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Journal Indépendant et Militant
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Justice de masse
samedi, 16 avril 2011
/ JIM
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Les familles des travailleurs décédés au travail suite à des expositions au mercure ont déjà été indemnisées par le groupe Solvay mais ce n’était pas assez. Le PDG du groupe a été démis de ses fonctions. Suite à la première audience du procès « Mercure », le Conseil d’Administration du géant chimique a démissionné en bloc après que le Ministère public a déclaré requalifier ces « décès » en homicides par défaut de précaution. On se rappellera que des dizaines de travailleurs, en Belgique ont été exposés à des émanations de mercure durant plusieurs années. Le groupe Solvay était au courant de la situation
Suites judiciaires à la grippe H1N1
Le groupe multinational GSK a "infiltré" le groupe d’experts ayant recommandé un achat massif de vaccins. En 2009, face à l’épidémie de grippe H1/N1, ces experts ont préconisé que le gouvernement achète un vaccin dont les critères répondent au produit GSK. Suivant en cela les jugements d’autres tribunaux européens, le tribunal du commerce de Nivelles a condamné GlaxoSmithKline Beecham à rembourser l’Etat belge, qui lui avait passé commande d’un million de doses. Commandées dans l’urgence, l’utilité et l’innocuité du vaccin avaient été remises en question par de nombreux spécialistes. Ce remboursement est également assorti d’une amende de 1€ par dose commandée au profit de la Sécurité sociale
Un commissaire de police condamné pour homicide volontaire, la Ministre de l’Intérieur inculpée.
Le commissaire de police Pieter Delmulle a été condamné aujourd’hui par la cour d’assises de Bruxelles pour assassinat. L’immunité parlementaire de la Ministre de l’Intérieur Anne-Marie Boomturtel a été levée peu après. Elle est également inculpée d’assassinat. On se souvient de ce sans-papier rapatrié de force vers la Turquie, Timour Üzbeglu. Ayant résisté deux fois à son expulsion, les policiers sur base des directives de leur commissaire ont alors appliqué la technique du saucissonnage : Timour Üzbeglu a été baillonné et son corps entravé par de multiples liens, notamment autour de la cage thoracique. Ceux-ci étaient tellement serrés qu’une de ses côtés s’est brisée, provoquant une hémorragie interne. Les policiers ont ignoré l’état de Timour Üzbeglu et il est décédé peu après. Le commissaire a été jugé responsable et condamné par le jury d’assises. Les deux policiers, non-conscients de la dangerosité de la technique, sont eux coupables de coups et blessures volontaires et de non-assistance à personne en danger. La technique du saucissonnage a été autorisée et recommandée par la Ministre de l’intérieur dans une circulaire interne. Les experts médicaux avaient pourtant dénoncé que cela entraînerait immanquablement des décès. La Ministre est passée outre leur avis.
Du vent que tout cela ! Ces dossiers sont inspirés de la réalité, mais leur conclusion est radicalement différente. Le manque de démocratie (au sens noble du terme) se traduit aussi par un manque de justice. Il est illusoire de croire que, dans sa globalité, la justice est au service du peuple. Que l’on soit victime d’exploitation au travail, de logements insalubres, d’entreprises qui réalisent leur bénéfices au détriment de la santé publique, de violences policières, de traite des êtres humains, de pollution de l’air et de l’eau, la loi est ainsi faite que trop souvent elle n’est appliquée que dans un seul sens, au bénéfice des patrons, des propriétaires, des policiers, des négriers. Au « mieux », les lampistes et autres sous-fifres seront poursuivis ou légèrement condamnés [1]. Au « pire », il n’y aura même pas de dépôt de plainte, chacun étant conscient de l’inutilité de la démarche.
Il y aurait bel et bien des travailleurs décédés suite à des expositions au mercure dans une usine du groupe. Solvay s’est à l’époque borné à déclarer prendre les mesures nécessaires. Le procès Semira Adamu auquel il est tacitement fait référence, n’a jamais abouti à une remise en question réelle de la "politique" d’expulsion, les responsabilités politiques n’ont pas été recherchées. Enfin, en ce qui concerne GSK, l’Etat belge a dû négocier l’annulation d’une partie des vaccins. Aucune faute n’a été reconnue dans le chef de GSK, de nombreux experts ont un lien avec l’industrie pharmaceutique, GSK s’était prémunie par contrat de toute responsabilité.
Pourtant, il y a des lois, une constitution, des traités internationaux contre le harcèlement moral, définissant le cadre de l’action policière, offrant protection aux victimes de traite des êtres humains, garantissant un environnement sain ou un logement. Il y a même un droit international et des résolutions des Nations Unies condamnant l’occupation israélienne. Est-ce un leurre ?
"Hein ? Justice ?" Ce sera le thème de ce mois-ci.
Le JIM
[1] Ainsi dans le cadre de la mort de Semira Adamu, seuls les exécutants ont été condamnés à des peines légères.
En dehors de l’endettement, du recours aux allocations sociales ou de la flagrante fragilité socioéconomique des personnes vivant dans les rues, il existe une pauvreté invisibilisée et largement passée sous silence, présente derrière les murs opaques du monde carcéral : celle des personnes détenues. Généralement, ce n’est que par le petit bout de la lorgnette qu’est montré l’univers pénitentiaire, sous un coup de projecteur soudain, aussi déformant que spectaculaire, à l’occasion d’une évasion – fugue qui reste de loin l’exception [1] – ou d’une dénonciation éphémère des conditions de détention – insalubrité qui demeure la norme sans changement structurel.
NDLR : Cet article se base en particulier sur les prisons bruxelloises pour décrire la précarité en milieu carcéral en Belgique. Il a été initialement publié dans le Rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté 2010" [2].
