au secteur privé. En première ligne figurent les hôpitaux (33,5 %), les services d’urbanisme (15,9 %) et les bureaux du fisc (15,7 %) le ministère des transports, la Sécurité Sociale (IKA), les préfectures et les municipalités. Pour le privé, les hôpitaux (15,9 %), les banques (10,8 %), les avocats (9 %) se placent en tête. Suivis par les garages de contrôle technique automobile [KTEO], les cliniques, les écoles de conduite, les ingénieurs civils et les plombiers. La somme moyenne des petits enveloppes (fakelakia) ou pot-de-vin s’élève à 1.355 euros dans le public, contre 1.671 euros dans le privé. En 2009, 787 millions ont été absorbé par la corruption, contre 748 en 2008 et 639 en 2007 (http://www.metiseurope.eu/gr-ce-dompter-la-col-re-olympienne_fr_70_art_28753.html).
[19] Les situations suivantes sont symptomatiques des inégalités de revenus qui ont cours dans la société grecque ; « En 2009, les armateurs grecs ont versé moins d’argent en impôts que l’argent payé par les immigrés (sous forme de taxes pour obtenir leur carte verte) » (http://www.cahiersdusocialisme.org/2010/05/07/le-desespoir-et-la-resistance-en-grece, 15/03/10), la plupart des employeurs grecs ont transféré leurs actifs dans des sociétés chypriotes (taux d’imposition de 10%) et l’église grecque (propriétaire terrien important) est exemptée d’impôts. A côté de ces situations de privilèges pratiquement illimités, le pouvoir d’achat grec ne s’élève qu’à 92% de la moyenne de la zone euro alors que les salaires n’atteignent que 70% (http://www.cahiersdusocialisme.org/2010/05/07/le-desespoir-et-la-resistance-en-grece, 15/03/10)
[20] Vicenç Navarro, professeur de sciences politiques, 11/10/10, http://www.alternatives.ca/fra/journal-alternatives/publications/dossiers/crises/article/ce-que-l-on-ne-dit-pas-sur-la?lang=fr
[21] « FMI, rentre chez toi », un des slogans fréquemment utilisés lors des manifestations
[22] L’UE et le FMI lui prêtent 110 milliards d’euros sur trois ans
[23] http://www.cahiersdusocialisme.org/2010/05/22/debat-les-mouvements-sociaux-sont-ils-solubles-dans-lausterite-1/, 22/05/10. A titre d’exemple, les banques françaises sont exposées à hauteur de 51 milliards d’euros (http://www.tempsreel.nouvelobs.com/actualite/economie/20100429.OBS3199/onze-questions-reponses-sur-la-crise-grecque.html, 29/04/10
[24] Goldman Sachs a fait du délit d’initié ; sous le gouvernement Karamanlis, la banque a d’abord aidé la Grèce à cacher l’ampleur de sa dette au reste de l’UE pour, ensuite, en profiter pour spéculer sur la baisse de la note du pays décernée par les agences de notation (http://www.marianne2.fr/Dette-grecque-Goldman-Sachs-revoila-les-banksters_a185141.html, 16/02/10)
[25] Paul De Grauwe, professeur d’économie à la KUL Leven, http://econet.blogs.lalibre.be/archive/2010/07/20/paul-de-grauwe-fustige-la-panique-des-marches-et-les-politiq.htm
[26] Actuellement, trois agences dominent le marché (Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch représentent 80% du marché). L’absence de véritable remise en cause des agences de notation est assez surprenante, surtout après leur non-anticipation de la crise des subprimes. En accordant la meilleure note (AAA) à des produits financiers très risqués et en ne commençant à les dégrader que six mois après le début de la crise, les agences ont permis à ces produits financiers d’être dispersés dans tout le système. Peut-on faire confiance à ces agences sachant que la crise des subprimes n’était pas la première situation lors de laquelle elles n’ont pas joué leur rôle d’information des marchés sur les risques auxquels ils étaient exposés. La situation s’était, en effet, déjà présentée lors des crises de la dette en Amérique latine et en Asie et dans les cas des faillites d’Enron (2001) et Worldcom (2002), (http://www.lemonde.fr/economie/chat/2010/01/27/les-agences-de-notation-ont-elles-trop-de-pouvoir_1297252_3234.html, 28/04/10 et http://www.lexpress.fr/actualite/economie/agences-de-notation-juges-et-parties_8903...), 06/05/10
[27] Vicenç Navarro, professeur de sciences politiques, 11/10/10, http://www.alternatives.ca/fra/journal-alternatives/publications/dossiers/crises/article/ce-que-l-on-ne-dit-pas-sur-la?lang=fr
[28] La France va emprunter à environ 3% et prêter à 5%, la différence devrait rapporter 150 millions d’euros. http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/economie/20100429.OBS3199/onze-questions-reponses-sur-la-crise-grecque.html
[29] Un des slogans fréquemment utilisés lors des manifestations
[30] Selon un sondage réalisé le samedi 1er mai 2010, http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/05/02/la-grece-a-conclu-un-accord-avec-l-ue-et-le-fmi-pour-assurer-sa-survie-financiere_1345610_3214.html, 5/05/10
[31] Le parti socialiste, au pouvoir
[33] La CGSE, la confédération générale des travailleurs grecs, structurée en 70 fédérations professionnelles, représente les salariés du secteur privé (un million d’adhérents) et l’ADEDY, qui regroupe 46 fédérations, représente les agents publics (300.000 membres), http://www.metiseurope.eu/gr-ce-dompter-la-col-re-olympienne_fr_70_art_28753.html
[35] http://www.regards.fr/article/?id=4526, 14/07/10
[36] La confédération a du mal à coordonner les 70 fédérations professionnelles existantes, bien plus nombreuses que ce qui existe dans les pays européens. De plus, les fédérations ont peu de prise sur les 2 500 syndicats. En outre, tous les courants politiques sont représentés en tant que tels dans les confédérations syndicales. Ainsi le PASOK socialiste détient 21 sièges sur 45 au sein de la GSEE, le centre droit en a 11, le PC 10, les radicaux de gauche 2, la droite 1. Les relations avec les partis sont donc complexes, chacun tentant d’influencer l’autre. En interne, les débats sont fortement politisés et reflètent ceux des partis politiques. Cette proximité entre syndicalistes et politiques ne favorise pas une forte autonomie du syndicalisme et une image positive dans l’opinion (http://www.clesdusocial.com/mois-social/mois-social-10/05-europe-monde/grece-la-regulation-sociale.htm, 5/05/10). En outre, « Il est courant que les présidents de la CGSE deviennent ministres par la suite » et les deux grands syndicats sont plutôt « poussés par leur base pour organiser des mouvements de contestation »
[37] Les phrases en italique, ci-après, proviennent d’une interview réalisée le 28 août 2010 auprès de Yiorgos Vassalos, chercheur au « Corporate Europe Observatory » et Chloé (qui désire rester anonyme), membres de l’initiative d’organisation de la manifestation bruxelloise de solidarité aux manifestants grecs du 20 mai 2010 (jour de grève générale en Grèce) ainsi que d’Ermal Bubullima, Albanais résidant en Grèce depuis une quinzaine d’années, étudiant en Master 2 en Droits de l’homme à Strasbourg. Leurs propos ont été recueillis par Eponine Cynidès et Léandre Nicolas
[38] http://www.lahaine.org/index.php?p=45546, El pueblo de Grecia lucha por la Humanidad, 18/05/10
[39] Lorsque le gouvernement parle de responsabilité collective, il évoque principalement l’aversion de la population grecque à s’acquitter de ses impôts. Ce qu’il oublie de souligner, ce faisant, c’est que cette aversion est due à la politique et au comportement des gouvernements grecs successifs. « Des scandales de corruption ont touché les deux grands partis, il n’est pas possible de restaurer la confiance ». Par ailleurs, « La convergence des intérêts des élites politiques grecques avec les élites économiques des pays investisseurs entraîne un sentiment d’injustice de la part des petites et moyennes entreprises ». En outre, la pauvreté de la qualité de l’offre de services publics vient s’ajouter à ces éléments : « Pourquoi payer des taxes quand on ne reçoit pas grand-chose en échange ? »
[40] La manifestation devant le parlement, à Athènes, a été perturbée par une infiltration par l’extrême-droite, on a pu reconnaître des policiers en civil parmi eux (http://www.lahaine.org/index.php?p=45546, El pueblo de Grecia lucha por la Humanidad, 18/05/10)
[41] « Il se passe beaucoup de choses dans le quartier d’Exarchia (quartier de gauche d’Athènes et de l’école polytechnique). Après des événements contestataires, la police fait des descentes dans les bars et chez les gens également. Ils débarquent dans des centres culturels, dans des réseaux solidaires pour les immigrés et mettent l’endroit à sac ».
[42] A titre d’exemple, le ministre grec des Affaires sociales a déclaré que l’âge de la retraite était de 53 ans en Grèce. Selon les statistiques d’Eurostat, l’âge légal de la retraite en Grèce est pourtant de 60 ans pour les femmes et de 65 ans pour les hommes. Et l’âge moyen de sortie du marché du travail était de 61ans pour les femmes et 62,5 ans pour les hommes en 2005 (http://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/desintox-les-grecs-et-la-retraite-74461)
[43] Le premier ministre Papandreou a parlé à maintes reprises d’une nouvelle « odyssée » à entreprendre pour la population grecque. Le détricotage des acquis sociaux, un voyage plus ou moins mouvementé et rempli d’aventures singulières (http://fr.wikipedia.org/wiki/Odyss%C3%A9e) ?
[44] Le gouvernement accélère les procédures de mise en valeur des biens publics, http://www.amb-grece.fr/actualites/declarations_gouvernementales.htm, 3/06/10
Après l’élaboration de deux plans nationaux d’austérité [1], la Grèce a été contrainte d’accepter sa mise sous tutelle par le FMI [2], essentiellement, comme l’ont indiqué les autorités de l’UE et du FMI, pour recouvrer la « confiance des marchés ». Ce troisième programme d’austérité, comme ceux entérinés dans plusieurs autres pays européens [3], se base fondamentalement sur une réduction des dépenses publiques et sur une baisse des revenus des travailleurs. Au bénéfice du pays et de sa population ?
Voici la deuxième partie d’un article consacré aux politiques d’austérité en Grèce et aux luttes qui en découlent. Vous pouvez retrouver la première partie ici.
Contrairement aux mouvements actuels de contestation en Grèce (essentiellement encadrés par les syndicats), le 6 décembre 2008, les émeutes s’étaient déclenchées de façon immédiate et spontanée un peu partout dans le pays [4]. D’abord dirigées contre les forces de l’ordre, elles s’étaient généralisées, en quelques jours, à l’ensemble des symboles de l’Etat (bâtiments publics, etc…).
Contrairement à la contestation actuelle, qui reste canalisée pour le moment, on peut parler d’ « action collective insurrectionnelle », c’est-à-dire d’une explosion synonyme de remise en cause violente et soudaine des valeurs établies [5]. Un cas de répression policière meurtrière a rapidement engendré une diffusion de l’action insurrectionnelle à l’ensemble de la société.
Cette insurrection a échappé au contrôle de l’Etat ainsi que des partis de l’opposition car il s’agissait d’une véritable explosion sociale. « La révolte de décembre touche à un noyau plus fondamental de l’Etat. L’insurrection survient parce l’Etat réprime et exploite, pas parce qu’il promeut une loi particulière » [6]. Elles témoignaient d’un « profond malaise » d’une frange importante de la population grecque à l’égard de la politique de ses dirigeants.
« Ces événements ont engendré une prise de conscience d’un grand nombre de personnes [7] » et des couches de la population, généralement absentes des manifestations sont descendues dans la rue. Des parents et grands-parents ont même accompagné leurs jeunes dans la rue [8].
Contrairement aux émeutes qui ont débuté en décembre 2008, « le mouvement étudiant est plutôt dormant pour le moment. Il y a des participations d’étudiants aux manifestations, bien sûr, mais il y a peu d’organisation d’assemblées et elles sont peu actives ». Cet élément préfigure un potentiel d’accroissement de la contestation actuelle surtout au vu des événements de 2008 où les étudiants ont joué un rôle important dans la révolte et sa propagation. La mémoire collective n’a pas non plus oublié la révolte de l’école polytechnique d’Athènes et le rôle décisif joué par les étudiants dans la chute du régime des colonels [9].
Actuellement, le taux de chômage des jeunes en Grèce s’élève déjà à près de 30% [10]. Le mesures d’austérité vont aggraver cette situation qui est déjà socialement explosive.
De plus, au fur et à mesure de la mise en œuvre des diverses mesures du plan du FMI relatives aux privatisations [11], on peut s’attendre à des mouvements de contestation sectoriels qui vont nourrir et amplifier la révolte. « Les syndicats du Pasok contrôlent le secteur de l’électricité. On peut s’attendre à de très grands mouvements de grève contre la privatisation prévue, mouvements qui toucheront l’ensemble de la population (par l’intermédiaire des prévisions de hausses des prix). Les syndicats refusent de privatiser les mines de lignite et le secteur hydro-électrique et menacent de couper l’électricité « jusqu’à ce que le dernier d’entre eux soit mis en prison » » [12]
D’autres moments particuliers sont également susceptibles de ranimer la colère du peuple grec ; en particulier, « La manifestation du 17 novembre à Athènes risque d’être très animée ! ». Traditionnellement, le 17 novembre [13], chaque année depuis la chute de la junte militaire, des manifestants se rendent devant l’ambassade des Etats-Unis en réaction au soutien du pays à la dictature [14]. On peut s’attendre à des manifestations d’une ampleur sans précédent cette année, le FMI étant une institution associée sans équivoque à l’impérialisme étasunien au sein de la population grecque. Sans compter que cette commémoration suivra de peu l’exposition internationale de Thessalonique du 7 septembre, moment de l’annonce des mesures budgétaires pour l’année à venir par le premier ministre, à l’occasion de laquelle des manifestations sont systématiquement organisées. « Habituellement, ce sont plutôt la gauche et les anarchistes qui manifestent ainsi que tous ceux qui se sentent menacés par la précarité et les mesures d’austérité. Il s’agit aussi d’une contestation par rapport à la répression et aux violences policières [15].
» et à l’impunité dont elles bénéficient [16]. Cette année, ces manifestations draineront certainement des personnes de toutes les couches de la population, « La contestation prendra des formes de plus en plus violentes, qui seront directement liées aux effets du renversement du rapport de forces au dépens de la société » [17].
Le 4 mai, le KKE [18] occupait symboliquement l’Acropole et y affichait cette pancarte, à côté de ses revendications [19].
A l’heure où de nombreux pays européens [20] appliquent des programmes d’austérité sur un modèle édulcoré mais utilisant les mêmes armes que le plan d’austérité à l’œuvre dans la république hellénique, « La Grèce préfigure bien la tiers-mondisation de l’Europe » [21], « La Grèce est un peu le cobaye, le laboratoire de l’UE, il s’agit de la plus grande dégradation (mis à part les pays de l’Europe de l’est), depuis la seconde guerre mondiale, du standard de vie, une réduction des revenus des gens de l’ordre de 30 à 40% ».
La logique de ces plans d’austérité témoigne de la financiarisation croissante des économies [22] ; « La spéculation se porte désormais sur les monnaies et les dettes publiques » [23]. En Islande, en mars 2010, la population a refusé, par référendum [24] de payer pour des dettes qu’elle n’a pas causées (la faillite de la banque Iscave [25]. « Il est injuste que les citoyens ordinaires paient la facture des extravagances de quelques-uns (...) Partout dans le monde, c’est l’argent du contribuable qui sauve le système financier » [26].
En plus d’aller à l’encontre des droits sociaux et d’une juste redistribution des revenus, ces mesures sont un non-sens en matière d’économie. Et contrairement à ce qu’affirme le FMI, les groupes sociaux les plus vulnérables sont les premières victimes de ces programmes d’austérité.
La résistance à ces politiques passe par une solidarité internationale de l’ensemble des manifestants des pays européens et un refus des diktats néo-libéraux imposés par l’UE et le FMI.
Eponine Cynidès et Léandre Nicolas
Les passages en italique proviennent d’une interview réalisée le 28 août 2010 auprès de Yiorgos Vassalos, chercheur au « Corporate Europe Observatory » et Chloé (qui désire rester anonyme), membres de l’initiative d’organisation de la manifestation bruxelloise de solidarité aux manifestants grecs du 20 mai 2010 (jour de grève générale en Grèce) ainsi que d’Ermal Bubullima, Albanais résidant en Grèce depuis une quinzaine d’années, étudiant en Master 2 en Droits de l’homme à Strasbourg.
Leurs propos ont été recueillis par Eponine Cynidès et Léandre Nicolas.
