Journal Indépendant et Militant
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Numéro 21

 


 

En un mot...
samedi, 18 juin 2011
/ JIM

Une ligne rouge, de colère et parfois de sang, traverse nos numéros. L’Etat opprime pour veiller au bon déroulement des affaires qui n’enrichissent que quelques-uns. Derrière la "faille de nos démocraties", le "manque de contrôle" des marchés, la question du "déficit" de souveraineté, "l’éthique" ou la "morale" des affaires, la « crise » financière, les "carences" du "néo"-libéralisme, la mondialisation "à outrance", se cache en réalité un mot, un seul : capitalisme. Le JIM ne masque pas son discours par des tournures de phrases alambiquées. Mis bout à bout, les thèmes de cette année ont d’ailleurs une cohérence très nette et identifient le même ennemi.

Jugez plutôt : Luttes dans le monde (en septembre) suivi des thèmes "Hors la loi", "Cultiver la résistance" et "Médias". Ou comment des luttes et des combats, parfois pacifiques, souvent violents illustrent l’inégalité inhérente à ce système. Ou comment, de la Grèce au Mexique en passant par la Palestine, des peuples sont unis par le même désir de changement vers plus de liberté, d’égalité, de justice. Quitte à passer aux actes. Le droit au pain et à l’amour est légitime. Mais quelle que soit la nécessité de nos exigences, quel qu’en soit le bien-fondé, la répression est au tournant. Elle peut prendre de multiples formes, de la plus barbare à la plus raffinée sans que l’une n’exclue l’autre. Dans nos "démocraties occidentales", les libertés d’expression, de presse, d’association sont des principes officiellement défendus par tous. Pour autant le couperet de la justice frappe en priorité les pauvres et les militants. En parallèle, les médias aiment pratiquer l’autocensure ou ignorer délibérément la révolte qui sourd, ici et ailleurs. Quand a-t-on parlé des dizaines de milliers (oui, des dizaines de milliers !) de personnes qui occupent depuis la fin mai (oui, depuis la fin du mois de mai !) la place Syntagma à Athènes !? Pourquoi a-t-on attendu que les indignés d’Espagne lèvent le camp pour évoquer la mobilisation grecque ? L’information circule, certes. Mais ce n’est pas un torrent de dépêches. Plutôt une eau souterraine qui percole dans l’entrelacs des réseaux sociaux et des sites militants.

En janvier 2011, nous avons tapé sur le même clou.
Nous ne pouvions tomber mieux en souhaitant à tous de bonnes révolutions pour l’année nouvelle. Loin de jouer les prescients ou les Elizabeth T., le premier thème avait pour objectif de montrer que les révolutions ont existé, sont possibles et doivent être encouragées. La résignation et les compromis ne mènent à rien, sinon au renforcement du système. Loin d’être défaitiste, le JIM veut aussi contribuer à la construction d’un changement radical.

Nous sommes revenus sur les révoltes arabes dans notre dernier numéro. A présent que les médias et commentateurs occidentaux les jugent abouties, qu’en est-il réellement ? Le choc de l’hiver 2010-2011 ouvrira-t-il une brèche assez grande pour, après en avoir brisé la façade, transformer radicalement les maisons tunisienne ou égyptienne ? Aujourd’hui, c’est toujours le FMI et la Banque mondiale qui décident d’ouvrir ou non le robinet financier, continuant ainsi à assoiffer les peuples du Sud (et plus récemment, du Nord).

Enfin, pour boucler la boucle, il nous faudrait évoquer les mécanismes répressifs mis en œuvre par l’oligarchie en place. Nous avons ainsi mis la question des migrations humaines en avant. Victimes de conflits économiques ou militaires, de changements climatiques en cours, simplement désireux (et c’est légitime !) d’avoir un avenir, les migrants sont la conséquence d’une instabilité sociale et économique et d’un manque de libertés. Dû à quoi ? A la "faille" de nos démocraties, au "manque de contrôle" des marchés, au "déficit" de souveraineté, à "l’éthique" ou à la "morale" des affaires, à la « crise » financière, aux "carences" du néolibéralisme, à la mondialisation "à outrance" ? Non, évidemment. Et nous savons ce qui se cache derrière.

Le thème initial de ce numéro était le nucléaire. Il a coulé aux alentours de Fukushima, s’est envolé avec les fumées de Tchernobyl, s’est noyé dans la rivière longeant Three Miles Island. Obtenir une simple cartographie mondiale de la contamination radioactive [1] est malaisé. Secret nucléaire oblige, qu’il soit civil ou militaire. Mais il y a pire puisque le nucléaire n’échappe pas aux obligations de rentabilité de telle sorte que le retraitement ou le stockage des déchets passe parfois par la mafia [2]. Bref : le peuple dépossédé de son contrôle, le business capitaliste au mieux de sa forme. Le nucléaire aurait à merveille clôturé [3] cette deuxième année du JIM. Mais nous comptons décontaminer la zone sur le sujet aux alentours du mois de septembre. Nous avons cette fois opté pour un numéro hors thème. Quoique. Nous pourrions l’intituler tout simplement "capitalisme". Nous ne nous priverons pas en tout cas, d’aborder de front ce nouveau masque du capitalisme : l’austérité [4].

Le JIM

[1Voir néanmoins cet atlas européen publié par la Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité Contaminations radioactives : atlas France et Europe.

[2Et lire par ailleurs : Somalie : poubelle du monde !.

[3Eh oui, ceci est le dernier numéro du JIM avant la rentrée de septembre. Nous prenons nos congés, et republierons quelques articles ou éditoriaux aux mois de juillet et août.

[4Pour le mot, en tout cas. L’habitude de faire payer la crise aux pauvres existe depuis des décennies

 


 

Un index dans les rouages du capitalisme
Qu’est-ce que l’indexation ?
mercredi, 22 juin 2011
/ Gérard Craan

Dans une économie marchande sans contrôle des prix, ceux-ci ont tendance à augmenter de manière globale. C’est le phénomène d’inflation [1]. A la différence des prix, les salaires ne suivent pas de la même manière. Sans lutte ou négociation sociale, ils n’augmentent pas. En Belgique et dans d’autres pays, a été créé un mécanisme permettant l’adaptation automatique des salaires et des revenus [2]. C’est l’index. Celui- ci fait souvent l’objet d’attaques libérales. Examinons la question.

Note de l’auteur : les graphiques utilisés pour cet article ont été construits à partir de chiffres officiels, de Belgique et d’Europe. Un classeur reprend toutes ces données et d’autres, ainsi que leur source, et permet de mieux visualiser les graphiques. Il est téléchargeable sous format "xslx" ou "pdf [3] : xlsx ; pdf.

L’index est un mécanisme de protection des revenus. Si les salaires n’augmentent pas quand le prix des biens et services monte, on s’appauvrit. Un vélo dont le prix est de 700€ en 2010 représente 70% d’un salaire de 1000€. Si les prix augmentent de 2%, mais que les salaires ne bougent pas, la bicyclette passera à 714€, soit 71,4% du salaire. 1,4% de différence, on pourrait se dire : "Ce n’est pas grand-chose," mais cela compte beaucoup plus au bout de quelques années. Si l’on estime que l’inflation sera en moyenne de 2% par an [4], le prix du vélo dépassera le montant du salaire après 20 ans [5].

C’est pour éviter ces dérives que les organisations syndicales belges se sont battues, pour que le salaire soit adapté en fonction de l’évolution des prix. Et quand on parle d’adaptation, il ne s’agit pas d’augmentation salariale. Il s’agit bien de "coller" au coût de la vie et donc de ne rien perdre.

Des attaques infondées

Mais ce système d’indexation digne d’un "paradis social-démocrate" est l’objet d’attaques virulentes ces dernières années. Ces attaques viennent soit des milieux patronaux, soit du monde politique, voire encore de hauts fonctionnaires. Deux types d’arguments sont généralement avancés contre l’indexation automatique :

 L’index est l’exception et doit donc disparaître

Le premier de ces arguments présente l’index comme une exception qui doit disparaître sous peine de voir la compétitivité de la Belgique en souffrir [6]. Les autres pays européens ne pratiquent pas ou plus ce système et les salaires belges deviennent petit à petit trop élevés par rapport aux salaires non-indexés des pays concurrents(Mais pourquoi diable faudrait-il être concurrent ?). C’est oublier que les salaires des pays concurrents évoluent eux aussi, sans index et sans automatisme mais sur fond de lutte syndicales et sociales. Grosso modo, les pays d’Europe de l’Ouest ont une évolution des salaires comparable [7]. Ce n’est pas l’indexation qui fait monter les salaires.

Ainsi le graphique suivant montre l’évolution (en %) des salaires dans différents pays européens. Dans ces pays, l’indexation automatique n’existe pas (sauf au Portugal et au Luxembourg). Bien entendu, les négociations salariales tiennent compte de l’inflation, qu’il y ait indexation automatique ou pas.

Il est à noter qu’en Belgique, les négociations paritaires nationales patrons-syndicats sont entre autres basées sur l’évolution des salaires dans les pays voisins (Allemagne, France, Grand-Duché, et Pays-Bas) : c’est la loi sur la compétitivité de 1996. Du coup, la pression à la baisse sur les salaires allemands, amorcée par les sociaux-démocrates en 2003, à coups de jobs précaires, fait aussi sentir ses effets en Belgique. L’Allemagne pratique en quelque sorte un dumping avec ses pays voisins [8]. Et compte, depuis 10 ans... 7 millions de pauvres de plus.

 L’index crée l’inflation

Le deuxième argument consiste à pointer la spirale inflationniste [9] qui serait engendrée par l’indexation des salaires. Or, quand on analyse l’évolution de l’inflation dans les pays européens, la Belgique est dans la moyenne. En fait, le point de vue utilisé pour attaquer l’index est de dire que si les salaires augmentent, les prix vont augmenter aussi. Et d’oublier que c’est en fait l’inverse. Ce sont d’abord les prix qui augmentent et face à cela les salaires sont indexés. Il est vrai qu’un mécanisme de spéculation peut théoriquement se mettre en place : si les salaires sont indexés automatiquement, je peux augmenter mes prix sans scrupules. Le temps que l’indexation ait lieu, j’aurai réalisé une petite marge. A cela, une solution : le contrôle des prix. Qui dit prix surveillés, dit indexation maîtrisée.

Ce graphique montre l’évolution de l’inflation dans divers pays européens. Voit-on une différence significative avec la Belgique ? Pas vraiment, la Belgique occupe une position moyenne.

Sauver l’index ? Oui, mais quel index ?

L’indexation des salaires et revenus dont nous bénéficions à présent doit être défendue. C’est une des pierres angulaires du combat syndical. Cependant, il est opportun de regarder un peu en arrière. Le mécanisme a déjà été attaqué et les conséquences ont été extrêmement lourdes pour les travailleurs. Ainsi, on a retardé le moment où les salaires étaient adaptés. Et certains lecteurs connaissent peut-être fort bien ce que l’on appelle l’index santé. Pire : à certaines reprises l’indexation n’a tout simplement pas été appliquée.

Les attaques contre l’indexation des salaires ont donc déjà porté leurs fruits. En réalité, quand votre salaire ou votre allocation de chômage est indexée, ce n’est pas une indexation à 100%. Donc, quand il y a une indexation des salaires parce que les prix ont augmenté, vous savez que votre revenu réel diminue légèrement par rapport au coût de la vie. Pas chouette, hein. L’avantage essentiel réside donc dans l’automaticité de l’index : il ne faut pas se battre pour obtenir cette adaptation des salaires, comme on doit le faire dans d’autres pays.

Mais ces mécanismes, au fait, quels sont-ils ?

 L’index santé et le panier du ménage [10]

Commençons par la base et les jeux sur le "panier du ménage". Pour calculer l’évolution des prix, on ne se contente pas d’analyser le prix d’un vélo année après année. On doit normalement examiner tous les prix. C’est évidemment impossible. On choisit donc des produits représentatifs de la consommation des ménages. Cette liste est très détaillée. On ne se contentera pas de l’évolution du prix de la côtelette de porc, mais aussi de l’évolution des prix d’autres viandes. On tient compte des services, des tarifs postaux, du mazout, du logement, des loisirs, du riz mais aussi du riz en sachet, etc. A chacun de ces produits est donnée une importance dans le panier (la pondération) : si le loyer moyen est de 500€ et augmente de 2%, cela a plus d’impact qu’un paquet de spaghettis de 1,5€ acheté une fois par mois qui augmente de 10% (10€ contre 0,15€). La dernière liste complète du panier (2004) est disponible ici. Enfin, ce panier change régulièrement en fonction des habitudes de consommation qui varient dans le temps. Le baladeur cassette était peut-être repris dans la liste des produits durant les années ’80, il ne l’est pas dans la liste actuelle. Le nombre de propriétaires de télévisions joue dans la pondération : tous n’ont pas un téléviseur, il faut également en tenir compte puisqu’ils ne réaliseront pas de dépenses relatives à un poste de télévision.