La prison véhicule de nombreux fantasmes et fait l’objet de multiples idées fausses. A l’heure où les faits divers tiennent la dragée haute du sensationnalisme médiatique, l’univers carcéral semble canaliser une série de sentiments (il rassure et inquiète, il dégoûte et assouvit). Le recours à l’enfermement semble souvent la solution, dans un contexte politique prônant la « tolérance zéro » et l’agrandissement de la capacité carcérale.
On compte sur Bruxelles deux maisons d’arrêt, supposées enfermer des personnes en détention préventive. Dans les faits, elles accueillent également des condamnées et des personnes internées [3]. En moyenne, plus de 1300 personnes sont détenues à Forest-Berkendael et Saint-Gilles – quasiment 13% de la population carcérale moyenne de Belgique : 638 hommes à Forest, 65 femmes à Berkendael, 615 hommes à Saint-Gilles. La prison de Berkendael accueille aussi, au quotidien, un ou deux nourrissons accompagnant leur mère incarcérée (en moyenne six nourrissons dorment en établissement carcéral en Belgique [4]). Sur l’ensemble de l’année 2009, près de 4000 personnes ont été écrouées dans les prisons bruxelloises. Certains y restent quelques jours, d’autres y demeurent plusieurs années, parfois dans des conditions désastreuses.
En Région Bruxelloise, il existe de nombreux services extérieurs à la prison et indépendants de l’administration pénitentiaire qui proposent un soutien aux personnes incarcérées. Ces associations travaillent à la demande des détenus et sous le sceau du secret professionnel, avec des travailleurs rémunérés et/ou des bénévoles.
Tout d’abord, huit services généralistes sont présents au sein des établissements pénitentiaires afin d’offrir leurs services en matière de démarches psychosociales ou d’informations juridiques. Leur apport peut être essentiel au moment de l’incarcération (soutien moral au détenu, présence par rapport aux proches, formalités à effectuer quant au logement, aux biens mobiliers, à l’employeur, aux institutions sociales), ainsi que pour préparer la sortie de prison. Ils proposent également des activités socioculturelles en régime de droit commun ainsi qu’à l’annexe psychiatrique.
Ensuite, une série de services spécialisés sont également très actifs en prison. Des associations spécialisées dans le domaine de la formation en prison, des assuétudes, de la santé mentale ou de la relation entre parent détenu et enfant(s) travaillent depuis de nombreuses années en institution pénitentiaire et font preuve d’une expertise en la matière, organisant des suivis individuels et des activités collectives. Enfin, de multiples associations actives dans le paysage social extra-muros entrent régulièrement en prison bien qu’il ne s’agisse pas de leur unique activité.
Dès lors, si l’offre de soutien aux personnes détenues peut paraître multiple et variée, elle est aussi morcelée : les huit services généralistes d’aide sociale aux justiciables dépendent de quatre pouvoirs subsidiants différents (Communauté Française, Commission Communautaire Française, Communauté Flamande et Commission Communautaire Commune) tandis que les services spécialisés relèvent d’agréments spécifiques relatifs à l’Emploi, la Santé, l’Education Permanente, la Culture ; certaines compétences sont régionales, d’autres communautaires.
La description des activités associatives en milieu carcéral, si elle rend compte du dynamisme et de la volonté des travailleurs sociaux, professionnels ou bénévoles, ne serait pas complète si elle n’évoquait pas quelques-uns des écueils de terrain. Tout d’abord, les impératifs sécuritaires sont largement prioritaires et font passer au second plan les propositions d’activités à destination des personnes incarcérées. Ils sont aussi régulièrement invoqués pour annuler ou empêcher les missions sociales de s’exercer. De plus, certains détenus – a fortiori ceux qui ne connaissent pas l’univers carcéral, ceux qui ne parlent pas les langues nationales, ceux qui sont susceptibles d’avoir le plus besoin de soutien pour décoder la prison – ne sont pas au courant de l’existence des services. Ensuite, peu de locaux sont disponibles pour organiser des activités collectives, des formations, du sport ou des groupes de paroles. A la prison de Forest-hommes, il n’existe aucune installation sportive pour les 638 détenus. Les trois locaux disponibles pour les activités socioculturelles et formatives peuvent accueillir cinq à dix participants. Enfin, à la prison de Saint-Gilles, un accord intervenu entre le Ministre de la Justice M. Verwilghen et les syndicats d’agents pénitentiaires en 2003 stipule qu’aucune activité ne peut avoir lieu sans leur accord. Depuis lors, il est relativement épineux de parvenir à concrétiser de nouveaux projets collectifs au sein de cette prison, les représentants du personnel ayant pris pour habitude de bloquer toute proposition hormis les formations de base.
L’ensemble de ces éléments explique que, au sein des prisons bruxelloises, la plupart des personnes incarcérées, bien qu’elles soient présumées innocentes pour 60% d’entre elles [5], sont maintenues en cellules, dans l’inactivité, 23 heures sur 24 (elles ont droit à une heure de préau par jour).
Au vu de la difficulté à instaurer une offre d’aide et de service structurelle en prison et sur base du constat de morcellement de l’activité associative en milieu carcéral, les Ministres de l’Aide aux Personnes de la Commission Communautaire Commune ont impulsé, en 2005, un Comité de Concertation de l’aide aux justiciables qui réunit mensuellement les différents services généralistes actifs en prison pour décider d’une politique concertée en faveur du droit des détenus à l’aide et au soutien social. Depuis juillet 2009, le Comité de Concertation s’est doté d’un coordinateur ayant pour mission de mettre en collaboration les services d’aide aux justiciables travaillant sur Bruxelles, de suivre la coordination entre les entités fédérées, et de développer la coopération avec l’autorité fédérale et les autres entités fédérées pour l’application de la loi de principes au niveau de Bruxelles. Il s’agit avant tout d’instaurer un dialogue concerté entre tous les services généralistes, de permettre une meilleure information entre travailleurs de différents services et de communiquer de manière univoque avec les différents échelons du fédéral (directions de prison, administration pénitentiaire, cabinet ministériel de la Justice).