Crise grecque : l’arbre qui cache la forêt
Les principales agences de notation (Moody’s, S&P et Fitch) ont une responsabilité indéniable dans la crise des subprimes. Et elles n’en sont pas à leur coup d’essai (cf. notation d’Enron). Elles ont d’ailleurs été convoquées au Congrès américain il y a 2 ans pour y rendre des comptes ; on envisageait même leur démantèlement, vu qu’elles sont juges et parties. Mais rien ne semble avoir changé depuis.
Ces sociétés continuent de faire la pluie et le beau temps sur les marchés financiers internationaux alors qu’elles ont une politique de deux poids deux mesures : certes la situation des finances publiques grecques n’est pas reluisante (surtout après avoir aidé le secteur bancaire à sortir de la crise, sans oublier les éternels problèmes de fraude fiscale et de corruption...) mais elle est loin d’atteindre les sommets de la dette des Etats-Unis qui, eux, bénéficient d’une belle notation AAA malgré que l’endettement du pays atteint les 160% du PIB !
On est dès lors amené à se poser la question du véritable rôle de ces agences : à qui profite le crime ?
1) au système financier qui, grâce à cette spéculation financière s’est refait une belle santé, distribuant à nouveaux des bonus astronomiques à ses traders les plus « fous ».
2) au Trésor américain qui voyait les capitaux internationaux se diriger de plus en plus vers l’euro plutôt que vers le dollar américain, surtout depuis 2007 où le déficit de sa balance des paiements n’est plus compensée par un solde net de flux financiers (par l’intermédiaire de bons du Trésor US)
3) à la droite au sens large puisque les gouvernements européens, même les plus socialistes, se mettent à « réformer » les acquis sociaux les plus élémentaires (santé, éducation, pensions, etc.), la Grèce jouant le rôle d’épouvantail.
Dans le contexte financier actuel, quoi de plus simple donc que de s’attaquer à l’euro, les finances publiques de tous les pays de la zone étant complètement exsangues. Et autant le faire par son point le plus faible : la Grèce.
Au vu des bénéficiaires de cette crise de l’euro, on comprend peut-être mieux pourquoi on a tout fait pour impliquer le FMI (à la solde des USA), garant du système financier international, alors que les pays européens à eux seuls auraient pu aider la Grèce en lui prêtant les fonds nécessaires.
Encouragées par les premiers résultats de leur supercherie, voilà que les agences de notation se mettent à donner des leçons aux gouvernements, elles qui les ont mis dans le pétrin avec la crise des subprimes ! C’est le monde à l’envers !
En effet, tout en s’acharnant sur la Grèce, elles martèlent, depuis plusieurs mois, que les finances publiques de tous les « PIGS » comme elles les appellent (Portugal, Italy, Greece, Spain) sont en piteux état... Les grands media reprennent la chanson en cœur (sans trop comprendre le comment du pourquoi) et, quand les esprits sont bien brouillés et que les gens ont peur de ce qui passe en Grèce, elles baissent le rating espagnol sans raison particulière, ce qui poussent ces pays (et tout doucement le reste de l’Europe) à prendre des mesures anti-sociales d’une ampleur sans précédent...
Quelle solution pour sortir de cette crise ? Les caisses de tous les états européens sont vides et, pour rétablir l’équilibre, on oublie souvent qu’on peut aussi augmenter les recettes. Impensable dans une période de crise me direz-vous ! Impensable en effet, si l’on s’attaque à la grande majorité des citoyens qui souffrent déjà de la crise, via le travail ou la consommation, comme on le fait actuellement. Mais pourquoi ne songe-t-on pas à taxer d’avantage les revenus du capital ? La grande majorité de la population souffrirait-elle d’une taxe sur la spéculation boursière par exemple ? L’investissement boursier en souffrirait-il ? Non. Seule une infime minorité de spéculateurs paieraient le prix de bénéfices faciles et rapides et ceci ralentirait les mouvements spéculatifs. Une telle taxe n’est pas envisageable au niveau national mais ne poserait pas de problème au niveau européen ! Le niveau de taxation moyen des entreprises en Europe est de 25% alors qu’il est de 40% aux USA, les entreprises américaines ont-elles pour autant toutes quitté le territoire US pour s’installer en Europe ? Non. Certes, les capitaux sont beaucoup plus mobiles mais une taxe de quelques dixièmes de pourcents sur la spéculation financière (suivi des marchés mondiaux afin de détecter l’achat et la vente d’un titre ou d’une devise européens dans un délai très court à définir), outre son rôle de justice fiscale et d’accalmie spéculative, représenterait des milliards d’euros qui contribueraient à autofinancer l’Europe et permettraient aux gouvernements nationaux de retrouver une marge de manœuvre budgétaire afin de garantir leur souveraineté politique, économique, sociale et culturelle.
LN
Sources :
– http://crise-europe.blog.lemonde.fr/2009/05/27/faut-il-taxer-les-benefices-au-niveau-europeen/
– http://www.attali.com/ecrits/articles/finance/la-depression-mondiale-est-devant-nous
– http://www.moneyweek.fr/20100429126/conseils/economies/deficit-grece-portugal-espagne/
[1] En janvier puis en mars 2010
[2] http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/04/26/l-intervention-du-fmi-une-humiliation-pour-la-grece_1342905_3214.html
[3] Italie, Portugal, Espagne, Irlande, Hongrie, Roumanie, Grande-Bretagne, Allemagne
[4] Suite au meutre du jeune Alexis Grigoropoulos (15 ans) par un policier à Athènes
[5] Seraphim Seferiadès (enseignant au sein du département de sciences politiques de l’univesité Panteion) et Loukia Kotronaki (chercheur en sciences politiques), http://www.contretemps.eu/interviews/decembre-grec-comme-action-insurrectionnelle, 18/12/09
[6] Seraphim Seferiadès (enseignant au sein du département de sciences politiques de l’univesité Panteion) et Loukia Kotronaki (chercheur en sciences politiques), http://www.contretemps.eu/interviews/decembre-grec-comme-action-insurrectionnelle, 18/12/09
[7] Les passages en italique proviennent d’une interview réalisée le 28 août 2010 auprès de Yiorgos Vassalos, chercheur au « Corporate Europe Observatory » et Chloé (qui désire rester anonyme), membres de l’initiative d’organisation de la manifestation bruxelloise de solidarité aux manifestants grecs du 20 mai 2010 (jour de grève générale en Grèce) ainsi que d’Ermal Bubullima, Albanais résidant en Grèce depuis une quinzaine d’années, étudiant en Master 2 en Droits de l’homme à Strasbourg.
Leurs propos ont été recueillis par Eponine Cynidès et Léandre Nicolas.
[8] http://www.monde-diplomatique.fr/imprimer/16707/ee701f36b1, janvier 2009
[10] http://www.le monde.fr/economie/article/2010/05/22/joseph-stiglitz-l-austerite-mene-au-desastre_1361520_3234.html, 22/O5/10
[11] Cfr. supra
[12] http://www.info-grece.com/news/societe/201008/syndicats-electricite-de-grece-menacent-de-blackout,5404F1.html, 4/08/10
[13] Date de la commémoration de l’intervention des chars de l’armée dans l’école polytechnique contre la révolte étudiante
[15] Un rapport d’Amnesty International (http://www.amnestyinternational.be/doc/article14407.html, Rapport AI : http://www.amnestyinternational.be/doc/IMG/pdf/eur250012009en.pdf) fait état, après le 6 décembre 2008, de nombreux cas de violences policières, arrestations arbitraires et refus d’assistance légale rapide de la part de la police ainsi que d’arrestations, détention et expulsion d’immigrés dans le contexte des émeutes et de non-respect des droits spécifiques des mineurs ainsi que de mauvais traitements à leur encontre. Des abus de pouvoir sont également dénoncés (http://www.france24.com/fr/20081021-europe-grece-policier-immigre-nu-presse-emoi)
[16] « La mentalité et les méthodes de la police sont un héritage de la période de la junte militaire. A l’époque, les policiers venaient de milieux peu éduqués et étaient utilisés par la junte pour faire le sale boulot. Actuellement, la situation a changé mais cette ‘culture’ d’impunité n’a pas été éradiquée ».
[17] http://www.mediapart.fr/club/blog/georges-contogeorgis/081208/la-revolte-de-la-jeunesse-en-grece-et-le-caractere-politique-de-la-crise-actuelle, 8/12/09
[18] Un des partis communistes grecs
[20] Pour se limiter à l’UE
[22] http://www.marianne2.fr/Exclure-la-Grece-ou-l-Allemagne-Ce-serait-faire-le-lit-des-marches_a190031.html
[24] A 93%
[25] http://www.la-croix.com/Islande-Hongrie-Argentine-les-lecons-de-la-rigueur/article/2424509/55400
[26] Steingrimur Sigfusson, ministre des finances d’Islande, http://www.lexpress.fr/outils/imprimer.asp?id=852913&k=2
La bande dessinée jouit d’une image d’Epinal qui veut qu’elle soit un art populaire. Or, il faut le constater, tant par ses auteurs que par ses personnages, elle reste l’apanage d’une frange très réduite de la population. Pourtant le populo en bande dessinée existe. Si on ne peut pas à proprement parler de bande dessinée de lutte, on remarque que le genre est arrivé à une maturité suffisante pour aborder tous les sujets et, dans certains cas sur lesquels nous allons nous attarder, à mettre les gens simples au centre des récits. En langue française, la BD populo est incarnée par quelques fortes personnalités qui ont choisi de donner leur point de vue sur le monde en le dessinant. À tout seigneur, tout honneur, nous allons prendre le temps de présenter celui qui a grandement contribué à la reconnaissance d’un certain déterminisme social dans la bande dessinée : Baru, lauréat du Grand Prix et par voie de conséquence Président du prochain Festival International d’Angoulême [1].
C’est à Reiser, illustrateur minimaliste et iconoclaste apparu dans la foulée des événements de mai 1968, que Baru doit sa révélation. Contrairement à bon nombre d’auteurs, Baru est venu tard à la bande dessinée. Né en 1947, il ne signera son premier album qu’en 1982. Issu d’une famille ouvrière biculturelle de l’est de la France, son père est italien et sa mère bretonne, Hervé Baruléa se consacre tout d’abord dix ans à l’enseignement. Le métier de professeur d’éducation physique lui permet de dégager du temps pour se consacrer à cette bande dessinée qui l’attire comme un aimant. Reiser, qu’il compare souvent à un Jimi Hendrix du dessin d’humour [2], lui a donné l’envie de prendre la parole sur la société et sur l’état du monde qu’il connaît. C’est le début d’un parcours entier et totalement indépendant, qui n’aura de cesse d’utiliser la puissance des images.
Dans le village où il grandit, les camarades de classe de Baru sont tous d’origine immigrée. Alors naturellement, l’Algérie devient un pays important à ses yeux. En 1972-73, il y passe deux ans pour son service militaire. Ce voyage l’interpelle. L’indépendance algérienne deviendra le sujet de plusieurs de ses livres dans les décennies à venir.
Au milieu des années 1970, il lance avec ses amis Jacques Pierre et Daniel Ledran, marqués comme lui par le ton d’Hara Kiri et Charlie Hebdo, une revue satirique intitulée Le Téméraire qui paraît dans la région de Nancy. En 1977, il tombe " presque par hasard " [3] » sur La Distinction de Bourdieu qui lui fournit un arsenal pour mieux comprendre son propre parcours de fils de prolo. À ce moment, il devient évident que les héros des histoires qu’il est en train d’élaborer doivent être comme lui : le beau rôle, ou du moins le premier plan, sera pour les gens de peu. Cela donne Quéquette Blues, une fausse autobiographie dans la Meurthe-et-Moselle des sixties. Un soir de réveillon détonnant où quatre jeunes gars vont mettre tout en œuvre pour perdre leur pucelage. Derrière cette fuite en avant, il y a surtout le portrait de Villerupt, bastion communiste des Pays Lorrain. Ce sera le terreau de ses histoires et l’ancrage social de ses personnages. La matrice d’une œuvre en bande dessinée où la classe ouvrière ne sera pas qu’un décor, mais le cœur des histoires.
En 1982, ses premières planches paraissent dans le magazine Pilote. En 1985, Quéquette Blues reçoit le prix du meilleur premier album à Angoulême. La carrière de Baru est lancée. Il démontre que la bande dessinée peut proposer une lecture sociale du monde. Quéquette Blues, La Piscine de Micheville puis Vive la Classe s’enchaînent et composent une photographie de la vie dans les quartiers populaires et cosmopolites de l’est de la France. Ces œuvres de jeunesse connaissent ces jours-ci, sous le titre Villerupt 1966, une belle réédition en trois cents pages aux éditions Les Rêveurs, augmentée du film documentaire « Génération Baru » de Jean-Luc Muller.
Une constante s’installe dans les albums de Baru : le mouvement au sens propre et au sens figuré. Outre un talent graphique qu’il développe en autodidacte pour retranscrire visuellement le mouvement (un atout grâce à sa connaissance de l’anatomie enrichie par son passé de prof de gym), Baru va écrire le déplacement de ses personnages d’un milieu à l’autre.
À dater de la fin des années 1980, c’est le point commun de ses albums : une course vers un autre statut. C’est le cas de Cours Camarade et de L’Autoroute du Soleil, sortes de road movie en bande dessinée. Le doigt enfoncé sur le bouton de l’ascenseur social, il trouve dans les récits de boxe la métaphore idéale. Il en parlera dans Le Chemin de l’Amérique, qui prend pour cadre le mouvement FLN en Algérie, puis dans L’Enragé, parcours typique sur la rage de vaincre, du HLM vers le ring aux paillettes.
Entre 1999 et 2003, il réalise une série tendre inspirée par son enfance : Les Années Spoutniks, chronique de la vie ouvrière et des rivalités de quartier. Baru y dépeint le déclin de l’industrie sidérurgique dans un chant d’amour pour le prolétariat.
Après avoir tant oeuvré à la solidarité dans ses histoires, Baru déclarait récemment dans un entretien : " ce qui m’intéresse, c’est de placer l’homme de peu, l’homme dominé, au cœur des conséquences de la domination qu’il subit " [4]. Le lorrain a en tout cas réussi à faire sien le fameux précepte de Lennon du « working class hero ». Récemment, l’auteur s’est engagé pour deux albums assez différents. L’un (Pauvres Zhéros), adapté de Pierre Pelot, aborde la thématique de la pédophilie dans un petit village des Vosges. L’autre, son dernier livre paru et intitulé Fais péter les basses Bruno !, se veut un hommage aux films de gangsters à la manière de Georges Lautner. Intelligemment, il oppose les cambrioleurs vieille école et la jeune génération pour un face à face qui tourne parfois au burlesque.
Baru évoque depuis plusieurs années son envie d’une série fleuve qui retracerait l’histoire de l’immigration italienne en France. Les années passant, ce projet Bella Ciao prend doucement et malheureusement des allures d’Arlésienne…
Probablement parce qu’il n’est pas ce qu’on appelle avec peu d’élégance dans l’édition « un gros vendeur », Baru n’a pas vraiment engendré de filiation directe en bande dessinée. Pourtant, son propos résonne dans les albums de plusieurs autres artistes du domaine. Il y aurait largement de quoi remplir des tonnes de pages ou une rubrique régulière dans le JIM, ce qui n’est pas à l’ordre du jour. On se contentera aujourd’hui de communiquer ci-dessous quelques noms en guise de pistes de lecture pour celles et ceux qui souhaitent entamer un catalogue de bande dessinée engagée.
Morgan Di Salvia
Dans le registre du dessin de presse qui fait mouche, Yan Lindingre (né en 1969) est certainement l’un des auteurs les plus doués de notre époque. Lindingre a une acuité exceptionnelle pour mettre le doigt là où ça fait mal. S’il poursuit une série au long cours intitulé Titine (référence à peine voilée à la série des illustrés Martine), le gaillard est aussi capable d’être percutant en une seule case, comme Reiser (encore lui) en son temps.
Etienne Davodeau, à hauteur d’hommes
S’il ne fallait souligner qu’une seule qualité dans les bandes de Davodeau, ce serait l’empathie. Cet auteur français (né en 1965) a cette capacité peu courante à placer ses histoires à hauteur d’hommes. De chair et de sang, ses personnages sortent du simple cadre dessiné, ils touchent à l’émotion, parfois simplement par leurs erreurs ou leurs errements. Il a contribué à l’élargissement du genre documentaire en BD, notamment avec son album reportage consacré à l’agriculture biologique (Rural !) ou sa chronique d’usine Les Mauvaises Gens.
Jean-Christophe Chauzy, le noir c’est la vie
Marqué comme bon nombre de gens de sa génération (il est né en 1963) par le néo-polar français et particulièrement Jean-Patrick Manchette, Chauzy fait du polar un élément fédérateur pour parler des classes populaires. Dans ses albums noirs, il retranscrit la vie des banlieues, leur violence ou la rugosité des rapports qui s’y installe. Le diptyque La Vie de Ma Mère, adapté en collaboration avec l’écrivain Thierry Jonquet (décédé en 2009), en est le meilleur exemple.