La composition de ce panier est également fortement influencée par la vision de la société et le rôle de l’index lui-même [11]. Mais il est facile de comprendre que toucher au panier du ménage, c’est toucher à la racine de l’index. Avec des conséquences positives ou négatives.

En 1993, une énième crise économique dans la longue crise économique que nous connaissons depuis les années ’70 amène le Gouvernement à formuler une proposition d’économies sous un vernis officiel de "prévoyance médicale". L’indice santé est proposé dans le cadre du Plan Global, concocté par un gouvernement socialiste - social-chrétien. L’indice santé entre en vigueur en 1994. Qu’est-ce que cela signifie ? L’indice santé consiste à retirer du panier des produits considérés comme nocifs : alcool (y compris bières et vin), cigarettes et tabac, essence et diesel. A priori rien de très grave. Sauf que… sur tous ces produits, l’état belge perçoit des accises ou des taxes spécifiques (précisément en raison de leur nocivité). Mais chaque fois que ces accises étaient augmentées, elles avaient un impact sur la valeur du panier produits et poussaient, à leur mesure, vers une indexation des salaires. Du coup, la taxe perdait de sa "valeur" par rapport au salaire et l’effet était nul ou à peu près. Retirer ces produits de la liste permet donc des les augmenter librement sans que cela ait un impact sur le panier. Par contre, vous le sentez dans la vie réelle, surtout si vous êtes automobiliste et fumeur. Aujourd’hui, les tentations sont grandes d’encore retirer des produits du panier sous couvert de préoccupations écologiques : c’est l’index vert. Avec l’augmentation très forte du prix de l’essence ces dernières années, la différence entre indice santé et indice "classique" s’est fortement accentuée.

 L’index lissé et les moments où sont adaptés les salaires

Un autre facteur est lié au moment où les prix augmentent dans la vie réelle et le moment où on adapte les salaires et les allocations. Les prix changent tous les jours. Pour être pragmatique, vous aurez remarqué que lorsque vous faites vos courses au supermarché, il y a très souvent une personne occupée à changer l’étiquetage des produits. Par contre votre salaire est payé chaque fin de mois [12]. En plus de cela, il faut un certain temps pour que le Ministère compétent (le Service Public Fédéral Economie) fasse l’analyse des changements de prix. Tous ces éléments sont techniques et peuvent difficilement être améliorés pour que la hausse des prix soit immédiatement répercutée sur votre salaire. Pour autant, il serait possible d’imaginer une sorte de compensation sur base d’un index très légèrement surévalué et recalculé le mois suivant.

Mais, si l’indice des prix à la consommation est adapté chaque mois, deux systèmes sont utilisés pour ralentir volontairement l’adaptation des salaires. Primo, selon le secteur d’activité de votre travail, le système d’indexation sera différent. Certains rares secteurs connaissent des systèmes très favorables, avec une adaptation mensuelle des salaires. Mais le plus souvent, les salaires sont adaptés soit annuellement soit par bonds de 2% (dès qu’un indice augmente de 2%) [13]. Il faut donc patienter avant d’avoir une fiche de paie qui corresponde un peu plus à la réalité. En attendant, le travailleur est directement victime de la hausse du coût de la vie [14].

Le deuxième aspect est l’indice quadrimestriel ou indice lissé, créé en 1983 déjà. L’argument officiel est que des prix peuvent connaître une augmentation brutale pendant une courte période pour redescendre ensuite. Le prix du mazout de chauffage qui passerait de 20 à 25 centimes le litre en un mois pour retomber à 21 centimes trente jours plus tard. En fait, c’est un énième système pour retarder l’adaptation des salaires. Au lieu de prendre le dernier indice des prix, publié mensuellement, on prend la moyenne des 4 derniers indices. Résultat : les augmentations se font sentir plus lentement. Les baisses se font aussi sentir plus lentement mais celles-ci sont beaucoup plus rares [15].

Synthèse : Le petit tableau ci-dessous montre la différence mensuelle sur les quinze dernières années entre les deux index pour un montant de 1000€. Les barres en positif (depuis 2004, principalement) indiquent, en euros, le montant perdu chaque mois. Entre début 2005 et fin 2010, la perte cumulée s’élève à plus de 1000€. Pour un montant de 1000€. En résumé, c’est un salaire qui n’a pas été versé au cours de ces 5 dernières années.
Pour bien montrer l’impact de l’indice santé, nous avons ajouté une courbe rouge, qui représente l’évolution du prix de l’essence à la pompe. L’essence est reprise dans le calcul de l’indice des prix à la consommation, pas dans l’indice santé. Cette courbe suit très fortement les différences entre les deux indices. On voit donc bien l’impact très fort du retrait de l’essence de la liste des produits de l’indice santé. Et la perte de revenus.

 Les sauts d’index : une influence ad vitam

Durant les années ’80, le gouvernement a tenté (et réussi) de faire payer la crise aux pauvres (comme d’habitude). Instaurer l’index lissé n’était pas suffisant. Il fallait également "sauter" l’index. Les sauts d’index [16] sont simples : au moment qui est choisi pour adapter les salaires [17], on "enlève" un "mois d’indice". Ainsi, si les salaires sont adaptés chaque trimestre et que l’on fait un saut d’index, on prendra l’inflation de janvier et février mais pas celle de mars. Les salaires seront alors indexés de, par exemple, 1,2% au lieu de 1,3%. A nouveau, cela ne semble pas grave, sauf que…
Pour le prochain trimestre, sans saut d’index, on reprendra les salaires d’il y a trois mois, qui ont été indexés incorrectement. Et on répétera cette erreur indéfiniment sauf si les luttes sociales arrivent à exiger que l’on remette les compteurs à zéro. De fifrelin en fifrelin, la perte de salaire augmente de mois en mois. Nos salaires actuels sont basés sur cette filouterie. Depuis trente ans déjà... Nous reprenons plus bas un exemple pour un salaire de 2000€ avec adaptation mensuelle.

Résumons : un index quadrimestriel, des sauts d’index qui font encore sentir leurs effets, un index santé, un panier du ménage inadapté aux personnes qui ont le plus besoin du système d’index, des petites combines, etc. Toutes ces mesures ont été prises pour réaliser des plans d’économie et faire payer la population sans chercher à redistribuer les revenus. Pour autant, quand la situation économique été plus favorable, on n’est jamais revenu en arrière. Le résultat, c’est une austérité insensible mais constante et qui, au bout de quelques années, diminue les salaires. Pas dans l’absolu, mais dans le relatif : quand il fallait 1000€ pour subvenir à ses besoins, et qu’il en faut à présent 1500 mais que le salaire a été adapté jusqu’à 1450€ seulement, c’est 50€ de diminution salariale. L’austérité est donc déjà là. Depuis de trop nombreuses années.

Gérard Craan

[1Voir ici (doc) pour une définition synthétique de l’inflation.

[2Dans cet article, nous parlerons indistinctement de salaire ou de revenus. Plus globalement, l’index sert à adapter les salaires, certains compléments de salaires, certaines allocations (chômage, invalidité, etc.), les loyers, etc.

[3Erratum : un tableau du fichier pdf mentionne erronément "salaires minimum". Il s’agit en réalité des salaires moyens

[4C’est généralement le pourcentage retenu pour les pays européens. L’inflation varie évidemment d’une année à l’autre, mais 2% est conforme aux tendances de moyen terme actuelles. Pour la Belgique, le taux d’inflation annuel moyen entre 1981 et 2010 est de 2,05%. Calcul réalisé sur base de la différence entre l’inflation annuelle de 1981 et celle de 2010, le tout divisé par trente années (en base de l’indice 2004 : (113,69 – 52,14) /30.

[5Il ne faut pas oublier que lorsque les prix augmentent suivant la même tendance, la base de calcul sera celle de l’année juste avant, pas l’année de départ. Une inflation de 2% sur 700€ pendant 3 ans ne donne pas 700+14€+14€+14€ mais 700€ + 14€ + (2% de 714€) + (2% de 728,28€). De plus, la prochaine inflation de 2% ne sera pas basée sur 700€ mais sur 714€. Au lieu d’avoir 700€ + 20*14€ après 20 ans, soit 980€ nous avons en réalité 1019,77€.

[6Lire par exemple cet article de Trends Tendances : Vers la fin de l’indexation automatique des salaires ?.

[7Même si celle-ci est techniquement impossible à étudier sérieusement : au-delà des salaires, la législation fiscale et sociale joue un grand rôle dans le revenu global de chaque ménage. Sans parler des niches fiscales. Les crises économiques font appel à des jeux techniciens pour augmenter les salaires et la couverture sociale. Ainsi, certaines catégories de travailleurs (les jeunes, les plus anciens, etc.) bénéficieront d’augmentations salariales, pas les autres. Ou bien l’on créera un mécanisme spécial pour exempter les employeurs de travailleurs de nuit de certaines cotisations, etc. Bref, la situation salariale est de plus en plus fragmentée et donc extrêmement difficile à analyser

[8On pensera notamment aux secteurs lourds que sont l’automobile et la chimie.

[9Lire par exemple ce communiqué de presse (doc) de la Fédération des Entreprises de Belgique.

[10L’expression machiste consacrée est le "panier de la ménagère". Nous ne la reprenons pas. Le site officiel du Ministère de l’économie reprend l’appellation "panier de produits"

[11Le panier des produits n’a pas été abordé en tant que tel dans cet article. En résumé, sa composition est neutre. Or, il faudrait que la composition du panier soit plus axée vers la consommation des ménages les plus pauvres. Nous renvoyons à cette étude, publiée par la fédération des CPAS : le panier de la ménagère pauvre. Partie 1 étude quantitative.

[12Ou tous les 15 jours pour certains ouvriers

[13Avec des variantes sur la période ou sur le pourcentage

[14Ultime variante, les systèmes all-in, pour "tout compris"). Certains secteurs d’activités ont négocié entre patrons et syndicats une hausse globale maximale. Pour une période donnée (deux ans), une augmentation salariale est négociée mais, elle peut-être rabotée si l’inflation est trop forte. Par exemple, on négociera 1% d’augmentation en prévoyant que l’inflation sera de 4% sur deux ans. L’augmentation maximale sera donc de 5%. Si celle-ci est finalement de 5,7%, l’augmentation salariale ne sera que de 0,3%, pour pouvoir rester dans une enveloppe de 5%. Le système est particulièrement pernicieux parce qu’il confond augmentations et indexations salariales. D’un côté les augmentation sont censées améliorer le mieux-être des travailleurs ; de l’autre, les adaptations permettent de ne pas dégringoler la pente. Selon les cas, si l’inflation est moins forte que prévu, il est soit possible, soit interdit, d’augmenter les salaires jusqu’au maximum prévu : par exemple inflation de 3,6% avec augmentation salariale finale de 1,4%.

[15Voir le tableur mentionné en début d’article, feuille "chiffres bruts indice santé". Les périodes de déflation sont historiquement très rares comme le montre le tableau complet du SPF Economie.

[16Un abus de langage utilise souvent saut d’index pour parler d’une indexation des salaires à moment précis. Alors que c’est tout l’inverse. Même la FGTB s’est trompée magistralement il y a peu, dans la version néerlandophone de son hebdomadaire. Sa une (pdf) du 29 avril 2011 titrait : "En hopla een indexsprong" [et hop, un saut d’index].

[17Différentes formules existent selon les secteurs. La plus connue est une indexation dès que l’indice utilisé augmente de 2%. Mais il existe aussi des systèmes à 0,5%, 1%, etc. On peut aussi indexer les salaires à certaines périodes fixes, tous les mois, chaque trimestre, chaque année. Enfin, des systèmes de double moyenne ont également été instaurés : on prend par exemple l’index quadrimestriel, non pas du dernier mois, mais sa moyenne au cours des deux derniers mois.

 


 

Espagne : les raisons de la révolte
mercredi, 29 juin 2011
/ Daniel Tanuro

[Article initialement paru sur le site internet Contretemps le 24 mai 2011]

À l’heure où le mouvement des "indignés" secoue l’Espagne, Contretemps publie un entretien avec Miguel Romero, membre de la revue Izquierda anticapitalista en Espagne et responsable de la revue Viento Sur (Madrid). Cet entretien a été réalisé le week-end des 21 et 22 mai par Daniel Tanuro au cours de l’Université de printemps du mouvement suisse solidaritéS.