Le présent article développe trois points spécifiques. Tout d’abord, nous nous interrogerons sur l’existence de « publics privilégiés » à la prison. Ensuite, nous envisagerons l’institution carcérale comme structure de précarisation. Enfin, nous examinerons en quoi le passage par le monde carcéral fragilise socialement et économiquement les détenus lorsqu’ils retrouvent la liberté. Tout au long de l’analyse, nous verrons en quoi le fait de ne pas avoir de logement peut intervenir dans la trajectoire pré- ou post-carcérale.
Force est de constater que la prison ne touche pas de manière égalitaire toutes les personnes et tous les illégalismes. Premièrement, certaines infractions mènent davantage à l’incarcération que d’autres. Ainsi, les petites infractions signalées à répétition sont, souvent, davantage assorties d’un mandat d’arrêt qu’une affaire de délinquance économique et financière. Différents facteurs expliquent ce processus sélectif que l’on retrouve dans toute l’histoire de la prison. Certaines infractions sont plus aisément détectables. Ainsi, le vol à la tire est identifiable à l’œil nu par tout un chacun, ce qui n’est pas le cas d’une opération de blanchiment d’argent ou d’un délit d’initié. De plus, certains quartiers, certaines activités, certains individus sont davantage surveillés que d’autres [6] : une répression accrue de la petite délinquance plutôt que de la criminalité en col blanc relève également d’un choix politique.
Deuxièmement, à infraction égale, un juge d’instruction a davantage tendance à délivrer un mandat d’arrêt à l’encontre d’une personne qui n’a pas de logement, pas de titre de séjour, ou pas d’emploi [7]. Par la suite, lors du jugement, le juge au fond a tendance à valider la période de détention préventive en condamnant la personne qui a été ou qui demeure incarcérée. En Belgique, 34,7% des personnes incarcérées sont en détention préventive [8] : il s’agit là d’un des taux les plus hauts d’Europe. Selon le Ministre de la Justice Stefaan De Clerck, un tiers d’entre eux n’ont pas de titre de séjour. On peut légitimement penser qu’un nombre important de prévenus n’ont pas de domicile – il s’agit d’un des critères légaux de l’application de la loi sur la détention préventive. Un membre de la direction de la prison de Forest relate qu’à Pâques, un individu a été écroué pour tentative de vol de chocolat. L’intitulé de l’infraction laisse à lui seul sous-entendre la situation sociale de l’inculpé : récidiviste, sans famille, sans revenu, sans logement, sans papier...
Ainsi, si la prison est avant tout une « institution pour pauvres » [9], ce n’est pas spécifiquement que les personnes plus précaires délinquent plus (qui n’a jamais tenté de voler du chocolat, traverser hors les passages cloutés ou brûler un feu rouge ?), c’est qu’ils sont davantage sanctionnés à tous les maillons de la chaîne pénale, de par des choix de politique criminelle et l’attitude individuelle des acteurs judiciaires (surveillance de la police, signalement au Parquet, délivrance du mandat d’arrêt, condamnation au fond).
En Belgique, on considère que les détenus sont principalement des hommes jeunes, ayant bénéficié d’une formation limitée, possédant une position socioéconomique faible et ayant commis un vol [10]. Une étude [11] relative à la qualification scolaire, réalisée dans certaines prisons de la Communauté française, signale néanmoins que près de 30% des personnes incarcérées déclarent ne pas avoir de diplôme et près de 45% disent avoir obtenu le Certificat d’Etudes de Base (école primaire). Un peu moins de 20% des détenus affirment posséder un diplôme d’enseignement secondaire inférieur.
Au delà des données brutes, le fait de côtoyer au quotidien les personnes incarcérées démontre que la case prison est aussi, souvent, l’aboutissement d’une trajectoire faite de multiples ruptures quant aux institutions sociétales (famille, école, travail) bien souvent marquée par de pluriels processus d’exclusion [12]. En filigrane de l’aboutissement en cellule, se dessine l’échec des politiques socioéconomiques de solidarité et de cohésion sociale en amont de la répression et de la mise au ban de la société.
La sphère criminelle est l’objet de nombreuses méprises au sein du grand public, de par son traitement spectaculaire. Ainsi, selon les discours médiatiques majoritaires, la délinquance serait en augmentation alors que, selon toutes les données existantes [13], les infractions constatées ne sont pas en augmentation. La justice ferait preuve de laxisme alors que répressivité et punitivité augmentent. En effet, depuis 1980, la population carcérale s’est accrue de 80% ; la durée de séjour en prison a plus que doublé en 15 ans [14], sans pour autant que la criminalité n’augmente, comme déjà évoqué.
De nombreux auteurs expliquent cette recrudescence répressive par le contexte d’insécurité socioéconomique. L’incertitude quant à l’avenir, réduite à la peur de la délinquance, focalise la menace sur certaines populations spécifiques – issues de milieux populaires – en période d’instabilité. A criminalité égale, l’affaiblissement des investissements dans les politiques sociales et le déficit de sécurité économique se fait ressentir par un recours accru au pénal et un plus fort taux d’enfermement. Cette tendance tend à se vérifier sur le long terme [15].
