Journal Indépendant et Militant
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Numéro 24 : Devenez scandaleusement pauvre

Edito 24 : Devenez scandaleusement pauvre !
samedi, 15 décembre 2012
/ Christine Oisel

Le sujet de la pauvreté était à l’honneur dans nos médias ces dernières semaines, à la faveur d’une journée thématique « La pauvreté pourquoi ? » [1]. Émissions spéciales, thème du jour d’émissions régulières, interviews de spécialistes et de bénévoles, portraits de pauvres, tout y était. À première vue, on ne peut que saluer cette initiative, il est important de rappeler qu’environ 15% de la population en Belgique est considérée comme pauvre [2], en état de survie. C’est d’autant plus important d’en parler qu’il ne s’agit pas d’un sujet médiatique accrocheur ni très « sexy », comme la sécurité, le communautaire ou… le sport. Nul doute non plus que des journalistes nourrissant les meilleures intentions ont travaillé dur et bien sur ce dossier.

Mais justement, on ne peut que pointer le paradoxe de la démarche : quel est le sens de ce focus quand, le reste du temps, les grands médias se contentent de relayer avec complaisance voire enthousiasme le discours patronal [3] ? Un discours qui pousse à responsabiliser toujours plus la personne en situation précaire ou de pauvreté (s’il le veut, il le peut, n’est-ce pas) et à déresponsabiliser l’Etat et le système économique capitaliste. Pendant ce temps-là, on ne soulève pas la question de la création et de la répartition des richesses. Aux éventuels dubitatifs, il sera rappelé (avec « pédagogie ») que de toute façon, « il n’y a pas d’alternative » [4].

Durant cette journée spéciale, les projecteurs étaient également braqués sur des bénévoles ayant choisi de s’engager dans une association d’aide aux démunis. Ici encore, la démarche pose question même si le débat n’est pas simple. En effet, toutes les manifestations de solidarité sont à encourager à quelque niveau que ce soit. Il n’est pas question ici de revenir sur l’importance et la difficulté de la tâche accomplie par ces associations et les personnes qui y travaillent. Il faut toutefois souligner, d’une part, que la solution aussi louable soit-elle dans son intention est largement insuffisante face à l’ampleur du problème. D’autre part, le sens de cette réponse, c’est encore une fois l’individualisation, ici de l’action (si vous êtes touché, vous pouvez faire une bonne action de votre côté.). Quid alors du rôle de l’Etat et des services publics ?

En réalité la question posée est celle du projet de société et des principes que l’on défend. « Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée. », écrivait Victor Hugo dans "Quatrevingt-treize" [5]. La citation est toujours d’actualité et résume bien le choix qui se pose à nous.

Dans le cadre de sa démarche militante pour une société juste, égalitaire et solidaire, le JIM souhaitait naturellement consacrer un de ses dossiers à la pauvreté. Le hasard des calendriers a voulu que ce numéro sorte dans la même période que la journée spéciale. De notre côté, l’objectif est d’opposer un autre angle de vue à un discours récurrent et racoleur, celui du « sale pauvre » : l’assisté, le profiteur, celui qui fraude, glande et, surtout, est responsable de sa situation. Cette image accusatrice et stéréotypée contribue évidemment à propager au sein de « l’opinion publique » la haine du pauvre [6].

On peut se demander dans quelle mesure les personnes qui répètent gentiment ce discours « responsable » aspirent à vivre, ne fût-ce qu’un jour, la vie facile qu’ils dénoncent. Car être pauvre, c’est non seulement tenter de subsister avec peu ou pas de moyens [7], et donc vivre dans l’insécurité matérielle permanente en ce qui concerne les besoins de base (se nourrir, se vêtir, se loger, se chauffer, s’éclairer…). C’est aussi avoir une qualité de vie médiocre : quand on a la « chance » d’avoir un boulot, il faut souvent travailler plus et plus dur pour gagner moins. Ainsi, les personnes engagées pour un contrat « titre-service » bénéficient officiellement de l’opportunité d’être réintégrées dans le circuit du travail et d’avoir un salaire garanti [8]. Mais peut-on qualifier d’"emploi" le travail souvent pénible, non-choisi et peu rémunéré qu’elles doivent effectuer ? Et que dire des conditions de travail ? Ces questions seront posées et analysées par Renaud Maes dans son article : Nouvelles précarités et titres-services [9].

Être pauvre, c’est également subir au quotidien une violence administrative, sociale et symbolique extrêmement destructrice. En termes de violence, la chasse aux chômeurs pratiquée depuis plusieurs années et renforcée au travers des dernières « réformes » gouvernementales constitue hélas une parfaite illustration. Yves Martens reviendra sur la question dans un article en deux parties : Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Première partie) [10]. L’auteur nous rappellera les promesses faites par les autorités (et notamment Elio Di Rupo, alors Président du PS) lors de la réforme du chômage de 2004 en contrepartie de la mise en place de l’« activation du comportement de recherche d’emploi ». Il s’agissait notamment de garantir le principe du caractère illimité dans le temps de l’indemnisation de chômage et d’augmenter les allocations. Des promesses soufflées par le vent de l’austérité, comme on a pu le déplorer ces dernières semaines avec, par exemple, la mise en place des mesures de dégressivité des allocations. Il est également question de ces mesures dans la chronique "Le petit exploité" de ce numéro, Moins d’emplois + plus de chômeurs + moins d’allocations = Misère pour tout le monde [11]. Gérard Craan et Sylvia Nerina ont décidé de s’attaquer à la désinformation qui a entouré leur mise en place et de décrire les effets concrets de leur application.

Être pauvre, c’est aussi avoir peur de la maladie [12] et de la vieillesse [13], ne pas avoir accès à la nourriture de qualité ni à un logement correct. C’est même parfois ne pas avoir de logement du tout. Dans le cas des sans-abris, l’espace privé n’existe plus, toutes les activités quotidiennes doivent être effectuées dans l’espace public et ça dérange, ça fait tache. Alors on prend des mesures pour limiter l’usage et l’accès des sans-abris à l’espace public et on sanctionne les transgressions afin de garantir "l’ordre public". La question de ces mesures sera développée par Lucie Martin dans son article Des taches dans le paysage : mesures et démesures envers les sans abris dans l’espace public.  [14].

Être pauvre, c’est donc être la cible de toute une série de mesures répressives et dégradantes. Pourtant, les politiques affichent leur préoccupation face aux problèmes de pauvreté et de précarité, que ce soit au niveau européen ou en Belgique. Joël Girès et François Ghesquière s’intéresseront aux propositions du Service Public Fédéral de Programmation Intégration sociale (SPP IS), créé en 2003 dans le cadre de la lutte contre la pauvreté (La politique de lutte contre la pauvreté en Belgique : un emplâtre sur une jambe de bois ? [15]). Dans leur analyse, ils développeront quatre éléments qui leur apparaissent contradictoires avec la réalité de la pauvreté et le principe d’égalité : le caractère individualisant de cette politique, la perception du pauvre -considéré comme différent des gens "normaux", le traitement psycho-affectif de la pauvreté -qui permet d’éluder la question de la redistribution des richesses, et le "respect" du pauvre comme objectif de lutte -appliqué à la pauvreté, le "respect" conduit à l’acceptation et donc à l’abandon de la lutte contre elle.

Face à la pauvreté, il faut donc poser un choix. Soit on panse les plaies comme on peut tout en blâmant le pauvre de ne pas se bouger assez pour sortir de sa condition. Soit on remet en cause le système qui génère cette pauvreté et qui ne cherchera jamais à l’éradiquer vu qu’il en a besoin. La deuxième solution est la moins facile car elle se heurte à la résignation des uns, et à la volonté féroce de maintenir leurs privilèges des autres. Certains diront que cette position est "radicale", c’est vrai dans le sens où elle prend le mal à la racine. N’est-ce pas finalement la seule option "responsable" à suivre ? Mais il paraît que c’est dangereux d’être radical et que ça pourrait même être interdit. Dangereux pour qui ? Certainement pas pour les dizaines de milliers de personnes pauvres ou précaires qui voient arriver avec angoisse un hiver rigoureux.

Christine Oisel, pour l"équipe du JIM.

Merci à Lucie Martin, Yves Martens, Sylvia Nerina, Gérard Craan, Renaud Maes, Joël Gires et François Ghesquière qui ont participé à l’élaboration de ce numéro.

[1Sur la journée « La pauvreté pourquoi ? » du 29/11/2012), voir par exemple le lien RTBF : http://www.rtbf.be/info/societe/detail_pourquoi-la-pauvrete?id=7882202

[2Chiffres 2010 : « chiffres de la pauvreté en Belgique » : http://www.luttepauvrete.be/chiffres_nombre_pauvres.htm , http://statbel.fgov.be/fr/statistiques/chiffres/travailvie/revenus/pauvrete/ ; chiffres récents : « 14,6 % de la population belge vit sous le seuil de pauvreté » : http://www.belgium.be/fr/actualites/2012/news_annuaire_pauvrete_2012.jsp et « Un Belge sur sept a un revenu inférieur au seuil de pauvreté » : http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_un-belge-sur-sept-a-un-revenu-inferieur-au-seuil-de-pauvrete?id=7885775&fb_action_ids=10151183892378095%2C10151183888903095&fb_action_types=og.recommends&fb_source=other_multiline&action_object_map={%2210151183892378095%22%3A383779075044332%2C%2210151183888903095%22%3A563639203662989&action_type_map=%2210151183892378095%22%3A%22og.recommends%22%2C%2210151183888903095%22%3A%22og.recommends%22&action_ref_map=[]

[3Lire à ce propos "Belgique, médias : faut-il encore lire le Soir ?", Cédric Leterme, JIM, 21/11/2012 : http://www.lejim.info/spip/spip.php?breve1202

[5Lien Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Quatrevingt-treize et pour les amateurs d’ebook, le roman gratuit et intégral : http://www.ebooksgratuits.com/pdf/hugo_quatre_vingt_treize.pdf

[6Voir : « La haine du pauvre est bien vivace », actuchomage.org, 11/12/2012 : http://www.actuchomage.org/2012121123542/Social-economie-et-politique/la-haine-du-pauvre-est-bien-vivace.html

[7Sur les : montants des allocations minimales et du salaire minimum : http://www.luttepauvrete.be/chiffres_minimum.htm ; « Un Belge sur sept a un revenu inférieur au seuil de pauvreté » : http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_un-belge-sur-sept-a-un-revenu-inferieur-au-seuil-de-pauvrete?id=7885775&fb_action_ids=10151183892378095%2C10151183888903095&fb_action_types=og.recommends&fb_source=other_multiline&action_object_map={%2210151183892378095%22%3A383779075044332%2C%2210151183888903095%22%3A563639203662989&action_type_map=%2210151183892378095%22%3A%22og.recommends%22%2C%2210151183888903095%22%3A%22og.recommends%22&action_ref_map=[]

[8Ces contrats permettent en outre aux classes bourgeoises de s’offrir du temps libre tout en ayant bonne conscience. Lire à ce propos : « Du balai. Essai sur le ménage à domicile et le retour de la domesticité » par François-Xavier Devetter et Sandrine Rousseau, Raisons d’agir, 2011

[9Parution : 08/01/2013.

[10Parution : 24/12/2012.

[11Parution : 04/01/2013.

[12« 28,5 % des Belges bénéficiant des revenus les plus faibles (quintile 1) postposent des soins de santé pour des raisons financières. » : http://www.belgium.be/fr/actualites/2012/news_annuaire_pauvrete_2012.jsp

[13« 19,4 % des personnes âgées (65 ans et plus) vivent sous le seuil de pauvreté et 40 % des personnes âgées (65 ans et plus) bénéficient d’une pension inférieure au seuil de pauvreté. 14 % des personnes âgées (65 ans et plus) ne bénéficient d’aucune pension. Parmi celles-ci, 91 % vivent sous le seuil de pauvreté ». (chiffres 2012 : http://www.belgium.be/fr/actualites/2012/news_annuaire_pauvrete_2012.jsp ). Voir aussi : « Les pensionnés belges sont parmi les plus pauvres d’Europe » http://www.rtl.be/videos/video/385480.aspx

[14Parution : 19/12/2013.

[15Parution : 11/01/2013.

 


 

Edito 24 : Devenez scandaleusement pauvre !
samedi, 15 décembre 2012
/ Christine Oisel

Le sujet de la pauvreté était à l’honneur dans nos médias ces dernières semaines, à la faveur d’une journée thématique « La pauvreté pourquoi ? » [1]. Émissions spéciales, thème du jour d’émissions régulières, interviews de spécialistes et de bénévoles, portraits de pauvres, tout y était. À première vue, on ne peut que saluer cette initiative, il est important de rappeler qu’environ 15% de la population en Belgique est considérée comme pauvre [2], en état de survie. C’est d’autant plus important d’en parler qu’il ne s’agit pas d’un sujet médiatique accrocheur ni très « sexy », comme la sécurité, le communautaire ou… le sport. Nul doute non plus que des journalistes nourrissant les meilleures intentions ont travaillé dur et bien sur ce dossier.