Daniel Tanuro : D’où vient cette extraordinaire mobilisation qui secoue l’État espagnol ?

Miguel Romero : Pour comprendre, il faut remonter à la grève générale du 29 septembre 2010 contre le projet de réforme des retraites. Par rapport à ce qu’on avait connu les années précédentes, la grève avait été un succès. Un quart de la population environ y avait participé. Il faut savoir que le nombre de grèves a chuté ces dernières années dans l’État espagnol ; il y a un dialogue permanent entre les syndicats et le patronat sur les salaires et toutes les autres questions. La grève marquait donc une remobilisation sociale. Mais une offensive médiatique a immédiatement été déclenchée, présentant le mouvement comme un échec. Les directions syndicales ont été fortement impactées par cette campagne et la mobilisation est restée sans précédent. Il n’est pas sûr qu’un nouvel appel à la grève aurait été couronné de succès, mais il aurait lancé un message de détermination et de courage du type : « Nous restons opposés au projet du gouvernement ».
Au lieu de cela, les syndicats ont négocié avec le gouvernement et accepté la réforme des retraites, moyennant quelques modifications mineures. Le bilan est très lourd pour le monde du travail : les actifs de 40-45 ans, lorsqu’ils seront à la retraite, toucheront une pension inférieure de 20% à leur pension actuelle. Cet accord a semé la frustration mais aussi la passivité dans le mouvement ouvrier. Par contre, il a suscité la colère des jeunes qui s’étaient investis dans la grève, avaient été solidaires des piquets, etc. L’idée s’est répandue qu’il n’y avait rien à attendre des syndicats majoritaires. Quant aux syndicats minoritaires, comme la CGT [scission de la CNT qui se définit comme anarcho-syndicaliste, NDLR de Contretemps], ils ont peu de poids. Ils auraient la force pour devenir une référence, mais leur ligne sectaire les en empêche. Dans ce cas-ci, ils se sont contentés d’une déclaration. Les conditions étaient ainsi réunies pour qu’une initiative émerge de la jeunesse elle-même.

D. T. : Quels secteurs de la jeunesse sont à la base du mouvement ?

M. R. : Début 2011, on sentait une certaine tension dans les universités. Mais, au niveau de la gauche anticapitaliste, nous étions assez pessimistes. Nous notions surtout l’absence de perspectives : l’impasse sociale se prolongeait. En mars, au Portugal, l’appel Jeunes précaires était lancé sur Internet et débouchait sur une extraordinaire manifestation de 250 000 personnes à Lisbonne. La manifestation avait très peu de contenu politique : « Nous sommes humilié-es », « Nous sommes la génération la plus formée et nous sommes au chômage ou dans des boulots précaires ». Mais le nombre de manifestant-es était impressionnant. Cet exemple a eu un effet immédiat dans les universités espagnoles, notamment à Madrid. Il faut savoir que le chômage frappe presque 20 % de la population, soit 4,9 millions de personnes. Le chômage des moins de 25 ans est de 40,5 %. La plupart des jeunes entre 20 et 30 ans survivent grâce à des petits boulots, avec 600 euros par mois. Ils ne sont donc pas en situation d’avoir une vie indépendante de la famille. C’est ainsi qu’une centaine d’étudiant-es ont formé le groupe « Jovenes sin futuro » ["jeunes sans avenir"]. La plateforme se décrivait comme une initiative de jeunes « sin curro, sin casa, sin pension, sin miedo » ["sans soins, sans toit, sans revenu, sans peur"]. Le plus important dans cette énumération est « sin miedo » ["sans peur"]. J’ai interviewé ces jeunes à l’époque, pour Viento Sur. Ce sont des personnes intelligentes et modestes. Leur plateforme a appelé à une manifestation pour le 7 avril. On y attendait quelques centaines de personnes. Ils étaient 4 000 à 5 000.

Madrid, le 23 mai 2011

Le succès de la manifestation du 7 avril a incité les organisateurs-trices à convoquer une autre manifestation pour le 15 mai. Entre-temps était apparu un autre groupe : « Democracia real ya » ["Démocratie réelle maintenant"]. Sa plateforme était très limitée politiquement. Sur le plan social, elle se prononçait contre le chômage, contre la dictature du marché, etc. Mais, sur le plan politique, elle se disait « ni de droite, ni de gauche ». Au sein de la gauche radicale, cette initiative est apparue comme très suspecte, car nous devons faire face aujourd’hui dans l’État espagnol à une droite très agressive. Par ailleurs, personne ne connaissait les initiateurs-trices de ce groupe.
À l’origine, « Democracia real ya » était exclusivement madrilène. Des appels étaient lancés aussi dans d’autres villes. Les rassemblements y étaient très modestes mais, à Madrid, la manifestation a rassemblé de 20 000 à 25 000 personnes. C’était un cortège très combatif et joyeux, très différent des manifestations traditionnelles ennuyeuses. La manifestation se terminait à la Puerta del Sol [place du centre de Madrid], avec des discours très à gauche, très critiques du syndicat majoritaire, prononcés non par des jeunes mais par des personnalités, notamment Carlos Taibo – un professeur d’université libertaire.

Il y a avait un petit groupe de black blocks dans la manifestation, comme c’est souvent le cas. Ils ont suscité des incidents. Quatorze d’entre eux ont été arrêtés. Cela a entraîné une solidarité immédiate contre la police. C’est là qu’une série de gens, totalement inconnus et inorganisés, ont eu une idée géniale : organiser un campement sur place, jusqu’au lendemain, à la Puerta del Sol. L’initiative était aussi sympathique que surprenante : vingt ou trente personnes à peine sont ainsi restées sur place. Pourtant, cette initiative a fait boule de neige. Le 16 mai au matin, une centaine de personnes étaient présentes au tribunal. L’après-midi, quelques centaines, voire quelques milliers de gens se rassemblaient à la Puerta del Sol. La sympathie de la part de la population était énorme. Les rassemblements tous les soirs à 20h grossissaient : 15 000, puis 20 000 personnes. Du coup, la campagne électorale est passée au second plan. Des rassemblements étaient organisés dans plus de cent villes. Une ville comme Valence, qui est très à droite, a vu un rassemblement de 10 000 personnes hier. On n’avait pas vu ça depuis très, très longtemps. Il y a eu récemment 15 000 manifestant-es à Barcelone, 30 000 à Madrid – tellement de monde que l’accès à la place n’était plus possible.
Le rassemblement de vendredi étant interdit par la Junta electoral [organe judiciaire spécial], le ministre de l’Intérieur, Rubalcava, devait donc donner l’ordre de disperser les gens. Mais ce n’était pas possible. Ce politicien sans principes, mais intelligent, proche de Felipe Gonzalez, aurait été à la base des GAL [commandos para-policiers anti-ETA dans les années 80, NDLR de Contretemps]. Il a déclaré : « en réalité, la police a pour fonction de résoudre les problèmes, pas d’en créer. Dissoudre une manifestation de 30 000 personnes, c’est créer un problème plus grand encore. La police ne doit donc intervenir qu’en cas de conflit. Or, il n’y a pas de conflit ». Rubalcava a agi intelligemment tout en jouant une carte personnelle, car il est candidat aux élections. Les gens craignaient une expulsion des manifestant-e-s après 24h. À 2h du matin, la police s’est retirée : ce fut une explosion de joie. Un autre fait à noter est qu’il y a eu des rassemblements de soutien dans 538 villes du monde !

D. T : Qui sont les animateurs-rices de ce mouvement ? Le contenu de celui-ci est-il plus clair aujourd’hui ? Quel est le rôle des femmes, des immigré-es, en son sein ?

M. R. : La coordination compte environ 60 jeunes de 25 à 28 ans. Ce sont de jeunes diplômé-es avec une bonne qualification professionnelle, au chômage, précaires, subissant de mauvaises conditions de travail, sans expérience ni affiliation politiques. Il n’y a pas d’étudiant-es parmi eux-elles. Dans les rassemblements, il y a aussi fort peu de jeunes des quartiers populaires. Pour éviter de donner l’image d’un mouvement du centre-ville, la coordination madrilène a décidé d’aller dorénavant dans ces quartiers. Quant au Manifeste, il est globalement bon. Il se prononce pour la nationalisation des banques, la protection des chômeur-euses, etc. Il conteste aussi la loi électorale. C’est un programme de réformes démocratiques et sociales. L’écologie est présente, mais de façon marginale. Il n’y a pas de grande conscience anticapitaliste. Le slogan « A-a-a-anticapitalista » est souvent repris dans les manifestations, mais sans qu’il se traduise par un grand contenu idéologique.
Le mouvement compte beaucoup de femmes, mais le mouvement féministe est absent et les revendications féministes également : il y a beaucoup d’affichettes qui font penser à Mai 68, mais pas une seule sur une question féministe. C’est préoccupant : peut-être le résultat du fait que le mouvement féministe en Espagne, depuis 30 ans, s’est replié sur des questions spécifiquement femmes. Le mot « femme » est même absent du Manifeste. La même chose vaut pour les jeunes immigré-es : ils-elles sont nombreux-ses dans le mouvement, mais pas dans la coordination. Tous les porte-parole sont des autochtones.

D. T. : Comment vois-tu les perspectives du mouvement ?

M. R. : Sauf surprise, les élections donneront une large victoire à la droite, qui va gagner de nombreuses régions et municipalités, et donc un échec pour le PSOE. Il sera cependant intéressant de voir les résultats d’Izquierda Unida (IU). IU a tenté d’apparaître comme l’expression politique du mouvement. Un comportement plutôt opportuniste, car IU est une partie de la gauche institutionnelle qui ne défend pas un programme anticapitaliste. Les sondages donnaient à IU 6 à 8 % des voix. S’ils ont plus que 8 %, ce sera un effet du mouvement. IU a prévu une rencontre avec la direction du mouvement. Il y a là un certain risque. IU n’a aucune possibilité d’hégémoniser le mouvement, car ce n’est pas une organisation militante et qu’elle est sectaire et institutionnaliste. Mais le poids institutionnel peut apparaître comme intéressant à la direction du mouvement, qui peut croire ainsi disposer d’un relais dans le Parlement. Cela représenterait un risque pour l’indépendance et la radicalité de la mobilisation. Les syndicats aussi ont demandé une rencontre. En fait, le mouvement est devenu une référence politique pour tout le monde.
Une question qui va se poser sera : « Quoi faire du campement ? » Il faudra le lever, mais cela fera l’objet d’un débat, et d’autres initiatives doivent prendre le relais, notamment les initiatives en direction des quartiers populaires. Les médias diront : « C’est fini » ; des sociologues le disent déjà. Il ne faudra pas les croire. Je suis peut-être trop optimiste, mais il me semble peu probable que le mouvement disparaisse. Il implique trop de monde, trop de jeunes, trop de gens qui pensent que c’est « leur mouvement », et qui veulent que « la lutte continue ». Au Portugal, la grande manifestation des 250 000 est restée sans lendemains. Ici, l’originalité c’est un mouvement en pleine période électorale, dont le slogan le plus populaire est : « PSOE, PP, la misma mierda es » ["le PSOE et le PP sont la même merde", NDLR de Contretemps], qui devient une référence pour de larges couches de la population. L’enthousiasme est énorme. Je crois que « plus rien ne sera comme avant », que tout sera mieux qu’avant. Pour notre courant (jeune, non sectaire, non doctrinaire, très lié aux mouvements sociaux), c’est une opportunité. Mais continuer sera difficile.
Une condition-clé pour que le mouvement se poursuive, c’est qu’il s’élargisse en nouant des liens avec d’autres mouvements sociaux : mouvement des femmes, mouvement écologiste et, bien sûr, mouvement ouvrier. Cela demande une perspective à moyen terme, une accumulation de forces, et des impulsions venant de l’extérieur du mouvement. Nous avons eu une expérience négative en 2009, avec un mouvement très fort sur la question du logement : il n’a pas pu continuer par suite de dissensions internes provoquées par des éléments sectaires. Des mouvements de ce type ne peuvent durer que s’ils sont unitaires.

D. T. : Des impulsions sont-elles venues de secteurs syndicaux ?

M. R. : Il n’y a pas de courant de gauche dans les grands syndicats et la CGT est marginale. Il n’y a donc rien eu d’autre malheureusement que des déclarations des responsables en faveur du mouvement (ils ne pouvaient pas faire autrement). Il n’y a pas eu de communiqués de solidarité de la part de comités d’entreprises, d’entreprises en grève, de syndicats de branche, etc. Donc : mouvement tout à fait nouveau, sans lien avec les mobilisations existantes.