Au sein d’une institution pénitentiaire, la précarité prend souvent une dimension extrême. En terme de droits, selon la Loi de principes concernant l’administration des établissements pénitentiaires et le statut juridique interne des détenus (Loi Dupont) [16], les personnes incarcérées ne sont soumises à aucune limitation, si ce n’est la privation de liberté. Or, dans les faits, les prisonniers sont privés de quasiment l’ensemble des droits économiques, sociaux et culturels des citoyens. Considérés comme pris en charge par l’administration pénitentiaire, ils ne bénéficient pas du système d’assurance chômage, de la possibilité de recourir aux allocations sociales assistantielles (CPAS), de la mutuelle, etc. Le travail des détenus en prison, par ailleurs, n’est pas soumis à la sécurité sociale. La pauvreté, souvent, s’explique ainsi en terme d’exclusion légale.
La précarité se marque aussi par les conditions de vie et l’occupation de l’espace. A la prison de Forest-hommes, deux ailes sont encore insalubres : pas d’eau courante ni de sanitaires (les détenus font leur besoin dans des seaux hygiéniques). Dans les autres ailes, les reclus sont souvent trois par cellule, avec un matelas de fortune au sol. Les vêtements et serviettes de bain manquent.
Les taux de surpopulation diffèrent en fonction de chaque établissement. A Forest-hommes, il est particulièrement criant et atteint 57,5%. Il est de 22,6% à Saint-Gilles [17]. Si la population carcérale augmente tant à Bruxelles que dans le reste du pays, la décision de construire de nouvelles prisons, malgré le budget que cela représente (un milliard d’euros [18]), ne semble pas propice à offrir de réponse durable au problème, puisqu’elle n’agit pas sur les causes de l’accroissement du nombre de détenus. Ainsi, selon le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe [19], « l’extension du parc pénitentiaire devrait être plutôt une mesure exceptionnelle, puisqu’elle n’est pas, en règle générale, propre à offrir une solution durable au problème de surpeuplement ». Quatre facteurs participent à la surpopulation en Belgique : l’augmentation de la détention préventive, le durcissement des peines prononcées, l’accroissement des obstacles à l’octroi d’une libération conditionnelle, l’explosion du nombre d’internés. [20]
La pauvreté au sein du monde carcéral se marque également par la dimension temporelle : la grande majorité des détenus sont inactifs. Le travail est un bien rare en prison et les activités manquent, malgré le besoin en formation de base, en alphabétisation et en sport. Le désœuvrement par défaut, l’inutilité sociale et culturelle au quotidien, sont source de grande détresse humaine là où le temps à remplir et les manques à combler pour faire sens se font pressants.
L’indigence se marque aussi de façon patente en terme d’accès à la santé. Maximum deux douches par semaine dans les ailes surpeuplées de la prison de Forest-hommes. Les rats grouillent à Saint-Gilles. Les détenus sont sur-médiqués de psychotropes dans une perspective de gestion de l’ordre. Chez les femmes, le dépistage du cancer du sein et les examens gynécologiques sont trop rares. La nourriture est peu variée et manque de fruits et légumes.
En somme, si les détenus sont nourris et logés, force est de constater qu’ils le sont dans des conditions matérielles difficiles. L’ensemble des besoins de base doit s’acheter en prison : papier de toilette en suffisance, nourriture saine et équilibrée, possibilité de contact par écrit ou téléphone avec l’extérieur. Seules les personnes totalement démunies ont droit à 25 euros de cantine sociale par mois. La pauvreté se marque ainsi en terme d’espace de vie et de conditions matérielles, de faible accès au travail et loisirs, à la culture et la formation, à l’hygiène et à la santé de base.
On pourrait croire que la situation socioéconomique des détenus s’arrange une fois leur peine purgée, à la sortie de prison. Si ceux-ci recouvrent leurs droits (chômage, CPAS, mutuelle), tout est à reconstruire. Pour les ex-détenus n’ayant pas de famille, il s’agit de retrouver un logement, une formation et/ou un travail. L’extrait de casier judiciaire empêche tout emploi dans les administrations publiques. Il est souvent exigé par les employeurs privés, y compris par les sociétés d’intérim. Bien que cela ne soit pas légal, dans la pratique, nombre de bailleurs et d’organismes de formation demandent également cet extrait de casier.
Par ailleurs, il est particulièrement difficile de retrouver un logement depuis la prison, alors qu’on ne connaît pas la date de sa libération et qu’on ne possède pas de revenus. La méconnaissance, à l’avance, de l’échéance de sortie de prison empêche toute préparation sereine et constructive à la réinsertion : difficile d’obtenir une promesse d’embauche sans savoir quand on sera hors les murs. Sans jour précis, les maisons d’accueil refusent de plus en plus souvent les ex-reclus. En outre, comment louer un appartement sans revenus ? Les listes pour les appartements supervisés sont très longues. Et comment s’inscrire à une formation si l’on n’est pas certain d’être libre pour son commencement ? Les services d’aide sociale aux justiciables, qui soutiennent les personnes incarcérées dans leurs démarches en vue de leur sortie, sont confrontés avec la même perplexité que les détenus à ces énigmes qui paraissent insolubles. Par où prendre le problème ?
L’absence de droits économiques et sociaux en milieu carcéral, le délai d’attente pour recouvrir ceux-ci à la libération, l’incertitude quant à la date de sortie de prison, la difficulté structurelle à préparer intra-muros une (ré)inscription dans la société dès lors qu’on n’a ni famille ni revenus expliquent en quoi les ex-reclus disposent de si peu de ressources en terme d’accès au logement et font parfois l’expérience de la rue.