Mais justement, on ne peut que pointer le paradoxe de la démarche : quel est le sens de ce focus quand, le reste du temps, les grands médias se contentent de relayer avec complaisance voire enthousiasme le discours patronal [3] ? Un discours qui pousse à responsabiliser toujours plus la personne en situation précaire ou de pauvreté (s’il le veut, il le peut, n’est-ce pas) et à déresponsabiliser l’Etat et le système économique capitaliste. Pendant ce temps-là, on ne soulève pas la question de la création et de la répartition des richesses. Aux éventuels dubitatifs, il sera rappelé (avec « pédagogie ») que de toute façon, « il n’y a pas d’alternative » [4].

Durant cette journée spéciale, les projecteurs étaient également braqués sur des bénévoles ayant choisi de s’engager dans une association d’aide aux démunis. Ici encore, la démarche pose question même si le débat n’est pas simple. En effet, toutes les manifestations de solidarité sont à encourager à quelque niveau que ce soit. Il n’est pas question ici de revenir sur l’importance et la difficulté de la tâche accomplie par ces associations et les personnes qui y travaillent. Il faut toutefois souligner, d’une part, que la solution aussi louable soit-elle dans son intention est largement insuffisante face à l’ampleur du problème. D’autre part, le sens de cette réponse, c’est encore une fois l’individualisation, ici de l’action (si vous êtes touché, vous pouvez faire une bonne action de votre côté.). Quid alors du rôle de l’Etat et des services publics ?

En réalité la question posée est celle du projet de société et des principes que l’on défend. « Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée. », écrivait Victor Hugo dans "Quatrevingt-treize" [5]. La citation est toujours d’actualité et résume bien le choix qui se pose à nous.

Dans le cadre de sa démarche militante pour une société juste, égalitaire et solidaire, le JIM souhaitait naturellement consacrer un de ses dossiers à la pauvreté. Le hasard des calendriers a voulu que ce numéro sorte dans la même période que la journée spéciale. De notre côté, l’objectif est d’opposer un autre angle de vue à un discours récurrent et racoleur, celui du « sale pauvre » : l’assisté, le profiteur, celui qui fraude, glande et, surtout, est responsable de sa situation. Cette image accusatrice et stéréotypée contribue évidemment à propager au sein de « l’opinion publique » la haine du pauvre [6].

On peut se demander dans quelle mesure les personnes qui répètent gentiment ce discours « responsable » aspirent à vivre, ne fût-ce qu’un jour, la vie facile qu’ils dénoncent. Car être pauvre, c’est non seulement tenter de subsister avec peu ou pas de moyens [7], et donc vivre dans l’insécurité matérielle permanente en ce qui concerne les besoins de base (se nourrir, se vêtir, se loger, se chauffer, s’éclairer…). C’est aussi avoir une qualité de vie médiocre : quand on a la « chance » d’avoir un boulot, il faut souvent travailler plus et plus dur pour gagner moins. Ainsi, les personnes engagées pour un contrat « titre-service » bénéficient officiellement de l’opportunité d’être réintégrées dans le circuit du travail et d’avoir un salaire garanti [8]. Mais peut-on qualifier d’"emploi" le travail souvent pénible, non-choisi et peu rémunéré qu’elles doivent effectuer ? Et que dire des conditions de travail ? Ces questions seront posées et analysées par Renaud Maes dans son article : Nouvelles précarités et titres-services [9].

Être pauvre, c’est également subir au quotidien une violence administrative, sociale et symbolique extrêmement destructrice. En termes de violence, la chasse aux chômeurs pratiquée depuis plusieurs années et renforcée au travers des dernières « réformes » gouvernementales constitue hélas une parfaite illustration. Yves Martens reviendra sur la question dans un article en deux parties : Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Première partie) [10]. L’auteur nous rappellera les promesses faites par les autorités (et notamment Elio Di Rupo, alors Président du PS) lors de la réforme du chômage de 2004 en contrepartie de la mise en place de l’« activation du comportement de recherche d’emploi ». Il s’agissait notamment de garantir le principe du caractère illimité dans le temps de l’indemnisation de chômage et d’augmenter les allocations. Des promesses soufflées par le vent de l’austérité, comme on a pu le déplorer ces dernières semaines avec, par exemple, la mise en place des mesures de dégressivité des allocations. Il est également question de ces mesures dans la chronique "Le petit exploité" de ce numéro, Moins d’emplois + plus de chômeurs + moins d’allocations = Misère pour tout le monde [11]. Gérard Craan et Sylvia Nerina ont décidé de s’attaquer à la désinformation qui a entouré leur mise en place et de décrire les effets concrets de leur application.

Être pauvre, c’est aussi avoir peur de la maladie [12] et de la vieillesse [13], ne pas avoir accès à la nourriture de qualité ni à un logement correct. C’est même parfois ne pas avoir de logement du tout. Dans le cas des sans-abris, l’espace privé n’existe plus, toutes les activités quotidiennes doivent être effectuées dans l’espace public et ça dérange, ça fait tache. Alors on prend des mesures pour limiter l’usage et l’accès des sans-abris à l’espace public et on sanctionne les transgressions afin de garantir "l’ordre public". La question de ces mesures sera développée par Lucie Martin dans son article Des taches dans le paysage : mesures et démesures envers les sans abris dans l’espace public.  [14].

Être pauvre, c’est donc être la cible de toute une série de mesures répressives et dégradantes. Pourtant, les politiques affichent leur préoccupation face aux problèmes de pauvreté et de précarité, que ce soit au niveau européen ou en Belgique. Joël Girès et François Ghesquière s’intéresseront aux propositions du Service Public Fédéral de Programmation Intégration sociale (SPP IS), créé en 2003 dans le cadre de la lutte contre la pauvreté (La politique de lutte contre la pauvreté en Belgique : un emplâtre sur une jambe de bois ? [15]). Dans leur analyse, ils développeront quatre éléments qui leur apparaissent contradictoires avec la réalité de la pauvreté et le principe d’égalité : le caractère individualisant de cette politique, la perception du pauvre -considéré comme différent des gens "normaux", le traitement psycho-affectif de la pauvreté -qui permet d’éluder la question de la redistribution des richesses, et le "respect" du pauvre comme objectif de lutte -appliqué à la pauvreté, le "respect" conduit à l’acceptation et donc à l’abandon de la lutte contre elle.

Face à la pauvreté, il faut donc poser un choix. Soit on panse les plaies comme on peut tout en blâmant le pauvre de ne pas se bouger assez pour sortir de sa condition. Soit on remet en cause le système qui génère cette pauvreté et qui ne cherchera jamais à l’éradiquer vu qu’il en a besoin. La deuxième solution est la moins facile car elle se heurte à la résignation des uns, et à la volonté féroce de maintenir leurs privilèges des autres. Certains diront que cette position est "radicale", c’est vrai dans le sens où elle prend le mal à la racine. N’est-ce pas finalement la seule option "responsable" à suivre ? Mais il paraît que c’est dangereux d’être radical et que ça pourrait même être interdit. Dangereux pour qui ? Certainement pas pour les dizaines de milliers de personnes pauvres ou précaires qui voient arriver avec angoisse un hiver rigoureux.

Christine Oisel, pour l"équipe du JIM.

Merci à Lucie Martin, Yves Martens, Sylvia Nerina, Gérard Craan, Renaud Maes, Joël Gires et François Ghesquière qui ont participé à l’élaboration de ce numéro.

[1Sur la journée « La pauvreté pourquoi ? » du 29/11/2012), voir par exemple le lien RTBF : http://www.rtbf.be/info/societe/detail_pourquoi-la-pauvrete?id=7882202

[2Chiffres 2010 : « chiffres de la pauvreté en Belgique » : http://www.luttepauvrete.be/chiffres_nombre_pauvres.htm , http://statbel.fgov.be/fr/statistiques/chiffres/travailvie/revenus/pauvrete/ ; chiffres récents : « 14,6 % de la population belge vit sous le seuil de pauvreté » : http://www.belgium.be/fr/actualites/2012/news_annuaire_pauvrete_2012.jsp et « Un Belge sur sept a un revenu inférieur au seuil de pauvreté » : http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_un-belge-sur-sept-a-un-revenu-inferieur-au-seuil-de-pauvrete?id=7885775&fb_action_ids=10151183892378095%2C10151183888903095&fb_action_types=og.recommends&fb_source=other_multiline&action_object_map={%2210151183892378095%22%3A383779075044332%2C%2210151183888903095%22%3A563639203662989&action_type_map=%2210151183892378095%22%3A%22og.recommends%22%2C%2210151183888903095%22%3A%22og.recommends%22&action_ref_map=[]

[3Lire à ce propos "Belgique, médias : faut-il encore lire le Soir ?", Cédric Leterme, JIM, 21/11/2012 : http://www.lejim.info/spip/spip.php?breve1202

[5Lien Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Quatrevingt-treize et pour les amateurs d’ebook, le roman gratuit et intégral : http://www.ebooksgratuits.com/pdf/hugo_quatre_vingt_treize.pdf

[6Voir : « La haine du pauvre est bien vivace », actuchomage.org, 11/12/2012 : http://www.actuchomage.org/2012121123542/Social-economie-et-politique/la-haine-du-pauvre-est-bien-vivace.html

[7Sur les : montants des allocations minimales et du salaire minimum : http://www.luttepauvrete.be/chiffres_minimum.htm ; « Un Belge sur sept a un revenu inférieur au seuil de pauvreté » : http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_un-belge-sur-sept-a-un-revenu-inferieur-au-seuil-de-pauvrete?id=7885775&fb_action_ids=10151183892378095%2C10151183888903095&fb_action_types=og.recommends&fb_source=other_multiline&action_object_map={%2210151183892378095%22%3A383779075044332%2C%2210151183888903095%22%3A563639203662989&action_type_map=%2210151183892378095%22%3A%22og.recommends%22%2C%2210151183888903095%22%3A%22og.recommends%22&action_ref_map=[]

[8Ces contrats permettent en outre aux classes bourgeoises de s’offrir du temps libre tout en ayant bonne conscience. Lire à ce propos : « Du balai. Essai sur le ménage à domicile et le retour de la domesticité » par François-Xavier Devetter et Sandrine Rousseau, Raisons d’agir, 2011

[9Parution : 08/01/2013.

[10Parution : 24/12/2012.

[11Parution : 04/01/2013.

[12« 28,5 % des Belges bénéficiant des revenus les plus faibles (quintile 1) postposent des soins de santé pour des raisons financières. » : http://www.belgium.be/fr/actualites/2012/news_annuaire_pauvrete_2012.jsp

[13« 19,4 % des personnes âgées (65 ans et plus) vivent sous le seuil de pauvreté et 40 % des personnes âgées (65 ans et plus) bénéficient d’une pension inférieure au seuil de pauvreté. 14 % des personnes âgées (65 ans et plus) ne bénéficient d’aucune pension. Parmi celles-ci, 91 % vivent sous le seuil de pauvreté ». (chiffres 2012 : http://www.belgium.be/fr/actualites/2012/news_annuaire_pauvrete_2012.jsp ). Voir aussi : « Les pensionnés belges sont parmi les plus pauvres d’Europe » http://www.rtl.be/videos/video/385480.aspx

[14Parution : 19/12/2013.

[15Parution : 11/01/2013.

 


 

Des taches dans le paysage : mesures et démesures envers les sans abris dans l’espace public.
Quelques informations sur les pratiques en Belgique
mercredi, 19 décembre 2012
/ Lucie Martin

Parce qu’elles n’ont pas de logement, l’espace public, dans son acceptation courante (à savoir les rues, les espaces ouverts et fréquentés par le public) est un élément central de la vie des personnes sans abri, ce qui par ailleurs les définit largement : on parle notamment des « gens de la rue ». Pour ces derniers, l’espace public peut devenir (à défaut) le lieu de toutes les activités du quotidien : dormir, manger, travailler, se reposer, se soulager etc.

Or, l’espace, s’il est public, n’en est pas moins pourvu de normes, de règles formelles et tacites qui régulent les comportements et que les personnes sans abri ont vite fait de transgresser pour usage « anormal » de l’espace. Sans abris, mendiants, errants, ceux qui incarnent la différence, font partie des figures « indésirables » de la ville, une ville qui se gentrifie et dont les lieux se privatisent largement. La nature des espaces change, et avec eux les mesures, moyens pour les faire respecter. Dans ces paysages nouvellement aseptisés, les personnes sans abri font « taches », et les pratiques de survie qu’ils développent sont, elles, de plus en plus sanctionnées.

Une tendance semble à cet égard se dessiner dans plusieurs pays d’Europe : celle de chasser les pauvres de l’espace public. Pour ne citer que quelques exemples, la France a vu récemment la multiplication des arrêtés anti-mendicité, et dans certaines villes, la création d’une interdiction de fouiller dans les poubelles (Nogent-sur-Marne) ; en Grèce, les personnes en rue qui ne respectent pas les normes d’hygiène peuvent être mises en détention et en Hongrie, dormir une nuit en rue est punissable d’une amende de plus de 200 euros, de 60 jours d’emprisonnement en cas de récidive.