D. T. : Quel est l’impact des révolutions arabes ? On note une certaine ressemblance dans les formes d’action…

M. R. : Il y a certainement un écho des révolutions arabes du point de vue de l’occupation de l’espace public et des moyens de communication. Le courage des manifestant-es est aussi quelque chose qui a impressionné. Mais attention : un camarade m’a parlé de « place Tahrir à Barcelone ». Il ne faut pas exagérer : il n’y a aucune comparaison du point de vue de la dureté de la lutte.

D. T. : Comment agissez-vous en tant que militant-es anticapitalistes ?

M. R. : Nous sommes présent-es dans les rassemblements, depuis le début. Auparavant, nous étions déjà présent-es dans « Jovenes sin futuro ». Par contre, nous étions totalement extérieur-es à « Democracia real ya », comme tous les courants politiques d’ailleurs. Nous avons participé à la rédaction du Manifeste. Nous avons de très bons rapports avec le courant autonome non-sectaire, qui est très présent dans le mouvement. D’une façon générale, il faut être très prudent et réservé, notamment par rapport à l’auto-affirmation : drapeaux, autocollants, etc. L’autre jour, la photo en première page d’El Pais montrait tout un groupe de camarades d’Izquierda anticapitalista. J’étais soulagé de constater qu’ils ne portaient pas d’autocollants de l’organisation.

Propos recueillis par Daniel Tanuro

 


 

Ethnos, peuple
La chronique d’Eric Léon / Première partie : Ambiorix, petits belges et génocides sans importance
dimanche, 3 juillet 2011
/ Louis Jazz

L’origine ethnique est-elle de nature culturelle ou biologique ? La réponse paraît évidente mais alors, pourquoi ne pas éradiquer « épuration ethnique » de notre vocabulaire ? On oublie vite aussi qu’au Rwanda, les colons belges et l’Eglise catholique se sont évertués à poser les bases d’une société fasciste. En 1931, les cartes d’identités ethniques sont instaurées, jusqu’en 1994, après le génocide de plus de 600 000 personnes dans l’indifférence générale.

Un génocide réussi

Ce qui s’est passé dans la région de Tongres aux alentours de 50 AC est qualifié de génocide par certains historiens et archéologues. Quelques années auparavant, les Eburons menés par Ambiorix se révoltent contre les occupants romains. La vengeance de César sera terrible : exterminer tous ces sauvages.

On imagine que les massacres ont été dignes d’un film gore. Tout ce petit monde de terribles gaulois ne sera pas tué de suite puisque de la main d’oeuvre est nécessaire pour exploiter les ressources que les romains sont venus chercher, de l’or principalement. Les survivants qui sont ou seront capables de tenir un glaive ont leur main droite coupée. Les derniers massacres se finaliseront en 51 AC, car les Eburons ne tarderont pas à apprendre à jouer du glaive de la main gauche et à massacrer à nouveau des troupes romaines. En 50 AC, plus un seul Eburon ne foulera la surface de la terre mis à part Ambiorix, en fuite, probablement dans la forêt. Le génocide est réussi.

La région était tellement dépeuplée suite à ces massacres que l’empereur Auguste, trente ans plus tard, a du faire appel à des tribus germaniques pour repeupler la région dévastée. Parmi eux, les Tongres, qui donneront leur nom à la plus ancienne ville de Belgique [1].

Démagogie

Faire le lien entre les mains coupées des Eburons et celles des « travailleurs » congolais dans les exploitations de caoutchouc sous le règne de Léopold II [2], le roi bâtisseur, est très démagogique, mais la tentation est trop forte. Cependant, en terme de démagogie, il y en a certains qui sont passés maîtres dans la pratique. C’est le cas de Louis Michel par exemple, député européen, qui a déclaré que Léopold II était « un héros avec de l’ambition pour un petit pays comme la Belgique ». Il parle aussi de « l’arrivée de la civilisation » au Congo grâce au monarque. Et pour répondre à l’affirmation que la Belgique s’était enrichie grâce à l’exploitation du Congo, Louis Michel, ancien ministre des affaires étrangères n’hésite pas à répondre que « C’est de la démagogie pure. Léopold II ne mérite pas de tels reproches. Les Belges ont construit le chemin de fer, des écoles et des hôpitaux et mis en marche la croissance économique. Un camp de travail ? Certainement pas. En ces temps-là, c’était simplement la façon de faire. » [3] [4]

Carl de Keyzer, un photographe flamand, est retourné au Congo avec un guide touristique de 1958. Il est retourné sur les hauts-lieux touristiques de l’époque pour les comparer sur pellicule avec les descriptions de son guide. Les seuls bâtiments encore en état de l’époque coloniale sont les prisons [5].

À l’arrivée des colons belges, la région de l’actuel Congo a connu sa plus grande migration massive, des villages entiers étaient désertés pour ne pas servir de main d’oeuvre forcée dans les exploitations de caoutchouc ou dans les gisements d’ivoire [6]. Le narrateur de « Au coeur des ténèbres » [7] [8] de J.Conrad est resté atterré devant ces africains, attachés, fers au cou à un arbre alors qu’il venait de débarquer au Congo. A la fin de sa quête, après la remontée du fleuve que l’on suppose être le Congo, on se retrouve face à la folie de Kurtz, un agent chargé de fournir le pouvoir colonial en ivoire devenu complètement fou et dont la parcelle est entourée de pieux surmontés de têtes humaines. Le critère étant la rentabilité et le saccage rapide des ressources, peu importe qui était envoyé. « Kurtz était un excellent agent », un capitaliste zélé. Conrad a bel et bien voyagé au Congo, à bord du « Roi des belges », sa nouvelle s’inspire de ses voyages et des récits de Stanley lors de son expédition pour retrouver l’aventurier Oscar Schnitzer [9].

Et pour en revenir à Ambiorix, il est tout aussi démagogique de l’avoir déclaré héros belge, chef d’un peuple disparu, immortalisé avec sa moustache et ses cheveux roux au vent, ses yeux clairs, son torse musclé, ses tablettes de chocolat et son casque « Astérix ». Est-ce que cette image de « père fondateur » définit vraiment l’identité belge ? Ambiorix était-il francophone ou néerlandophone ? Il est étonnant que dans le contexte démagogue belge actuel, aucun historien ne se soit encore posé la question.

Et puis d’ailleurs, c’est quoi l’identité belge ? « Melting pot » correspond assez bien. Cependant il est clair que ce n’était pas pour représenter le « melting-pot » national que les pères-blancs belges se sont rendus en Afrique centrale. Il s’évertueront, dès leur arrivée avec les colons belges au « Ruanda-Urundi » à perpétrer un ethnocide pour ensuite poser, dans un coin bien reculé du monde les bases d’une société fasciste.

Ethnie

«  Au Rwanda, il n’y pas de problème ethnique, mais en Belgique oui, il y a des problèmes ethniques !  » Le prof de morale à l’Ecole Belge de Kigali qui vient de sortir cette phrase me laisse un petit temps de réaction après sa phrase provocatrice. Mon commentaire sera un vague bégaiement. « Qu’est-ce qu’une ethnie ? » poursuit-il. Ma réponse sera tout aussi percutante que ma dernière réplique. Le prof enchaîne. « Groupement humain fondé sur une communauté de langue et de cultures. Au Rwanda, tout le monde parle Kinyarwanda. En ce qui concerne la culture, on peut prendre les habitudes alimentaires : tout le monde boit le urgwargwa [10] le lait ou le ikiviguto [11], mange le foufou [12], l’isombé [13], les haricots. En Belgique, on ne peut pas dire que le sud parle la même langue que le nord. » c.q.f.d.

En regardant la définition dans le Larousse, je suis surpris de constater que l’adjectif « ethnique » peut aussi être ce qui relève « d’une culture autre que la culture occidentale : Musique, cuisine ethnique (syn. Exotique). »

On comprend alors mieux pourquoi on parle en Belgique de « problème communautaire » et que le génocide rwandais était plutôt une « épuration ethnique », euphémisme plus exotique, tout comme les massacres à coups de machette.

Ethnocide

Avant l’arrivée des occidentaux, les territoires du Mwami, roi tutsi s’étendaient bien au-delà des frontières du Rwanda actuel. La férocité des guerriers du Mwami et le territoire accidenté des milles collines a préservé le royaume des marchands d’esclaves et des colons. Cette situation ne sera pas éternelle. En 1894, le compte allemand Gustav Adolf von Götzen [14] fait officiellement son entrée au Rwanda avec 620 soldats. En 1916, en pleine guerre mondiale, les belges chassent les allemands du Rwanda et occupent tout le territoire. En 1919 le traité de Versailles attribue officiellement le Rwanda à la Belgique [15]. Le Rwanda va rester sous tutelle belge jusqu’en 1961.

L’Eglise catholique sera présente dès les premiers moments de la colonisation tout comme les ethnologues belges arrivés avec les colons qui définiront, sur base d’études biométriques sur des milliers d’habitants locaux - similaires à celles que les nazis effectueront quelques années plus tard - trois types ethniques : les pygmé ou twa, les hutu et les tutsi. La première vague de pères blancs, francophones, qui débarque au Rwanda aux prémices de la colonie est désireuse de faire correspondre la répartition des peuples tels que décrits dans la Bible à ce qu’ils voient sur place, ils assimilent les titres honorifiques et l’organisation sociale des sujets du Mwami à des différences de races ou ethnie [16] [17] [18]. Dans l’organisation traditionnelle de la société, un aristocrate était nommé « tutsi ». Pouvait également être tutsi une personne possédant un certain nombre de vaches. Les pères blancs figent alors cette organisation sociale au moment de leur arrivée en hiérarchie raciale. Les tutsis seront qualifiés de « caucasiens négroïdes » descendants des hamites, les fils de Cham, selon la table des peuples de l’Ancien testament, le fils de Noé qui, pour avoir vu sont père nu et ivre sera maudit, coloré en noir et devra servir ses frères et tous leurs descendants, c’est à dire, les autres peuples [19]. Le moteur idéologique de la colonisation et de l’esclavage en quelques sortes. Les hutus quant à eux seront considérés comme négroïdes de race batoue. Cette classification raciale a rencontré quelques contradictions puisque par exemple, au sein d’une même famille, une personne nommée comme tutsi grâce à son cheptel pourra avoir un frère hutu, sans vaches [20].

La division du travail se basera évidemment sur ces critères d’apparence raciale. Les hutu seront associés à une activité d’agriculture et les tutsi aux traits « occidentalisés » seront chargés des tâches politico-administratives. Une fois cette division de la société imposée et les critères raciaux hiérarchiques assimilés chez les colonisés, l’hérédité des privilèges est mise en place pour figer le système pour les générations à venir : lors d’un mariage mixte, les enfants seront automatiquement hutus, et donc, perdent les privilèges qui reviennent aux tutsis. En 1931, la carte d’identité ethnique sera instaurée, elle perdurera jusqu’en 1994.

Le dessein de l’Eglise catholique était de reconstituer, sur le territoire du Rwanda, en marge de tout ce qui pouvait se passer dans le monde, l’idéal catholique médiéval : une aristocratie locale, des serfs et l’Eglise au milieu du village. Le pouvoir colonial et l’Eglise travaillant main dans la main, cette structure sociale se mit rapidement en place et perdurera pendant des décennies. De plus, l’efficacité des missionnaires pour s’intégrer dans des territoires reculés était telle que l’Eglise catholique était le partenaire incontournable de l’administration coloniale pour la gestion des communautés. Avec ce système de différenciation racialo-sociale, les classes sociales étaient scellées et hermétiques, véritable fascisme africain en action.

Génocide

Pour réaliser un explosif, trois éléments sont nécessaires : un carburant, un comburant et une source d’énergie dans un espace clos. Le carburant, ce sont les inégalités sociales ; le comburant c’est le contexte des indépendances Africaines dans la région dans la fin des années cinquante et en ce qui concerne la source d’énergie, l’étincelle, elle sera apportée par la deuxième vague de pères blancs flamands et la rédaction du « manifeste des Bahutu ».