M.D.S.
Ouvrages cités :
[1] Angoulême est ce que l’on fait de mieux dans le domaine en francophonie, même si cette grande foire de la BD ressemble plus à une bourse de collectionneurs qu’au festival de Woodstock. Il faut avouer, en toute honnêteté, que la dynamique du festival d’Angoulême a joué un rôle important dans la légitimation médiatique et critique de la bande dessinée. Sans compter que leurs expositions et animations sont la plupart du temps passionnantes.
[2] Cité dans Jeux d’Influence, Editions P.L.G., Montrouge, France, 2001
[3] Entretien dans la revue Patate Douce n°6, Editions Le Potager Moderne, Chantraine, France, 2004
Le cinquantième anniversaire de la grève de 1960-1961 a fourni l’occasion de se pencher à nouveau sur ce passé social. Peu avant ces commémorations, un article paru dans le JIM évoquait l’occultation de la violence et de la lutte armée dans les événements historiques. Un colloque organisé au mois de décembre nous a permis de recueillir des témoignages des militants de la grève de 1960. Quelles actions furent menées pour tenter de mener la grève à bien et soutenir des revendications politiques à travers la grève ?
L’occasion était trop belle.
D’un côté un article de Thomas C., La lutte armée révolutionnaire en Belgique : une histoire occultée, interpelle quant à l’absence de travail historique relatif à la lutte armée et à la violence révolutionnaire. Peu à peu, une vision "officielle" est diffusée et des événements sont tronqués (la Résistance durant la deuxième guerre mondiale est transformée en une résistance nationaliste à l’envahisseur) ou délibérément ignorés (les conquêtes socialistes du Parti Ouvrier Belge sont présentées comme acquises par de purs mouvements de masses pacifiques). Les sources sont ténues et l’auteur a mentionné de son propre chef la difficulté de les retrouver, tant les ouvrages de synthèse sont avares d’informations sur la question de la violence à des fins révolutionnaires.
De l’autre côté, le cinquantenaire de la grève de 1960-1961 est l’occasion de reportages, de colloques académiques ou politiques, d’expositions, etc. Serait-il possible de retrouver une trace concrète de la détermination des grévistes ? Détermination d’autant plus forte qu’elle impliquait autre chose qu’une participation aux manifestations et grèves. Thomas C. a par exemple évoqué des actions de sabotage multiples durant la grève de 1960-1961. Détermination d’autant plus forte que nombre de militants de l’époque se battaient pour l’abolition de la "Loi unique" mais aussi et surtout pour une société nouvelle, sans classes sociales. Jusqu’à quel degré de violence le peuple en est-il arrivé pour tenter de faire valoir son droit ?
Nous avons donc fait quelques recherches non exhaustives
sur la question, dans le but d’éclairer un peu le sujet des actions violentes durant la grève de 1960-1961.
Notons au passage, qu’il ne s’agit pas d’évoquer la répression politique et économique, policière et militaire, qui fit au total quatre morts et nombre de blessés [1].
Des quelques ouvrages consultés, peu reviennent précisément sur la violence révolutionnaire. Synthèses historiques, elles s’attardent aux causes et conséquences, aux débats politiques et syndicaux mais pas réellement sur les moyens d’actions. Ainsi, le livre de référence de Jean Neuville et Jacques Yerna [2] consacre bien un chapitre à la stratégie de grève et aux violences [3] pour finalement très peu en dire. Les auteurs expliquent bien que la violence fait partie intégrante de la contestation sociale mais ne se penchent que sur la répression policière lors du "saccage" de la gare des Guillemins, à Liège [4] et sur les déclarations d’abandon de l’outil [5]. Sur la volonté de faire de la grève une grève générale où plus rien ne bouge et où tout est sous contrôle syndical et/ou populaire, le livre ne nous apprend rien. En revanche, l’ouvrage analytique de Valmy Féaux [6] donne un compte-rendu, jour après jour, des événements essentiels de la grève de 1960-1961. Ca et là, on trouve mention d’actes de sabotage : des pylônes sont dynamités, des voies de chemin de fer démontées, des passages à niveaux bloqués, des barricades dressées.
C’est finalement grâce aux colloques et aux témoignages que nous trouvons le plus d’informations. Cinquante ans plus tard, nombre de participants militants sont encore en vie. Les témoignages doivent eux aussi être fortement nuancés. Peu de militants se vantent d’actions directes. S’ils sont enthousiastes à l’idée des milliers d’actions de sabotages, ils sont néanmoins moins diserts dès lors que l’on s’informe sur leur vécu personnel. Nous avons ainsi assisté à un colloque organisé par la fondation Lesoil [7] début décembre.
Francine Dekoninck, intervenante au colloque, témoigne de la situation à Bruxelles, où la grève n’était pas totale. A l’époque, elle était jeune infirmière. Nous lui avons demandé ce qu’elle savait des actions visant à interrompre l’activité économique.
A Bruxelles, les évènements étaient strictement spontanés. Dans un même esprit, Emile Daniels, évoque brièvement la situation à Anvers. Il venait de débuter comme employé dans les tramways. Anvers fut un des bastions de la grève, les dockers et les agents des services publics anversois démarrant très tôt la lutte. Néanmoins, il nous apprend que les actions entreprises allaient un plus loin que le bris de vitres des bus et tramways en circulation et que des syndicalistes de tous les secteurs y avaient pris part. Y compris des militants de la Centrale Générale FGTB [8], dont la hiérarchie défendait une position plus en retrait [9].
(en néerlandais)
Gilbert Leclercq travaillait comme ouvrier maçon dans la région du Centre, où la ville de La Louvière était complètement bloquée. Il fut organisateur d’un comité de grève dans sa commune (Leval, près de Binche) et nous narre comment la grève fut étendue à Binche.
Dans la deuxième partie de l’interview, il décrit le blocage de certains passages à niveaux.
Mais c’est l’intervention de Mathieu Desclin, à l’époque actif au sein de la Jeune Garde Socialiste [10] qui nous éclaire le mieux sur une coordination des actions. A tout le moins à Bruxelles. Contrairement à ce qu’en a dit Francine Dekoninck, il y avait bel et bien, à Bruxelles, des actions délibérées, concertées et organisées pour rendre la grève totale. Ecoutons son intervention lors du colloque du 04 décembre.
(quand il dit "notre rôle" , il s’agit clairement de la JGS, mentionnée plus avant dans son intervention).
Enfin dans un autre extrait, Mathieu Desclin aborde la question des dynamitages.
Un documentaire de la RTBF, diffusé le 14 décembre dans l’émission Ce jour-là [11], évoque également des sabotages. Il est a priori curieux de retrouver cette information dans un documentaire généraliste mais le recours aux témoins, le fait de vouloir rendre l’évènement "vivant", lui donner sa mesure émotionnelle, peut expliquer que nous en trouvions des traces. Ainsi, Jacques Lemaître, médecin et syndicaliste, parle-t-il de la tentative de sabotage d’un pont enjambant le canal [12]. Il mentionne aussi une anecdote, lors de l’arrestation d’agents communaux en train de construire une barricade : il s’avère que c’était le bourgmestre (socialiste) qui leur en avait donné la consigne [13].
Bris de vitres, jets de pavés, interruptions de l’activité économique, sabotages et dynamitages. Tous ces faits ponctuels n’ont que très peu d’importance historique. Mais mis bout à bout, accumulés, ils sont le signe de la volonté populaire de résister et de vaincre. Au total, il y eut, selon une brochure de la Quatrième Internationale rééditée tout récemment, 3750 actes de sabotage [14].
Si des pavés trouvés sur un chantier jouxtant le cortège, sont lancés par un individu ou plusieurs agissant spontanément, dans le feu de l’action est anodin, il n’en va déjà plus de même lorsque des travailleurs empêchent les "jaunes" de rejoindre leur poste de travail. Ou lorsque des militants se réunissent, la nuit, pour empêcher les trams de circuler. Ou quand ils sont en contact avec des ouvriers mineurs pour se fournir de la dynamite et l’utilisent pour détruire un pylône électrique.
Ces actions demandent un courage certain, de la préparation et de l’organisation. Chacun est plus ou moins conscient des risques élevés, notamment au niveau pénal. L’ampleur des ces actes est une manière de mieux percevoir la force du mouvement populaire, autrement que par les déclarations triomphalistes officielles ou la comptabilité des manifestants ou des grévistes. Pour Jean Louvet, à qui l’on a posé la question de l’utilité des sabotages, il répond sans hésiter "oui, oui, c’était un avertissement" [15].
Pourtant, peu d’ouvrages généraux s’y attardent, tandis que nombre d’institutions n’en font pas mention. Politiquement, les partis trotskystes se montrent les plus attentifs aux actions dures. 1960 représente pour eux un moment très fort, période où la Jeune Garde Socialiste était influente, à la pointe du mouvement et tentait d’orienter le conflit, y compris par des actes de sabotage assumés.
Plus généralement, l’absence d’évocation de la grève de 1960-1961, au-delà-même des actions de sabotage, interpelle. Partis socialiste et communiste évoquent très peu l’événement alors qu’il fait partie de leur histoire, sans doute bien dérangeante si l’on analyse leur attitude pendant et après la grève. Pire, le PS n’y voit qu’un angle communautaire et renie la lutte des classes, y compris celle de ses mandataires de l’époque. On notera néanmoins que l’asbl Présence et Action Culturelle, rattachée au PS, a fait un bel effort de mémoire.
Syndicalement, la CSC est sans surprise aux abonnés absents. Quant à la FGTB, elle n’a sans doute pas encore oublié que c’est la base, les travailleurs, qui amorça le mouvement et partit en grève, sans attendre le signal de l’appareil syndical. Il est vrai qu’imaginer une révolte émanant du peuple, celui-ci promettant de faire payer, au propre et figuré, la bourgeoisie qui l’exploite, cela effraye [16]. On préfère donc bien souvent l’ignorer dans l’espoir que le souvenir cède peu à peu la place à l’oubli.
Gérard Craan
La Loi unique et la grève de ’60-’61
En juin 1960, le Congo, colonie belge, prend son indépendance. Véritable réservoir de matière première exploitée par une main d’oeuvre à bas prix, la libération du Congo amène le gouvernement belge à compenser cette perte économique [17]. Catholiques et libéraux qui forment la majorité planchent alors sur un programme d’austérité : la Loi unique. rapidement rebaptisées loi inique ou loi de malheur, celle-ci prévoit différentes mesures. Ces dispositions frappent plusieurs catégories de travailleurs. Les chômeurs contre lesquels est prévu un contrôle très dur ; les fonctionnaires, dont l’âge de départ à la pension est reculé ; les fonctionnaires des communes dont le traitement est sérieusement raboté, etc.
Sont également planifiés le contrôle de la fraude à l’assurance maladie-invalidité et une augmentation des impôts, surtout les impôts indirects.
Les oppositions à la Loi unique sont nombreuses et émanent spécialement de l’Action commune, qui regroupe le pilier socialiste : parti, mutualité et syndicat. Une "Opération Vérité" est lancée peu après l’été. Elle consiste à dénoncer dans tout le pays les conséquences sociales du projet de Loi unique.
En parallèle, la FGTB menait depuis plusieurs années un combat pour la nationalisation d’une série de secteurs stratégiques (charbonnages, nucléaire) tandis qu’elle dénonçait le pouvoir des holdings (telle la Société Générale de Belgique) et des banques.
En décembre, la Loi Unique commence son chemin au Parlement et est débattue. La hiérarchie de la FGTB est profondément divisée entre aile droit et gauche quant aux actions à mener : grève générale dès le 1er janvier 1961 ou journée d’action (manifestations) à la même date ? La droite l’emportera d’une courte tête. Mais les travailleurs n’attendent pas et débordent leurs instructions syndicales et leurs responsables.
Le 19 décembre, des métallos liégeois (Cockeril-Ougrée), les travailleurs des ACEC de Charleroi, les dockers anversois [18], suivis juste après par tous les agents communaux de la ville, se mettent spontanément en grève et entendent faire passer un mot d’ordre de grève générale à leurs camarades. Des travailleurs affiliés à la CSC participeront au mouvement, bien que leur organisation n’appelle qu’à la lutte parlementaire via amendements et demandera dès le 21 décembre la reprise du travail. Le mouvements s’étend partout en Belgique. La FGTB n’appellera jamais à la grève générale mais certaines de ses centrales professionnelles et certaines de ses régionales [19] le feront.
Durant 5 semaines, une partie du Hainaut, la région liégeoise seront en grève totale : transports inexistants, magasins de première nécessité ouverts quelques heures uniquement pour permettre l’achat de nourriture, usines à l’arrêt, ordures et barricades sur les rues, contrôle syndical des activités, sabotages pour éviter que les "jaunes" [20] ne puissent entraver la grève. La grève sera également très forte et générale à Anvers et Gand, les deux villes flamandes les plus industrialisées. Le reste de la Belgique sera aussi en grève générale ou partielle, moins en Flandre qu’en Wallonie, Bruxelles se situant entre les deux [21].
Mais après cinq semaines de lutte acharnée, les travailleurs doivent renoncer et la Loi unique est finalement votée. Leurs rêves de transformation radicale de la société sont également remis à plus tard.
La grève de 1960-1961 est généralement vue comme une rupture communautaire. Elle a de particulier qu’elle a fait émerger le mouvement wallon avec la création du Mouvement Populaire Wallon, réaction du syndicaliste liégeois André Renard qui n’a pas été suivi majoritairement dans sa proposition de grève générale. Et, en effet, au-delà de l’opposition à la Loi unique, la FGTB prônait un programme de réformes de structures, visant à rénover l’appareil économique wallon, vieillissant. A la fin de la grève apparaissent des tracts demandant le fédéralisme. Pour autant, on ne pouvait pas dire qu’il y avait à l’époque une "conscience wallonne" construite, même si la Question Royale, y a oeuvré dix ans auparavant. Jean Louvet indique dans le documentaire diffusé par Ce jour-là qu’il y avait au contraire une grande rivalité entre travailleurs carolorégiens et liégeois, que ni les uns ni les autres ne se sentaient wallons. Par ailleurs, les ampleurs différentes qu’a connue la grève d’une région à l’autre sont dues à d’autres aspects que le communautaire stricto sensu : l’industrialisation de ces zones, le contexte économique de certains secteurs implantés géographiquement dans des zones bien déterminées [22], la force de la CSC (ultra dominante en Flandre occidentale et dans le Limbourg, forte dans le Luxembourg), l’influence des communistes dans les entreprises, etc.
Une autre conséquence de la grève de 1960-1961 est la droitisation du PSB. Des élections anticipées sont organisées au printemps ’61. Elles consacrent la percée du PSB et du PC. Les socialistes montent au pouvoir avec les catholiques et permettent la mise en application de la loi unique, amendée sur quelques aspects [23]. En 1963, ils s’accorderont aussi sur les lois sur le maintien de l’ordre, qui limitent durement le droit de grève, que l’on ne veut plus voir utilisé aussi durement qu’en 1960-1961.
En 1964, un congrès du PSB supprimera le droit de tendance et exclura un ensemble de militants de gauche et du Mouvement Populaire Wallon, qui se retrouveront plus tard dans les partis de gauche radicale ou dans les mouvements "nationalistes de gauche".
GC
Ouvrages généraux
– NEUVILLE, Jean, YERNA Jacques, Le Choc de l’hiver ’60-’61, Les grèves contre la loi unique, De Boeck (coll. Pol-His), 1960.
Aucune mention ou presque des sabotages
– FEAUX, Valmy, Cinq semaines de lutte sociale. La grève de l’hiver 1960-1961, in Cahiers du Centre national de Sociologie du travail, Editions de l’institut de Sociologie de l’ULB, Bruxelles, 1963.
En plus de nous situer sur le contexte global et les enjeux de la grève, l’auteur fournit une cartographie très pertinente des grèves de même qu’une forme de compte-rendu analytique, jour après jour, de la grève. Les sabotages et actions violentes sont fréquemment mentionnés mais pas toujours avec précision. C’est probablement l’ouvrage le plus complet sur la question. Il est généralement disponible dans chaque bibliothèque universitaire.
Autres ouvrages
– DEBUNNE, Georges, J’ai eu mon mot à dire. Mémoires, Labor, Bruxelles, 1988
N’évoque pas les sabotages mais la répression policière et les interdictions de grève.
Articles et brochures scientifiques
– L’Année Sociale, ss dir Guy Spitaels. Pour les années 1960 et 1961. Ce périodique réputé, à parution annuelle en était à ses débuts. Il n’évoque que très formellement la grève de 1960-1961.