On observe ainsi un renforcement des mesures répressives sanctionnant les marges, attestant d’un traitement policier de la misère. Ces mesures, généralement prises au nom de la sécurité de tous (et « pour le bien des personnes elles-mêmes ! ») assimilent les pauvres à des délinquants, voire à des criminels. Il semblerait qu’on ait choisi de résoudre la question de la pauvreté : comme nettoyer en balayant les poussières sous les canapés [1].

Et chez nous, qu’en est-il ? Les sanctions administratives pour garantir l’ « ordre public »

En Belgique, la mendicité et le vagabondage ont été décriminalisés en 1993. Cela ne signifie pas que la tolérance à l’égard de ces personnes soit désormais généralisée. Loin s’en faut, quelques années plus tard, on observe l’apparition de nouvelles mesures, définissant le droit à l’espace et sanctionnant les comportements de ceux qui n’y sont pas bienvenus : les sanctions administratives. Ces mesures, qui ne concernent pas explicitement les personnes sans-abri, sont des ordres disciplinaires, qui imposent une amende ou retirent une permission accordée par les autorités locales dans le but de punir des individus qui violeraient les règlements communaux. Elles sont apparues avec l’article 119bis de la Nouvelle Loi Communale (1999), qui donne le pouvoir aux autorités locales d’édicter des règles de comportement en public et de punir les comportements proscrits par des sanctions administratives. Cette loi témoigne d’un mouvement de localisation et d’intensification de la gestion des incivilités. En effet, ce système de gouvernance et de régulation des comportements tend à décentraliser les mécanismes pénaux en même temps qu’il intensifie les mesures imposées envers les contrevenants.

L’application de ces sanctions administratives est le moyen principal par lequel l’appareil pénal contrôle la présence et les comportements des personnes « dérangeantes » en Belgique. Avec les sanctions administratives, le traitement des personnes sans abri est devenu une affaire locale, qui, sans soulever d’inquiétude ni d’hésitation de la part des autorités locales, est soumis à régulation pénale. En effet, les communes peuvent définir elles-mêmes les comportements qu’elles souhaitent proscrire, mais leur transgression est assorti de sanctions : des amendes pouvant aller jusqu’à 250 euros.

**Sanctionner les comportements "menaçants"

Les règlements communaux et de police régulent donc un panel de comportements qui, s’ils ne visent pas exclusivement les personnes sans abri, ont pourtant une incidence majeure sur leurs existences. Ces règlements concernent « la propreté, la salubrité, la sureté, la sécurité et la tranquillité dans les rues, lieux et édifices publics ». On parle de « nuisance publique » mais c’est au nom de la sécurité et de l’ordre public que les communes sanctionnent des comportements.

Or, lorsque l’Etat délègue aux communes la réglementation en ce qui concerne ces notions, il leur laisse également une marge d’appréciation très large pour déterminer ce qui doit être entendu par celles-ci. Nuisance sonore, visuelle, olfactive, les possibilités de réguler ou non les comportements sont larges et ouvertes puisque basées sur l’appréciation subjective de ces très vagues notions. Tant les modalités que le contenu des sanctions restent libres de détermination.

Par exemple, le « Règlement Général de Police d’Ixelles » qui concerne la propreté et l’hygiène publique, interdit le fait de cracher, d’uriner, de déféquer, mais aussi de se baigner ou de « salir » l’espace public, de déranger les voisins avec des mauvaises odeurs, de camper pour plus de 24h. Mais encore : les comportements qui « menacent la sécurité publique » ou bloquent le passage pour les piétons ou les voitures aux feux rouge sont interdits ainsi que toutes les activités qui peuvent « priver les individus de l’accès à l’espace public » [2]. Les activités quotidiennes d’une personne sans abri peuvent facilement transgresser ces règlements alors que ceux-ci laissent aux agents une grande marge de discrétion pour décider de qui « menace la sécurité publique ». On peut d’ailleurs se demander en quoi, par exemple, une gêne olfactive porte atteinte à l’ordre public. De manière détournée, ces règlements déclarent presque qu’il est illégal d’être sans abri.

Lourde peine pour une transgression qui remet d’abord en question la cohésion du « nous commun ». En effet, là où existe un tissu social dense, un réseau de personnes qui se reconnaissent une identité commune, les incivilités sont vues comme autant de défiances à un ordre préalable et les discours sur celles-ci soulignent que l’espace, s’il est public, n’est pas pour autant, dans l’esprit des riverains et des commerçants, sans propriétaires. Plus que leur présence, ce sont aussi les traces qui témoignent du passage des sans-abri qui dérangent, et constituent autant d’« offenses territoriales » [3] qui rendent l’occupation des lieux encore moins légitime.
Comme le dit B. Francq :

« Les transgressions apparaissent alors comme des provocations ou des menaces à un certain ordre, à la paix publique, aux bonnes manières, au respect des autres... Peu importe que les transgresseurs n’aient aucune intention de contester ces valeurs, leur seule et inévitable présence constitue en elle-même une remise en cause de la cohésion du nous commun. La présence des personnes SDF apparaît ainsi comme une source de menaces, d’insécurité, de danger. Les personnes SDF constituent la figure emblématique de toutes les craintes et les échecs anticipés : plus que pauvres, sans biens, isolées, ne pouvant se cacher du regard des autres, ne pouvant prendre soin correctement de leur corps, toujours soumises au danger de l’exclusion, du renvoi, de l’arrestation, de la mort. Menace symbolique qui se traduit très concrètement par des mesures répressives » [4].

Mais si ces règlements ne concernent pas uniquement les personnes sans-abri, certaines villes ou communes ont décidé d’aller plus loin en ciblant directement ceux qu’elles considèrent comme des fauteurs de trouble, et de s’attaquer à la mendicité.

**Astuces : A défaut d’interdire, réguler la mendicité

En effet, la mendicité étant décriminalisée depuis 1993, les villes et communes ont développé une série de moyens pour contourner l’ « interdiction d’interdire », pour contrôler, limiter, organiser ces pratiques « déviantes » et sanctionner les comportements « dérangeants ».

Ainsi, le Règlement de Police de Liège organise la mendicité par zones et par heures, sous forme de tournante. La mendicité est « répartie » — chaque jour les mendiants doivent changer de quartier —, « régulée » selon certains horaires et interdite le dimanche et les jours fériés [5]. La loi permet aux agents de la sécurité locale (officiers de police et agents de sécurité) de disperser les mendiants et de les forcer à circuler dans la ville. Récemment, la ville a durci son règlement en insérant la possibilité de procéder à des arrestations administratives pour les mendiants récidivistes ; une nouvelle réglementation en application depuis mai 2012 [6]. A Charleroi aussi, la mendicité est réglementée explicitement dans les textes communaux : l’activité est interdite sur les voiries étroites de moins de 5 mètres ainsi que dans les tunnels et sur les ponts [7]. La commune d’Etterbeek, inspirée par les mesures prises à Liège, a voté le 7 mai 2012 un nouveau règlement interdisant la mendicité devant les magasins et limitant au nombre de 4 par rue les mendiants dans certaines rues commerçantes.

On assiste ainsi à l’apparition progressive de règlementations locales explicites concernant la mendicité sur l’espace public. La dynamique est claire : à problème donné répond réglementation et interdiction ciblée [8] : on crée des règlements à partir de cas isolés. C’est ici la pauvreté qui est directement visée, et pénalisée, si ce n’est toujours par une amende, qu’on sait qu’elle restera impayée, parfois par une mise temporaire au cachot [9].

On observe donc aussi en Belgique le développement de mesures qui visent, directement ou indirectement les personnes sans abri. Mais l’existence de celles-ci ne signifie pas que des marges de tolérance, dans l’ombre surtout, soient inexistantes. Au contraire, l’extension des fonctions de contrôle, la démultiplication et la diversification des règles et des personnes sensées les incarner renforcent « le flou » quant aux conduites inacceptables et aux sanctions perpétrées. Ce manque de clarté, de cohérence, participe de manière ambiguë, tant à la création des situations conflictuelles, de cohabitation sur l’espace, qu’aux marges de tolérance réelles observées. Pour Meerschaut K. et al. [10], cependant la nouveauté des sanctions administratives réside dans le fait que leur possibilité d’application met un terme à une ancienne culture de la tolérance. Qu’en est-il réellement ?

**Gestion locale : Négocier des espaces, apprécier des comportements

Si les textes communaux offrent l’image d’une condamnation stricte des incivilités, nos entretiens avec les personnes concernées (sans abri, policiers, des travailleurs de rue) suggèrent un tableau nettement plus nuancé. Les récits et anecdotes rapportés témoignent du décalage entre les pratiques d’interdiction de fait et les règlements, dévoilant à la fois le caractère local de la gestion des personnes sans abri sur l’espace public et la part d’arbitraire qui accompagne cette gestion.

Tantôt chassés sans autre forme de procès, tantôt tolérés, l’issue des situations dépend de plusieurs facteurs qui s’influencent les uns les autres : inter-connaissance (qualité des relations personnelles avec les acteurs en présence -commerçants, citoyens, agents de police ou de sécurité etc.) ; temps d’ « installation » ; respect de certaines règles tant informelles que formelles ainsi que de ceux qui les posent ; type de lieu (privé, semi-privé, public) ; plaintes des tiers ; représentation qu’ont les tiers des personnes sans-abri etc. Les facteurs montrent l’issue des situations n’est jamais vraiment jouée d’avance. S’il est par exemple généralement admis que la transgression de certaines règles ne trouve jamais de concrétisation dans la pratique, il arrive aussi fréquemment que des comportements légalement ou administrativement non proscrits soient condamnés. Il est en effet courant que les personnes sans abri, même lorsqu’elles ne violent aucun règlement, soient invitées à quitter les lieux. Généralement, l’intervention policière dépend fortement des plaintes répétées des commerçants. Elles constituent de fait, un facteur central d’ « évacuation ». Les interventions suivent une rationalité marchande. C’est en réponse à la plainte commerçante, selon une justification clientéliste que la police enjoint souvent les sans abri à quitter les lieux. L’argumentation est hygiéniste mais aussi sécuritaire. C’est d’autant plus le cas pour les espaces « quasi publics », « privés à usage public », régis par des règles plus strictes et possédant souvent leurs propres services de sécurité (centres commerciaux, sociétés de transport en commun etc.) [11]. Ici, plus clairement qu’ailleurs, les espaces doivent être propres pour les clients.

L’issue des situations problématiques, de celles qui dérangent, est ainsi laissée à la bonne appréciation des agents investis d’un pouvoir sanctionnateur. Le pouvoir discrétionnaire de ceux-ci montre à quel point la gestion est locale et se réalise toujours au cas par cas. Sur l’espace public, la négociation est donc courante et différenciée, l’issue des situations incertaine.

**Transformer le mobilier – inscrire la géographie des espaces publics

Outre les mesures claires, traduites dans des règlements, limitant l’usage et l’accès des personnes sans abri à l’espace public, il existe des mesures bien connues, plus « douces » mais non moins insidieuses qui limitent de fait l’accès et l’utilisation de l’espace. C’est le cas des récentes mais très larges reconfigurations du mobilier urbain. Ces mesures, qui incitent au déplacement, sont symboliquement et matériellement tout autant pénalisantes. De cette façon, pénaliser des pratiques est devenu une caractéristique de la géographie des espaces publics. L’essentiel est de mettre en mouvement, ceux qui seraient tenté de « prendre racines ». Ainsi, la rénovation des stations de métro en a profité pour remplacer des bancs traditionnels par des installations plus « modernes » qui séparent les places sur les bancs empêchant toute possibilité de s’allonger. Il en va également des petites barrières, grilles etc. qui s’apposent à la frontière des lieux fréquemment utilisés. La présence des personnes sans abri sur l’espace public est ainsi pénalisée, dans le sens commun du terme : désavantagée, rognée. Ce type de mesure relève d’une volonté, souvent avouée d’ailleurs, d’épurer les espaces des « indésirables ». Cette tendance observée à l’égard des personnes sans abri ne fait que refléter une tendance générale qui semble s’accentuer : des régulations de plus en plus explicites ciblant les populations marginalisées [12].

**Intensification ? A suivre…

Si on assiste bien à une réglementation accrue des comportements sur l’espace public, les pratiques de fait sont quant à elles multiples : les sanctions et injonctions au déplacement sont fréquentes, mais elles n’empêchent pas l’apparition de forme de solidarité et de marges plus ou moins grandes de tolérance. Néanmoins, cette zone de tolérance est mise à mal par un ensemble de facteurs qui méritent une attention soutenue : la prolifération des espaces semi-publics mais aussi l’attention politique soutenue envers la question des incivilités, récemment remise à l’agenda.

En effet, élections communales obligent, la soi-disant « urgence » de cette question a permis — à la grande joie de Joëlle Milquet —, au Conseil des Ministres de se mettre rapidement d’accord sur un nouveau texte de loi. Ce texte élargi la liste des comportements condamnables par les sanctions administratives (eg. l’ivresse), augmente le montant maximal des amendes à 350 euros et le nombre d’agents « constatateurs » ainsi que leurs fonctions, mais prévoit aussi la possibilité pour le Bourgmestre d’édicter une interdiction de lieu d’un mois, renouvelable deux fois, en cas de « trouble à l’ordre public » et d’infraction répétée. On peut dès lors s’inquiéter de voir cette ancienne « culture de la tolérance » passer davantage à la trappe. Surtout dans la mesure où le fonctionnement du système est sensé s’autoalimenter : autrement dit, c’est en sanctionnant que le fonctionnaire sanctionnateur paiera son propre travail.