En résumé, si la prison a pour public privilégié les milieux populaires, l’indigence en milieu carcéral se montre de façon exacerbée en terme de promiscuité, manque d’hygiène et d’accès aux soins, raréfaction du travail et de la formation alors que les besoins en enseignement sont criants. L’incarcération fragilise considérablement la situation socioéconomique de n’importe quel détenu : l’un devra renoncer à son logement, l’autre se verra privé de son travail et de ses revenus. A la sortie, le détenu manque de ressources matérielles, économiques et symboliques pour renouer avec la société.
Si les détenus dépendent de l’Etat, les institutions carcérales du Royaume sont soumises au contrôle citoyen via les parlementaires. « Les membres de la Chambre des représentants, [...] et du Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale, ont accès aux prisons en justifiant de leur qualité.
Une autorisation spéciale du ministre est requise pour pénétrer dans un espace de séjour occupé ou se mettre en rapport avec des détenus particuliers. [21] » Nous ne pouvons qu’encourager vivement les parlementaires bruxellois à exercer leur droit de visite des établissements pénitentiaires de Forest-Berkendael et Saint-Gilles.
La Région Bruxelloise est compétente en matière d’aide sociale, d’enseignement, de formation professionnelle, de sport, de culture, de santé et d’emploi (Actiris) à l’égard des détenus. Il nous semble avoir montré à quel point les besoins en la matière étaient nombreux. Nous incitons les responsables politiques à investir en la matière, dans l’esprit de la loi Dupont selon laquelle les personnes incarcérées ont droit aux mêmes services et équipements collectifs que tout citoyen libre.
Au niveau fédéral, il nous paraît impératif de mettre en œuvre la loi Dupont, sans quoi le signal donné aux personnes incarcérées quant au rappel de la légalité est flou et équivoque puisqu’ils sont eux-mêmes placés par l’Etat dans une situation d’insécurité juridique. De plus, une réflexion sur la suppression du casier judiciaire, vu ses effets néfastes au-delà de la condamnation purgée, nous paraît importante tout comme le fait de prévoir la date de sortie de prison afin de préparer la libération conditionnelle. Une application plus raisonnable de la détention préventive appert également essentielle.
Enfin, la complexité de la réalité de l’enfermement déforce les images simplistes de méchants malfrats et prisons cinq étoiles. Si la détention est la conséquence d’actes individuels, chaque incarcération questionne aussi les responsabilités collectives, les politiques socioéconomiques en amont du répressif et les capacités d’une société à faire sens pour tous et à permettre à chacun de s’inscrire en son sein. Au vu des filtres pénaux opérant avant la prison et au vu des effets délétères du milieu carcéral sur l’état de pauvreté d’un individu, il est aussi de la responsabilité de chacun de s’interroger sur les bienfaits du recours à la prison et sur l’opportunité de la surenchère sécuritaire médiatique à l’occasion de la survenance de tout fait divers dramatique. Si la prison est une machine à précariser, parvient-elle à protéger efficacement la société ?
Florence Dufaux
[1] Sur 10238 détenus, on compte 17 évasions directes depuis des établissements fermés en 2009. Rapport annuel 2009. Direction Générale des Établissements Pénitentiaires.
[2] Publié par l’Observatoire de la santé et du social de Bruxelles-Capitale, COCOM, 3ème cahier, pp 48-52.
[3] Une personne internée est une personne ayant commis une infraction dont elle est reconnue coupable mais non responsable en raison de son état mental au moment des faits.
[4] Les nourrissons peuvent demeurer en prison avec leur mère jusqu’à l’âge d’un an et demi ou deux ans. Cela ne va pas sans poser de problème, entre autres à cause de la surpopulation. Parfois, les bébés ne peuvent pas bénéficier de cellule adaptée.
[5] Rapport annuel 2009. Direction Générale des Etablissements Pénitentiaires.
[6] WALGRAVE, L., VERCAIGNE, C., La délinquance des jeunes autochtones et allochtones à Bruxelles, in BRION, F. et al., Mon délit ? Mon origine. Criminalité et criminalisation de l’immigration, Bruxelles, Editions De Boeck-Université, 2000.
[7] Marchetti, A.-M., Fabriques de misère, Ecorev, n°15, 2004.
[8] Rapport annuel 2009. Direction Générale des Etablissements Pénitentiaires.
[9] Marchetti, A-M. Fabriques de misère, Ecorev, n°15, 2004.
[10] De Clerck, S. Politique pénale et exécution des peines. Note d’orientation, Ministre de la Justice, juin 1996.
[11] ANDRE, F. Et al., Enquête sur la provenance et le niveau scolaire des détenu(e)s en Belgique, FAFEP, juin 2000-juin 2001.
[12] WALGRAVE L., VERCAIGNE, C., op. cit.
[13] Voy. Institut National de Criminalistique et Criminologie.
[14] De plus, entre 1980 et 2005, le nombre de personnes en détention préventive a été multipliée par 2,5 ; la durée de la détention préventive a doublé ; la population des condamnés a quasiment doublé ; durant les dix dernières années, la population des internés s’est accrue de 70%.
[15] Charlotte Vanneste a étudié les chiffres de la criminalité et de la punitivité pour l’Etat Belge de 1830 à 2000 et montre une relation persistante entre indicateurs de la situation économique et intensité du recours au pénal. Vanneste C., Les chiffres des prisons. Des logiques économiques à leur traduction pénale, Paris, L’Harmattan, 2001.
[16] 12/01/2005, Moniteur belge, 01/02/2005. La loi n’est que très partiellement entrée en vigueur faute d’arrêtés royaux d’exécution.
[17] A Forest, la population moyenne atteint 638 détenus pour une capacité moyenne de 405 places. A Saint-Gilles, elle est de 615 reclus pour 502 places. (Rapport annuel 2009. Direction Générale des Établissements Pénitentiaires).