C’est donc une nouvelle génération de pères blancs belges qui débarque après la deuxième guerre mondiale. Ils sont d’origine flamande pour la plupart et d’un milieu social populaire agricole. Ils prennent sympathie pour les hutus et projettent les injustices qu’ils ont vécues en Belgique sur la situation du Rwanda, les paysans flamands sous l’oppression des dirigeants francophones ; les paysans hutu sous le joug des aristocrates tutsi. Cependant, les intellectuels rwandais de l’époque, principalement tutsi puisque les seuls à avoir eu accès à l’éducation supérieure, aspirent à l’indépendance du Rwanda et veulent faire table rase du passé. Il est temps pour les colons belges de changer leurs alliances, les tutsi réfléchissent trop. Ces pères blancs tombent au bon moment pour l’administration coloniale. L’étincelle, porte le nom de « notes sur l’aspect social du problème racial indigène au Rwanda » plus connu comme le « manifeste des Bahutu », rédigé par neuf intellectuels hutu, tous chrétiens engagés puisque sortant du séminaire où s’est fait leur endoctrinement. Le « Manifeste des Bahutu » qui a été rédigé sous l’impulsion de l’Eglise Catholique, a pour programme politique la haine de « l’oppresseur » tutsi [21], il doit être éliminé. Ce programme sera mis en exécution dès 1959, lorsque le Rwanda subira le coup d’état d’une élite hutu radicale, qui dirigera le pays et mettra en place les premier massacres de familles tutsi. On parle du premier génocide rwandais ou ironiquement, du « petit génocide ». En 1962, c’est toujours sous ce régime de haine raciale que le petit pays des milles collines accède à l’indépendance [22].

Les tutsi fuient massivement les massacres pour se réfugier dans les pays limitrophes, Burundi, Congo, Ouganda, Tanzanie. Une partie de la diaspora se radicalise et s’arme. Ils se battront même au côtés de Che Guevara au Congo [23]. Les enfants de la diaspora, la deuxième génération d’exilés dont certains ont vécu la fuite des massacres s’organiseront aussi. C’est ainsi que le FPR, Front Patriotique Rwandais, sera créé en 1987 en Ouganda. Le FPR ouvrira dès 1990 un premier front militaire au Nord du Rwanda [24]. En 1994, avant de se lancer dans ce que l’on appelle les guerres du Congo - qui ont impliqué neuf pays africains et près de trente groupes armés [25] [26]- et de participer à la chute de Mobutu Sese Seko au Zaïre, ils mettront fin au génocide qui a emporté plus de 600 000 personnes, tutsi et hutu modérés, dans le petit Rwanda [27]. Les massacres, pour la plupart, étaient perpétrés à coups de machettes. François Mitterrand déclara à l’époque au sujet du Rwanda que « un génocide dans ces pays-là, c’est pas très important » [28].

Eric Léon

[6« Negrologie : pourquoi l’Afrique meurt », Stephen Smith, Ed. Mille et une nuits, 2005

[7Ce livre inspirera même le film « apocalypse now » de F.F Copolla. A la fin du film, il est possible, paraît-il de voir un exemplaire du livre de Konrad sur la table de nuit de Kurtz.

[8« Heart of darkness », J. Conrad, Wordworth Editions

[10Bière de banane traditionnelle

[11Lait fermenté

[12Pâte de manioc

[13Feuilles vertes pilées, de manioc et/ou de renga-renga généralement

[16La notion de race n’existant pas, j’utilise le terme comme il était utilisé à cette époque.

[18« Le sabre, la machette et le goupillon, des apparitions de Fatima au génocide Rwandais », Leon Saur, Ed. Autre Regard, 2004

[19Genèse 9

[20« Le sabre, la machette et le goupillon, des apparitions de Fatima au génocide Rwandais », Leon Saur, Ed. Autre Regard, 2004

[23« The African Dream, the diaries of the revolutionary war in the Congo », Ernesto « che » Guevara

[27[NDR] Pour autant, un rapport de l’ONU de 2010 met en évidence ce qu’on soupçonnait depuis depuis quelques années (cf. cet article de Radio Canada), les massacres dans les camps de réfugiés hutus au Zaïre relèvent peut-être du génocide. De quoi entacher l’étoffe de libérateur du FPR. Ce point sera plus particulièrement développé dans la deuxième partie.

 


 

Grande braderie sur les droits sociaux en Europe
vendredi, 8 juillet 2011
/ Julie Morange

Ndlr :
Cet article fait partie d’une réflexion en deux parties que nous vous proposons cette semaine.
L’article de Julie Morange, qui suit ci-dessous, dénonce les nouvelles mesures de restrictions budgétaires préparées par la Commission européenne, et les conséquences qu’elles peuvent entraîner.

Le second article, à paraître le 10 juillet 2011, explique pour sa part dans le détail, à partir de documents officiels et de déclarations du Président de la Commission européenne, ces mesures anti-sociles, qui concernent les peuples des pays européens.

[Article initialement paru sur le site internet Les Dessous de Bruxelles]

Le processus d’adoption de la nouvelle « gouvernance économique » fait son chemin. Du côté du Conseil, le « Pacte pour l’euro » engage les gouvernements sur la voie de politiques d’austérité renforcées. Le Parlement européen devra quant à lui se prononcer début juin sur le paquet de « gouvernance économique » qui comprend les principales mesures du nouveau dispositif.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi le feuilleton, la « gouvernance économique », en deux mots, c’est cet ensemble de mesures qui renforcent la surveillance et les contraintes sur les dépenses et l’endettement publics (voir : l’UE-topie des marchés, par le Corporate Europe Observatory).

Concrètement, ce renforcement de l’« orthodoxie » budgétaire devrait s’accompagner mécaniquement de son lot de mesures d’austérité dans tous les pays de l’UE : réduction de l’emploi public, avec éventuellement blocage des salaires, coupes dans les services publics et privatisations, réductions des pensions et financiarisation des retraites, réformes du droit du travail pour faciliter les licenciements, mise en place d’une fiscalité « business friendly »…

Mais si les plans d’austérité font le malheur des populations, ils ont tendance à faire rougir de plaisir les marchés financiers. Or que ne ferait-on pas pour ces pauvres banquiers et investisseurs, scandaleusement présentés comme les responsables de la crise, et jetés à la vindicte populaire ? Heureusement, les instigateurs de la nouvelle gouvernance économique, Commission et gouvernements européens, n’ont pas cédé pas au populisme ; car d’aucuns voulaient les mettre à contribution, et que leurs pratiques - certes parfois audacieuses - soient sévèrement encadrées. Voire, que leurs créances soient restructurées.

Non ; les dirigeants européens, dans leur sagesse jean-monnesque, ont bien saisi les causes de la crise de la dette : salaires trop élevés, services publics sur-subventionnés et inefficaces, systèmes de protection sociale trop « archaïques » et droit du travail pas assez « flexible ». Du coup histoire d’être sûr que ces salauds de fonctionnaires, de syndicalistes et d’assistés ne nous fassent pas replonger une seconde fois dans la crise, ils ont prévu des sanctions pour les gouvernements qui ne se plieraient pas à la « discipline » de la nouvelle gouvernance économique.

La question qui restait en suspens, c’était de savoir dans quelle mesure serait partagée cette conclusion certes audacieuse, mais pas forcément à la portée du péquin moyen. Fort heureusement depuis Bruxelles, il est toujours plus facile de la mettre à l’envers, en loucedé, aux salauds de fonctionnaires, d’assistés et de syndicalistes, toujours prompts à dégainer leurs mouvements sociaux sur la scène nationale. La jouer discrète, et exit les fâcheux, donc.

Restent les parlementaires européens. Ceux-là ne sont pas farouches. Et si les belles expertises, et toute la conviction des lobbyistes (incrustés au Parlement européen comme des moules sur un rocher), ne suffisent pas à se les mettre tous dans la poche, il reste que la majorité du Parlement européen penche vers la droite ; or par coïncidence de ce côté là de l’échiquier politique, on ne voit pas du tout d’un mauvais œil qu’on fiche quelques coups de pieds au cul bien placés à l’Europe d’en bas.

De fait, les amendements aux propositions de la Commission qui ont été votés le 19 avril par le comité des affaires économiques et monétaires (ECON) du Parlement européen ont même renforcé certaines dispositions contraignantes de surveillance des budgets, tout en laissant délibérément de côté la question de la régulation financière. Au point que les Verts et le Parti socialiste européen, au risque de rompre avec le « consensus » cher aux institutions européennes (ce qui est très sale et malpoli, vous en conviendrez), se sont finalement opposés à l’adoption des rapports d’amendement.

De leur côté, au Conseil européen du 24 mars, les gouvernements se sont mis d’accord sur un « Pacte pour l’euro ». Celui-ci définit les grandes lignes de la future « gouvernance économique », qui devrait principalement viser à [1] :

 S’assurer d’une diminution du coût unitaire de la main d’œuvre (ça s’appelle la « compétitivité » chez les gens bien élevés, la « nique aux salariés » chez les autres)

 Réformer le droit du travail et le marché du travail pour plus de flexibilité et réduire les charges fiscales sur l’emploi (grosso modo : moins d’impôt pour les riches, plus de pression au travail sur les pauvres)

 Assainir les finances publiques (saisis : les riches paient moins d’impôts, donc il faut trouver de l’argent ailleurs... juste un petit coup de canif dans ton assurance maladie et ta retraite)

 Assurer la stabilité financière (non, non tu t’égares. On va pas surveiller les banquiers et les marchés financiers. On va surveiller les dépenses publiques... qui sont responsables de la crise, quoi ! Faut suivre, un peu)

En attendant la mise en œuvre des dispositions de gouvernance économique, en cours de ratification, les gouvernements se sont livrés au cours du sommet à une sorte de braderie des droits sociaux, chacun étant sommé d’apporter sur la table les mesures d’austérité qu’il a d’ores et déjà pris et qu’il pourrait prendre à court terme dans son pays. Côté français, Sarkozy n’a pas été en reste, il a notamment proposé l’inscription dans la Constitution du principe d’équilibre des budgets publics, et l’application de la réforme des retraites votée fin 2010 [2]. Ce à quoi il aurait pu ajouter la suppression 31000 postes de fonctionnaires en 2011 (non remplacement d’un fonctionnaire sur deux), et la non-indexation des salaires des fonctionnaires [3].

Désormais, la balle est du côté du Parlement européen. Celui-ci devrait se prononcer en session plénière, du 6 au 9 juin à Strasbourg, sur le paquet de « gouvernance économique », dans des conditions assez exceptionnelles : le principe d’une procédure accélérée d’adoption ayant été actée au forceps par la majorité de droite au sein du comité ECON, les représentants des partis européens vont négocier avec le Conseil - de manière tout à fait opaque - un texte qui pourra être adopté en plénière.

Il y a fort à parier, vu la composition du Parlement européen, que le texte sera bel et bien adopté en plénière début juin, même sans le soutien des sociaux-démocrates et des verts. Ceux-ci se retrouvent cependant au pied du mur, devant deux options : d’une, épouser délibérément et explicitement les contours d’un néolibéralisme le plus brutal et le plus accompli. De l’autre, s’engager sur la voie d’une rupture qui remette en question certains réflexes automatiques vis-à-vis de la construction européenne.

Un autre enjeu concerne l’émergence d’une véritable mobilisation populaire dans les pays européens, face à ce que le président de la Commission appelle lui-même une « révolution silencieuse [4] ». Face à cette révolution, il est essentiel d’allumer des contre-feux. Et d’organiser, au plus tôt, une véritable contre-offensive coordonnée à l’échelle européenne.

PS : Le Corporate Europe Observatory et le réseau des Attac d’Europe organisent une pétition à destination des députés européens pour les enjoindre à voter contre la nouvelle « gouvernance économique » européenne. Ça se passe ici : http://www.france.attac.org/non-au-pacte-pour-leuro-0

Julie Morange

[1Cf. Engagements politiques concrets et suivi, Conclusion du sommet de la Zone Euro du 11 mars 2011, http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/ec/119811.pdf

[4Le Président de la Commission européenne, Barroso, à l’European University Institute, Juin 2010, cité par le Corporate Europe Observatory

 


 

Les pays européens à la croisée des chemins
dimanche, 10 juillet 2011
/ Brian Conlon , / Leigh Phillips

Ndlr : Cet article fait partie d’une réflexion en deux parties que nous vous proposons cette semaine. Ecrit par Leigh Phillips et introduit par Brian Conlon, il explique dans le détail, à partir de documents officiels et de déclarations du Président de la Commission européenne, ces mesures anti-sociales, qui concernent les peuples des pays européens.

Le premier article, paru le 8 juillet 2011, dénonce les nouvelles mesures de restrictions budgétaires préparées par la Commission européenne, et les conséquences qu’elles peuvent entraîner.

Cet article de Leigh Philips a été publié le 9 juin 2011 sur le site euobserver.com, avec la volonté de montrer les ambitions de la Commission Européenne en matière de politique économique. Ceci est une traduction de l’anglais. Une introduction en français, de Brian Conlon, a été ajoutée en tête de l’article pour en préciser la portée.
La traduction est de notre auteure Hélène Châtelain.