Ce système, que beaucoup qualifient de justice parallèle puisque les communes se retrouvent ici juge et partie [13], montre à quel point le gouvernement décide encore de prendre les « problèmes » par les mauvais bouts, en proposant une réponse sécuritaire à un problème social. Ces mesures qui ciblent les plus pauvres sont d’autant plus inefficaces qu’elles sont plus couteuses que de fournir un hébergement. Sous prétexte de vouloir préserver la sécurité et l’ordre public, les pauvres sur l’espace public sont assimilés à des délinquants potentiels, voir des criminels alors qu’ils subissent plus d’agressions que le reste de la population. Ils peuvent toujours crier que ce sont eux, en rue, qui sont en danger…

Lucie Martin

Cet article est issu en grande partie des observations et des entretiens réalisés pour le « Belgian report on criminalisation of homeless people », (Martin L., Potts C., 2012) commandité par la Feantsa et Housing Right Watch

[1Note importante : l’intention de cet article est de traiter des mesures répressives envers les personnes sans-abri, particulièrement par rapport à la question de l’accès à l’espace public. Il ne s’agit pas d’analyser globalement la position de la société belge vis à vis du phénomène, qui oscille davantage entre logique humanitaire et logique sécuritaire, mais de nous attarder précisément sur ce deuxième pôle. Il s’agira davantage de présenter les mesures existantes et les pratiques de fait que de procéder à une analyse des changements historiques.

[2Règlement Général de Police d’Ixelles : www.elsene.irisnet.be/site/downloads/rgp.pdf. Le règlement de police de la Ville de Bruxelles définit largement les mêmes interdictions : http://www.bruxelles.be/dwnld/18633022/.

[3Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne : les relations en public. Paris : Editions de Minuit, 1973. Print.

[4Bernard Francq : Insertion sociale des sans-abri, Politique scientifique 2003.

[6La procédure d’application des sanctions s’établit selon une hiérarchie montante à chaque nouvelle transgression. Ainsi, en cas de première infraction au règlement, le mendiant reçoit un PV et une copie du règlement communal. A deuxième infraction, un deuxième PV est dressé et un assistant social se voit chargé de vérifier que la personne reçoit les aides auxquelles elle a droit. C’est la troisième infraction qui peut être considérée comme trouble de l’ordre public et mener à une arrestation administrative.

[7Le règlement de police de 2005, modifié en 2009 contient 10 articles concernant directement la mendicité. http://www.charleroi.be/node/6828

[8Pourtant, ces règlements spécifiques concernant la mendicité sont non nécessaires étant donné que les règlements communaux proscrivent déjà les comportements agressifs, les occupants menaçants, les personnes qui gêne le passage etc.

[9La punition commence avec une amende, mais dans l’incapacité de payer celle-ci, les « fauteurs » sont parfois envoyés en prison, ce qui instaure littéralement comme un crime le fait d’être désespérément pauvre.

[10Meerschaut, Karen et al. “The use of municipal administrative sanctions by the municipalities of Brussels. Is there a need for a regulating role for the Brussels Capital Region ?”, Brussels Studies. Région de Bruxelles-Capitale. 18 (2008) : 1-15. Web. 4 July 2012.

[11Ainsi, la Stib, dispose d’un règlement relativement précis (qui interdit un lot de comportements et d’activités allant de la mendicité au fait de gêner par son odeur, ses affaires, sa présence) mais aussi ses propres services de sécurité qui peuvent poser des amendes en cas d’infraction au règlement. S’inspirant des mesures prises par la RATP à Paris, la société entreprend en 2010, de diffuser par annonce micro dans les stations de métro, des messages enjoignant aux passagers de ne pas inciter à la mendicité.

[12Comme les bancs pour les sans abri, la musique classique diffusée le soir dans les stations de métro a pour objectif de dissuader les bandes de jeunes et dissoudre le fameux sentiment d’insécurité.

 


 

Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Première partie)
lundi, 24 décembre 2012
/ Yves Martens

Il y a deux ans tout juste, je vous livrais ici un article intitulé « Chasse aux chômeurs : toujours plus malgré la crise ! ». Depuis la crise s’est approfondie et, contrairement à ce que commanderait le bon sens, l’arsenal de la chasse aux chômeurs a encore été renforcé. Coup de projecteur sur les nouvelles mesures et les mensonges ou trahisons qu’elles contiennent…

Les nouvelles mesures contre les chômeurs sont contenues dans un plan extrêmement complexe, dont cet article va tenter de dégager les éléments principaux, mais qu’il n’est pas possible de déconnecter du contexte. Je veux parler ici certes du contexte de la crise économique actuelle qui règne depuis 2008, mais aussi de la philosophie générale de notre système d’assurance chômage, des promesses faites pour avaler la réforme de 2004 et des rapports de forces sur les enjeux sociaux de notre pays et de l’Europe…

Le « New Deal » de 2004

Il faut se souvenir que la réforme du chômage de 2004 s’est faite dans le cadre d’une sorte de deal proposé par le gouvernement fédéral aux chômeurs et surtout aux syndicats. En gros, on allait, grâce à la fameuse « activation du comportement de recherche d’emploi », « nettoyer » l’assurance chômage de ceux qui n’y avaient pas leur place, à savoir les chômeurs qui ne recherchaient pas vraiment du travail. En contrepartie de ce « nettoyage », trois choses étaient essentiellement promises par les autorités (Elio Di Rupo, alors Président du PS, avait justifié l’acceptation du PS par ces arguments) [1] : d’abord conserver deux spécificités du système belge d’indemnisation du chômage, puis rectifier une autre de ces spécificités :

Cette dernière promesse était tellement attendue que, lorsque j’ai tenté en 2004 de rallier les ailes flamandes des syndicats à la plate-forme www.stopchasseauxchomeurs.be, je me suis heurté à l’argument « Nous on veut bien l’activation parce qu’alors on aura la revalorisation des allocations ». Il faut savoir qu’historiquement, le faible niveau des allocations de chômage est lié au caractère illimité de l’indemnisation dans le temps et au fait, j’y reviendrai, que l’aide sociale est octroyée au niveau local (par les CPAS).

Il me semble pertinent d’examiner la réforme actuelle à la lumière de ces 3 promesses…

**1) Une allocation sans limite dans le temps ?

De tout temps, des systèmes de fin de droit et d’exclusions ont existé dans l’assurance chômage, limitant dans le temps l’indemnisation de certains sans emploi. Le plus célèbre est sans doute l’article 80, qui excluait automatiquement les chômeurs cohabitants de longue durée. La réforme de 2004 a remplacé ce fameux article 80. En fait, le nouveau système a élargi la possibilité d’exclusion aux deux catégories qui n’étaient pas concernées auparavant (les chefs de ménage et les isolés) en fonction de leurs aptitudes à satisfaire ou non au nouveau contrôle des efforts de recherche d’emploi.

La réforme de 2012 vise à renforcer ce système d’exclusion longuement présenté et dénoncé dans mon article d’il y a 2 ans, notamment en l’élargissant aux chômeurs jusqu’à 55 ans, puis 58 ans en 2016 (initialement les plus de 50 ans n’étaient pas concernés). Pire, la nouvelle réforme instaure à nouveau un système de fin de droit automatique. Les allocations d’insertion (nouveau nom des allocations d’attente, c’est-à-dire celles qui sont octroyées sur base des études) sont désormais limitées à 3 ans pour les cohabitants, quel que soit leur âge et à 3 ans au-delà de 30 ans pour les chefs de ménage et isolés. Cette durée est calculée pour les personnes au chômage avant le 1er juillet à partir du 1er janvier 2012 (la réforme a donc été appliquée de façon rétroactive, ce qui, en soi, devrait suffire à en invalider la légitimité). Autrement dit, au 1er janvier 2015, des milliers de personnes seront automatiquement exclues de leur droit au chômage !

La promesse numéro 1 est donc totalement bafouée : le système d’exclusion est renforcé pour tous les chômeurs et, pour la première fois en Belgique, une catégorie de chômeurs (ceux dont le droit a été ouvert sur base des études) voit sa durée d’indemnisation strictement et explicitement limitée à 3 ans ! [4]

**2) Un droit au chômage pour ceux qui n’ont jamais travaillé ?

L’admissibilité sur base des études, autrement dit pour des personnes n’ayant (a priori) pas cotisé, peut paraître contradictoire avec la logique d’assurance. Il faut immédiatement relativiser ce propos qui a pourtant largement servi à faire passer la réforme actuelle. Cet accès sur base des études était à l’origine réservé à des études très spécifiques menant ’directement’ à une profession. Un stage d’attente a toujours été imposé aux personnes accédant à l’indemnisation sur base des études. L’accès sur base des études était fort restreint, ne concernant que les moins de 18 ans dans des filières professionnelles. Fin des années 60, période de fort taux de chômage des jeunes, on élargit en tenant compte de l’évolution des parcours d’études. Cet élargissement doit se comprendre au vu des évolutions sociologiques certes (de plus en plus de jeunes font des études de plus en plus longues) mais est surtout le corollaire d’un fort durcissement de l’accès sur base du travail. En effet, « à partir de 1962, les conditions de stage furent alourdies pour les plus de 26 ans : le nombre de jours de travail à prouver fut multiplié par deux pour les chômeurs âgés de 26 à 36 ans (12 mois en 18), par trois pour ceux âgés de 36 à 50 (18 mois en 24) et par quatre pour les plus de 50 ans (24 mois en 36). » [5].

Il faut donc fortement relativiser la générosité de l’admissibilité sur base des études puisqu’elle est le pendant d’un accès sur base du travail qui est parmi les plus exigeants des pays de l’OCDE. Avec la flexibilisation du marché de l’emploi (temps partiels, contrats à durée déterminée, intérims, titres services), de plus en plus de personnes (et majoritairement des femmes) n’accèdent jamais au chômage sur base du travail alors même qu’elles travaillent et cotisent régulièrement. « D’extensions en précisions, ce régime se développa jusqu’au système actuel des « allocations d’attente », qui reste intégré à la réglementation du chômage, mais se distingue de plus en plus des allocations ordinaires, notamment quant au montant des prestations. » [6] Ceci signifie que les personnes qui bénéficient d’une allocation sur base des études perçoivent un montant forfaitaire et faible, sans lien avec l’éventuel salaire perdu, et très proche du montant accordé par les CPAS. C’est une sagesse historique du législateur, étant donné que l’aide sociale est accordée en Belgique au plan local, c’est-à-dire par les CPAS, de maintenir toute une partie des allocataires dans le régime de l’assurance chômage. Aujourd’hui déjà, en effet, les CPAS des communes les plus pauvres sont ceux qui doivent aider le plus de personnes. Sans le système des allocations d’attente, les CPAS de ces communes auraient déjà explosé.

Les femmes sont surreprésentées dans cette catégorie de chômeurs. 15% des chômeurs environ sont des allocataires d’attente, alors que c’est le cas, selon les années, de 20 à 25% des chômeuses. Au sein de la catégorie des allocataires d’attente, les femmes sont majoritaires, par exemple en 2000 plus des 2/3 étaient des femmes alors qu’elles ne représentaient que 52,7 % du nombre mensuel moyen de demandeurs d’emploi en stage d’attente. [7]

Comme on l’a vu au point 1), cette promesse a été totalement balayée puisque ce statut est atomisé par la nouvelle réforme. S’ajoute en effet à l’exclusion après 3 ans et aux sanctions plus lourdes dans le cadre de l’activation, la transformation du stage d’attente en stage d’insertion. Le stage est rallongé de 3 mois, passant à 12 mois au lieu de 9. Pendant cette période, le jeune devra faire la preuve d’une recherche active d’emploi (sur un modèle similaire à celui en place depuis 2004 pour les chômeurs indemnisés). Il sera convoqué tous les 4 mois, dès le premier mois. Si ses efforts sont jugés insuffisants, il n’aura pas droit aux allocations d’insertion. Le gouvernement a donc réussi à appliquer la chasse aux chômeurs à des personnes qui ne perçoivent pas encore la moindre allocation de chômage !

Conclusion partielle

Si vous n’aviez entendu parler que de la dégressivité des allocations de chômage, que je vais aborder dans la deuxième partie de cet article, vous savez à présent qu’elle n’est pas la seule des nouvelles mesures contre les chômeurs, que celles que je viens de vous exposer sont sans doute plus graves encore et que toutes vont signifier un afflux renforcé de chômeurs précarisés ou exclus vers les CPAS…

Yves Martens

[1Lors de diverses interventions presse et du débat que j’ai mené avec lui.