[18] LAMQUIN, V., Un milliard d’euros pour les prisons, Le Soir, 13/03/2010.
[19] Comité des Ministres du Conseil de l’Europe, Recommandation sur le surpeuplement des prisons et l’inflation carcérale, 30/09/1999.
[20] Vanneste, C., la population carcérale à Bruxelles, actes du colloque « le détenu : un citoyen comme un autre ! », Parlement Bruxellois, 13/03/2008, pp. 23-32.
[21] Loi de principes concernant l’administration des établissements pénitentiaires et le statut juridique interne des détenus, 12/01/2005, Moniteur belge, 01/02/2005, art 33 § 1.
Mumia Abu Jamal est un journaliste reconnu de Philadelphie qui se trouve en prison depuis 1981 et dans le couloir de la mort depuis 1983, accusé d’avoir tué un officier de police. Ses avocats ont aujourd’hui épuisé tous les recours. Les différents tribunaux jusqu’à la Cour Suprême ont refusé de remettre en cause la culpabilité du condamné. La dernière question juridique, sur laquelle la cour d’appel fédérale de Philadelphie doit prochainement se prononcer, porte sur la sentence définitive : peine de mort ou prison à perpétuité. Dans un cas comme dans l’autre, pour Mumia, c’est la mort en prison. Et pourtant... [1]
NDLR : Ce 24 avril, Mumia Abu Jamal "fêtera" ses 57 ans en prison tandis que nous publions un article qui lui est consacré. Il a passé plus de la moitié de sa vie dans un établissement pénitentiaire.
Mumia Abu Jamal a vu le jour le 24 avril 1954 à Philadelphie (Pennsylvanie, USA). Né Wesley Cook, il choisira le prénom ‘Mumia’ sous l’influence d’un enseignant d’origine kenyane, et de son cours sur la culture africaine. A l’âge de 14 ans, il est arrêté et battu pour avoir protesté contre un meeting du candidat ultra raciste Georges Wallace. Cet événement bouleverse la vie de Mumia, puisqu’il engendre sa vocation d’activiste. Peu après, il tente de faire rebaptiser son lycée ‘Malcom X’ et se retrouve fiché par le FBI. A 15 ans, il fonde la section du Black Panther Party à Philadelphie, au sein de laquelle il est rapidement chargé de l’information. A partir ce moment, il est considéré par le FBI comme l’une des personnes ‘à surveiller et à interner en cas d’alerte nationale’ dans le cadre de son programme Cointelpro dont l’objectif est de lutter contre les groupes de libération afro-américains et la gauche révolutionnaire. Au début des années ’70, Mumia devient journaliste pour différentes radios et concentre ses reportages sur les injustices et les brutalités subies par les noirs : cet engagement lui vaudra d’être surnommé la ‘voix des sans-voix’. Lauréat de plusieurs prix, il est malgré tout contraint de travailler comme taxi de nuit pour nourrir sa famille. Le 9 décembre 1981, lors d’une de ses courses nocturnes, il entend des coups de feu dans le quartier sud de la ville. Il sort de sa voiture et aperçoit son frère titubant ; en courant vers lui, il est touché par une balle tirée par un officier de police. Quelques minutes plus tard, les forces de l’ordre arrivent et trouvent l’officier Faulkner et Mumia étendus sur le trottoir, inconscients. Faulkner mourra de ses blessures ; Mumia, lui, est arrêté, brutalisé, jeté dans une voiture et emmené à l’hôpital. Malgré la gravité de ses blessures, Mumia survit, mais il est arrêté et accusé du meurtre de Faulkner.
Le procès, présidé par le juge Sabo (dont la renommée est basée sur le fait d’avoir envoyé le plus d’accusés à la mort) commence en 1982. Mumia, accusé de déranger le cours des débats, n’assistera pratiquement à aucune des audiences de son propre procès. L’accusation affirme que le coup de feu qui a tué Faulkner provient de l’arme de Mumia, un calibre 38 légalement enregistré, ce qui est en totale contradiction avec le rapport de l’expertise médicale dans lequel il est clairement établi que la balle extraite du cerveau du policier est issue d’un calibre 44. De plus, la police qui était pourtant présente sur les lieux de la fusillade n’a pas analysé l’arme de Mumia afin de déterminer si elle avait servi récemment, ni regardé ses mains pour y trouver d’éventuelles traces de poudre. Une autre accusation, probablement la plus accablante, est celle qui soutient que Mumia aurait avoué pendant son séjour à l’hôpital. L’un des officiers qui déclare avoir entendu la confession de Mumia s’appelle Gary Wakshul. Or, dans le rapport policier qu’il a rendu ce jour-là, il a déclaré ‘le nègre n’a fait aucun commentaire’. En outre, le médecin de garde qui est continuellement resté auprès de Mumia affirme qu’il ne l’a jamais entendu parler. En somme, malgré ses dénégations et une enquête inéquitable (expertises balistiques inexistantes, balles non identifiables, absence de relevé d’empreintes, zone non sécurisée, tests non effectués,...), malgré les témoins subornés, menacés, écartés ou intimidés, malgré les rapports de police contradictoires, ainsi que les procédures d’appel et les violations de ses droits, Mumia est condamné à la peine de mort le 3 juillet 1982. Il est alors incarcéré dans le couloir de la mort, enfermé 23h/24h dans une cellule minuscule et un isolement sensoriel inhumain ; il s’y trouve toujours aujourd’hui, 29 ans plus tard...