Intro : Les pays européens à la croisée des chemins

Pendant des années, les appareils politiques des partis de gauche étaient largement favorables au projet européen. Le débat existait parfois, au sein de la gauche social-démocrate, socialiste, communiste, ou alternative, mais en général celui-ci était restreint aux cercles d’initiés actifs et/ou aux politiciens professionnels. Ce consensus a reçu un coup important en France, le 29 mai 2005, lors du référendum [1] sur le Traité constitutionnel.

Le troisième référendum français sur un traité européen (après 1972 et 1992) a été le premier à être rejeté. Les Pays-Bas et l’Irlande allaient suivre la même voie [2]. Mais le déni démocratique aura vite fait de remettre les pendules à l’heure : modifications vite adoptées par les dirigeants européens, recours à la voie parlementaire en France (ignorant par là même la voix du peuple) et référendums à répétition en Irlande- jusqu’à ce que les populations votent oui -, et le système pouvait retourner au point de départ.

Grèce, Ellade, 2008

Le projet européen a toujours été basé, dans ses traités et dans la politique de son exécutif, sur un libéralisme extrême. Mais aujourd’hui, le péril est plus visible, peut-être même plus grave : le modèle économique capitaliste est en crise, et tout le modèle social et politique craque. Pendant deux ans, c’est la crise dans les institutions : souvenez-vous, Sarkozy allait réformer le capitalisme... [3]

Cependant, malgré les dégâts du système, aggravés par la crise financière, la gauche radicale et révolutionnaire n’arrive pas à rompre son isolement. A l’heure où les partis libéraux de droite dominent le Conseil européen, la Commission européenne pousse son avantage : elle en profite pour proposer sa nouvelle « Gouvernance Economique » [4] pour sortir de la crise, et s’assure tous les contrôles sur les budgets des Etats membres pour que les réformes –favorables au capital, contre les services publics et les protections sociales - soient faites.

Dans les jours et les semaines qui viennent, l’Europe s’apprête à opérer un tournant important. La « Gouvernance économique » a été votée au Parlement européen, la guerre contre les travailleur/ses est, encore une fois, officiellement déclarée [5]. Le Conseil européen, qui regroupe les chefs d’Etats, devra prochainement avaliser au plus haut niveau les mesures proposées par la Commission. ce sera le pas qui nous fera basculer encore plus loin– et pour longtemps – hors du cadre de la « démocratie » [6], dans l’austérité la plus sordide et l’inégalité sociale la plus brutale. Toujours sous le couvert de maîtriser les dépenses publiques, au nom de la compétitivité, c’est un plan d’austérité permanent que l’UE veut mettre en place. Les objectifs : plus de compétitivité, moins des services publics, pas d’indexation…

Heureusement, les peuples en Europe se sont aussi réveillés, comme en Tunisie et en Egypte… Peut être pas encore assez : c’est un long réveil, pas comme un cauchemar après une dictature, mais une gueule de bois après du mauvais vin et la pire vodka !
Les peuples grec et espagnol ont lancé la lutte pour la démocratie, pour une autre Europe : celle des peuples et pas des capitaux.
Des centaines des personnes veulent en parler pour prendre le relais. La glace est brisée, on voit le chemin. Le 22 juin 2011, c’est pour acter le début d’une longue lutte qu’une Assemblée populaire est organisée au cœur du quartier des « affaires européennes ». À Bruxelles, un groupe de militants de base des deux syndicats, plusieurs militants de différentes associations, des citoyens organisés ou pas, ont déjà initié des comités d’Action dans le quartier au même moment que des Assemblées populaires avaient lieu dans tout le pays. [7].

Ces comités luttent et informent d’une manière non-sectaire, sans attendre certains militants hésitants, pour expliquer ce que signifie cette Europe, et y réagir.

L’article qui suit, rédigé par Leigh Phillips et paru dans la revue électronique d’analyse européenne Euobserver, est un outil pour comprendre les plans de l’ennemi… On vous invite à les étudier.

Brian Conlon

Le ’Nouveau système de la gouvernance européenne’ exige une austérité accrue

EUobserver a analysé les 27 documents de recommandation nationale. Vous en trouverez l’essentiel en bas de page.

Le maître d’œuvre européen a fait claquer son fouet. Quelles que furent les mesures d’austérité prises par les Etats-membres, elles n’ont pas été suffisantes. C’est le message en substance que la Commission européenne a adressé à chacun des 27 Etats-membres, dans ses recommandations , au niveau du nouveau système "post-crise" de supervision centralisée et de correction des politiques économiques par l’Union européenne, connu sous le nom de ’Semestre Européen’.

Nous sommes en train d’implémenter le nouveau système de gouvernance européenne [8], dit le chef de la commission Jose Manuel Barroso au Parlement Européen de Strasbourg, annonçant la publication des 27 recommandations nationales détaillées - ou ’granulées’, pour utiliser l’adjectif qu’utilisent les officiels européens- exposant aux Etats-membres ce qu’ils font correctement ou incorrectement quant à leurs politiques fiscales et ce qu’ils doivent faire pour ’régler’ leurs économies.

Cela va plus loin qu’un simple rappel à l’austérité : il s’agit de recettes pour une libéralisation de l’économie européenne plus accrue que celle que nous connaissons.

A partir d’initiatives directes dans les négociations sociales pour réduire les salaires, à la facilitation des licenciements de travailleurs, à l’abandon des taxations progressives, à travers ce nouveau système, l’UE espère transformer les économies de ses Etats-membres pour les rendre plus compétitives face à celles des USA, de la Chine ou des économies émergentes.

Selon le nouveau ’système semestriel’, qui devrait être répété annuellement, la commission, en janvier, dessine une idée générale de ce qu’elle attend des politiques nationales économiques pour la période suivante, dans un document qui a été endossé par le Conseil Européen, représentant les Etats-membres [9].

Les 27 Etats soumettent ensuite leurs budgets et leurs plans économiques larges à la Commission - avant d’être soumis à leurs parlements nationaux - pour vérifier qu’ils sont suffisamment rigoureux.

Ensuite, en juin, avant-dernière et actuelle [10] étape du processus, la Commission donne son avis sur ces plans, mettant en évidence ce qui doit être corrigé, dans une série de recommandations qui doivent obtenir l’appui du Conseil Européen.

Dans les douze à dix-huit mois qui suivent, les gouvernements doivent mettre en place tous les changements ordonnés par le duo Conseil-Commission.

Paris, 19 juin 2011

Les pays faisant partie de la zone euro sont également soumis à des amendes sévères pour les gouvernements délinquants, qui peuvent s’élever jusqu’à un demi pour-cent du PIB. Pour une économie de la taille de l’Espagne, ces amendes pourraient atteindre 5,25 milliards d’euros.

Au moment de l’annonce de ces recommandations, l’exécutif européen [11], sensible aux accusations selon lesquelles il tendrait à rogner du pouvoir aux parlements nationaux, les réfutait : Nous ne dictons pas de politique... Les gouvernements nationaux restent responsables des politiques économiques implémentées dans les Etats membres.

Mais l’impact de ces politiques ne s’arrête plus aux frontières nationales., poursuivait-il, pour expliquer pourquoi cette centralisation sans précédent s’avérait nécessaire : La commission est la seule Institution de l’UE qui ait l’autonomie nécessaire, l’expertise technique et la perspective pan-européenne pour être capable d’en superviser le processus.

La commission a tout de même reconnu la colère régulière ressentie par les Européens face à l’austérité et à la libéralisation qui a déjà été imposée en réponse à la crise, mais elle répond qu’il n’y a pas d’alternative et que ces changements auraient dû être réalisés il y a des années.

Il y a des mécontentements parmi les citoyens dans plusieurs Etats-membres, a concédé l’exécutif de l’UE dans le document principal qui présente un large aperçu des changements qu’il estime nécessaires.

Cependant, sous la pression des événements, de nombreux changements nécessaires pour remédier aux faiblesses structurelles, souvent retardés depuis des années, sont aujourd’hui envisagés ou implémentés. [12]

Les documents reprennent inlassablement le leitmotiv - bien qu’en variant subtilement son expression, son essence reste la même : La marge de manoeuvre fiscale est très limitée.

Nous sommes conscients de ce que l’accomplissement des objectifs que nous nous sommes imposés collectivement impliquent quelquefois des choix difficiles. Mais ces efforts, accomplis sérieusement et par tous, permettront à l’Europe de dépasser cette crise et de préserver notre prospérité future.

En effet, le centre-gauche n’ayant conservé que cinq gouvernements dans l’UE après une série de débâcles électorales (outre que deux d’entre eux, en Espagne et en Grèce, se retrouvent sur les genoux), la droite, qui contrôle également les trois institutions européennes, se sent de plus en plus certaine que le nombre croissant de grèves et de manifestations ne sont pas d’une pertinence représentative. La plupart des citoyens approuvent la stratégie de l’austérité, estiment-ils.

S’adressant mardi à des journalistes, Barroso, un conservateur lui-même, se flattait de ce que, dans son pays, le Portugal, les partis qui ont rejeté l’austérité ont été écrasés au cours des dernières élections générales.

Ambition insuffisante, vague, précision déficiente

Par dessus tout, la conclusion de la Commission est que les programmes économiques soumis par les Etats-membres "reprennent généralement" les priorités qu’elle a soulignées en janvier, mais que certains pays, selon Barroso, montrent un niveau insuffisant d’ambition, et d’autres manquent de spécificité.

De nombreux Etats-membres doivent montrer plus d’ambition quant à la consolidation fiscale, a-t-il dit. La commission a également qualifié plusieurs mesures proposées de vagues, manquant de précision suffisante.

Les recommandations générales semestrielles pour tous les Etats réclament une révision des systèmes de barèmes de salaires pour s’assurer que les revenus encouragent la productivité afin de ne pas miner la compétitivité. Elles reprennent également l’augmentation de l’âge légal de la retraite à travers l’Europe et font systématiquement le lien entre ces ajustements réguliers et les attentes de changement de l’espérance de vie. La retraite anticipée devrait également être rééchelonnée.

De tels efforts ne seront pas faciles à mettre en place dans de nombreux endroits. Des tentatives en ce sens en France ont provoqué l’an dernier des grèves importantes et des blocages qui ont paralysé une grande partie du pays pendant que des critiques montraient que de tels changements frapperaient en premier les travailleurs en cols bleus et augmenteraient le chômage des jeunes.

La Commission recommande également que les gouvernements facilitent la possibilité d’engager et de licencier des travailleurs, bien que le vocabulaire utilisé s’avère plus technocratique, puisqu’elle parle de rééquilibrer la protection de l’emploi.

Une action urgente devrait être entreprise pour faciliter la régulation des entreprises et les charges sociales des entreprises devraient être réduites.

Bruxelles a également appelé à ce que la taxation en général soit déplacée du travail, où plus le revenu est élevé, plus le taux est élevé, vers la consommation, où tout le monde paie les mêmes taxes, quel que soit le revenu. De nombreux pays ont également reçu l’ordre d’introduire ce qu’on appelle des freins de dette - des changements législatifs ou constitutionnels pour accentuer la discipline budgétaire.

Mais il n’y a pas que de mauvaises nouvelles : les recommandations dans de nombreux cas appellent aussi à des efforts pour réduire les taux d’abandon scolaire, à l’augmentation de la participation des femmes dans la force de travail, à accroître le soutien aux formations professionnelles et à la formation continue et à parvenir à une plus grande efficacité énergétique.

Cependant, la réalité est que presque tous les pays en dehors de la Grande-Bretagne devront élever leur jeu de manière significative.

Le fil conducteur de presque toutes les recommandations est que le masochisme doit se poursuivre.

Leigh Phillips

L’essentiel des documents :

PAYS SOUS LA TUTELLE UE-FMI

NB. Cinq gouvernements, Grèce, Irlande, Lettonie, Portugal et Roumanie n’ont reçu qu’une seule recommandation : poursuivre l’austérité et les ajustements structurels imposés en échange des renflouements nationaux.