[2En principe car il y a de nombreux cas d’exclusion du chômage qui limitent de facto dans le temps l’indemnisation de certains chômeurs

[3Le seuil de pauvreté est un indicateur utilisé au niveau européen depuis quelques années. Sur base d’une enquête sur les revenus, on détermine le revenu médian, c’est-à-dire le revenu en dessous duquel sont 50% des gens et au-dessus duquel sont les autres 50%. Le seuil de pauvreté représente 60% de ce revenu médian, soit actuellement 1000 € par mois pour un isolé. Pour comparer les allocations au seuil de pauvreté, il existe nombre d’études. Cf. par exemple celle du Service Public Fédéral Sécurité Sociale sur les « Indicateurs de protection sociale en Belgique », en particulier la page 16.

[4Le délai de trois ans pourra être prolongé si le demandeur d’emploi a travaillé au moins 156 jours durant les 2 dernières années. Il pourra aussi être prolongé de deux ans pour celle/celui dont l’incapacité de travail de 33% minimum est reconnue. Celles et ceux qui travaillent à temps partiel avec une allocation de garantie de revenu ne peuvent pas être exclus du droit aux allocations, ce qui est l’un des rares acquis des syndicats dans ce dossier.

[5Delvaux Bernard, Regards sur un demi-siècle d’assurance-chômage et sur ses perspectives d’avenir, Reflets et perspectives de la vie économique, Bruxelles, vol. 33, n°1/2, 1994, p. 105

[6Palsterman Paul, La notion de chômage involontaire (1945-2003), Courrier hebdomadaire du CRISP n° 1806, 2003, p. 12.

[7ONEm, direction Etudes et direction, Statistiques et Publications, Les bénéficiaires d’allocations d’attente et de transition, pp.14 et 28

 


 

Encore sur la route de Katana
La chronique d’Eric Léon /
lundi, 31 décembre 2012
/ Louis Jazz

Près de Bukavu au Congo, il y a un petit village, en plein coeur du Sud-Kivu : Katana. Dans le cimetière des pères blancs de Katana repose mon grand-oncle Alphonse avec ses secrets : il est resté entre le Congo, le Burundi et le Rwanda durant le génocide et ce n’était pas un nouveau venu. Dans ma famille très catholique, Alphonse est un héro. En dehors de ma famille, l’église catholique a collaboré activement avec les génocidaires. Un jour, j’irai à Katana percer les secrets de mon grand-oncle. Je vous raconterai comment c’est et vous enverrai une carte postale. Mais pour le moment, je suis au Rwanda en route vers le petit village près de Bukavu. Quelques extraits de mon carnet de route.

Kigali 24 septembre

Discussion avec Stan et Pierrot, nous nous embourgeoisons dans notre statut d’"Homo Expatriatus afriquensis ".

Stan a rencontré une femme (tutsie) qui a vécu dans les maisons de l’EBK durant le Génocide, Kyovu était tranquille. Avant leur « déménagement » elles vivaient près de l’église de la Ste Famille. La méfiance des voisins les ont poussé elle et d’autres à rentrer par la porte arrière de l’actuelle maison d’une collègue en cassant une vitre. Squat en temps de génocide, sans faire de bruit.

Kigali le 12 octobre 2012

Jali le chanteur est passée aujourd’hui à l’école pour chanter, c’est un ancien élève de l’EBK, il chante bien, casquette, jeans et basket, les minettes adorent.

Réflexions sur sa chanson 21 grammes :

Refrain :

Si tu sais compter dis moi combien pèse mon âme,
N’oublie pas mon passé et le poids de mes drames,
Si tu sais compter dis moi combien pèse mon âme,
A la virgule près, ça doit faire 21 grammes,
Ca doit faire 21 grammes ...
Quand je parle des secrets avec lesquels est enterré mon Oncle, je pense à ce qu’il a vécu et fait durant le génocide, pourquoi est-ce qu’il est resté alors que la plupart des curetons sont partis. En quoi il a aidé idéologiquement au génocide ? Il est de la deuxième vague de père blancs, les flamands... celle du manifeste des Bahutu. Combien pèse son âme ? Être catho allège-t-il la conscience ?

Si tu sais compter dis moi combien pèse mon âme,
N’oublie pas mon passé et le poids de mes drames,
Si tu sais compter dis moi combien pèse mon âme,
A la virgule près, ça doit faire 21 grammes,
Ca doit faire 21 grammes ...
Pourquoi ne crois plus en Dieu ? Eh bien, parcequ’il n’existe pas. Quand est-ce que j’en ai été convaincu ? Grâce au cours de biologie de Milinkovitch sur l’évolution à l’ULB. Mais je m’en doutais déjà avant.
L’ecole Internationale américain de Kigali est créationniste, l’Intelligent Design est au programme...

Kigali, le 14 octobre 2012

Visite chez Odile. Quartier Muhima, en bas de la colline de Kiyovu, quartier populaire avec chèvres et même des vaches dans une baraque à côté d’une maison. Odile a une fille et un garçon et vit aussi avec le fils de son mari et « Ugeneza », qui a été adopté à l’hopital, ce petit bébé avait été abandonné par sa mère dès la naissance, Odile l’a adopté. Ugeneza, ça signifie « bienvenu ».

Pour être alimenté en électricité, il faut acheter des unités « cash power ». Odile en achète pour 2000 francs à la fois. Mais cette fois-ci, 1500 francs lui ont été retirés par l’agence. Le ministre de l’énergie a expliqué à la télévision que les rwandais, pouvaient aider le gouvernement en donnant volontairement 1500 franc de leur facture d’énergie. Le prélèvement n’a rien de volontaire pour Odile et cette mesure suit la décision d’une partie de la communauté internationale de cesser l’aide au Rwanda à cause de son implication dans le conflit en RDC.

Nous, on a pas du payer cette taxe « d’effort de guerre ».

18 octobre 2012

Le gouvernement rwandais est fâché contre les belges, pourquoi ? À voir, se renseigner... Intox ? Rapport avec le nouvelle carte d’identité que doivent avoir les étrangers ? l’ambassade n’avait pas été prévenue de ce nouveau changement de carte d’identité pour les belges... Piège ?

30 Octobre 2012

Pas mal de trucs ces derniers temps, à condition que je me rappelle de tout... Je n’ai pas été très rigoureux ces derniers temps pour tout écrire au fur et à mesure...

Rumeurs que des Interahamwé sont à Gisenyi et qu’il y a eu des morts, source : une personne de l’ambassade de France...

Dans les grosses nouvelles :
Le Rwanda est nommé au conseil de l’ONU comme membre non-permanent du conseil de sécurité (le 18 octobre 2012) alors qu’un rapport de la même ONU (conclusions publiées et présentées le 12 octobre à l’ONU) démontre que le Rwanda est impliqué directement dans la déstabilisation de l’est du Congo. Le M23 reçoit des ordres directs du chef d’Etat Major rwandais, Charles Kayonga qui agit sous la supervision du Général James Kabarebe, ministre de la Défense... L’assemblée générale des nations unies donne donc, pour les deux prochaines années à venir, le droit de vote au Rwanda sur des questions très sensibles, la situation de la RDC entre autres...

Victoire Ingabire (forces démocratiques unifiées) en rose, crâne rasé, condamnée à 8 ans de prison pour coupable de négation de génocide et de conspiration contre les autorités par le terrorisme et la guerre. Ça me rappelle la discussion avec le vétérinaire qui se prétendait Hutu et qui disait qu’il allait peut-être aller en prison, la raison, selon lui, était qu’il était intellectuel hutu. Il prétendait avoir même aidé des personnes à échapper aux massacres durant ’94.

Coup monté de toutes pièces, cette condamnation, le Rwanda n’est pas prêt à ouvrir la scène politique. Le FPR avait gagné avec 93% aux dernières élections... Je suis tombé sur un article de JamboNews sur la tentative d’assassinat le 22 août 2012 de Frank Ntwali, responsable du parti Rwanda National Congress, exilé en Afrique du Sud, poignardé non-loin de l’aéroport de Johannesburg.

Frontière Congo Rwanda fermée suite à une vague d’assassinats à Goma. À partir du 22 octobre, la nuit.

Stan est parti à Goma pour aider une école belge qui vient de se lancer dans l’aventure éducative.

4 octobre 2012

Une patrouille de l’armée congolaise a été interceptée lors d’un incursion en territoire rwandais... Mission officielle des gars attrapés : trouver et acheter de la bière... Ils ont tous été exécutés.

Stan revenu de Goma, situation terrible. Pluies torrentielles, centre ville gardé par la MONUC, chars au centre de la ville. L’armée congolaise n’a pas été payée depuis un certain temps. Mesure de pression ? Envoyer un obus par minutes sur les faubourgs de Goma jusqu’au paiement des salaires, ce qui n’a pas tardé à être fait ! Les obus ont commencé à être envoyé dans la nuit de lundi.

10 novembre 2012

Il y a deux jours, une rwandaise, une certaine Scholastique a gagné le prix Renaudot, pour son bouquin ’Notre dame du Nil ».

Innondations il y a une semaines ; des maisons écroulées, des morts.

Annoncé sur RFI ce matin, le gouvernement rwandais envisage de fermer tous les orphelinats du pays... Il va doit falloir distinguer, dans les foyers, qui est de la rue avec parents et qui est de la rue sans parents. Si tu es orphelin sans parents, où vas-tu aller ? Il y a une île, sur le lac Kivu, où les enfants de la rue (maybobo) sont envoyés.

12 novembre 2012

Fin de la coopération militaire entre la Belgique et le Rwanda depuis hier... ça devrait pas être énorme...

18 novembre 2012

Attaque sur Goma, ONU Intervient, l’armée régulière congolaise fuit et se rhabille en civil. Ici on dit que les militaires congolais ont toujours des vêtements de sport sous leur uniforme afin de retirer ce dernier quand survient une attaque. Ils sont super bons, paraît-il pour se déshabiller en courant. Ils abandonnent leurs armes dans leur courses, ce qui fait des militaires congolais les premiers fournisseurs d’armes aux rebelles.

Civils, autorités etc. ont fuit la ville selon AFP, réfugiés, camps de réfugiés attaqués... Menaces entre le M23 et la MONUSCO qui a bombardé des positions rebelles avec hélico, sans empêcher avancée rebelle. « Panique générale, débandade »

Début hier, du tour cycliste du Rwanda...

19 novembre 2012

Les rebelles à 3Km de Goma, RDC refuse ultimatum du M23, ce qui signifie, attaque de Goma... Mais pas encore effectif... Attaque cette nuit ? Selon Colette Braeckman, l’armée Rwandaise est venue en renfort au M23 lors de l’attaque de l’ONU. Des soldats indiens de l’ONU auraient pris des photos de 3 chars rwandais en train de passer la frontière.

Des massacres ont été perpétrés, à connotation ethnique dans le Masisi, 800 maisons brûlées. Congolais Hutus tués. Sans confirmer le fait que les rebelles seraient aidés par le Rwanda, le chef des opérations de maintien de la paix Hervé Ladsous a relevé que les rebelles étaient très bien équipés, y compris avec du matériel permettant la vision nocturne, ce qui leur a permis de mener une attaque à quatre heures du matin.

Un copain qui tient un établissement à Goma à du quitter la ville. Son beau-frère, militaire, lui a ordonné de quitter Goma. Ville morte pour le moment.

20 Novembre 2012

Goma est tombé aujourd’hui aux mains des rebelles, aéroport d’abord, radio ensuite, quelques quartiers, toute la ville, enfin. Réfugiés, calme relatif dans la ville.

Tirs vers le Rwanda, l’aéroport de Ginsenyi aurait été touché par des mortiers.

J’imagine le contraste entre les gens qui vont à Gisenyi pour les commodités balnéaires de la ville et les camps de réfugiés.

Crise d’angoisse d’une collègue française au sujet de la sécurité dans la région alors qu’une collègue rwandaise est préoccupées pour la famille qu’elle à Goma. Les rebelles revendiquent la chute du gouvernement de Kinshasa.

Ce matin 6:30 du matin, gros orage sec. Commentaires à la salle des profs « j’ai cru que c’était une bombe, mais j’ai su que ce n’était pas une bombe quand j’ai entendu q’il n’y avait pas de cris après la détonation. » Ridicule.

Ce WE, troisième boîte de nuit qui crame à Kigali...

21 Novembre 2012

Population réunie dans le stade de Goma pour s’entendre expliquer les intentions du M23... 2100 militaires se joignent à la rébellion avec 700 policiers. Porte parole du M23 Vianney Kazamara entendu à la radio, ça à pas l’air d’être le guérillero de base qu’on s’attend à entendre. Le type à étudié à l’étranger. Ce M-23, c’est pas des guignols.

22 novembre 2012

Ce matin, RFI annonce que militaires et policiers vont rejoindre le M23. Info confirmée par une journaliste du Figaro, seule journaliste « occidentale » présente sur place... Il n’y a pas de journaliste africain sur place ?

Réunion hier à Kampala, avec Kagama, Museveni se réunissent pour savoir quoi faire. Tout le monde se met d’accord pour dire que le M23 doit quitter Goma... pas de problème, ils vont aller à Bukavu ! Ensuite, Kisangani pour aller vers Kinshasa. Occupent Saké pour le moment, où il y a une base militaire congolaise. Hier, aucun casque bleu à Goma... Difficile de rater une force de 6700 hommes ! A Bukavu, manifs violentes, devant la représentation de la MONUSCO, repoussés selon sources non-officielles par des tirs...