– Courrier hebdomadaire du CRISP :
* "Les grèves contre la loi unique", n°91. Nous mentionnerons avec déplaisir que des étudiants se complaisent encore à arracher les pages des certains ouvrages. En attente, donc.
* "La grève générale en Belgique (décembre 1960-janvier 1961)", n°113. Rien de signifiant.
– COLLECTIF, Cahiers marxistes. Petites fleurs rouges de la grande grève. Contributions à l’histoire du PCB 1960-1965 ss dir GOTOVITCH José, n°222, Bruxelles, juin-juillet 2002.
Le Parti Communiste de Belgique n’a pas joué un rôle politique majeur dans la grève. Il s’est contenté de soutenir le mot d’ordre de retrait de la loi unique. Il reste à étudier la manière dont ont participé ses militants, plus présents dans les entreprises que les résultats électoraux du PC ne le laissent penser.
– La Revue Nouvelle, Hiver 60 : un trou de mémoire, n°11, novembre 2010. Evocations, sans plus. Souvent inégales.
– Divers articles de la Revue Toudi (issue du renardisme et du mouvement wallon) dont :
* EDITO : Nombreuses, vivantes commémorations d’Hiver 60
* Grève de 60-61 et violences
gouvernementales
* Grèves générales en Wallonie ;
* La grève générale de l’hiver 1960-1961.
Articles et brochures politiques
La Gauche, n°50, novembre-décembre 2010. Publication de la LCR
Formation Léon Lesoil, La grève belge de 1960-1961. Force et faiblesse d’un grand mouvement, édition originale février 1961, réédition décembre 2010.
– Présentation du livre de Gustave Dache : La grève générale insurrectionnelle et révolutionnaire de l’hiver 1960/61 - Témoignage ouvrier sur la grève du siècle, sur le site web du Parti Socialiste de Lutte. Et, plus largement leur dossier sur la grève de ’60-’61.
Articles et brochures généralistes
– ALALUF, Mateo, "La dernière grève d’une classe disparue" disponible ici sur le site web de la revue Politique.
– LAMENSCH, Michelle, "Hiver 60 : la grande grève contre la "loi unique" a 50 ans", in Le Soir, 2 décembre 2010.
Les sabotages sont évoqués de manière générale, Xavier Mabille directeur du CRISP, évoque des caches d’armes utilisées par des anciens résistants.
– LEDENT, Charles, "Au plus fort des grèves de l’hiver 60" in La Meuse, 6 janvier 2011. Sur le saccage de la gare des Guillemins, le 6 janvier 1961
– PIRET, Paul, "Une mémoire défaillante ou par fragments"in La Libre Belgique, 17 décembre 2010.
– SCAVUZZO, Antonio "Que reste-t-il des grèves de 1960 à Charleroi" in La Nouvelle Gazette, 20 décembre 2010.
Colloques et évocations
– Journée d’évocation de la grève de 60-61, Bruxelles, 4 décembre 2010. Colloque organisé par la Fondation Léon Lesoil (apparentée à la LCR). Un bref compte-rendu est disponible ici, une vidéo via ce lien.
– La mémoire de la grande grève de l’hiver 1960-1961 en Belgique. Colloque tenu a Liège du 9 au 11 décembre 2010. Nous n’avons pu y assister mais disposons des abstracts des interventions et attendons la publication des actes.
– La Grève générale pour transformer la société, Bruxelles 11-12 février 2011. En attente.
Documentaires et témoignages audiovisuels
Des acteurs de la grève de ’60 ont fourni leur témoignage (disponible en audio) sur le site de la plate-forme Mémoire orale, remarquable démarche historique de compilation de sources orales. Elles sont écoutables ici.
Expositions
La grève de ’60-61, exposition organisée par la FGTB. Petite exposition, informations lacunaires et parfois carrément occultées. La brochure de l’exposition est disponible via ce lien
La grève de ’60, 50 ans plus tard, toujours d’actualité. Exposition organisées par la FGTB Liège Huy Waremme. Encore à visiter. Infos sur leur site web
GC
[1] Par répression politique et économique, nous entendons les sanctions qui touchèrent les grévistes : limitation du droit de grève dans les services publics, listes noires dans les entreprises, condamnations judiciaires, etc. ; la répression policière et militaire (en janvier, l’armée fut appelée en renfort pour tenir des positions stratégiques. Bruxelles était bouclée) était plus dure qu’actuellement : charges au sabre de gendarmes à cheval, tirs à balles réelles
[2] Le Choc de l’hiver ’60-’61, Les grèves contre la loi unique, De Boeck (coll. Pol-His), 1960. Jean Neuville était spécialisé dans l’histoire du mouvement ouvrier chrétien et ancien responsable de la formation à la CSC. Jacques Yerna a été secrétaire de la FGTB-Liège Huy Waremme et proche d’André Renard. tous deux sont décédés.
[3] Loc. cit., pp. 107-115
[4] Après un discours d’André Renard, plusieurs milliers de manifestants se dirigent vers la gare. Les gendarmes tireront sur la foule, celle-ci mettra la gare à sac ainsi que d’autres bâtiments liégeois, dont les bureaux de la rédaction du journal La Meuse. Il y aura deux morts.
[5] Jamais concrétisé en 1960-1961, l’abandon de l’outil consiste à ne plus veiller à l’entretien des machines et à les éteindre. Le geste n’est pas anodin : symboliquement, il signifie que les travailleurs ne se sentent plus rattachés à l’entreprise et à son/leur exploitation. Economiquement, il représente des dégâts considérables dans la grande industrie : les processus chimiques, métallurgiques, pétroliers verriers, cimentiers nécessitent un appareillage complexe qui, une fois mis hors service, nécessitent plusieurs semaines, voire mois pour pouvoir être remis en route. Les travailleurs acceptent dès lors de se retrouver au chômage le temps du redémarrage.
[6] FEAUX, Valmy , Cinq semaines de lutte sociale. La grève de l’hiver 1960-1961, in Cahiers du Centre national de Sociologie du travail, Editions de l’institut de Sociologie de l’ULB, Bruxelles, 1963.
[7] la fondation Lesoil est rattachée au mouvement trotskiste belge de la 4è internationale, notamment la Ligue Communiste Révolutionnaire-Belgique.
[8] A ne pas confondre avec la Centrale Générale des Services Publics de la FGTB.
[9] Président de la Centrale Générale FGTB à l’époque, Dore Smets s’opposa à la grève nationale. L’ensemble des sections régionales de la Centrale Générale vota contre la grève générale, section de Liège comprise. Mentionné par Georges Debunne, à l’époque président de la CGSP, dans J’ai eu mon mot à dire. Mémoires, Labor, 1988, p.69.
[10] La Jeune Garde Socialiste était l’organe des Jeunes du Parti Socialiste Belge. Elle a été une des "cibles" privilégiées de l’entrisme trotskyste. La JGS a joué un rôle important dans la grève de 1960-1961, ses militants soutenant le mouvement et poussant à sa radicalisation. Petit à petit effrayé de la montée en puissance de la JGS et de son autonomie, le PSB décida de l’exclure du mouvement socialiste et du PSB en 1964. En 1971, la JGS rejoint l’ancêtre de la LCR-Belgique.
[11] Et encore disponible en ligne.
[12] Probablement le canal du Centre ou le canal Bruxelles-Charleroi.
[13] Dans le compte-rendu du 5 janvier, Valmy Féaux (op. cit., p.122) évoque la révocation par le Ministre de l’Intérieur d’un bourgmestre socialiste pour participation à un acte de sabotage.
[14] Formation Léon Lesoil, La grève belge de 1960-1961. Force et faiblesse d’un grand mouvement, édition originale février 1961, réédition décembre 2010.
[15] Dans le documentaire diffusé ppar Ce jour-là.
[16] Les informations fournies par l’ouvrage de Valmy Féaux (op. cit) sont très tulies à cet égard.
[17] Même si cette perte économique a été exagérée et a servi d’argument au gouvernement. In Valmy Féaux op. cit., p.36.
[18] En partie agents communaux.
[19] La FGTB est organisée en un niveau interprofessionnel qui se décline en centrales professionnelles, responsables pour un ou plusieurs secteurs d’activités : métal, mineurs, services publics, textile, etc., et en régionales en charge de tous les secteurs pour une zone géographique : Tournai, Flandre Wallonne, Centre, Anvers, etc.
[20] les travailleurs voulant aller au boulot, les briseurs de grève.
[21] Aussi parce que la capitale était sous contrôle militaire.
[22] dans les années ’50, les travailleurs du Textile implantés à Gand et en Flandre occidentale sont durement touchés, les licenciements sont nombreux.
[23] FEAUX, Valmy, op. cit., pp. 195-196.
« Se dit de qqn qui effectue une migration : On constate une augmentation de la population migrante dans ce pays. » Dans un dictionnaire, émigré et expatrié sont synonymes. Mais dans la réalité, ces deux mots sous-entendent tout autre chose : un statut différent. L’expatrié n’est pas un immigré comme les autres.
La première fois que j’ai balancé une pierre sur un flic, c’était en 1998, après la mort de Semira Adamu (Voir encadré). Elle était née en 1978, comme moi et alors que j’étais étudiant, Semira était assassinée par des gendarmes, en pleine lutte désespérée pour une vie digne. Devant le centre fermé de Vottem, juste après son assassinat, les flics et chevaux de frise se tenaient face aux manifestants. Il ne nous restait que la rage pour exprimer notre impuissance. Salauds.
Je repense souvent à Semira. Les ex-gendarmes, qui ont été acquittés en 2003 [1], n’ont rien à se reprocher, ils faisaient leur boulot comme les fonctionnaires nazis qui géraient les cargaisons d’êtres humains vers les camps de concentration, les tortionnaires qui prétendaient obéir à des ordres dans les geôles de Pinochet ou encore comme les Interahamwés convaincus, machette à la main, qu’ils menaient un combat juste contre les forces du mal. Les ex-gendarmes assassins auraient-ils agi de la même manière si ils avaient été témoin comme Ahmadou Kourouma, avant d’écrire « Allah n’est pas obligé » [2], de la vie d’un petit Birahima, enfant soldat de 12 ans errant à travers la Sierra Léone et le Libéria en pleine guerre civile ? Auraient-ils pu s’opposer à l’injonction de « calmer » Semira si ils savaient à quoi elle tentait d’échapper ? Est-ce qu’ils auraient pu renoncer à l’ordre d’expulsion si ils avaient parcouru le chemin d’un migrant africain en sens inverse, comme ce marin d’Eldorado, personnage de Laurent Gaudé, [3] qui décide de tout laisser pour entreprendre un voyage sans retour vers ce qui fait décider des milliers de personnes à quitter les leurs ?
Maintenant que je suis expatrié en Afrique, ces questions me reviennent souvent en tête. Mais je me demande aussi pourquoi on m’appelle « expatrié » et pas « immigré », et pourquoi, dans mon Schaerbeek natal, les familles d’origine étrangères sont qualifiées d’immigrées et surtout, pourquoi est-ce qu’on ne dira jamais que Semira Adamu avait tenté de « s’expatrier » ?
Immigré / émigré et expatrié n’ont pas la même connotation. En consultant le Larousse [4], guide des stéréotypes occidentaux, on peut lire « expatrié,e qui a quitté son pays (SYN émigré, exilé, expulsé) ». En ce qui concerne « émigré », c’est une « personne qui a émigré (...) REM : quand on émigre de son pays, on immigre dans un autre ». Et quand on va voir à « immigré, e », on peut lire « qui a immigré : La population immigrée. L’intégration des immigrés. » Voilà une première différence : « s’intégrer, s’assimiler entièrement à un groupe ». On aimerait que les immigrés s’intègrent, qu’ils renoncent à leur culture pour adopter celle de leur nouveau pays mais on ne demande pas la même chose aux expatriés. Il n’y a pas de clause « intégration » dans un contrat d’expatrié.
En consultant « expatrier », on lit que c’est « obliger quelqu’un à quitter son pays (SYN. exiler, expulser, contr. rapatrier) ». Est-ce que « expulser » est vraiment un synonyme de rapatrier ? « Expulser : chasser qqn avec violence ou par une décision de l’autorité du lieu où il était établi : ils ont expulsé le contradicteur. (SYN exclure, renvoyer) ». Et quant à une « expulsion, action d’expulser qqn d’un lieu où il était établi », le verdict tombe avec l’exemple utilisé dans la définition du Larousse : « L’expulsion des sans papiers (= reconduire jusqu’à la frontière) ».
Un(e) expatrié(e) qui retourne au pays est un(e) « Rapatrié, e, personne ramenée dans son pays d’origine par les soins des autorités officielles : Les rapatriés sont à bord de l’avion sanitaire. » Si l’avion est un charter, on parlera d’un « expulsé, e : se dit d’une personne chassée d’un lieu, d’un groupe, d’un pays ». À « rapatriement », on peut lire que c’est une « action de rapatriement : Cette assurance s’occupe du rapatriement des blessés », ce qui laisse à penser que les personnes qui subissent l’expulsion n’ont pas souscrit à la même assurance que les expatriés.
Logiquement, que l’on immigre ou que l’on s’expatrie, on effectue une « migration, déplacement de populations d’un pays dans un autre pour s’y établir », on réalise l’action de « migrer, effectuer une migration : Les saumons migrent. » Et si l’exemple des saumons n’est pas assez éloquent, celui de « émigrant, e, personne qui émigre » est plus illustratif : « Des émigrants ont été recueillis par un cargo ». Quant aux expatriés, ils ne sont pas recueillis par des cargos car il prennent l’avion.
Quand on décide de rester, on décide d’ « immigrer, venir se fixer dans un pays étranger au sien » comme par exemple les « nombreux Maghrébins qui ont immigré en France. »
Et si ces fameux « Maghrébins », sont sur le territoire Belge depuis par exemple trois générations, est-ce qu’on peut encore parler de population « Allogène » - comme aiment à dire certains politiciens - qui « se dit d’une population récemment arrivée dans un pays (par opp à autochtone, indigène) » Le Belge est alors, dans son pays, un « Autochtone, qui est originaire du pays qu’il habite : les populations autochtones (SYN indigène). » Mais à quoi peut ressembler un indigène dans le dictionnaire des stéréotypes ? « indigène 1. qui est né dans le pays où il habite (...) 3. Originaire d’un pays d’outre-mer avant la décolonisation ». Un congolais né en Belgique est donc un indigène belge. [5] Et puis, c’est quoi un belge ? C’est le résultat d’une multitudes d’« immigrations, arrivée dans un pays d’étrangers venus s’installer et y travailler ; ensemble des immigrés ». Première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés. Sauf si nous sommes des enfants d’expatriés.
En parlant de mouvements migratoires, je ne peux m’empêcher de penser aux hordes de vacanciers qui partent à l’assaut de destinations au climat plus clément que nos zones tempérées. Cela m’évoque le premier numéro de Potlatch, revue de l’Internationale Lettriste [6] de l’été 1954 - qui deviendra ensuite l’Internationale Situationniste – qui contient cette phrase : « club med-vacances bon marché dans la misère des autres ». Les bruits de bottes au début de « Holidays in the sun » des Sex pistols font penser à la même chose. Ces départs en vacances massifs vers les pays du tiers-monde ont cette connotation animalière des flux migratoires, et c’est la seule fois où l’occidental sera une sorte de migrant(e), un(e) « migrateur, trice, qui se dit d’un animal qui effectue des migrations : Ce groupe d’oiseaux migrateurs s’envole vers l’Afrique. »
En plein contexte de répression après le coup d’état contre Arbenz organisé par la CIA [7], l’Internationale Lettriste écrivait « après l’Espagne où la Grèce, le Guatemala se range parmi les contrées qui attirent un certain tourisme, nous souhaitons de faire un jour ce voyage » [8]. Combien de touristes ont-ils senti la dictature en Tunisie ces dernières années ? Les migrants vacanciers s’en foutent, et tentent de réaliser, grâce aux « vacances, une sorte de boucle de l’aliénation et de la domination, un symbole des fausses promesses de la vie moderne » [9].
Et la misère du monde viendrait-elle envahir nos contrées occidentales ? En 2010, près de 20% des émigrés d’Afrique Sub-Saharienne sont des médecins avec, pour destination, les pays dits riches ; la Jordanie est le pays qui a accueilli le plus de réfugiés (2,5 millions) alors que 100% de la population migrante de Gaza et Cisjordanie sont des réfugiés.
Toujours en 2010, les émigrés belges ont envoyé 10,4 milliards US$ vers le plat-pays [10], ce qui place la Belgique à la huitième position des plus gros receveurs d’argent de ses émigrés au monde. [11]
Alors, elle est où la misère du monde ? Dans la tête de cinq foutus ex-gendarmes.