Par deux fois, en 1995 et en 1999, la mobilisation internationale empêche l’exécution de Mumia. En 1999, Arnold Berverly, ancien tueur à gage, avoue à l’une des avocates de Mumia être l’auteur du meurtre de Faulkner. Cette confession est validée par un test au détecteur de mensonges, mais malgré l’évidence, le procureur de Philadelphie refuse d’enquêter. En 2001, la sténographe du tribunal de l’époque affirme qu’avant le début du procès, elle a entendu le juge Sabo déclarer, ‘Yeah, je vais les aider à griller ce nègre’, en faisant référence à Mumia. La même année, un journaliste reconnu affirme s’être rendu sur les lieux de la fusillade en décembre 1981 et n’y avoir vu aucun membre des forces de l’ordre. Ces éléments, qui apparaissent après plusieurs années, ne font que confirmer le racisme inhérent au procès et tous les manquements de l’enquête. Le 18 décembre 2001, la sentence de mort de Mumia est provisoirement écartée, mais il est toujours considéré comme coupable. Ses avocats déposent deux requêtes : la première auprès de la Cour Suprême de Pennsylvanie pour resituer la condamnation de Mumia dans le contexte de discrimination raciale de l’époque ; la seconde, dite d’Amicus Curiae, auprès de la Cour d’Appel du 3ème circuit des Etats-Unis pour mettre en lumière les nombreux faits n’ayant pas été pris en compte par la justice. Ces deux ultimes appels d’Etat sont cependant rejetés le 8 octobre 2003, renvoyant l’affaire au fédéral. Quelques années plus tard, en mars 2008, une Cour d’Appel fédérale juge que les instructions données au jury lors du procès en 1982 avaient influencé le verdict et surtout qu’elles n’étaient pas conformes au droit. Néanmoins, elle confirme la culpabilité de Mumia en refusant tout nouveau procès sans nouvel examen des faits. L’ultime recours de la défense devant la Cour Suprême des Etats-Unis est rejeté en avril 2009. Celle-ci refuse toute nouvelle instruction eu égard au racisme qui a présidé au choix des jurés (récusation massive des candidats afro-américains). Le 19 janvier 2010, elle renvoie l’affaire devant la Cour d’Appel Fédérale de Pennsylvanie, en lui signifiant de réexaminer sa décision d’annulation de la peine de mort prise en mars 2008. Cette requête à la Cour d’Appel équivaut tout simplement à une confirmation de la peine capitale. Par celle-ci, la Cour Suprême donne donc le feu vert à l’exécution du militant.
De nombreux collectifs de soutien se sont formés autour de Mumia Abu Jamal au fil des ans, tant aux Etats-Unis qu’en Europe.
En France, le Collectif Unitaire National de Soutien à Mumia Abu-Jamal a été créé en 1995 et regroupe aujourd’hui plus de cent organisations mobilisées autour de la situation du prisonnier. Il organise des rassemblements et des manifestations, collecte des fonds pour la défense,... Il entretient également des contacts avec l’équipe de défense de Mumia aux Etats-Unis et plusieurs de ses membres rendent régulièrement visite au militant dans le couloir de la mort. Il est également à noter que Mumia est citoyen d’honneur de plus de vingt villes en France, dont Paris.
Aux Etats-Unis, le collectif le plus actif est assurément la Free Mumia Abu-Jamal Coalition de New-York qui rassemble différentes organisations pour la libération de Mumia et l’abolition de la peine de mort aux Etats-Unis. Elle organise régulièrement des campagnes de pétition et de correspondances manuscrites pour la Maison Blanche. En Europe, la Commission pour un Secours Rouge International (Bruxelles-Zürich) mène depuis bientôt un an une campagne pour la libération des prisonniers de longue peine. Mumia est, avec quelques autres prisonniers politiques emblématiques, au centre de cette action.
Depuis le début de ‘l’affaire’ Mumia Abu Jamal, la société civile et des personnalités reconnues se sont mobilisées, à différents niveaux, pour sensibiliser le monde à la situation du prisonnier. Le milieu de la musique, et plus particulièrement du rap et du reggae, fait régulièrement référence au prisonnier, et dénonce son incarcération et toute la corruption qui l’entoure. En 2007, le comédien et militant d’Amnesty International Colin Firth a produit, en compagnie de son épouse, le film ‘In Prison my Whole Life’, dédié à l’affaire Mumia Abu Jamal et primé par plusieurs festivals européens se battant pour les droits de l’homme. De nombreux livres ont été écrits sur et autour de l’histoire de Mumia Abu-Jamal. Pour n’en citer qu’un (en français), ‘Mumia Abu-Jamal, un homme libre dans le couloir de la mort’ de Claude Guillaumaud-Pujol, universitaire spécialiste des Etats-Unis et membre du Collectif Unitaire National de Soutien.
Julie Robert.
– En direct du couloir de la mort, Editions ‘La découverte’
– We want freedom. Une vie dans le parti des Black Panthers, Editions ‘Le Temps des Cerises’
– La mort en fleurs, Editions ‘Le Temps des Cerises’
– Condamné au silence, Editions ‘La découverte’, Collection ‘Cahiers libres’
Death Blossoms, Editions LitmusBooks
– All Things Censored, Editions ‘Seven Stories Press’
– Live from Death Row, Editions ‘Perennial’
[1] L’auteure de cet article s’est principalement appuyée sur les échanges qu’elle a eus avec Claude Guillaumaud-Pujol (universitaire, écrivaine française, spécialiste de la lutte noire) début 2009 à l’occasion d’une conférence dont la retranscription est disponible ici et lors de son passage sur les ondes de Passe Murailles (retranscription disponible ici), à la même période. Claude Guillaumaud-Pujol a notamment écrit : "Mumia Abu-Jamal, un homme libre dans le couloir de la mort" aux Editions ’Le temps des Cerises’ (2007). Des informations sont également disponibles sur des sites de collectifs militant pour l’abolition de la peine capitale comme Ensemble Contre la Peine de Mort.