MSF évoque plus de 100000 déplacés dans la région du Kivu sans aucune commodités.

Expats de la MONUSCO pris à parti par la population locale au Congo.

8 décembre 2012

M-23 a quitté goma mais reste dans le coin, pas loin. Tout marche au ralenti à Goma.

Le FDLR [1] a attaqué la frontière Rwandaises il y a quelques jours.

13 décembre 2012

Négociations sont toujours en cours à Kampala sur la situation du Congo, avec Museveni, Kabila, Kagame (je sais pas si c’est lui ou un représentant) et M-23. Toujours pas de discussions sur le fond.

M-23 reste embusqué,prêt à attaquer à nouveau. La situation presse pour le Rwanda, les FDLR se montrent de plus en plus belliqueux.

A suivre...

Eric Léon

[1Forces Démocratiques de Libération du Rwanda. Anciennes forces impliquées dans le génocide de 1994.

 


 

Nouvelles précarités et titres-services
vendredi, 4 janvier 2013
/ Renaud Maes

L’ONEM définit les titre-service comme « un système subventionné par l’Etat Fédéral permettant aux particuliers de disposer d’un travailleur d’une entreprise agréée pour l’exécution de tâches ménagères au domicile ou en dehors de celui-ci ; (…) le titre-service permet à de nombreux travailleurs de revenir dans le circuit du travail et de disposer d’un salaire mensuel garanti. » On le constate, la description officielle ne peut manquer d’insister sur un « bienfait » annoncé de cette mesure : le retour à l’emploi et la garantie de salaire pour des travailleurs jusque là sans emploi. Mais, au juste, de quels emplois parle-t-on ? S’agit-il d’emplois « convenables » au sens de la législation, s’agit-il d’emplois voulus ? En particulier, quelles sont les conditions de travail des « bénéficiaires » de cette mesure largement financée par l’état ?

Dans le cadre d’une enquête sur les « nouvelles formes de précarité » amorcée en 2009 et qui couvre la région bruxelloise, j’ai suivi les parcours d’une vingtaine de travailleurs sous statut [1] « titres-services ». Pour cet article, j’ai volontairement sélectionné, parmi ces témoignages, les témoignages de cinq femmes [2] qui travaillaient en septembre 2011 comme aide-ménagères : il s’agit en effet de ceux qui révèlent le mieux d’une part les difficultés que vivent les travailleurs sous ce type de statuts et d’autre part, la précarisation croissante des femmes célibataires en région bruxelloise.

Travail subi

Aucune de ces femmes n’a réellement choisi de travailler via le dispositif titres-services : chacune rapporte à sa manière que c’est la menace d’une sanction du chômage ou du CPAS qui l’a poussé à postuler auprès d’une agence pour obtenir un travail sous ce statut.

Maria (42 ans, 3 enfants à charge) : « J’ai beaucoup hésité avant de postuler à l’agence mais je n’ai pas eu le choix : le conseiller de l’ONEM a beaucoup insisté parce que vu mon profil, comme il dit, j’ai pas le luxe de choisir mon boulot. »

Aïcha (45 ans, 1 enfant à charge) : « Il n’y a pas de choix, quand tu vois que tu veux du travail, tu postules partout et puis tu prends et voilà. Moi je n’ai pas choisi, je veux travailler, alors voilà je travaille. C’est mieux que ne rien faire, je gagne [ma vie] honnêtement, moi. Et si je n’acceptais pas les titres-services, l’agence d’intérim me mettait tout au bas de la liste, et je n’aurais plus jamais eu de travail même d’intérim. »

Sophie (50 ans, 1 enfant polyhandicapé à charge) : « L’assistante sociale m’a dit qu’à mon âge, à part faire du ménage, c’est pas possible. Pourtant j’ai quand même eu des postes d’assistante de direction et tout, mais là c’est fini : trop vieille, ça coûte trop cher. Et me voilà faire le ménage chez les autres alors que je déteste faire ça même chez moi ! »

Florence (37 ans, 4 enfants à charge) : « Tu crois vraiment qu’on a envie de nettoyer chez quelqu’un ? Tu crois pas que nous aussi, on aimerait avoir une bonne pour s’occuper de nettoyer ? Moi, si je le pouvais, je ferais des études et pas ça. »

Isabelle (30 ans, 2 enfants à charge dont une petite fille de 10 mois) : « Oui ce n’est pas gai comme boulot, surtout quand on enchaîne plusieurs clients éloignés, avec le tram et tout. Mais bon, c’est un travail avec un contrat, et un horaire pas trop lourd… Enfin, c’est quand même bien pour ma fille, c’est l’assistante sociale qui a eu l’idée pour me permettre de m’en occuper. »

Il faut noter qu’un argument généralement utilisé pour légitimer les titres-services est de lutter contre le travail au noir. Cependant, il n’apparaît pas du tout évident que l’introduction de cette mesure ait contribué à la diminution du travail au noir en Belgique. Comme l’a montré l’enquête SUBLEC [3], les statistiques européennes sous-estiment largement le volume représenté par le travail non-déclaré - et la baisse apparente de ces indicateurs est bien inférieure à l’erreur d’estimation. Ajoutons que toutes les études menées auprès des travailleurs concernés comme des utilisateurs du système montrent qu’une fraction tout à fait minoritaire (moins de 10%) d’entre eux ont régularisé une situation de travail non-déclaré. Pire encore, le système titres-services a provoqué un volume de fraudes très important. Comme le concluent des chercheurs de la KUL :

« Globalement, lorsqu’un secteur entier doit être subventionné à 80% pour être blanchi à 10% environ, entraînant par là un coût budgétaire considérable, le système peut difficilement être décrit comme un instrument efficace dans la lutte contre la fraude [4]. »
Il est en effet évident que la fraction extravagante du budget du fédéral couvrant le coût annuel de la mesure - elle aussi largement sous-estimée par les statistiques officielles, pourrait être consacrée à d’autres types de mesures plus efficaces, notamment un renforcement des contrôles.

Les missions et la relation au « client »

Les prestations prévues pour les titres-services sont théoriquement limitées : le nettoyage du domicile y compris les vitres ; la lessive et le repassage ; les petits travaux de couture occasionnels ; la préparation de repas et les petites courses ménagères couvrant les courses pour les besoins quotidiens. Il faut noter aussi qu’aucune prestation « titre-service » ne peut contribuer à l’activité professionnelle du « client ». Bien sûr, vu que le contrôle est très faible, les tâches réellement effectuées dépassent ce cadre. Cela n’est pas forcément mal vécu par nos témoins, cependant elles ne sont ni formées ni rémunérées pour des missions d’aide-soignante ou d’aide-comptable, pour prendre des exemples frappants !

Florence : « Chez un client, tu dois t’occuper à la fois du gamin et faire le repas. Puis après Madame elle veut prendre son bain, alors tu dois courir remplir la baignoire. Ils croient que c’est une bonniche qu’ils ont à disposition, tu vois.  »

Sophie : « Il y a une vieille dame très vieille et je dois aussi m’occuper de sa toilette. Cela ne me dérange pas, elle est gentille, mais je ne pense pas que je dois faire ça normalement, en fait je ne sais pas. »

Maria : « Chez un client, on est plusieurs à aller parce qu’il a beaucoup besoin d’aide - c’est un vieux monsieur. Il a parfois besoin d’aide pour ses papiers, alors on l’aide. Je l’accompagne aussi à la poste, et tout. »

Aïcha : « Bon j’ai un médecin qui me fait nettoyer son cabinet avec des produits désinfectants, et aussi un avocat qui me fait trier des dossiers. Je crois que ça on ne peut pas. Si je le leur dis, ils voudront une autre et l’agence la leur enverra. Donc je fais tout ça aussi parce qu’en plus, c’est pas trop ennuyeux. Même si désinfecter la table chez le médecin ça dégoûte un peu ! »

Toutes témoignent de difficultés avec certains clients. Dans ce cas, l’attitude de l’agence dont elles dépendent s’avère défavorable aux travailleuses. Ajoutons que toutes font état de dépassements horaires non-rémunérés fréquents.
Maria : « Bon, y a évidemment des clients difficiles. Par exemple, tu recouds un bouton et on te crie dessus parce que c’est pas « bien fait ». J’en ai un aussi qui est maniaque, il regarde s’il reste des traces de poussière et il envoie des messages à l’agence. »

Florence : « Les clients dont je te parlais, ceux-là avec le gamin insupportable, ils me crient dessus et tout. Bon, moi je m’en moque, ça glisse sur moi. Mais c’est sûr que c’est n’importe quoi et toi tu dois la fermer. Il y en a quand même plusieurs, des comme ça. Puis il y en a aussi des sympathiques, ne crois pas que je dise que tous sont des mauvais. Mais ceux-là, c’est le cauchemar. (…) Et l’agence elle ne fera rien, elle le sait bien. Mais on n’a qu’à prendre sur nous, pour eux c’est facile puisque des comme nous il y en a plein : tu peux me remplacer quand tu veux par une autre qui cherche un boulot, tu vois ? »

Aïcha : « J’en ai un qui me fait un chantage sur les chèques. Si je ne preste pas plus d’heures, il ne déclare pas les chèques. Et l’agence le sait, hein. Mais elle ne fait rien non plus. Donc pour lui, je fais plus d’heure et tout le monde trouve que c’est normal. »

Précaires

Toutes les femmes interrogées sont endettées. Leur précarité est importante et leur salaire mensuel ne couvre pas leurs dépenses - il est à noter que toutes travaillent à temps partiel (souvent mi-temps). L’allocation complémentaire dont certaines disposent (chômage ou CPAS) leur est absolument nécessaire.

Sophie : « Mon travail c’est même pas le prix des soins pour mon gosse. Avec l’aide du CPAS et tout, ça va, tout juste. Mais je ne peux vraiment rien mettre de côté pour m’offrir quelque chose. Tu sais, pour moi ce n’est pas grave. C’est pour mon gosse que c’est dur. Je ne sais pas lui offrir les « petits plus » pour les soins. (…) Il fait du théâtre avec son école et moi je ne peux pas lui payer un costume. Alors je le lui ai fait. Mais ce n’est pas aussi beau que ceux de ses copains. Je le vois et il le voit aussi. (…) Et quand on sort de la kiné, j’aimerais bien lui offrir une glace ou une gaufre. Mais si je fais ça, c’est de nouveau la pente vers les dettes. »

Maria : « On a de quoi manger, payer l’école. Pas de quoi faire des fêtes. Mais ma maman qui a une pension et qui vit chez nous, elle m’aide (…) Pour faire des économies, je fais une seule fête d’anniversaire pour les enfants, mais ça ne les dérange pas. »

Isabelle : « La crèche et les couches : la ruine. Mon ex est même pas là pour aider – c’est moi qui l’aide, en fait. Donc sans le CPAS c’est fini. Je rembourse un peu les dettes que j’ai eues, aussi à cause de mon ex, mais je ne respecte pas l’échéancier. J’ai un peu peur, mais je crois que je vais obtenir une nouvelle médiation. Oui, en fait j’ai vraiment peur. »

Conclure ?

On objectera – c’est un classique – que les cinq témoignages recueillis et dont je n’ai reproduit ici que des fragments, ne sont pas représentatifs (au sens statistique du terme) et que dresser une conclusion générale quant au statut des travailleurs « titres-services » est impossible en se fondant sur ces quelques cas. Cependant, on ne peut nier l’existence de ces témoignages. Ils prouvent à l’envi que les dérives annoncées du système existent. Ce que je ne peux quantifier, bien sûr, c’est leur ampleur. Mais le fait de trouver en tirant au hasard dans une liste de plusieurs centaines de contacts, cinq situations de cet ordre, me pousserait à croire dans leur représentativité.

Les réalités vécues par ces cinq femmes doivent interpeler : les travailleurs sous « contrat titres-services » constituent une armée de réserve que l’on substitue déjà aux travailleurs d’une série de fonctions, précarisant par-là ces travailleurs disposant d’un meilleur statut (par exemple, les aides-soignants) ; ces travailleurs ne disposent pas du libre choix de leur travail, et leurs conditions de travail ne sont ni décentes, ni convenables.

Mais pendant que nous posons ce constat et dans le cadre de la « préparation » à la régionalisation annoncée de l’ensemble des politiques d’emploi, les discussions pour un élargissement du dispositif à d’autres missions - par exemple dans le domaine des soins ambulatoires et dans le secteur paramédical - vont d’ores et déjà bon train…

Renaud Maes

[1Il faut noter qu’on ne peut pas vraiment considérer qu’il existe un « statut travailleur titre-service » à part entière – bien qu’il existe un type de contrat spécifique : une grande part des travailleurs concernés cumulent leur emploi et des allocations partielles du chômage ou un revenu complémentaire octroyé par le CPAS.

[2Leurs prénoms ont été remplacés par un prénom choisi par chacune d’elle.