Eric Léon
« Elle s’était enfuie du Nigéria parce que l’on tentait de lui faire épouser de force un sexagénaire dont elle aurait été la quatrième femme. (...) Le 25 mars 1998, avec l’aide d’amis, elle arrive en Belgique. L’accès au territoire lui est aussitôt refusé. Tout ce qu’elle a connu de la Belgique se limite à l’aéroport et à un centre fermé pour "étrangers illégaux", le 127 bis de Steenokkerzeel. »
Elle sera assassinée le 22 septembre 1998 lors de sa sixième tentative d’expulsion. Les 5 policiers en charge de son expulsion avaient jugé bon, en application de la procédure en vigueur, de maintenir un coussin sur son visage, l’empêchant de respirer. Ce sera la cause de son décès. En 2003, 4 des 5 policiers en charge de l’expulsion de Semira seront condamnés à des peines de prison de quelques mois avec sursis.
EL
[2] « Allah n’est pas obligé », Ahmadou Kourouma, Seuil, 2000
[3] « Eldorado », Laurent Gaudé, Actes Sud, 2006
[4] Larousse, dictionnaire de français compact, 2005
[5] Pour rappel, à certains nostalgiques, le temps béni des colonies, c’est fini.
[8] Potlatch n°3, 6 juillet 1954, http://classiques.uqac.ca/contemporains/internationale_lettriste/Potlatch/IL_Potlatch.pdf
[9] Potlatch n°3, 6 juillet 1954
[10] À titre de comparaison, le flux d’argent total envoyé par les immigrés en Belgique vers leur pays d’origine s’élevait à 4,3 milliards US$ en 2009
[11] Migration and Remittances Factbook 2011, http://www.worldbank.org/
Mumia Abu Jamal est un journaliste reconnu de Philadelphie qui se trouve en prison depuis 1981 et dans le couloir de la mort depuis 1983, accusé d’avoir tué un officier de police. Ses avocats ont aujourd’hui épuisé tous les recours. Les différents tribunaux jusqu’à la Cour Suprême ont refusé de remettre en cause la culpabilité du condamné. La dernière question juridique, sur laquelle la cour d’appel fédérale de Philadelphie doit prochainement se prononcer, porte sur la sentence définitive : peine de mort ou prison à perpétuité. Dans un cas comme dans l’autre, pour Mumia, c’est la mort en prison. Et pourtant... [1]
NDLR : Ce 24 avril, Mumia Abu Jamal "fêtera" ses 57 ans en prison tandis que nous publions un article qui lui est consacré. Il a passé plus de la moitié de sa vie dans un établissement pénitentiaire.
Mumia Abu Jamal a vu le jour le 24 avril 1954 à Philadelphie (Pennsylvanie, USA). Né Wesley Cook, il choisira le prénom ‘Mumia’ sous l’influence d’un enseignant d’origine kenyane, et de son cours sur la culture africaine. A l’âge de 14 ans, il est arrêté et battu pour avoir protesté contre un meeting du candidat ultra raciste Georges Wallace. Cet événement bouleverse la vie de Mumia, puisqu’il engendre sa vocation d’activiste. Peu après, il tente de faire rebaptiser son lycée ‘Malcom X’ et se retrouve fiché par le FBI. A 15 ans, il fonde la section du Black Panther Party à Philadelphie, au sein de laquelle il est rapidement chargé de l’information. A partir ce moment, il est considéré par le FBI comme l’une des personnes ‘à surveiller et à interner en cas d’alerte nationale’ dans le cadre de son programme Cointelpro dont l’objectif est de lutter contre les groupes de libération afro-américains et la gauche révolutionnaire. Au début des années ’70, Mumia devient journaliste pour différentes radios et concentre ses reportages sur les injustices et les brutalités subies par les noirs : cet engagement lui vaudra d’être surnommé la ‘voix des sans-voix’. Lauréat de plusieurs prix, il est malgré tout contraint de travailler comme taxi de nuit pour nourrir sa famille. Le 9 décembre 1981, lors d’une de ses courses nocturnes, il entend des coups de feu dans le quartier sud de la ville. Il sort de sa voiture et aperçoit son frère titubant ; en courant vers lui, il est touché par une balle tirée par un officier de police. Quelques minutes plus tard, les forces de l’ordre arrivent et trouvent l’officier Faulkner et Mumia étendus sur le trottoir, inconscients. Faulkner mourra de ses blessures ; Mumia, lui, est arrêté, brutalisé, jeté dans une voiture et emmené à l’hôpital. Malgré la gravité de ses blessures, Mumia survit, mais il est arrêté et accusé du meurtre de Faulkner.
Le procès, présidé par le juge Sabo (dont la renommée est basée sur le fait d’avoir envoyé le plus d’accusés à la mort) commence en 1982. Mumia, accusé de déranger le cours des débats, n’assistera pratiquement à aucune des audiences de son propre procès. L’accusation affirme que le coup de feu qui a tué Faulkner provient de l’arme de Mumia, un calibre 38 légalement enregistré, ce qui est en totale contradiction avec le rapport de l’expertise médicale dans lequel il est clairement établi que la balle extraite du cerveau du policier est issue d’un calibre 44. De plus, la police qui était pourtant présente sur les lieux de la fusillade n’a pas analysé l’arme de Mumia afin de déterminer si elle avait servi récemment, ni regardé ses mains pour y trouver d’éventuelles traces de poudre. Une autre accusation, probablement la plus accablante, est celle qui soutient que Mumia aurait avoué pendant son séjour à l’hôpital. L’un des officiers qui déclare avoir entendu la confession de Mumia s’appelle Gary Wakshul. Or, dans le rapport policier qu’il a rendu ce jour-là, il a déclaré ‘le nègre n’a fait aucun commentaire’. En outre, le médecin de garde qui est continuellement resté auprès de Mumia affirme qu’il ne l’a jamais entendu parler. En somme, malgré ses dénégations et une enquête inéquitable (expertises balistiques inexistantes, balles non identifiables, absence de relevé d’empreintes, zone non sécurisée, tests non effectués,...), malgré les témoins subornés, menacés, écartés ou intimidés, malgré les rapports de police contradictoires, ainsi que les procédures d’appel et les violations de ses droits, Mumia est condamné à la peine de mort le 3 juillet 1982. Il est alors incarcéré dans le couloir de la mort, enfermé 23h/24h dans une cellule minuscule et un isolement sensoriel inhumain ; il s’y trouve toujours aujourd’hui, 29 ans plus tard...
Par deux fois, en 1995 et en 1999, la mobilisation internationale empêche l’exécution de Mumia. En 1999, Arnold Berverly, ancien tueur à gage, avoue à l’une des avocates de Mumia être l’auteur du meurtre de Faulkner. Cette confession est validée par un test au détecteur de mensonges, mais malgré l’évidence, le procureur de Philadelphie refuse d’enquêter. En 2001, la sténographe du tribunal de l’époque affirme qu’avant le début du procès, elle a entendu le juge Sabo déclarer, ‘Yeah, je vais les aider à griller ce nègre’, en faisant référence à Mumia. La même année, un journaliste reconnu affirme s’être rendu sur les lieux de la fusillade en décembre 1981 et n’y avoir vu aucun membre des forces de l’ordre. Ces éléments, qui apparaissent après plusieurs années, ne font que confirmer le racisme inhérent au procès et tous les manquements de l’enquête. Le 18 décembre 2001, la sentence de mort de Mumia est provisoirement écartée, mais il est toujours considéré comme coupable. Ses avocats déposent deux requêtes : la première auprès de la Cour Suprême de Pennsylvanie pour resituer la condamnation de Mumia dans le contexte de discrimination raciale de l’époque ; la seconde, dite d’Amicus Curiae, auprès de la Cour d’Appel du 3ème circuit des Etats-Unis pour mettre en lumière les nombreux faits n’ayant pas été pris en compte par la justice. Ces deux ultimes appels d’Etat sont cependant rejetés le 8 octobre 2003, renvoyant l’affaire au fédéral. Quelques années plus tard, en mars 2008, une Cour d’Appel fédérale juge que les instructions données au jury lors du procès en 1982 avaient influencé le verdict et surtout qu’elles n’étaient pas conformes au droit. Néanmoins, elle confirme la culpabilité de Mumia en refusant tout nouveau procès sans nouvel examen des faits. L’ultime recours de la défense devant la Cour Suprême des Etats-Unis est rejeté en avril 2009. Celle-ci refuse toute nouvelle instruction eu égard au racisme qui a présidé au choix des jurés (récusation massive des candidats afro-américains). Le 19 janvier 2010, elle renvoie l’affaire devant la Cour d’Appel Fédérale de Pennsylvanie, en lui signifiant de réexaminer sa décision d’annulation de la peine de mort prise en mars 2008. Cette requête à la Cour d’Appel équivaut tout simplement à une confirmation de la peine capitale. Par celle-ci, la Cour Suprême donne donc le feu vert à l’exécution du militant.
De nombreux collectifs de soutien se sont formés autour de Mumia Abu Jamal au fil des ans, tant aux Etats-Unis qu’en Europe.
En France, le Collectif Unitaire National de Soutien à Mumia Abu-Jamal a été créé en 1995 et regroupe aujourd’hui plus de cent organisations mobilisées autour de la situation du prisonnier. Il organise des rassemblements et des manifestations, collecte des fonds pour la défense,... Il entretient également des contacts avec l’équipe de défense de Mumia aux Etats-Unis et plusieurs de ses membres rendent régulièrement visite au militant dans le couloir de la mort. Il est également à noter que Mumia est citoyen d’honneur de plus de vingt villes en France, dont Paris.
Aux Etats-Unis, le collectif le plus actif est assurément la Free Mumia Abu-Jamal Coalition de New-York qui rassemble différentes organisations pour la libération de Mumia et l’abolition de la peine de mort aux Etats-Unis. Elle organise régulièrement des campagnes de pétition et de correspondances manuscrites pour la Maison Blanche. En Europe, la Commission pour un Secours Rouge International (Bruxelles-Zürich) mène depuis bientôt un an une campagne pour la libération des prisonniers de longue peine. Mumia est, avec quelques autres prisonniers politiques emblématiques, au centre de cette action.
Depuis le début de ‘l’affaire’ Mumia Abu Jamal, la société civile et des personnalités reconnues se sont mobilisées, à différents niveaux, pour sensibiliser le monde à la situation du prisonnier. Le milieu de la musique, et plus particulièrement du rap et du reggae, fait régulièrement référence au prisonnier, et dénonce son incarcération et toute la corruption qui l’entoure. En 2007, le comédien et militant d’Amnesty International Colin Firth a produit, en compagnie de son épouse, le film ‘In Prison my Whole Life’, dédié à l’affaire Mumia Abu Jamal et primé par plusieurs festivals européens se battant pour les droits de l’homme. De nombreux livres ont été écrits sur et autour de l’histoire de Mumia Abu-Jamal. Pour n’en citer qu’un (en français), ‘Mumia Abu-Jamal, un homme libre dans le couloir de la mort’ de Claude Guillaumaud-Pujol, universitaire spécialiste des Etats-Unis et membre du Collectif Unitaire National de Soutien.
Julie Robert.
– En direct du couloir de la mort, Editions ‘La découverte’
– We want freedom. Une vie dans le parti des Black Panthers, Editions ‘Le Temps des Cerises’
– La mort en fleurs, Editions ‘Le Temps des Cerises’
– Condamné au silence, Editions ‘La découverte’, Collection ‘Cahiers libres’
Death Blossoms, Editions LitmusBooks
– All Things Censored, Editions ‘Seven Stories Press’
– Live from Death Row, Editions ‘Perennial’
[1] L’auteure de cet article s’est principalement appuyée sur les échanges qu’elle a eus avec Claude Guillaumaud-Pujol (universitaire, écrivaine française, spécialiste de la lutte noire) début 2009 à l’occasion d’une conférence dont la retranscription est disponible ici et lors de son passage sur les ondes de Passe Murailles (retranscription disponible ici), à la même période. Claude Guillaumaud-Pujol a notamment écrit : "Mumia Abu-Jamal, un homme libre dans le couloir de la mort" aux Editions ’Le temps des Cerises’ (2007). Des informations sont également disponibles sur des sites de collectifs militant pour l’abolition de la peine capitale comme Ensemble Contre la Peine de Mort.
En dehors de l’endettement, du recours aux allocations sociales ou de la flagrante fragilité socioéconomique des personnes vivant dans les rues, il existe une pauvreté invisibilisée et largement passée sous silence, présente derrière les murs opaques du monde carcéral : celle des personnes détenues. Généralement, ce n’est que par le petit bout de la lorgnette qu’est montré l’univers pénitentiaire, sous un coup de projecteur soudain, aussi déformant que spectaculaire, à l’occasion d’une évasion – fugue qui reste de loin l’exception [1] – ou d’une dénonciation éphémère des conditions de détention – insalubrité qui demeure la norme sans changement structurel.
NDLR : Cet article se base en particulier sur les prisons bruxelloises pour décrire la précarité en milieu carcéral en Belgique. Il a été initialement publié dans le Rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté 2010" [2].
La prison véhicule de nombreux fantasmes et fait l’objet de multiples idées fausses. A l’heure où les faits divers tiennent la dragée haute du sensationnalisme médiatique, l’univers carcéral semble canaliser une série de sentiments (il rassure et inquiète, il dégoûte et assouvit). Le recours à l’enfermement semble souvent la solution, dans un contexte politique prônant la « tolérance zéro » et l’agrandissement de la capacité carcérale.
On compte sur Bruxelles deux maisons d’arrêt, supposées enfermer des personnes en détention préventive. Dans les faits, elles accueillent également des condamnées et des personnes internées [3]. En moyenne, plus de 1300 personnes sont détenues à Forest-Berkendael et Saint-Gilles – quasiment 13% de la population carcérale moyenne de Belgique : 638 hommes à Forest, 65 femmes à Berkendael, 615 hommes à Saint-Gilles. La prison de Berkendael accueille aussi, au quotidien, un ou deux nourrissons accompagnant leur mère incarcérée (en moyenne six nourrissons dorment en établissement carcéral en Belgique [4]). Sur l’ensemble de l’année 2009, près de 4000 personnes ont été écrouées dans les prisons bruxelloises. Certains y restent quelques jours, d’autres y demeurent plusieurs années, parfois dans des conditions désastreuses.
En Région Bruxelloise, il existe de nombreux services extérieurs à la prison et indépendants de l’administration pénitentiaire qui proposent un soutien aux personnes incarcérées. Ces associations travaillent à la demande des détenus et sous le sceau du secret professionnel, avec des travailleurs rémunérés et/ou des bénévoles.
Tout d’abord, huit services généralistes sont présents au sein des établissements pénitentiaires afin d’offrir leurs services en matière de démarches psychosociales ou d’informations juridiques. Leur apport peut être essentiel au moment de l’incarcération (soutien moral au détenu, présence par rapport aux proches, formalités à effectuer quant au logement, aux biens mobiliers, à l’employeur, aux institutions sociales), ainsi que pour préparer la sortie de prison. Ils proposent également des activités socioculturelles en régime de droit commun ainsi qu’à l’annexe psychiatrique.
Ensuite, une série de services spécialisés sont également très actifs en prison. Des associations spécialisées dans le domaine de la formation en prison, des assuétudes, de la santé mentale ou de la relation entre parent détenu et enfant(s) travaillent depuis de nombreuses années en institution pénitentiaire et font preuve d’une expertise en la matière, organisant des suivis individuels et des activités collectives. Enfin, de multiples associations actives dans le paysage social extra-muros entrent régulièrement en prison bien qu’il ne s’agisse pas de leur unique activité.
Dès lors, si l’offre de soutien aux personnes détenues peut paraître multiple et variée, elle est aussi morcelée : les huit services généralistes d’aide sociale aux justiciables dépendent de quatre pouvoirs subsidiants différents (Communauté Française, Commission Communautaire Française, Communauté Flamande et Commission Communautaire Commune) tandis que les services spécialisés relèvent d’agréments spécifiques relatifs à l’Emploi, la Santé, l’Education Permanente, la Culture ; certaines compétences sont régionales, d’autres communautaires.
La description des activités associatives en milieu carcéral, si elle rend compte du dynamisme et de la volonté des travailleurs sociaux, professionnels ou bénévoles, ne serait pas complète si elle n’évoquait pas quelques-uns des écueils de terrain. Tout d’abord, les impératifs sécuritaires sont largement prioritaires et font passer au second plan les propositions d’activités à destination des personnes incarcérées. Ils sont aussi régulièrement invoqués pour annuler ou empêcher les missions sociales de s’exercer. De plus, certains détenus – a fortiori ceux qui ne connaissent pas l’univers carcéral, ceux qui ne parlent pas les langues nationales, ceux qui sont susceptibles d’avoir le plus besoin de soutien pour décoder la prison – ne sont pas au courant de l’existence des services. Ensuite, peu de locaux sont disponibles pour organiser des activités collectives, des formations, du sport ou des groupes de paroles. A la prison de Forest-hommes, il n’existe aucune installation sportive pour les 638 détenus. Les trois locaux disponibles pour les activités socioculturelles et formatives peuvent accueillir cinq à dix participants. Enfin, à la prison de Saint-Gilles, un accord intervenu entre le Ministre de la Justice M. Verwilghen et les syndicats d’agents pénitentiaires en 2003 stipule qu’aucune activité ne peut avoir lieu sans leur accord. Depuis lors, il est relativement épineux de parvenir à concrétiser de nouveaux projets collectifs au sein de cette prison, les représentants du personnel ayant pris pour habitude de bloquer toute proposition hormis les formations de base.