Cliquez sur le nom du pays pour le lien vers l’ensemble des recommandations semestrielles

AUTRICHE
 Accélérer la réduction du déficit
 Consolider le secteur de la santé publique
 Rééchelonner les retraites anticipées
 Augmenter l’âge officiel de retraite des femmes
 Restreindre les conditions de pensions pour invalides
 Réduire les impôts sur le travail et les contributions de sécurité sociale
 Poursuivre la libéralisation des commerces et des professions

BELGIQUE
 Augmenter l’âge effectif de la retraite
 Plus d’ambition dans la réduction du déficit et poursuivre les coupes de dépense
 Réformer les négociations salariales et l’indexation des salaires pour correspondre aux gains de productivité
 Faire glisser les taxes du travail vers la TVA et les taxes environnementales
 Encourager le commerce de détail, la compétition dans le secteur de l’énergie

BULGARIE
 Accélérer l’austérité
 Introduire des ’freins de dette’
 Accélérer la réforme de pension
 Garder plus longtemps les personnes âgées au travail
 Réformer les négociations salariales et l’indexation des salaires pour correspondre aux gains de productivité
 Etendre le marché des agences de travail temporaire
 Abolir les contrôles sur les prix de l’électricité et de gaz

CHYPRE
 Utiliser toute source de revenus pour accélérer la réduction de la dette et du déficit
 Renforcer la supervision des banques et des coopératives de crédit
 Augmenter le prix de l’eau
 Lier l’âge officiel de la pension à l’espérance de vie
 Réformer les négociations salariales et l’indexation des salaires pour correspondre aux gains de productivité

REPUBLIQUE TCHEQUE
 Poursuivre l’austérité en vue de la réduction de revenus en 2011
 Augmenter plus rapidement que prévu l’âge de la retraite
 Promouvoir l’épargne pension privée
 Augmenter la possibilité des jobs à temps partiel
 Lier le financement des université aux rapports de performance

DANEMARK
 Accélérer la réduction du déficit si l’économie s’améliore
 Introduire des freins de dette pour les gouvernements locaux, régionaux et central
 Rééchelonner les retraites anticipées
 Réformer les pensions d’incapacité
 Revoir la législation territoriale
 Libéraliser les marchés publics municipaux et régionaux
 Réformer les règles d’hypothèque et les taxes de propriété

ESTONIE
 Réduire la taxation et les contributions de sécurité sociale

FINLANDE
 Lier l’âge de la retraite à l’espérance de vie
 Poursuivre la libéralisation du secteur des services, en particulier le commerce de détail
 Utiliser tous les revenus extraordinaires pour réduire plus vite le déficit
 Poursuivre les mesures pour poursuivre les coupes de dépense dans le secteur public
 Introduire les changements structurels pour répondre au vieillissement de la population

FRANCE
 Utiliser tous les revenus extraordinaires pour réduire la dette et le déficit
 Poursuivre les mesures de réforme du système de pensions si nécessaire
 Flexibiliser les protections d’emploi
 Limiter la croissance du revenu minimum
 Faire glisser les taxes du travail vers la TVA et les taxes d’environnement
 Poursuivre la libéralisation des commerces, des professions, des services et des secteurs du détail

ALLEMAGNE
 Restructurer les banques régionales -les ’Landesbanken’
 Libéraliser les services professionnels et le secteur de l’artisanat
 Etendre le frein de la dette au niveau régional

HONGRIE
 Austérité insuffisante
 Utiliser tout revenu exceptionnel pour réduire le déficit plus vite
 Faciliter la régulation des affaires
 Etendre les pouvoirs du Conseil Fiscal, un corps d’experts économiques indépendants du gouvernement qui rend des avis sur les budgets
 Baisser les taxes sur le travail

ITALIE
 Accélérer la réduction de la dette et du déficit.
 Introduire un "frein à la dette"
 Réformer la protection de l’emploi
 Réformer la négociation salariale pour correspondre aux gains de productivité
 Faciliter le licenciement des employés
 Poursuivre la libéralisation du secteur des services

LITUANIE
 Abaisser l’assistance sociale et éliminer les "désincitants au travail"
 Faire glisser les taxes vers la consommation de l’énergie et accroître les taxes sur l’énergie
 Libéraliser "les régulations très strictes du travail"
 Réformer les entreprises d’état "prédisposées aux déficiences"
 Accélérer la réduction du déficit
 Introduire un "frein de dette"
 étendre le secteur du travail temporaire

LUXEMBOURG
 Poursuivre la réduction du déficit
 Décourager la retraite anticipée
 Lier l’âge officiel de la retraite à l’espérance de vie
 Réformer le système de barème et lier les revenus à la productivité

MALTE
 Poursuivre l’autorité pour prévenir un déficit excessif en 2011 si nécessaire
 Introduire un "frein de dette"
 Accélérer l’augmentation de l’âge de la retraite et le lier à l’espérance de vie
 Eliminer l’indexation des revenus

PAYS-BAS
 Accroître l’âge officiel de la retraite et le lier à l’espérance de vie
 Augmenter l’âge réel de la retraite
 Préparer un plan de réforme des soins aux personnes âgées à long terme
 Introduire des péages sur les routes

POLOGNE
 Introduire un "frein de dette"
 Eliminer la retraite anticipée pour les mineurs et les forces armées
 Augmenter l’âge officiel de la retraite pour les femmes
 Réformer le fond de sécurité sociale des fermiers pour les encourager à quitter le secteur
 Rationaliser la construction et la législation des zonings

SLOVAQUIE
 Introduire un "frein de dette" pour le gouvernement central et la sécurité sociale
 Créer un "Conseil fiscal" indépendant -un corps composé d’experts économiques indépendant du gouvernement pour rendre des avis sur les budgets
 Lier l’âge de la retraite à l’espérance de vie

SLOVENIE
 Introduire des incitants pour une retraite retardée
 Réduire les "asymétries" entre les protections de travailleurs à durée indéterminée et les travailleurs temporaires

ESPAGNE
 Approfondir les coupes budgétaires si les rentrées s’avèrent pires que prévues.
 Introduire un "frein de dette" pour les différents gouvernements, national et régionaux
 Avertissement contre le parlement désireux d’introduire des changements à la loi augmentant l’âge de la retraite
 Poursuivre les mesures visant à élever l’âge réel de la retraite
 Avertissements concernant le rôle des autorités locales sur la gouvernance des banques d’épargne
 Moderniser le système de négociation collective "encombrant", dépassant les réformes du marché du travail actuel
 Passer des négociations sectorielles aux négociations entreprise par entreprise
 Mettre fin à l’extension automatique des accords collectifs
 Mettre fin à l’indexation des revenus
 Encourager une plus grande flexibilité de revenus
 Réduire la sécurité sociale des employés et remplacer les pertes de revenus par une TVA plus importante ou plus élargie et des taxes sur l’énergie accrues, en particulier sur les combustibles

SUEDE
 Réformer les règles des hypothèques
 Réformer les taxes sur la propriété
 Réformer les contrôles et les subsides sur les loyers

ROYAUME-UNI
 Avertissement contre les "baisses" des coupes budgétaires
 Accentuer la compétition dans le secteur bancaire

[1L’analyse électorale du CEVIPOF est à cet égard intéressante du point de vue de la cassure dans l’électorat de "gauche" face aux mots d’ordre de certains bureaux de partis

[2Lire l’article de Rue 89, qui met en exergue les différents enjeux des référendums

[3A lire… et à écouter sur RFI

[4La social démocratie se met d’accord sur le dos des populations, et se prononce pour la Gouvernance économique européenne, sur Rue89

[5C’est ce que propose d’expliquer l’article ci-dessous

[6Lire à ce propos le document publié par Corinne Gobin, maître de recherche à l’ULB : « L’Union européenne, la recompositions conservatrice », 2005. Ce document reste une base de lecture pour comprendre et déconstruire le « déficit démocratique européen ».

[8Discours de José Manuel Barroso, prononcé le 6 juin 2011 Ndlr

[9Rappel utile : le Conseil Européen est formé des chefs d’Etat ou de gouvernement des Etats-membres. Autrement dit, il est difficile à un premier ministre ou un président en exercice de se prétendre surpris par les "exigences de Bruxelles", ndt.

[10L’article est daté de juin 2011, ndt.

[11La Commisson Européenne, considérée comme l’Exécutif de l’UE, est composée de commissaires issus de chacun des Etats-membres, formant comme une espèce de gouvernement de l’Europe, qui de plus possède l’initiative législative à l’échelon européen. Les commissaires étant issus de tractations venant des partis européens parvenant à former une majorité au parlement européen, on ne peut pas dire non plus que les gouvernements nationaux puissent arguer de leur absence de lien avec ce pouvoir supra-national, ndt.

[12Une autre manière de dire que la crise fut une bonne occasion pour opérer des politiques économiques impopulaires à faible coût électoral potentiel, ndt.

 


 

Au carré de Moscou
Témoignage sur l’occupation des Indignés au Carré de Moscou (Saint-Gilles, Bruxelles)
mardi, 12 juillet 2011
/ Ode , / Lili

Un noyau de jeunes Espagnols en lien avec des Belges tout aussi indignés qu’eux ont décidé d’occuper le Carré de Moscou, à Saint-Gilles. Ce fut le 27 mai que leur annonce a été faite devant l’église du Parvis.

L’écho de cette occupation a vite fait le tour du quartier et des gens se sont solidarisés avec les occupants du carré de Moscou. Des assemblées populaires avaient lieu chaque soir, un peu après 19H, et ce durant plus ou moins 3 heures. Les participants de ces assemblées se devaient de respecter des consignes inspirées de celles appliquées sur la Puerta del Sol, en Espagne : la prise de parole, ou l’expression de son accord/désaccord (ou autres expressions) se faisait par des gestes (par exemple, pour marquer son accord, il fallait lever les mains et les agiter).

Dans les assemblées, des points de vue sur des sujets d’importance diverse étaient échangés. Parfois des réflexions peu pertinentes étaient émises par des intervenants qui, bien souvent, n’avaient aucune connaissance du mouvement, mais qui avaient le droit de s’exprimer comme tout le monde. Les sujets qui revenaient régulièrement à l’ordre du jour étaient l’organisation logistique du camp (sujet le plus fréquemment abordé), sa finalité, et les problèmes de la population résidant dans le quartier. Des échos sur les mouvements semblables existant ailleurs étaient également émis, mais aussi des appels à la manifestation, ou encore des annonces d’ateliers organisés au sein du camp tels que les ateliers d’animation pour enfants (peinture, contes...), de réflexion (élaboration d’un monde plus juste) et d’action (préparation aux manifestations : stratégie, slogan...), sans oublier le potager collectif !

Dans les assemblées, les points de vue divergeaient et les énergies disponibles étaient d’intensité variable... à l’image des personnes présentes : si certaines étaient plus ou moins activement impliquées dans l’occupation, d’autres venaient uniquement par curiosité ou pour se distraire. Tout ce brassage laissait parfois penser que rien de sérieux ne pouvait en ressortir. En outre, les actions qui découlaient de ces assemblées étaient rarement le résultat de décisions unanimes : une fois une action proposée, elle était mise en œuvre par ceux qui la soutenaient, contrairement aux autres. Mais malgré tout, le camp semblait tourner correctement : des assemblées avaient lieu tous les soirs, des gens y participaient, le potager était entretenu, la cuisine tournait et les ateliers se tenaient assez régulièrement.

10 juin - Extension du campement à la Place Flagey

Dans cette ambiance, certains ont alors émis l’idée d’essaimer vers d’autres places de la ville et un camp similaire a été installé place Sainte-Croix, près de la place Flagey. Ce camp a malheureusement été rapidement évacué par la police. Les indignés du Carré de Moscou ont alors organisé, le samedi 11 juin, une marche jusque la place Flagey, où s’est tenue une assemblée générale afin de revendiquer un accès libre à la place publique : tout le monde devrait pouvoir s’y réunir et y parler librement. Le déroulement de la marche et de l’assemblée générale a démontré une certaine cohérence du mouvement : les Indignés ont tenu leur assemblée générale et ne sont partis de la place que lorsque cela a été décidé par l’assemblée, et ce malgré un encerclement par une police qui contenait à peine son hostilité. Cette dernière a été invitée à participer à l’assemblée et à s’exprimer dans les termes posés par celle-ci pour formuler sa volonté de faire quitter les lieux aux personnes présentes. Les passants, quant à eux, étaient plutôt favorables à la manifestation et à l’assemblée et ils semblaient se poser des questions quant à la présence si hostile de la police. Après l’arrestation de seulement deux personnes qui, à la suite des protestations du reste des manifestants, ont été relâchées, le cortège des Indignés a réintégré le Carré de Moscou, encadré par la police.

17 juin - Fête de la Musique au Carré de Moscou

Un autre sujet qui a beaucoup été débattu en assemblée portait sur la stratégie à adopter lors de la Fête de la Musique qui allait avoir lieu au Carré de Moscou dès le 17 juin. Après de multiples avis divergents (continuer à occuper les lieux malgré les festivités, se replier dans un coin, faire une pause...) la décision s’est arrêtée à une cohabitation du campement avec la Fête de la Musique, ce qui a mené à une nécessaire réorganisation de l’occupation de l’espace.