[3Jozef Pacolet, Sergio Perelman, Frederic De Wispelaere, Jérôme Schoenmaekers, Laurent Nisen, Ermano Fegatilli, Estelle Krzeslo, Marianne De Troyer, Sigrid Merckx (2012) Social and fiscal fraud in Belgium. A pilot study on declared and undeclared income and work : SUBLEC, Leuven : Acco.

[4Jozef Pacolet, Frederic De Wispelaere, Sofie Cabus (2010) Les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Le coût réel des titres-services. Leuven : Hiva (KUL).

 


 

La politique de lutte contre la pauvreté en Belgique : un emplâtre sur une jambe de bois ?
mardi, 8 janvier 2013
/ Joël Girès , / François Ghesquière

Avec la crise économique, les problèmes de précarité et de pauvreté réapparaissent dans l’espace public. Les médias en parlent, et les politiques semblent profondément préoccupés par cette question. Par exemple, l’Union Européenne a proclamé l’année 2010 « Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale » [1].

En Belgique, un Service Public Fédéral de Programmation Intégration sociale (SPP IS) existe depuis 2003 dans ce but lutte contre la pauvreté. Il « s’efforce de garantir une existence digne à toute personne passée entre les mailles du filet de la sécurité sociale et vivant en situation de pauvreté. » [2] Dans cette optique, le SPP IS conçoit, exécute et évalue les politiques de lutte contre la pauvreté. Voyons concrètement ce que propose ce service et quelle est la conception sous-jacente de la pauvreté aux mesures qu’il met en place. Pour cela, nous avons analysé toute une série de documents officiels présentés sur son site web. [3]

Quatre éléments nous ont marqués : cette politique est individualisante ; la pauvreté est principalement vue comme un problème psycho-affectif d’estime de soi ; les pauvres sont considérés comme fondamentalement différents des citoyens « normaux » ; l’objectif central de cette politique est le respect des pauvres.

Une politique individualisante

Le premier élément marquant est le fait que la pauvreté est présentée comme un accident individuel. Par exemple, le Plan fédéral de lutte contre la pauvreté indique que « pour certains [les pauvres], le chemin est long et difficile car les parcours de vie sont divers et parfois faits d’accidents, de traumatismes, de souffrances, de déficiences… » [4] Cette idée d’accident renvoie à une conception individuelle de la pauvreté. En effet, les accidents arrivent à des individus isolés et ne sont pas pensés comme les produits de mécanismes sociétaux, puisque « chacun peut y être un jour confronté. » [5]

Dès lors, il est logique que cette conception se traduise en politiques individualisantes. Par exemple, le Plan fédéral de lutte contre la pauvreté affirme que : « La philosophie qui le sous-tend [le Plan fédéral de lutte contre la pauvreté] est bien la recherche de l’autonomie de chaque individu » [6]. Dans cette perspective, la politique de lutte contre la pauvreté vise à donner les capacités aux pauvres à se prendre en charge eux-mêmes : « Il est indispensable de prendre du temps pour aider les personnes à faire émerger leurs capacités, les aider à voir ce qu’elles peuvent mettre à profit. » [7] C’est la raison pour laquelle la formation des personnes pauvres est au centre de la politique de lutte contre la pauvreté : « L’amélioration des connaissances et des compétences, que ce soit dans l’enseignement traditionnel ou la formation permanente, constitue l’un des moyens les plus sûrs d’assurer l’emploi, l’autonomie et un niveau de vie décent. » [8] Les politiques de lutte contre la pauvreté créent également des dispositifs d’incitation individuelle au retour à l’emploi. Citons l’accroissement de l’écart entre les salaires et les allocations afin de « motiver les personnes à aller travailler » [9]. Ainsi, aussi étrange que cela puisse paraître, l’accentuation de la dégressivité des allocations de chômage est présentée comme un dispositif de lutte contre la pauvreté ! [10]

Cette individualisation dans les politiques va de pair avec l’identification de « groupes à risque » particulièrement exposés à la pauvreté, comme les jeunes, les parents isolés, les minorités ethniques ou les handicapés. Pour lutter contre la pauvreté, l’État développe des politiques spécifiquement destinées à ces publics. On assiste ainsi à un glissement d’une logique de droits universaux (comme le droit « inconditionnel » [11] au chômage) vers une logique d’intervention basée sur l’identification ciblée et préalable des besoins :

« Pour garantir la diversité sur le marché du travail et ne laisser aucun groupe cible de côté, le parcours jusqu’au marché du travail doit tenir compte de la situation et des besoins des individus à intégrer, qu’il s’agisse de jeunes, de personnes avec un handicap ou d’allochtones, y compris sans papier. Pour les plus fragilisés, une approche individuelle et motivante s’impose. » [12]

Une politique psycho-affective

Le deuxième élément marquant est que la pauvreté est souvent présentée comme un problème d’estime de soi et non comme un simple état de privation matérielle :

« Ce déni de citoyenneté [la pauvreté], c’est le sentiment et la position de ne pouvoir contribuer à rien, ne compter pour rien, d’une vie sans intérêt qui n’a pas droit au grand jour juste à l’obscurité. “L’obscurité, plus que le besoin, est la plaie de la pauvreté.” » [13]

Dès lors, le problème étant pensé en des termes psycho-affectifs, il est cohérent que le traitement le soit aussi : « Pour en sortir, il faut parler. » [14] Des groupes de parole et des activités culturelles sont donc mis en place pour permettre aux pauvres de s’exprimer et d’extérioriser leur mal-être [15]. Par exemple, dans la campagne nationale Ensemble contre la pauvreté. Moi aussi !, « les travailleurs des CPAS ont pu amener un public fragilisé à participer à des échanges de savoirs et d’émotions. Il s’agissait parfois simplement, à travers les ateliers, de permettre aux gens de parler, de s’exprimer, de sortir de leurs difficultés quotidiennes. » [16] Ces actions visant la dimension psycho-affective ne s’inscrivent pas strictement dans une stratégie de remise à l’emploi. Redonner confiance aux pauvres devient un but en soi et non un simple moyen pour les faire sortir de la pauvreté matérielle.

Une politique pour des gens « différents »

Le troisième élément marquant est que les pauvres sont souvent décrits comme fondamentalement différents du « reste de la société » [17], et coupés ou exclus de cette dernière. Par conséquent, « [l]’idée [des activités culturelles de lutte contre la pauvreté] est d’intégrer réellement [les pauvres à] la société, [qu’ils en fassent] partie au même titre que les autres. » [18]. La séparation entre les pauvres et le reste de la société est parfois conceptualisée par la notion de « fossé » [19]. Ce fossé comprend, en plus de l’idée de séparation radicale, l’idée de manque. Il manque quelque chose aux pauvres, qu’il faut combler : « beaucoup de pauvres manquent par ailleurs souvent des aptitudes nécessaires pour se comporter d’une façon conforme au modèle dominant ; qu’il s’agisse d’un manque d’aptitudes sociales, pédagogiques, émotionnelles, ou encore de gestion domestique ou financière » [20]. Leur méconnaissance est telle que, dans cette conception, « souvent, le pauvre n’est pas conscient qu’il ne sait pas » [21]. Cette conception juge que la culture populaire est caractérisée par le manque : elle n’est qu’une copie ratée et incomplète de la culture dominante. De plus, c’est cette culture populaire qui est vue comme l’explication de la pauvreté (comme l’incapacité de « bien » gérer son argent ou de « bien » se présenter à un entretien d’embauche). Cette conception ne prend pas en compte des causes plus économiques ou institutionnelles à la pauvreté, comme la persistance d’un taux de chômage important ou la faiblesse des mécanismes de redistribution des richesses.

Selon cette vision des choses, si « la pauvreté et l’exclusion persistent », ce n’est pas parce que les dispositifs de lutte contre la pauvreté ne sont pas performants, mais « qu’ils restent […] aveugles aux divers fossés qui séparent ce public du reste de la société ; il en résulte de multiples problèmes d’accès concret aux aides » [22]. Dès lors, la solution pour réduire la pauvreté n’est pas de transformer les politiques, mais d’établir une meilleure communication entre les services publics et les pauvres. C’est tout l’objectif du dispositif Experts du vécu, dont le principe est l’embauche par l’État de personnes ayant connu la pauvreté comme « “traducteurs” » [23] « “parlant la même langue” » [24] que les pauvres. Ces experts du vécu « contribuent à rendre les institutions plus accessibles par une nouvelle forme de dialogue… Ils interviennent dans le sentiment d’incompréhension tant du côté de l’usager (l’incompris) que de l’institution (celle qui ne comprend pas) ; l’expert du vécu est le trait d’union entre les parties. Le but est d’éviter la fracture. » [25]

Une politique pour respecter les pauvres

L’importance de la dimension psycho-affective, combinée avec l’idée d’une différence fondamentale entre le pauvre et le « citoyen standard » [26] mènent au quatrième élément marquant, à savoir que la lutte contre la pauvreté est pensée en terme de respect  :

« La première ambition d’un plan de lutte contre la pauvreté n’est-elle pas, tout d’abord, de faire évoluer les mentalités, dépasser les a priori, reculer les stéréotypes, vaincre les appréhensions et les craintes face à un être différent, atypique, “hors norme”… ? Mieux connaître, c’est déjà mieux comprendre. C’est refuser la stigmatisation, la culpabilisation des personnes précarisées. » [27]

Deux canaux principaux permettent de mettre en œuvre cette politique de respect des pauvres : la transformation du vocabulaire et la sensibilisation. La transformation du vocabulaire consiste à changer la forme et la communication qui entoure une politique plutôt que la politique elle-même. Par exemple, on propose de changer les termes juridiques : « Le langage n’est pas seulement important pour la compréhension, mais un certain vocabulaire tend aussi à stigmatiser la personne pauvre. On pense notamment à certaines formules archaïques très dures, comme par exemple en matière d’expulsions, où la personne est sommée de “déguerpir” dans une période donnée. » [28] Dans ce cas, on adoucit le discours juridique tout en maintenant la légitimité et la réalité de l’expulsion.

L’autre canal par lequel s’exprime la politique de respect des pauvres est la sensibilisation. Le problème de la pauvreté étant les stéréotypes dont souffrent les pauvres, la lutte contre celle-ci doit consister en des actions de sensibilisation des citoyens au respect de ces derniers. La lutte contre la pauvreté devient ainsi un combat de tous les instants, où chacun doit apporter sa pierre à une société respectueuse des pauvres. Le Plan fédéral de lutte contre la pauvreté fait ainsi « appel à la mobilisation de chacun, à une attention de tous les instants, à un regard plus compréhensif sur l’autre. » [29]

Politique de la pauvreté, pauvreté de la politique

Si nous disons que ces éléments sont marquants, c’est parce qu’ils sont en totale contradiction avec la réalité de la pauvreté, et même avec les valeurs de démocratie et d’égalité. Passons en revue les quatre éléments que nous avons retenus, et expliquons pourquoi ils sont choquants.

Le premier dit que la pauvreté est un problème individuel. Or, c’est totalement faux. D’une part, il n’existe pas de pauvres clairement définis et identifiables. Selon les critères utilisés, les personnes qui sont considérées comme pauvres ne sont pas les mêmes ! [30] Cela veut-il dire que la pauvreté n’existe pas ? Non, mais qu’il est plus pertinent et de parler de cette question en termes d’inégalités au niveau de la société tout entière. En réalité, il faudrait étudier les écarts entre les classes supérieures et inférieures plutôt que de tenter de décrire « les pauvres ». D’autre part, les inégalités sont le produit de mécanismes sociaux d’appropriation des richesses par une frange aisée au détriment des plus démunis. Par exemple, louer un logement est une forme d’exploitation des locataires par les bailleurs ; il s’agit là d’un mécanisme de transfert des richesses des moins favorisés vers les plus riches. Or, l’approche individuelle ne fait pas ce constat, puisqu’elle se concentre davantage sur les caractéristiques des pauvres (jeunes, handicapés, étrangers,…) que sur ces mécanismes sociaux.

Le second élément – le traitement psycho-affectif de la pauvreté – pose également problème. Proposer une aide psycho-affective aux pauvres n’est pas négatif en soi, mais cela pose question quand ces politiques sont développées au détriment des politiques de redistribution des richesses. [31] Car même si on peut envisager que les populations pauvres soient fragiles sur le plan psycho-affectif, cette fragilité serait plutôt un symptôme qu’une cause. En effet, les problèmes psycho-affectifs surviennent dans des contextes spécifiques. Par exemple : exclusion de l’emploi, salaire insuffisant, harcèlement et pressions au travail, logement trop petit et/ou insalubre... On peut donc supposer que ce sont l’état de pauvreté matérielle et les rapports d’exploitation et de domination qui causent ces difficultés psycho-affectives. Or, les politiques de lutte contre la pauvreté ne considèrent pas le problème de la pauvreté de cette façon.