L’ensemble de ces éléments explique que, au sein des prisons bruxelloises, la plupart des personnes incarcérées, bien qu’elles soient présumées innocentes pour 60% d’entre elles [5], sont maintenues en cellules, dans l’inactivité, 23 heures sur 24 (elles ont droit à une heure de préau par jour).
Au vu de la difficulté à instaurer une offre d’aide et de service structurelle en prison et sur base du constat de morcellement de l’activité associative en milieu carcéral, les Ministres de l’Aide aux Personnes de la Commission Communautaire Commune ont impulsé, en 2005, un Comité de Concertation de l’aide aux justiciables qui réunit mensuellement les différents services généralistes actifs en prison pour décider d’une politique concertée en faveur du droit des détenus à l’aide et au soutien social. Depuis juillet 2009, le Comité de Concertation s’est doté d’un coordinateur ayant pour mission de mettre en collaboration les services d’aide aux justiciables travaillant sur Bruxelles, de suivre la coordination entre les entités fédérées, et de développer la coopération avec l’autorité fédérale et les autres entités fédérées pour l’application de la loi de principes au niveau de Bruxelles. Il s’agit avant tout d’instaurer un dialogue concerté entre tous les services généralistes, de permettre une meilleure information entre travailleurs de différents services et de communiquer de manière univoque avec les différents échelons du fédéral (directions de prison, administration pénitentiaire, cabinet ministériel de la Justice).
Le présent article développe trois points spécifiques. Tout d’abord, nous nous interrogerons sur l’existence de « publics privilégiés » à la prison. Ensuite, nous envisagerons l’institution carcérale comme structure de précarisation. Enfin, nous examinerons en quoi le passage par le monde carcéral fragilise socialement et économiquement les détenus lorsqu’ils retrouvent la liberté. Tout au long de l’analyse, nous verrons en quoi le fait de ne pas avoir de logement peut intervenir dans la trajectoire pré- ou post-carcérale.
Force est de constater que la prison ne touche pas de manière égalitaire toutes les personnes et tous les illégalismes. Premièrement, certaines infractions mènent davantage à l’incarcération que d’autres. Ainsi, les petites infractions signalées à répétition sont, souvent, davantage assorties d’un mandat d’arrêt qu’une affaire de délinquance économique et financière. Différents facteurs expliquent ce processus sélectif que l’on retrouve dans toute l’histoire de la prison. Certaines infractions sont plus aisément détectables. Ainsi, le vol à la tire est identifiable à l’œil nu par tout un chacun, ce qui n’est pas le cas d’une opération de blanchiment d’argent ou d’un délit d’initié. De plus, certains quartiers, certaines activités, certains individus sont davantage surveillés que d’autres [6] : une répression accrue de la petite délinquance plutôt que de la criminalité en col blanc relève également d’un choix politique.
Deuxièmement, à infraction égale, un juge d’instruction a davantage tendance à délivrer un mandat d’arrêt à l’encontre d’une personne qui n’a pas de logement, pas de titre de séjour, ou pas d’emploi [7]. Par la suite, lors du jugement, le juge au fond a tendance à valider la période de détention préventive en condamnant la personne qui a été ou qui demeure incarcérée. En Belgique, 34,7% des personnes incarcérées sont en détention préventive [8] : il s’agit là d’un des taux les plus hauts d’Europe. Selon le Ministre de la Justice Stefaan De Clerck, un tiers d’entre eux n’ont pas de titre de séjour. On peut légitimement penser qu’un nombre important de prévenus n’ont pas de domicile – il s’agit d’un des critères légaux de l’application de la loi sur la détention préventive. Un membre de la direction de la prison de Forest relate qu’à Pâques, un individu a été écroué pour tentative de vol de chocolat. L’intitulé de l’infraction laisse à lui seul sous-entendre la situation sociale de l’inculpé : récidiviste, sans famille, sans revenu, sans logement, sans papier...
Ainsi, si la prison est avant tout une « institution pour pauvres » [9], ce n’est pas spécifiquement que les personnes plus précaires délinquent plus (qui n’a jamais tenté de voler du chocolat, traverser hors les passages cloutés ou brûler un feu rouge ?), c’est qu’ils sont davantage sanctionnés à tous les maillons de la chaîne pénale, de par des choix de politique criminelle et l’attitude individuelle des acteurs judiciaires (surveillance de la police, signalement au Parquet, délivrance du mandat d’arrêt, condamnation au fond).
En Belgique, on considère que les détenus sont principalement des hommes jeunes, ayant bénéficié d’une formation limitée, possédant une position socioéconomique faible et ayant commis un vol [10]. Une étude [11] relative à la qualification scolaire, réalisée dans certaines prisons de la Communauté française, signale néanmoins que près de 30% des personnes incarcérées déclarent ne pas avoir de diplôme et près de 45% disent avoir obtenu le Certificat d’Etudes de Base (école primaire). Un peu moins de 20% des détenus affirment posséder un diplôme d’enseignement secondaire inférieur.
Au delà des données brutes, le fait de côtoyer au quotidien les personnes incarcérées démontre que la case prison est aussi, souvent, l’aboutissement d’une trajectoire faite de multiples ruptures quant aux institutions sociétales (famille, école, travail) bien souvent marquée par de pluriels processus d’exclusion [12]. En filigrane de l’aboutissement en cellule, se dessine l’échec des politiques socioéconomiques de solidarité et de cohésion sociale en amont de la répression et de la mise au ban de la société.
La sphère criminelle est l’objet de nombreuses méprises au sein du grand public, de par son traitement spectaculaire. Ainsi, selon les discours médiatiques majoritaires, la délinquance serait en augmentation alors que, selon toutes les données existantes [13], les infractions constatées ne sont pas en augmentation. La justice ferait preuve de laxisme alors que répressivité et punitivité augmentent. En effet, depuis 1980, la population carcérale s’est accrue de 80% ; la durée de séjour en prison a plus que doublé en 15 ans [14], sans pour autant que la criminalité n’augmente, comme déjà évoqué.
De nombreux auteurs expliquent cette recrudescence répressive par le contexte d’insécurité socioéconomique. L’incertitude quant à l’avenir, réduite à la peur de la délinquance, focalise la menace sur certaines populations spécifiques – issues de milieux populaires – en période d’instabilité. A criminalité égale, l’affaiblissement des investissements dans les politiques sociales et le déficit de sécurité économique se fait ressentir par un recours accru au pénal et un plus fort taux d’enfermement. Cette tendance tend à se vérifier sur le long terme [15].
Au sein d’une institution pénitentiaire, la précarité prend souvent une dimension extrême. En terme de droits, selon la Loi de principes concernant l’administration des établissements pénitentiaires et le statut juridique interne des détenus (Loi Dupont) [16], les personnes incarcérées ne sont soumises à aucune limitation, si ce n’est la privation de liberté. Or, dans les faits, les prisonniers sont privés de quasiment l’ensemble des droits économiques, sociaux et culturels des citoyens. Considérés comme pris en charge par l’administration pénitentiaire, ils ne bénéficient pas du système d’assurance chômage, de la possibilité de recourir aux allocations sociales assistantielles (CPAS), de la mutuelle, etc. Le travail des détenus en prison, par ailleurs, n’est pas soumis à la sécurité sociale. La pauvreté, souvent, s’explique ainsi en terme d’exclusion légale.
La précarité se marque aussi par les conditions de vie et l’occupation de l’espace. A la prison de Forest-hommes, deux ailes sont encore insalubres : pas d’eau courante ni de sanitaires (les détenus font leur besoin dans des seaux hygiéniques). Dans les autres ailes, les reclus sont souvent trois par cellule, avec un matelas de fortune au sol. Les vêtements et serviettes de bain manquent.
Les taux de surpopulation diffèrent en fonction de chaque établissement. A Forest-hommes, il est particulièrement criant et atteint 57,5%. Il est de 22,6% à Saint-Gilles [17]. Si la population carcérale augmente tant à Bruxelles que dans le reste du pays, la décision de construire de nouvelles prisons, malgré le budget que cela représente (un milliard d’euros [18]), ne semble pas propice à offrir de réponse durable au problème, puisqu’elle n’agit pas sur les causes de l’accroissement du nombre de détenus. Ainsi, selon le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe [19], « l’extension du parc pénitentiaire devrait être plutôt une mesure exceptionnelle, puisqu’elle n’est pas, en règle générale, propre à offrir une solution durable au problème de surpeuplement ». Quatre facteurs participent à la surpopulation en Belgique : l’augmentation de la détention préventive, le durcissement des peines prononcées, l’accroissement des obstacles à l’octroi d’une libération conditionnelle, l’explosion du nombre d’internés. [20]
La pauvreté au sein du monde carcéral se marque également par la dimension temporelle : la grande majorité des détenus sont inactifs. Le travail est un bien rare en prison et les activités manquent, malgré le besoin en formation de base, en alphabétisation et en sport. Le désœuvrement par défaut, l’inutilité sociale et culturelle au quotidien, sont source de grande détresse humaine là où le temps à remplir et les manques à combler pour faire sens se font pressants.
L’indigence se marque aussi de façon patente en terme d’accès à la santé. Maximum deux douches par semaine dans les ailes surpeuplées de la prison de Forest-hommes. Les rats grouillent à Saint-Gilles. Les détenus sont sur-médiqués de psychotropes dans une perspective de gestion de l’ordre. Chez les femmes, le dépistage du cancer du sein et les examens gynécologiques sont trop rares. La nourriture est peu variée et manque de fruits et légumes.
En somme, si les détenus sont nourris et logés, force est de constater qu’ils le sont dans des conditions matérielles difficiles. L’ensemble des besoins de base doit s’acheter en prison : papier de toilette en suffisance, nourriture saine et équilibrée, possibilité de contact par écrit ou téléphone avec l’extérieur. Seules les personnes totalement démunies ont droit à 25 euros de cantine sociale par mois. La pauvreté se marque ainsi en terme d’espace de vie et de conditions matérielles, de faible accès au travail et loisirs, à la culture et la formation, à l’hygiène et à la santé de base.
On pourrait croire que la situation socioéconomique des détenus s’arrange une fois leur peine purgée, à la sortie de prison. Si ceux-ci recouvrent leurs droits (chômage, CPAS, mutuelle), tout est à reconstruire. Pour les ex-détenus n’ayant pas de famille, il s’agit de retrouver un logement, une formation et/ou un travail. L’extrait de casier judiciaire empêche tout emploi dans les administrations publiques. Il est souvent exigé par les employeurs privés, y compris par les sociétés d’intérim. Bien que cela ne soit pas légal, dans la pratique, nombre de bailleurs et d’organismes de formation demandent également cet extrait de casier.
Par ailleurs, il est particulièrement difficile de retrouver un logement depuis la prison, alors qu’on ne connaît pas la date de sa libération et qu’on ne possède pas de revenus. La méconnaissance, à l’avance, de l’échéance de sortie de prison empêche toute préparation sereine et constructive à la réinsertion : difficile d’obtenir une promesse d’embauche sans savoir quand on sera hors les murs. Sans jour précis, les maisons d’accueil refusent de plus en plus souvent les ex-reclus. En outre, comment louer un appartement sans revenus ? Les listes pour les appartements supervisés sont très longues. Et comment s’inscrire à une formation si l’on n’est pas certain d’être libre pour son commencement ? Les services d’aide sociale aux justiciables, qui soutiennent les personnes incarcérées dans leurs démarches en vue de leur sortie, sont confrontés avec la même perplexité que les détenus à ces énigmes qui paraissent insolubles. Par où prendre le problème ?
L’absence de droits économiques et sociaux en milieu carcéral, le délai d’attente pour recouvrir ceux-ci à la libération, l’incertitude quant à la date de sortie de prison, la difficulté structurelle à préparer intra-muros une (ré)inscription dans la société dès lors qu’on n’a ni famille ni revenus expliquent en quoi les ex-reclus disposent de si peu de ressources en terme d’accès au logement et font parfois l’expérience de la rue.
En résumé, si la prison a pour public privilégié les milieux populaires, l’indigence en milieu carcéral se montre de façon exacerbée en terme de promiscuité, manque d’hygiène et d’accès aux soins, raréfaction du travail et de la formation alors que les besoins en enseignement sont criants. L’incarcération fragilise considérablement la situation socioéconomique de n’importe quel détenu : l’un devra renoncer à son logement, l’autre se verra privé de son travail et de ses revenus. A la sortie, le détenu manque de ressources matérielles, économiques et symboliques pour renouer avec la société.
Si les détenus dépendent de l’Etat, les institutions carcérales du Royaume sont soumises au contrôle citoyen via les parlementaires. « Les membres de la Chambre des représentants, [...] et du Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale, ont accès aux prisons en justifiant de leur qualité.
Une autorisation spéciale du ministre est requise pour pénétrer dans un espace de séjour occupé ou se mettre en rapport avec des détenus particuliers. [21] » Nous ne pouvons qu’encourager vivement les parlementaires bruxellois à exercer leur droit de visite des établissements pénitentiaires de Forest-Berkendael et Saint-Gilles.
La Région Bruxelloise est compétente en matière d’aide sociale, d’enseignement, de formation professionnelle, de sport, de culture, de santé et d’emploi (Actiris) à l’égard des détenus. Il nous semble avoir montré à quel point les besoins en la matière étaient nombreux. Nous incitons les responsables politiques à investir en la matière, dans l’esprit de la loi Dupont selon laquelle les personnes incarcérées ont droit aux mêmes services et équipements collectifs que tout citoyen libre.
Au niveau fédéral, il nous paraît impératif de mettre en œuvre la loi Dupont, sans quoi le signal donné aux personnes incarcérées quant au rappel de la légalité est flou et équivoque puisqu’ils sont eux-mêmes placés par l’Etat dans une situation d’insécurité juridique. De plus, une réflexion sur la suppression du casier judiciaire, vu ses effets néfastes au-delà de la condamnation purgée, nous paraît importante tout comme le fait de prévoir la date de sortie de prison afin de préparer la libération conditionnelle. Une application plus raisonnable de la détention préventive appert également essentielle.
Enfin, la complexité de la réalité de l’enfermement déforce les images simplistes de méchants malfrats et prisons cinq étoiles. Si la détention est la conséquence d’actes individuels, chaque incarcération questionne aussi les responsabilités collectives, les politiques socioéconomiques en amont du répressif et les capacités d’une société à faire sens pour tous et à permettre à chacun de s’inscrire en son sein. Au vu des filtres pénaux opérant avant la prison et au vu des effets délétères du milieu carcéral sur l’état de pauvreté d’un individu, il est aussi de la responsabilité de chacun de s’interroger sur les bienfaits du recours à la prison et sur l’opportunité de la surenchère sécuritaire médiatique à l’occasion de la survenance de tout fait divers dramatique. Si la prison est une machine à précariser, parvient-elle à protéger efficacement la société ?
Florence Dufaux
[1] Sur 10238 détenus, on compte 17 évasions directes depuis des établissements fermés en 2009. Rapport annuel 2009. Direction Générale des Établissements Pénitentiaires.
[2] Publié par l’Observatoire de la santé et du social de Bruxelles-Capitale, COCOM, 3ème cahier, pp 48-52.
[3] Une personne internée est une personne ayant commis une infraction dont elle est reconnue coupable mais non responsable en raison de son état mental au moment des faits.
[4] Les nourrissons peuvent demeurer en prison avec leur mère jusqu’à l’âge d’un an et demi ou deux ans. Cela ne va pas sans poser de problème, entre autres à cause de la surpopulation. Parfois, les bébés ne peuvent pas bénéficier de cellule adaptée.
[5] Rapport annuel 2009. Direction Générale des Etablissements Pénitentiaires.
[6] WALGRAVE, L., VERCAIGNE, C., La délinquance des jeunes autochtones et allochtones à Bruxelles, in BRION, F. et al., Mon délit ? Mon origine. Criminalité et criminalisation de l’immigration, Bruxelles, Editions De Boeck-Université, 2000.
[7] Marchetti, A.-M., Fabriques de misère, Ecorev, n°15, 2004.