Mais la nuit du 16 au 17 juin, veille de la Fête de la Musique, le camp a été évacué par les forces de l’ordre, et ce à la demande de la bourgmestre faisant fonction, Martine Willie. Cette évacuation aurait eu lieu sans avertissement préalable. Peu d’Indignés étaient présents cette nuit-là, ils ne se sont pas opposés à l’évacuation mais ont essayé de sauver le matériel du camp. D’autres personnes, averties par SMS, sont arrivées le lendemain matin et ont participé à sauver un maximum d’objets des éboueurs qui s’apprêtaient à tout embarquer : tentes, matelas, matériel de cuisine, plantes du potager, compost... Une grande partie des objets a malgré tout été broyée par l’avaleuse du camion poubelle. Cependant, personne n’a été interpelé de manière violente, la violence se traduisait uniquement envers les objets, et principalement envers le potager duquel les plantes ont été arrachées. Les enfants qui avaient pris l’habitude de soigner les plantes ou d’écouter des contes dans le potager ont été fort touchés par ce geste.

Le soir, une assemblée générale s’est mise en place au milieu du Carré de Moscou et ce sans que la police (présente, dans une camionnette) n’intervienne. Les actions policières de la nuit du 16 au 17 juin y ont été désapprouvées et le manque de communication entre la Commune et les Indignés a été mis en évidence. Conformément à une idée émise lors d’une précédente assemblée, il a été affirmé que les assemblées pouvaient perdurer indépendamment de l’occupation d’un espace permanent et il a donc été décidé d’en planifier deux par semaine après la Fête de la Musique.

19 juin - Manifestation internationale des Indignés

Le 19 juin eut lieu la manifestation internationale des Indignés. L’organisation de cette manifestation ne pouvait cependant pas se faire avec les accords nécessaires, et ce pour des raisons de temps, diverses stratégies avaient donc été mises en place lors de précédentes assemblées générales au Carré de Moscou. La manifestation s’est cependant déroulée sans trop de heurts. Le seul incident a découlé d’une volonté de modification de l’itinéraire planifié par les autorités ̶ l’arbitraire de cette décision ne plaisait pas à tous. La police a réagi avec des gaz lacrymogènes et quelques coups de matraque, ce qui a freiné la manifestation, bloquée de deux côtés par la police. Mais les manifestants ont ensuite été autorisés à reprendre le trajet par la rue Malibran et le reste de la manifestation s’est déroulé dans le calme jusqu’à la place du Luxembourg, pour se conclure par une assemblée générale à l’intérieur de la gare (en raison de la pluie).

22 juin – Indignation face au Sommet Européen

Avant l’évacuation du Carré de Moscou, un autre rassemblement avait été planifié en date du 22 juin, sur le rond point Schuman, et ce en réaction au Sommet Européen qui allait s’y tenir les 23 et 24 juins, plus précisément en opposition aux politiques d’austérité que les Euros-députés devaient y voter et à la mise en place du Fond Monétaire Européen (FME). Après avoir abordé différents points en assemblée sur le rond point Schuman, la majorité a décidé de se déplacer jusqu’au parlement européen situé place du Luxembourg. Le cortège s’y rendant n’a rencontré aucun obstacle, mais une fois sur place, il été accueilli par une aspersion de gaz lacrymogènes de la part des forces de l’ordre qui souhaitaient empêcher les manifestants d’atteindre l’entrée du bâtiment. Deux heures plus tard d’autres aspersions ont été projetées sur les manifestants évacués et poursuivis jusque dans les rues d’Ixelles, mais elles ont également atteint des consommateurs installés sur les terrasses des cafés, place du Luxembourg. Plus tard, les manifestants se sont retrouvés dans le quartier du Matonge avec pour intention d’organiser une assemblée sur la place de Londres, mais ils ont de nouveau été aspergés de gaz lacrymogènes par une police qui les traquait depuis la place du Luxembourg. Le lendemain, certains indignés sont revenus sur la place du Luxembourg où ils n’ont pas reçu un accueil des plus favorables.

Ce même jour, le 23 juin, une quarantaine de personnes ont fait l’objet d’arrestations administratives, de toute apparence arbitraires : ces arrestations ont été faites à l’encontre de petits groupes de personnes, voire d’individus isolés, et ce parfois en dehors des zones neutres. Les victimes de ces arrestations ont été incarcérées au commissariat de l’Amigo jusqu’à 1h du matin et elles y ont subi un traitement humiliant et irrespectueux. Un témoignage est accessible ici.

12 juillet – L’indignation continue...

Aujourd’hui, le campement du carré de Moscou a disparu, mais un groupe d’individus a émis une demande auprès de la Commune pour replanter le potager. Le projet a été soumis au collège communal ce jeudi 30 juin et la décision de la bourgmestre est attendue. Cependant, si le campement a disparu, il n’en va pas de même des assemblées générales qui ont encore lieu tous les jours à 18h place Flagey, et également rue de Stalingrad depuis un peu plus d’une semaine.

Selon la plupart des Indignés qui ont participé à l’élaboration du Carré de Moscou, celui-ci n’était qu’un début : leur but n’est pas d’occuper un lieu spécifique, mais se rassembler et essaimer dans un maximum d’endroits afin d’y déployer des assemblées populaires.
L’indignation continue !

Lili (envoyée spéciale) et Ode Boulette (dactylo)

 


 

Editorial 21
mardi, 19 juillet 2011
/ Christine Oisel

Le dernier numéro de l’année du JIM s’achève au moment où notre petit royaume noir-jaune-rouge est agité par un énième rebondissement dans son interminable « crise communautaire » : le non de la NVA à la note présentée le 5 juillet dernier par le formateur « socialiste » Elio Di Rupo [1], alors que les sept autres partis engagés dans la négociation ont « pris leurs responsabilités » en disant oui.

Ce n’est pas dans les habitudes du JIM de commenter la « crise politique belge ». Les débats communautaires masquent en effet les causes réelles du désastre économique et social et jettent un voile sur les véritables enjeux des « réformes » [2] enclenchées ou en voie de l’être. Loin de vouloir entrer dans le débat communautaire, donc, en commentant les raisons du rejet sans surprise [3] de la nauséabonde NVA, il nous apparait important de souligner le hiatus qui apparait parmi les réactions suscitées « à gauche » par ce nouvel épisode.

Le rejet de la NVA a provoqué l’indignation de tous les partis, « irresponsable » étant le terme qui est revenu le plus régulièrement [4]. C’est donc parce qu’ils seraient « responsables » que les partis dits « de gauche » ou « progressistes », à savoir le PS et Ecolo, l’ont acceptée. Et pourtant, cette note constitue non seulement un brol totalement incohérent [5], mais surtout une véritable horreur antisociale et anti-solidaire qui sacrifie 150 ans de de luttes et de conquêtes sociales ! Que les partis de droite ou du centre l’acceptent, c’est logique, nul besoin de le relever. Que les partis prétendument à gauche disent oui à une telle base de travail, sachant que les négociations tireraient forcément vers la droite, est tout simplement… irresponsable et révélateur des compromissions et trahisons qu’ils sont prêts à commettre pour être au pouvoir. Mais faut-il être surpris ? Leur choix politique est clair : ils participeront à la casse sociale, mus « par leur sens de la responsabilité » plutôt que d’entrer en lutte contre celle-ci. Nous vous invitons à lire la note et à constater par vous-mêmes quelles « réformes » socioéconomiques le PS et Ecolo sont prêts à accepter pour garantir « la paix sociale », c’est-à-dire pour étouffer tout mouvement de contestation sociale.

Les syndicats ont également rejeté la note, en front commun [6]. Seraient-ils irresponsables ? Eux aussi, pourtant, souhaitent maintenir la fameuse « paix sociale ». Il y a bien longtemps que la machine syndicale s’est compromise dans des accords douteux avec le pouvoir politique et économique. Un triste exemple de défaites successives et d’austérité au goutte-à-goutte, c’est l’index. Tabou syndical, l’indexation des salaires a pourtant été modifiée de manière tellement profonde que le système ne colle plus à la réalité. Sur la défensive, le mouvement syndical prône le maintien de l’index actuel et ne relance pas le combat pour une indexation réelle des salaires (pour comprendre l’enjeu : Un index dans les rouages du capitalisme). Heureusement, les plus jeunes gardent un esprit combattif, comme les jeunes FGTB Charleroi qui préviennent clairement : « Si vous continuez, l’austérité se réglera à coup de pavé ! » [7].

Car il s’agit bien de mesures d’austérité que Messieurs Di Rupo et Javaux nous vendent comme étant du « courage politique », même si la note joue sur les mots en parlant de « rigueur ». Les premières mesures d’austérité ont commencé à être mises en œuvre une dizaine d’années après la deuxième guerre mondiale et constituent depuis le milieu des années 1970 l’une des mesures-phares des gouvernements sociaux-démocrates, qu’ils soient « de gauche » ou de droite. Le principe est simple : il s’agit de réduire les dépenses publiques, notamment les dépenses permettant de financer les politiques sociales (aide aux chômeurs, pensions, assurances maladie, etc.) et de faire baisser le « coût du travail » (abaissement des « charges » sociales, modération salariale, remise en cause du salaire minimum, etc.). Au début des années 1980, comme le rappelle Eric Piscart, « Chaque pays industrialisé cherchera son ‘chevalier de l’austérité’. Raymond Barre, Margaret Thatcher, Helmut Kohl, Wilfried Martens, Ronald Reagan feront de l’austérité non plus un dispositif particulier mais le pivot des politiques publiques, ouvrant la voie à un ‘gouvernement d’austérité’ dont les principes restent aujourd’hui à l’œuvre. » [8]. On voit dans quelle veine se situent nos grands hommes de gauche…

Ces politiques d’austérité, menées à l’échelle européenne [9], ne permettent pourtant pas de résoudre les problèmes auxquels elles sont censées répondre [10] et surtout, génèrent des inégalités sociales absolument intolérables. Nous avons abordé ces politiques dans ce numéro au travers de deux articles complémentaires : Grande braderie sur les droits sociaux en Europe et Les pays européens à la croisée des chemins.

Heureusement, face à ces inégalités, tout le monde ne se laisse pas bercer par les discours tronqués de la « responsabilité ». En Espagne, les Indignés ont dit non et ont investi l’espace public (lire Espagne : les raisons de la révolte). Ailleurs en Europe des mouvements semblables ont vu le jour. En Grèce, la protestation de masse a débuté en 2009 déjà [11].

En Belgique aussi, des Indignés ont fait entendre leurs voix même si, au contraire des Espagnols et des Grecs [12], leurs revendications sont floues et peu structurées. Dans Au carré de Moscou, Lili et Ode nous présentent un témoignage direct de ce mouvement.

La responsabilité ne consiste-t-elle pas, en fin de compte, à refuser ?

Dans ce numéro nous publions également la première partie d’une chronique d’Louis Jazz sur le thème de l’identité : Ethnos, peuple.

Merci à Brian, Daniel, Gérard, Eric, Julie, Leigh, Lili et Ode pour leur participation à ce numéro.

Christine Oisel pour l’équipe du JIM.

[1Texte intégral disponible sur le site du Soir : http://www.lesoir.be/mediastore/_2011/juin/du_21_a_la_fin/notedirupo.pdf

[3L’on connait les objectifs et la stratégie de la NVA : ne jamais faire marche arrière dans ses revendications. Pour eux, cette note ne va pas assez loin en ce qui concerne le volet communautaire et les « réformes » socio-économiques qu’ils voudraient mettre en place. Lire à ce propos : http://www.lesoir.be/actualite/belgique/elections_2010/2011-07-07/pourquoi-la-n-va-a-dit-non-849667.php

[5Sur ce point, le gros Bart n’a pas tort, la note s’apparente totalement à du bric-à-brac, tout le monde obtenant quelque chose, un peu à gauche, beaucoup à droite, mais sans projet politique cohérent. Voir à ce propos cet article très éclairant proposant de lister ni plus ni moins « Ce qu’ils y gagnent et ce qu’ils y perdent » : http://www.lesoir.be/actualite/belgique/elections_2010/2011-07-05/ce-qu-ils-y-gagnent-ce-qu-ils-y-perdent-849276.php

[8« Les nouveaux mots du pouvoir », Ed. Aden, Bruxelles, [s.d.], p.24.

[9Voir par exemple cette carte de l’austérité en Europe : http://www.etuc.org/r/1612 (< Confédération européenne des syndicats) ; ou cette analyse des plans d’austérité pays par pays et développement des luttes et des résistances (< http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/pages/analyse-des-plans-d-austerite-pays-par-pays-et-developpement-des-luttes-et-des-resistances-3353525.html )

[10Voir cet article du Monde Diplomatique sur le cas de l’Irlande : http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-11-13-Irlande