Le troisième élément – l’idée que les pauvres sont des gens « différents » – est tout aussi inapproprié. Comme nous l’avons vu, il n’y a pas de pauvres « en soi » [32]. Dès lors, il est absurde de considérer que ces pauvres soient « différents », puisque les personnes qui composent cette catégorie sont elles-mêmes loin d’être un ensemble homogène. Malgré tout, on comprend de quels pauvres parlent les politiques de lutte contre la pauvreté : les « barakis » ou les « racailles » par exemple. Ce qui rassemble ces catégories, c’est qu’elles mangent « mal », qu’elles se tiennent « mal » à l’école, qu’elles parlent « mal », qu’elles regardent de « mauvaises » émissions à la télévision… Bref, elles ne vivent pas « comme il faut ». En réalité, il s’agit d’un jugement des pratiques culturelles des « pauvres » à partir des modèles culturels des classes aisées. Or, rien n’indique que les pratiques culturelles de ces classes sont « meilleures », sinon que ces dernières l’affirment. Finalement, faire des « pauvres » une catégorie à part qui a une culture différente et inférieure est à proprement parler une forme de racisme. Il n’y a pas si longtemps, un discours similaire était tenu sur les noirs : « ce sont de grands enfants qui ne savent pas qu’ils ne savent pas »…

Le quatrième élément – le respect des pauvres comme objectif de la lutte contre la pauvreté – nous permet de conclure. Un glissement peut facilement s’opérer du respect des pauvres vers le respect de la pauvreté. Or, respecter la pauvreté, c’est l’accepter, et ne plus lutter contre elle. C’est malheureusement ce que fait l’État fédéral belge. Et en même temps que d’avouer son impuissance, ce dernier renvoie la responsabilité de la lutte contre la pauvreté à chaque citoyen :

« Personne ne pourra jamais décréter l’éradication de la pauvreté, objectif ultime et idéal, mais chacun peut être acteur de changement par l’écoute, l’attention, le dialogue, premiers pas indispensables sur le chemin de l’accompagnement vers l’autonomie. » [33]

Joël Girès et François Ghesquière

[3Pour plus d’informations sur cette analyse, voir Ghesquière F. et Girès J., « La politique de lutte contre la pauvreté au prisme des constats empiriques concernant la reproduction des inégalités en Belgique », Pauvreté en Belgique – Annuaire fédéral 2013, à paraître.

[5Livre rendant compte des actions qui ont eu lieu lors de la campagne nationale Ensemble contre la pauvreté. Moi aussi !, p. 54.

[8Compte-rendu de la conférence qui s’est tenue les 18 et 19 novembre 2010 sur le rôle du Fonds Social Européen dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale sur le thème : gestion des compétences, p. 4.

[10Idem, p. 18.

[11Le terme inconditionnel est mis entre guillemets car il existe des conditions pour ouvrir le droit à l’allocation de chômage. Mais ces conditions sont d’ordre administratif (ne pas avoir d’emploi, avoir cotisé,…) et non liées à la situation de pauvreté de la personne.

[14Présentation vulgarisée de la lutte contre la pauvreté par la FUNOC dans le numéro 174 du journal L’Essentiel, p. 7.

[20Idem, p. 13.

[21Idem, p. 13.

[22Idem, p. 12.

[23Idem, p. 17.

[24Idem, p. 40.

[25Témoignage d’une experte du vécu dans le rapport précité, p. 16.

[28Idem, p. 52.

[29Idem, p. 12.

[30On définit comme pauvre la population dont le revenu est inférieur à un certain seuil (souvent 60% du revenu médian). Comme de nombreuses personnes ont un revenu proche de ce seuil, il suffit de le changer légèrement pour modifier radicalement la composition de la population dite pauvre. Il est donc plus pertinent d’appréhender la pauvreté sous l’angle des inégalités de revenu que dans une optique d’identification de groupes à risque.

[31Voir : Schaut, C. (2001), article cité précédemment de la même auteure.

[32Puisqu’on peut mécaniquement faire varier la composition de la population pauvre en changeant le seuil (arbitraire) de pauvreté.

 


 

Moins d’emplois + plus de chômeurs + moins d’allocations = Misère pour tout le monde
Le petit exploité /
vendredi, 11 janvier 2013
/ Gérard Craan , / Sylvia Nerina

La dégressivité des allocations de chômage, qui a débuté officiellement le premier novembre de cette année, est un coup de sabre, net et précis, dans le ventre des chômeurs — population en augmentation au fur et à mesure que l’emploi disparait en Belgique (ce qui accélère, puisque rien que pour les deux derniers mois, nous avons 20.000 promesses de licenciements de la part de ces belles sociétés qui pourtant sont en bénéfice – mais ceci est une autre histoire). Des mesures qui sont imposées avec un mensonge éhonté sur une prétendue relance de l’économie qui n’aura pas lieu, pour rembourser une dette dont les travailleurs ne sont pas responsables et qui vont plonger une partie importante de la population dans une précarité que l’on n’imaginait plus être de cette époque pour un pays comme la Belgique.
Notre chronique de ce mois sera donc consacrée a mettre la lumière sur le baratin que l’on nous sert à propos du « chômage » et sur l’application concrète de leur réforme.

Les médias ont un message très confondant à propos du chômage. Ils oscillent entre l’agitation du chômage qui fait peur et des messages rassurants (mais faux) sur des prétendues améliorations de la situation. Alors que Le Soir (un exemple, mais il y en a d’autres) se fait le héraut de la bonne nouvelle selon laquelle le chômage serait en baisse [1] il ne faut pas être grand mathématicien pour se rendre compte qu’on se fiche amplement de notre tête.

20012011Evolution en %
Population totale de 15 à 24 ans 1.242.788 1.322.496 6,41
Population au chômage de 15 à 24 ans 368.784 343.729 -6,79
Population active occupée de 15 à 24 ans 75.219 79.235 5,34
Population inactive de 15 à 24 ans 798.785 899.531 12,61
Population de 25 à 49 ans 3.746.335 3.752.564 0,17
Population active occupée de 25 à 49 ans 2.961.116 3.019.484 1,97
population au chômage de 25 à 49 ans 187.962 214.495 14,12
Population inactive de 25 à 49 ans 597.257 518.584 13,17
Population totale de 50 à 64 ans 1.739.466 2.144.544 23,29
Population active occupé de 50 à 64 ans 703.287 1.107.245 57,44
Population au Chômage de 50 à 64 ans. 23.743 52.674 121,85
Population inactive de 50 à 64 ans 1.012.436 984.626 -2,75
POPULATION TOTALE de 15 à 64 ans 6.728.589 7.219.604 7,29
POPULATION ACTIVE OCCUPEE de 15 à 64 ans 4.033.187 4.470.458 10,84
POPULATION AU CHOMAGE de 15 à 64 ans. 286.924 346.404 20,73
POPULATION INACTIVE de 15 à 64 ans 2.408.478 2.402.741 -0,23

Source : Statbel - Population active (travailleurs et chômeurs) et inactive de 15-64 ans selon classe d’âge par sexe pour la Belgique et les régions, 2001 et 2011 [2]

Parce que ce que nous indique ce tableau, c’est que la croissance du nombre de chômeurs est presque deux fois plus rapide que celle de la population en emploi. En effet, en dix ans, le nombre de chômeurs a augmenté de 20,73%. Sur la même période, le nombre de personnes en emploi a augmenté de seulement 10,84%.

Comme dans tout ce qui se fait comme communication sur le thématique du chômage, les médias, le gouvernement et surtout les patrons choisissent soigneusement quelle information mettre en lumière et laquelle garder discrète pour amener une population consentante à avaler toutes les couleuvres de la réforme du chômage.

On pourrait dire bien d’autres choses à partir des chiffres de cette tendance, notamment que l’augmentation du nombre de jeunes chômeurs n’est « que » de 5,34%, alors que celle des chômeurs de 25-49 ans est de 14,12% (la croissance est donc presque le triple) et celle des chômeurs de 50-64 ans est de 121% !! C’était bien la peine de reculer l’âge de la retraite me direz-vous.

Et bien dans leur logique, c’est-à-dire celle des gouvernements, oui, c’était bien la peine. Parce qu’en reculant l’âge de la retraite, ils ont réussi leur opération et fait exploser les chiffres du chômage déjà en hausse. Et un nombre de chômeurs qui dépasse l’entendement, ça permet deux choses ; premièrement de faire fermer leur gueule aux travailleurs (il n’y a pas d’autre manière de le dire), et les patrons ne s’en cachent pas : « des droits ? De bonnes conditions de travail ? Un salaire décent ? Un jour de circonstance parce que ta fille a le cancer ? Si tu n’es pas content, la porte est là, il y a 350.000 chômeurs qui attendent dehors (enfin, depuis les annonces récentes de licenciement chez Ford, Phillips, Arcelor, Duferco,… on peut déjà en compter 20.000 de plus). Deuxième avantage pour le gouvernement et le patronat ; la division des travailleurs. 370.000 chômeurs qui coûtent à notre pauvre Etat déjà exsangue, il y a de quoi outrer les gentils travailleurs qui se lèvent courageusement tous les matins. De là à dire que ce sont eux le problème et non pas la dette illégitime, les primes et cadeaux fiscaux fais au patronat, le recul des droits sociaux, il n’y a qu’un pas que trop ont malheureusement déjà franchi. Et une fois que l’on a fait ce pas, on ne voit plus le monde à travers la lumière de petit exploité que nous sommes tous, mais à travers les lunettes qu’ils ont spécialement conçu pour l’occasion, celles qui ne montrent pas que les bas salaires en Belgique sont à la limite du seuil de pauvreté, celles qui ne montrent pas qu’une mère célibataire, qui doit caser ses enfants dans les accueils payant pour gagner ce salaire de misère, se retrouvera avec encore moins au final que le maigre chômage qu’elle perçoit.

Alors enlevons ces lunettes, et mettons en d’autres. Mettons des lunettes qui illuminent la situation en sachant que le chômeur de demain, ça pourrait être n’importe lequel d’entre nous, et qu’une fois tombé dans le chômage, on sera aussi au coude à coude avec tout ceux qui ne trouvent pas de boulot malgré dix ans d’expérience et un barda de diplômes. Selon les jeunes CSC [3], il y aurait une offre pour 30 demandeurs. Pour les jeunes FGTB, il y aurait 1 emploi pour 100 jeunes au chômage [4] … Fondamentalement, quelles que soient les variables, la tendance est claire : il y a bien moins d’emplois disponibles que de personnes en recherche.

Regardons les choses en face, les nouvelles mesures de dégressivité des allocations de chômages n’ont pas pour but de « motiver » les gens à trouver un emploi dont le gouvernement est le premier à savoir qu’il est inexistant, ces mesures ont un seul et unique but : décharger l’Etat de la responsabilité d’un revenu minimum pour tous.

Si nous jetons un œil à la réforme des allocations de chômage, les mesures les plus flagrantes sont :

  1. Les allocations sont rapidement diminuées. Après une courte « première période » qui varie de 6 mois à un an, les allocations tombent à 40% du salaire perdu pour les cohabitants (55% pour les isolés et 60% pour les chefs de ménage). On passe ensuite à une troisième période qui se traduit par un forfait pour tous : pour les chef de ménage, 1090€ / mois ; pour les isolés, 916€ / mois et pour les cohabitants, 484€/mois.
  2. Le chemin pour retrouver les droits au chômage de la première période est impossible avec les intérims. Pour revenir en première période si on est en 2ème ou 3ème période, et ce, quel que soit l’âge, il faudra justifier : soit 12 mois de travail à temps plein dans une période de 18 mois ; soit 24 mois de travail dans une période de 33 mois s’il s’agit d’un temps partiel de 18 h/semaine ou un mi temps ; soit 36 mois de travail dans une période de 45 mois s’il s’agit d’un temps partiel de 12 h/semaine ou 1/3 temps.
  3. Justifier qu’on a refusé un emploi devient pratiquement impensable : à partir de 2013, les chômeurs (y compris les prépensionnés et pseudo-prépensionnés) âgés de 58 à 60 ans, doivent accepter toute offre d’emploi. Le contrôle de disponibilité sera étendu aux chômeurs jusqu’à 55 ans en 2013 ; jusqu’à 58 en 2016 (et plus si les Régions le veulent). Après 3 mois de chômage, l’emploi ne doit plus correspondre au diplôme ou à la profession ; la distance jusqu’à laquelle un travail est considéré comme acceptable passe de 25 à 60 km, quelle que soit la durée du déplacement (je vous laisse calculer 120 km par jour avec les embouteillages, quand on a la chance d’avoir une voiture…).

Source : FGTB [5]

Autant dire que dorénavant, mis à part les rares (et de moins en moins nombreux) « chanceux » qui se font exploiter par leur employeur avec un contrat à durée indéterminé et des horaires corrects (ne parlons pas d’épanouissement dans le travail, on n’en n’est plus du tout là), tous les autres auront le choix entre la peste et le choléra :

Si cette chronique était réjouissante, on aurait appelé ça le petit révolutionnaire, pas le petit exploité.

Pour encore plus d’informations sur la réforme des allocations de chômages, nous vous recommandons aussi l’article de Yves Martens : "Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Première partie)" qui donne un coup de projecteur sur les nouvelles mesures et les mensonges ou trahisons qu’elles contiennent…

Sylvia Nerina & Gérard Craan