[8] Rapport annuel 2009. Direction Générale des Etablissements Pénitentiaires.
[9] Marchetti, A-M. Fabriques de misère, Ecorev, n°15, 2004.
[10] De Clerck, S. Politique pénale et exécution des peines. Note d’orientation, Ministre de la Justice, juin 1996.
[11] ANDRE, F. Et al., Enquête sur la provenance et le niveau scolaire des détenu(e)s en Belgique, FAFEP, juin 2000-juin 2001.
[12] WALGRAVE L., VERCAIGNE, C., op. cit.
[13] Voy. Institut National de Criminalistique et Criminologie.
[14] De plus, entre 1980 et 2005, le nombre de personnes en détention préventive a été multipliée par 2,5 ; la durée de la détention préventive a doublé ; la population des condamnés a quasiment doublé ; durant les dix dernières années, la population des internés s’est accrue de 70%.
[15] Charlotte Vanneste a étudié les chiffres de la criminalité et de la punitivité pour l’Etat Belge de 1830 à 2000 et montre une relation persistante entre indicateurs de la situation économique et intensité du recours au pénal. Vanneste C., Les chiffres des prisons. Des logiques économiques à leur traduction pénale, Paris, L’Harmattan, 2001.
[16] 12/01/2005, Moniteur belge, 01/02/2005. La loi n’est que très partiellement entrée en vigueur faute d’arrêtés royaux d’exécution.
[17] A Forest, la population moyenne atteint 638 détenus pour une capacité moyenne de 405 places. A Saint-Gilles, elle est de 615 reclus pour 502 places. (Rapport annuel 2009. Direction Générale des Établissements Pénitentiaires).
[18] LAMQUIN, V., Un milliard d’euros pour les prisons, Le Soir, 13/03/2010.
[19] Comité des Ministres du Conseil de l’Europe, Recommandation sur le surpeuplement des prisons et l’inflation carcérale, 30/09/1999.
[20] Vanneste, C., la population carcérale à Bruxelles, actes du colloque « le détenu : un citoyen comme un autre ! », Parlement Bruxellois, 13/03/2008, pp. 23-32.
[21] Loi de principes concernant l’administration des établissements pénitentiaires et le statut juridique interne des détenus, 12/01/2005, Moniteur belge, 01/02/2005, art 33 § 1.
"Même en rêve, je n’aurais pu imaginer cette révolution" Sonallah Ibrahim, écrivain.
On ne peut commencer un texte sur les révolutions arabes sans dire aux populations qui se révoltent l’admiration qu’elles suscitent. Elles ont montré une détermination, une conscience, une culture politique et un sens de l’organisation hors pair pour mener leurs révolutions de cette manière, qu’elles aient réussi ou soient encore en cours.
Combien de protestations ont eu lieu ces dernières années dans le monde arabe et qui ont fini réprimées dans le sang ? Combien de personnes se sont suicidées ou même immolées par le feu sans que personne ne les remarque ? Il faut également mentionner ici la révolution iranienne (même si ce n’est pas le monde arabe) avec la différence qu’en Iran, la révolte cible une dictature théologique, alors que les révolutions arabes ciblent des dictatures se proclamant laïques. Le soulèvement récent en Iran a été réprimé de la manière la plus cruelle, et ses participants se font encore condamner et exécuter sans réactions, alors que le régime iranien, summum de l’hypocrisie, crie son soutien aux révolutions populaires en Tunisie et en Égypte. Combien d’espoirs brisés avant que le déclic n’arrive ?
On parle de révolutions arabes au pluriel à juste titre, il y en a en effet plusieurs, chaque pays étant différent, même si des similitudes existent. Un certain nombre d’éléments ont été dits et répétés à propos des révolutions tunisienne et égyptienne : la jeunesse, la génération des médias sociaux et le basculement de l’armée qui a accéléré la chute du régime.
Nous pouvons ici établir un premier constat : ces révolutions sont généralement des révolutions de jeunes, la génération plus âgée ayant été brisée et ayant perdu l’espoir. Cette jeunesse d’abord est très nombreuse dans le monde arabe, la balance démographique penchant en sa faveur. En Egypte par exemple, l’âge médian se situe autour de 24 ans et un tiers des individus ont moins de 15 ans [1]. En Tunisie les moins de 14 ans représentent 23% de la population [2].
Cette jeunesse est aussi instruite et en relation avec le monde, soit parce qu’elle a voyagé, soit parce qu’elle suit l’actualité à travers les médias classiques, la télé, internet et les médias sociaux. De ce point de vue, les médias sociaux ont plus joué un rôle pour ouvrir les yeux de la jeunesse sur son droit de vivre en liberté et en dignité, que dans l’organisation même de la protestation. Il ne faut pas oublier que Facebook, par exemple, n’a pas une vocation militante, en témoigne par exemple le retrait par Facebook d’un groupe rejoint par près de 500 000 personne et appelant à une 3ème Intifada en Palestine [3].
Il paraît que c’est plutôt la télévision qui joue le rôle principal dans la galvanisation et l’information entre manifestants. Les protestations et menaces enflammées du Président du Yémen, Saleh, à l’égard du Qatar, pays qui héberge la chaîne Al Jazeera en sont un flagrant exemple.
Il faut pourtant noter que la contestation n’était pas radicale au départ. Les cris pour faire tomber les régimes ne se sont levés que plus tard, après que la répression sauvage ait fait tomber les masques de ces dictatures et poussé les gens à se radicaliser et surtout à demander justice pour les victimes, en désignant le régime en entier comme responsable. L’incapacité de ces dictatures à réagir face à la contestation et à la gérer quand elle était encore gérable, les a précipitées vers leurs fins.
Le rôle de la crise économique a largement été sous-estimé, et ça n’a rien d’une coïncidence. Le fait est que la crise économique a touché les pays arabes par ricochet. En effet, beaucoup de jeunes arabes travaillaient dans les pays du Golfe. Ces derniers ayant subi la crise de plein fouet, cela a provoqué un retour massif. La concurrence sur les marchés du travail nationaux est donc devenue plus rude, et la hausse des prix des denrées alimentaires a encore durci la situation et augmenté le désespoir. Il faut ajouter qu’à l’exception du Bahreïn, les pays dans lesquels se passent les révolutions aujourd’hui sont des ex-pays socialistes convertis au capitalisme, la privatisation réduisant les emplois disponibles et l’état ne jouant plus son rôle protecteur.
Tous ces facteurs de mécontentement imputables au capitalisme ont été peu ou pas relayés dans la presse, contribuant à disculper le système capitaliste et rejetant tout sur l’aspect dictatorial des régimes en place.
L’Europe a poussé ces pays à baisser leurs barrières douanières, menaçant ainsi leur économies locales, et à privatiser leurs entreprises publiques, accentuant le phénomène décrit plus haut. Ceci s’est fait avec les accords Euromed, prolongés ensuite par l’Union pour la Méditerranée, transformant les pays méditerranéens non européens en gardes frontières de l’Europe et en marché pour ses produits, pratiquement sans contre partie. Les dictatures s’accaparaient les entreprises publiques et s’enrichissaient scandaleusement, au vu et au su de tout le monde, alors que la situation des citoyens ne cessait de s’empirer, ce qui a renforcé la conviction des citoyens que leurs régimes les exploitaient. En témoignent les attaques commises durant les soulèvements contre les entreprises et avoirs des présidents et de leurs proches.
L’Égypte et la Tunisie étaient deux dictatures qui se maintenaient grâce au soutien occidental. À partir du moment où l’occident n’a plus pu fermer les yeux sur la répression, cela a fait vaciller les régimes et changer de camp l’armée.
Ceci n’est le cas ni au Yémen, ni en Syrie, ni en Libye, et ce n’était pas le cas en Iran. Ces pays n’ont rien à faire de ce que pense d’eux l’occident et peuvent se permettre de pousser la répression aussi loin qu’il le faut, pour mater toute contestation.
L’engagement militaire de l’Europe contre la Libye et toute la controverse qu’il a suscitée, ainsi que les limites dans lesquelles cette intervention s’est confinée, ne permettra ni de gagner la guerre en Libye, ni de dissuader les autres dictateurs de recourir à la répression.
Mais qu’est-ce qui explique l’engouement européen, et surtout français, à s’engager dans une opération militaire contre la Libye ? Outre de tirer la leçon d’un revirement trop tardif en faveur de la révolution en Égypte et en Tunisie, l’Europe a certainement des comptes à régler avec Khaddafi, probablement moins pour l’attentat de Lockerbie que pour son soutien aux projets d’indépendance et de souveraineté africaines, l’Union Africaine, concurrent du projet Sarkoziste d’Union pour la Méditerranée [4].
Le régime libyen a habilement exploité en sa faveur plusieurs points :
A cela s’ajoute que l’opposition libyenne, pas toujours recommandable d’ailleurs (citons parmi d’autres Mustapha Mohamad Abdeljalil, secrétaire du conseil national libyen, qui n’est autre que l’ex-ministre de justice libyen, le même qui a condamné à mort les infirmières bulgares et le médecin palestinien dans le simulacre de procès dans l’affaire du sang contaminé), a pris le chemin des armes très (trop) tôt, transformant ainsi la révolution pacifique en guerre civile, où le régime a pu déployer toute sa force destructrice.
Au Bahreïn, la révolution a pris une couleur confessionnelle, où l’Iran a soutenu la révolution présumant qu’elle est chiite contre un régime sunnites, et les pays du golfe arabe sunnite sont intervenus pour aider le gouvernement du Bahreïn à écraser la révolution, entre autre pour barrer la route aux plans Iraniens. L’occident, allié des monarchies du golfe, laisse faire dans le même objectif. Il n’en est plus fait mention dans la presse mais la répression continue au Bahreïn et l’arrestation des opposants va bon train.
En Syrie, le régime a vite maîtrisé la diffusion de l’information. L’absence de presse internationale et d’Al Jazeera en particulier (sa correspondante a été arrêtée à l’aéroport, dès sa descente de l’avion) prive les manifestants d’un précieux moyen de communiquer à la fois vers l’étranger et entre eux. Les informations filmées par les téléphones portables et diffusées au compte-goutte sur internet n’offrent en effet pas un relais suffisant.
Du coté de l’armée, seule la tête est clairement pour le régime, ce n’est pas forcement le cas de la base, issue des villes où la révolte a germé. Mais elle n’a pas basculé du coté des manifestants, d’abord par manque de soutiens extérieurs, qui auraient pu la rassurer sur l’issue d’une action éventuelle qu’elle enclencherait contre le régime, ensuite parce que le régime utilise plutôt les forces spéciales, qui sont une vraie armée dans l’armée, créée pour le défendre.
En comparaison avec ce qui se passe en Libye, l’absence de consensus occidental pour faire tomber le régime syrien interpelle. Hilary Clinton a affirmé que les Etats-Unis n’interviendraient pas militairement en Syrie, et l’Europe confesse que les sanctions qu’elle envisage contre certains dirigeants syriens n’ont qu’une valeur symbolique ; très probablement à cause du plaidoyer israélien craignant une instabilité sur sa frontière nord alors qu’avec le régime syrien actuel, cette frontière est restée calme depuis 1973.
Continuerons-nous à assister à la réussite d’autres révolutions ? En tout cas pas aussi « facilement », et pas qu’avec des manifestations.
Car parmi les pays gagnés par les manifestations, il n’y a que le Maroc qui est sensible à son image en occident, ce qui limiterait sa capacité de répression. Mais là, les manifestants ne demandent souvent pas la fin du régime, mais plutôt des réformes, toujours sous la coupe de la monarchie, jugée plus démocratique que le gouvernement et le Makhzan (la nomenklatura), donc la fin du régime n’y est pas à l’ordre du jour.
En Libye, c’est par les armes que le sort de cette guerre va être décidé.
Au Yémen, la contestation ne fait ni chaud ni froid au président Saleh et elle pourrait durer le temps qu’il faut, jusqu’à ce qu’il trouve un moyen de quitter le pouvoir sans être jugé. D’ailleurs, fait étonnant dans ce pays où le port d’arme est une tradition et une fierté et où chaque maison est un arsenal, les manifestations sont restées pacifiques malgré la répression sanglante. Une maturité politique qui forge le respect.
En Syrie, la limite du régime ne sera pas imposée ni par les manifestants, ni par les occidentaux, mais par la tolérance des pays frontaliers au nombre des victimes de la répression. La Turquie, pays qui a tourné sa politique étrangère vers un rôle de leadership régional parmi les pays musulmans du Moyen Orient et d’Asie Centrale, a déjà exprimé son mécontentement, ainsi que des pays comme l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe, intéressés par rompre définitivement le lien qui unit la Syrie et l’Iran, pays qu’ils voient comme une menace à l’intérieur de leurs frontières, depuis la révolution au Bahreïn.
Mais là où la révolution réussit à renverser les dictateurs, contrairement à ce qui pouvait se craindre à leur début, ces révolutions ne sont pas islamistes. Les islamistes d’ailleurs ne se sont engagés dans ces révolutions qu’avec un certain retard, et quand ils le faisaient, c’était pour réclamer des régimes démocratiques, du moins pour apaiser les craintes à leur égard. Ceci continue à être le cas et il y a peu de risque que ces mouvements ne poussent pour dominer les gouvernements à venir, du moins pas lors des premières législatures, trop risquées, où le peuple doit faire son apprentissage et où le risque d’échec est plus grand que la probabilité de réussite. Cela leur laisse le beau rôle du sauveur lors des législatures suivantes.
Sur un autre plan, malgré la participation massive des femmes dans les manifestations dans tous les pays, peu ou pas de revendications proprement féministes pendant les révolutions ne se sont fait entendre. Après la réussite de la révolution tunisienne, les femmes ont manifesté pour conserver leur droits mais le combat paraît difficile. En Égypte, les femmes ont été exclues du conseil de la révolution. De plus, la manifestation des femmes pour la Journée Internationale des Femmes a été réprimée, des femmes ont été interrogées et emprisonnées et certaines soumises à un test de virginité [5]. L’amalgame paraît se faire entre les revendications féministes et les anciens régimes qui se disaient féministes. Par conséquent, la révolution des femmes arabes reste encore à faire.
Entretemps, on ne peut qu’admirer la conscience politique et la vigilance des tunisiens et des égyptiens, toujours mobilisés pour qu’on ne leur vole pas leurs révolutions.
Nidal avec l’aide d’Ounsi
10/05/2011
[3] http://www.terrafemina.com/societe/labo-didee/articles/3428-facebook-troisieme-intifada-un-citoyen-americain-porte-plainte.html
[4] Lire entre autres ces articles parus dans SlateAfrique : Cinq raisons de ne pas hurler avec les anti-Kadhafi et Que sont mes idoles devenues ?. NDLR : il est, à l’heure actuelle, difficile de trouver un ensemble de raisons expliquant l’intervention militaire en Libye, en particulier l’attitude de la France
Dans une économie marchande sans contrôle des prix, ceux-ci ont tendance à augmenter de manière globale. C’est le phénomène d’inflation [1]. A la différence des prix, les salaires ne suivent pas de la même manière. Sans lutte ou négociation sociale, ils n’augmentent pas. En Belgique et dans d’autres pays a été créé un mécanisme permettant l’adaptation automatique des salaires et des revenus [2]. C’est l’index. Celui- ci fait souvent l’objet d’attaques libérales. Examinons la question.
Note de l’auteur : les graphiques utilisés pour cet article ont été construits à partir de chiffres officiels, de Belgique et d’Europe. Un classeur reprend toutes ces données et d’autres, ainsi que leur source, et permet de mieux visualiser les graphiques. Il est téléchargeable sous format "xslx" ou "pdf [3] : xlsx ; pdf.
L’index est un mécanisme de protection des revenus. Si les salaires n’augmentent pas quand le prix des biens et services monte, on s’appauvrit. Un vélo dont le prix est de 700€ en 2010 représente 70% d’un salaire de 1000€. Si les prix augmentent de 2%, mais que les salaires ne bougent pas, la bicyclette passera à 714€, soit 71,4% du salaire. 1,4% de différence, on pourrait se dire : "Ce n’est pas grand-chose," mais cela compte beaucoup plus au bout de quelques années. Si l’on estime que l’inflation sera en moyenne de 2% par an [4], le prix du vélo dépassera le montant du salaire après 20 ans [5].
C’est pour éviter ces dérives que les organisations syndicales belges se sont battues, pour que le salaire soit adapté en fonction de l’évolution des prix. Et quand on parle d’adaptation, il ne s’agit pas d’augmentation salariale. Il s’agit bien de "coller" au coût de la vie et donc de ne rien perdre.
Mais ce système d’indexation digne d’un "paradis social-démocrate" est l’objet d’attaques virulentes ces dernières années. Ces attaques viennent soit des milieux patronaux, soit du monde politique, voire encore de hauts fonctionnaires. Deux types d’arguments sont généralement avancés contre l’indexation automatique :
– L’index est l’exception et doit donc disparaître
Le premier de ces arguments présente l’index comme une exception qui doit disparaître sous peine de voir la compétitivité de la Belgique en souffrir [6]. Les autres pays européens ne pratiquent pas ou plus ce système et les salaires belges deviennent petit à petit trop élevés par rapport aux salaires non-indexés des pays concurrents(Mais pourquoi diable faudrait-il être concurrent ?). C’est oublier que les salaires des pays concurrents évoluent eux aussi, sans index et sans automatisme mais sur fond de lutte syndicales et sociales. Grosso modo, les pays d’Europe de l’Ouest ont une évolution des salaires comparable [7]. Ce n’est pas l’indexation qui fait monter les salaires.
Ainsi le graphique suivant montre l’évolution (en %) des salaires dans différents pays européens. Dans ces pays, l’indexation automatique n’existe pas (sauf au Portugal et au Luxembourg). Bien entendu, les négociations salariales tiennent compte de l’inflation, qu’il y ait indexation automatique ou pas.
Il est à noter qu’en Belgique, les négociations paritaires nationales patrons-syndicats sont entre autres basées sur l’évolution des salaires dans les pays voisins (Allemagne, France, Grand-Duché, et Pays-Bas) : c’est la loi sur la compétitivité de 1996. Du coup, la pression à la baisse sur les salaires allemands, amorcée par les sociaux-démocrates en 2003, à coups de jobs précaires, fait aussi sentir ses effets en Belgique. L’Allemagne pratique en quelque sorte un dumping avec ses pays voisins [8]. Et compte, depuis 10 ans... 7 millions de pauvres de plus.
– L’index crée l’inflation
Le deuxième argument consiste à pointer la spirale inflationniste [9] qui serait engendrée par l’indexation des salaires. Or, quand on analyse l’évolution de l’inflation dans les pays européens, la Belgique est dans la moyenne. En fait, le point de vue utilisé pour attaquer l’index est de dire que si les salaires augmentent, les prix vont augmenter aussi. Et d’oublier que c’est en fait l’inverse. Ce sont d’abord les prix qui augmentent et face à cela les salaires sont indexés. Il est vrai qu’un mécanisme de spéculation peut théoriquement se mettre en place : si les salaires sont indexés automatiquement, je peux augmenter mes prix sans scrupules. Le temps que l’indexation ait lieu, j’aurai réalisé une petite marge. A cela, une solution : le contrôle des prix. Qui dit prix surveillés, dit indexation maîtrisée.
Ce graphique montre l’évolution de l’inflation dans divers pays européens. Voit-on une différence significative avec la Belgique ? Pas vraiment, la Belgique occupe une position moyenne.
L’indexation des salaires et revenus dont nous bénéficions à présent doit être défendue. C’est une des pierres angulaires du combat syndical. Cependant, il est opportun de regarder un peu en arrière. Le mécanisme a déjà été attaqué et les conséquences ont été extrêmement lourdes pour les travailleurs. Ainsi, on a retardé le moment où les salaires étaient adaptés. Et certains lecteurs connaissent peut-être fort bien ce que l’on appelle l’index santé. Pire : à certaines reprises l’indexation n’a tout simplement pas été appliquée.
Les attaques contre l’indexation des salaires ont donc déjà porté leurs fruits. En réalité, quand votre salaire ou votre allocation de chômage est indexée, ce n’est pas une indexation à 100%. Donc, quand il y a une indexation des salaires parce que les prix ont augmenté, vous savez que votre revenu réel diminue légèrement par rapport au coût de la vie. Pas chouette, hein. L’avantage essentiel réside donc dans l’automaticité de l’index : il ne faut pas se battre pour obtenir cette adaptation des salaires, comme on doit le faire dans d’autres pays.
Mais ces mécanismes, au fait, quels sont-ils ?
– L’index santé et le panier du ménage [10]
Commençons par la base et les jeux sur le "panier du ménage". Pour calculer l’évolution des prix, on ne se contente pas d’analyser le prix d’un vélo année après année. On doit normalement examiner tous les prix. C’est évidemment impossible. On choisit donc des produits représentatifs de la consommation des ménages. Cette liste est très détaillée. On ne se contentera pas de l’évolution du prix de la côtelette de porc, mais aussi de l’évolution des prix d’autres viandes. On tient compte des services, des tarifs postaux, du mazout, du logement, des loisirs, du riz mais aussi du riz en sachet, etc. A chacun de ces produits est donnée une importance dans le panier (la pondération) : si le loyer moyen est de 500€ et augmente de 2%, cela a plus d’impact qu’un paquet de spaghettis de 1,5€ acheté une fois par mois qui augmente de 10% (10€ contre 0,15€). La dernière liste complète du panier (2004) est disponible ici. Enfin, ce panier change régulièrement en fonction des habitudes de consommation qui varient dans le temps. Le baladeur cassette était peut-être repris dans la liste des produits durant les années ’80, il ne l’est pas dans la liste actuelle. Le nombre de propriétaires de télévisions joue dans la pondération : tous n’ont pas un téléviseur, il faut également en tenir compte puisqu’ils ne réaliseront pas de dépenses relatives à un poste de télévision.
La composition de ce panier est également fortement influencée par la vision de la société et le rôle de l’index lui-même [11]. Mais il est facile de comprendre que toucher au panier du ménage, c’est toucher à la racine de l’index. Avec des conséquences positives ou négatives.
En 1993, une énième crise économique dans la longue crise économique que nous connaissons depuis les années ’70 amène le Gouvernement à formuler une proposition d’économies sous un vernis officiel de "prévoyance médicale". L’indice santé est proposé dans le cadre du Plan Global, concocté par un gouvernement socialiste - social-chrétien. L’indice santé entre en vigueur en 1994. Qu’est-ce que cela signifie ? L’indice santé consiste à retirer du panier des produits considérés comme nocifs : alcool (y compris bières et vin), cigarettes et tabac, essence et diesel. A priori rien de très grave. Sauf que… sur tous ces produits, l’état belge perçoit des accises ou des taxes spécifiques (précisément en raison de leur nocivité). Mais chaque fois que ces accises étaient augmentées, elles avaient un impact sur la valeur du panier produits et poussaient, à leur mesure, vers une indexation des salaires. Du coup, la taxe perdait de sa "valeur" par rapport au salaire et l’effet était nul ou à peu près. Retirer ces produits de la liste permet donc des les augmenter librement sans que cela ait un impact sur le panier. Par contre, vous le sentez dans la vie réelle, surtout si vous êtes automobiliste et fumeur. Aujourd’hui, les tentations sont grandes d’encore retirer des produits du panier sous couvert de préoccupations écologiques : c’est l’index vert. Avec l’augmentation très forte du prix de l’essence ces dernières années, la différence entre indice santé et indice "classique" s’est fortement accentuée.
– L’index lissé et les moments où sont adaptés les salaires
Un autre facteur est lié au moment où les prix augmentent dans la vie réelle et le moment où on adapte les salaires et les allocations. Les prix changent tous les jours. Pour être pragmatique, vous aurez remarqué que lorsque vous faites vos courses au supermarché, il y a très souvent une personne occupée à changer l’étiquetage des produits. Par contre votre salaire est payé chaque fin de mois [12]. En plus de cela, il faut un certain temps pour que le Ministère compétent (le Service Public Fédéral Economie) fasse l’analyse des changements de prix. Tous ces éléments sont techniques et peuvent difficilement être améliorés pour que la hausse des prix soit immédiatement répercutée sur votre salaire. Pour autant, il serait possible d’imaginer une sorte de compensation sur base d’un index très légèrement surévalué et recalculé le mois suivant.
Mais, si l’indice des prix à la consommation est adapté chaque mois, deux systèmes sont utilisés pour ralentir volontairement l’adaptation des salaires. Primo, selon le secteur d’activité de votre travail, le système d’indexation sera différent. Certains rares secteurs connaissent des systèmes très favorables, avec une adaptation mensuelle des salaires. Mais le plus souvent, les salaires sont adaptés soit annuellement soit par bonds de 2% (dès qu’un indice augmente de 2%) [13]. Il faut donc patienter avant d’avoir une fiche de paie qui corresponde un peu plus à la réalité. En attendant, le travailleur est directement victime de la hausse du coût de la vie [14].
Le deuxième aspect est l’indice quadrimestriel ou indice lissé, créé en 1983 déjà. L’argument officiel est que des prix peuvent connaître une augmentation brutale pendant une courte période pour redescendre ensuite. Le prix du mazout de chauffage qui passerait de 20 à 25 centimes le litre en un mois pour retomber à 21 centimes trente jours plus tard. En fait, c’est un énième système pour retarder l’adaptation des salaires. Au lieu de prendre le dernier indice des prix, publié mensuellement, on prend la moyenne des 4 derniers indices. Résultat : les augmentations se font sentir plus lentement. Les baisses se font aussi sentir plus lentement mais celles-ci sont beaucoup plus rares [15].
Synthèse : Le petit tableau ci-dessous montre la différence mensuelle sur les quinze dernières années entre les deux index pour un montant de 1000€. Les barres en positif (depuis 2004, principalement) indiquent, en euros, le montant perdu chaque mois. Entre début 2005 et fin 2010, la perte cumulée s’élève à plus de 1000€. Pour un montant de 1000€. En résumé, c’est un salaire qui n’a pas été versé au cours de ces 5 dernières années.
Pour bien montrer l’impact de l’indice santé, nous avons ajouté une courbe rouge, qui représente l’évolution du prix de l’essence à la pompe. L’essence est reprise dans le calcul de l’indice des prix à la consommation, pas dans l’indice santé. Cette courbe suit très fortement les différences entre les deux indices. On voit donc bien l’impact très fort du retrait de l’essence de la liste des produits de l’indice santé. Et la perte de revenus.
– Les sauts d’index : une influence ad vitam
Durant les années ’80, le gouvernement a tenté (et réussi) de faire payer la crise aux pauvres (comme d’habitude). Instaurer l’index lissé n’était pas suffisant. Il fallait également "sauter" l’index. Les sauts d’index [16] sont simples : au moment qui est choisi pour adapter les salaires [17], on "enlève" un "mois d’indice". Ainsi, si les salaires sont adaptés chaque trimestre et que l’on fait un saut d’index, on prendra l’inflation de janvier et février mais pas celle de mars. Les salaires seront alors indexés de, par exemple, 1,2% au lieu de 1,3%. A nouveau, cela ne semble pas grave, sauf que…
Pour le prochain trimestre, sans saut d’index, on reprendra les salaires d’il y a trois mois, qui ont été indexés incorrectement. Et on répétera cette erreur indéfiniment sauf si les luttes sociales arrivent à exiger que l’on remette les compteurs à zéro. De fifrelin en fifrelin, la perte de salaire augmente de mois en mois. Nos salaires actuels sont basés sur cette filouterie. Depuis trente ans déjà... Nous reprenons plus bas un exemple pour un salaire de 2000€ avec adaptation mensuelle.
Résumons : un index quadrimestriel, des sauts d’index qui font encore sentir leurs effets, un index santé, un panier du ménage inadapté aux personnes qui ont le plus besoin du système d’index, des petites combines, etc. Toutes ces mesures ont été prises pour réaliser des plans d’économie et faire payer la population sans chercher à redistribuer les revenus. Pour autant, quand la situation économique été plus favorable, on n’est jamais revenu en arrière. Le résultat, c’est une austérité insensible mais constante et qui, au bout de quelques années, diminue les salaires. Pas dans l’absolu, mais dans le relatif : quand il fallait 1000€ pour subvenir à ses besoins, et qu’il en faut à présent 1500 mais que le salaire a été adapté jusqu’à 1450€ seulement, c’est 50€ de diminution salariale. L’austérité est donc déjà là. Depuis de trop nombreuses années.
Gérard Craan
[2] Dans cet article, nous parlerons indistinctement de salaire ou de revenus. Plus globalement, l’index sert à adapter les salaires, certains compléments de salaires, certaines allocations (chômage, invalidité, etc.), les loyers, etc.
[3] Erratum : un tableau du fichier pdf mentionne erronément "salaires minimum". Il s’agit en réalité des salaires moyens
[4] C’est généralement le pourcentage retenu pour les pays européens. L’inflation varie évidemment d’une année à l’autre, mais 2% est conforme aux tendances de moyen terme actuelles. Pour la Belgique, le taux d’inflation annuel moyen entre 1981 et 2010 est de 2,05%. Calcul réalisé sur base de la différence entre l’inflation annuelle de 1981 et celle de 2010, le tout divisé par trente années (en base de l’indice 2004 : (113,69 – 52,14) /30.
[5] Il ne faut pas oublier que lorsque les prix augmentent suivant la même tendance, la base de calcul sera celle de l’année juste avant, pas l’année de départ. Une inflation de 2% sur 700€ pendant 3 ans ne donne pas 700+14€+14€+14€ mais 700€ + 14€ + (2% de 714€) + (2% de 728,28€). De plus, la prochaine inflation de 2% ne sera pas basée sur 700€ mais sur 714€. Au lieu d’avoir 700€ + 20*14€ après 20 ans, soit 980€ nous avons en réalité 1019,77€.
[6] Lire par exemple cet article de Trends Tendances : Vers la fin de l’indexation automatique des salaires ?.
[7] Même si celle-ci est techniquement impossible à étudier sérieusement : au-delà des salaires, la législation fiscale et sociale joue un grand rôle dans le revenu global de chaque ménage. Sans parler des niches fiscales. Les crises économiques font appel à des jeux techniciens pour augmenter les salaires et la couverture sociale. Ainsi, certaines catégories de travailleurs (les jeunes, les plus anciens, etc.) bénéficieront d’augmentations salariales, pas les autres. Ou bien l’on créera un mécanisme spécial pour exempter les employeurs de travailleurs de nuit de certaines cotisations, etc. Bref, la situation salariale est de plus en plus fragmentée et donc extrêmement difficile à analyser
[8] On pensera notamment aux secteurs lourds que sont l’automobile et la chimie.
[9] Lire par exemple ce communiqué de presse (doc) de la Fédération des Entreprises de Belgique.
[10] L’expression machiste consacrée est le "panier de la ménagère". Nous ne la reprenons pas. Le site officiel du Ministère de l’économie reprend l’appellation "panier de produits"
[11] Le panier des produits n’a pas été abordé en tant que tel dans cet article. En résumé, sa composition est neutre. Or, il faudrait que la composition du panier soit plus axée vers la consommation des ménages les plus pauvres. Nous renvoyons à cette étude, publiée par la fédération des CPAS : le panier de la ménagère pauvre. Partie 1 étude quantitative.
[12] Ou tous les 15 jours pour certains ouvriers
[13] Avec des variantes sur la période ou sur le pourcentage
[14] Ultime variante, les systèmes all-in, pour "tout compris"). Certains secteurs d’activités ont négocié entre patrons et syndicats une hausse globale maximale. Pour une période donnée (deux ans), une augmentation salariale est négociée mais, elle peut-être rabotée si l’inflation est trop forte. Par exemple, on négociera 1% d’augmentation en prévoyant que l’inflation sera de 4% sur deux ans. L’augmentation maximale sera donc de 5%. Si celle-ci est finalement de 5,7%, l’augmentation salariale ne sera que de 0,3%, pour pouvoir rester dans une enveloppe de 5%. Le système est particulièrement pernicieux parce qu’il confond augmentations et indexations salariales. D’un côté les augmentation sont censées améliorer le mieux-être des travailleurs ; de l’autre, les adaptations permettent de ne pas dégringoler la pente. Selon les cas, si l’inflation est moins forte que prévu, il est soit possible, soit interdit, d’augmenter les salaires jusqu’au maximum prévu : par exemple inflation de 3,6% avec augmentation salariale finale de 1,4%.
[15] Voir le tableur mentionné en début d’article, feuille "chiffres bruts indice santé". Les périodes de déflation sont historiquement très rares comme le montre le tableau complet du SPF Economie.
[16] Un abus de langage utilise souvent saut d’index pour parler d’une indexation des salaires à moment précis. Alors que c’est tout l’inverse. Même la FGTB s’est trompée magistralement il y a peu, dans la version néerlandophone de son hebdomadaire. Sa une (pdf) du 29 avril 2011 titrait : "En hopla een indexsprong" [et hop, un saut d’index].
[17] Différentes formules existent selon les secteurs. La plus connue est une indexation dès que l’indice utilisé augmente de 2%. Mais il existe aussi des systèmes à 0,5%, 1%, etc. On peut aussi indexer les salaires à certaines périodes fixes, tous les mois, chaque trimestre, chaque année. Enfin, des systèmes de double moyenne ont également été instaurés : on prend par exemple l’index quadrimestriel, non pas du dernier mois, mais sa moyenne au cours des deux derniers mois.