Trois jours avant sa mort en 1970, Bertrand Russel, le philosophe, auteur et pacifiste américain, publia un article sur le Moyen-Orient. Celui-ci condamnait la politique d’Israël. A cette période le Moyen-Orient était régulièrement la proie des flammes : la guerre des Six jours en 1967 et celle du Kippour, qui suivra en 1973. Quarante ans après, à la suite des sessions qui furent organisées sur la guerre du Viêt-Nam et l’Amérique du Sud, un Tribunal Russel sur la Palestine voit le jour.
NDLR : l’article original a été écrit en néerlandais, vous pouvez le retrouver ici : No justice, no peace.
Le Tribunal Russel est établi comme un tribunal populaire et se penche sur les atteintes au droit international. Une session ressemble fort à un réel procès : il y a des membres du jury, des éléments de preuve sont lus à voix haute, les accusés peuvent se défendre, etc.
Lors de la première session du Tribunal Russel sur la Palestine (à Barcelone, en mars 2010), l’Union européenne et ses Etats membres ont été condamnés [1] parce qu’ils ne réagissent pas aux multiples violations du droit international et aux crimes de guerre commis par Israël.
Mais au-delà de ne pratiquement pas gêner Israël, l’Europe est signataire d’un accord d’association avec Israël : Israël a totalement accès aux programmes scientifiques, académiques, techniques et de recherche de l’UE. Ainsi, l’UE soutient directement des entreprises qui sont concernées par l’occupation israélienne. Israël est impliqué dans pas moins de 2300 projets de recherche subsidiés par l’UE. En comparaison, les zones palestiniennes occupées étaient concernées par 55 projets [2]. En Israël, l’industrie d’armement et de sécurité est un secteur clé et une part de ces projets tourne donc aussi autour de la sécurisation. On en arrive à ce que l’Europe, pour sa sécurité intérieure, fasse appel à l’expertise israélienne. La Palestine occupée est donc un terrain d’entrainement pour Israël, par exemple pour tester les avions sans pilote.
La session du Tribunal Russel pour la Palestine à Londres a mis l’accent sur la complicité d’entreprises, parfois multinationales, dans l’occupation de la Palestine. Bien sûr, ces entreprises ne sont pas impliquées uniquement dans l’occupation de la Palestine. Les exemples fourmillent : avec Shell qui siphonne le pétrole du Nigéria et arrose en échange les détenteurs du pouvoir de millions d’euros pendant que la population ne tire rien de la richesse de son pays ; avec Total qui soutient la dictature birmane, etc.
Le cadre légal qui a servi de point de départ à la session de Londres, est entre autres : la condamnation, par la Cour internationale de Justice, de la construction illégale du mur de séparation en juillet 2004 ; la construction de colonies illégales qui sont en opposition avec la 4ème Convention de Genève, et le blocus et l’opération "plomb durci" contre Gaza, lesquels sont également en opposition avec les conventions internationales.
Le Tribunal Russel enquête sur l’implication d’entreprises dans différents secteurs : l’industrie de l’armement, la construction et la maintenance du mur de séparation illégal, et la livraison de divers biens et services, notamment financiers et de sécurité.
Plusieurs entreprises ont été condamnées. Pour un aperçu complet des entreprises ayant fait l’objet d’une enquête et le matériel récolté, vous pouvez consulter le site internet du Tribunal Russel [3].
Voici quelques exemples d’entreprises condamnées qui sont également actives en Belgique :
– L’entreprise de gardiennage britanno-danoise G4S propose des services de sécurité aux colonies illégales et livre du matériel à des prisons israéliennes où se trouvent des prisonniers politiques palestiniens. Ces prisons sont contraires à la loi vu que les Palestiniens y sont détenus sur le sol israélien. Parallèlement, G4S fournit aussi des scanners corporels et pour bagages à différents checkpoints militaires.
– L’entreprise française Veolia est impliquée dans une liaison de tram controversée de même que dans deux lignes de bus à Jérusalem. Ces voies de communication mettraient en liaison Jérusalem-Ouest et des colonies illégales implantées sur le territoire palestinien dans la partie annexée de Jérusalem-Est. Les deux lignes de bus sont discriminatoires parce qu’elle peuvent uniquement être utilisées par des Israéliens et pas par des Palestiniens.
– La banque franco-belge Dexia, par sa filiale israélienne, a octroyé différents prêts à des colonies illégales. Par ailleurs, Dexia aide financièrement la loterie israélienne et finance indirectement 43 colonies.
– La firme américaine Caterpillar livre des bulldozers blindés (de type D9). Ils sont utilisés pour démolir les maisons palestiniennes.
– A côté de cela, il reste par exemple des fournisseurs qui vendent des produits cosmétiques en provenance d’Ahava. Ils sont extraits de la boue de la Mer Morte (en territoire palestinien) et pillent ainsi les ressources des Palestiniens.
Toutes ces entreprises ont déjà été invitées à s’expliquer sur leur activités et la possibilité leur a été donnée de se défendre contre les plaignants. Sans surprise, aucun de leur représentants n’était présent durant la session. Certaines d’entre elles réagirent par écrit [4].
Dans différents pays des groupes militants mènent déjà des actions autour de ces entreprises. Des multinationales comme les entreprises citées plus haut ont les mains sales mais sont extrêmement sensibles aux informations négatives qui les concernent. La plupart ont également une charte ou un code éthique où elles déclarent respecter les lois internationales et les droits de l’homme.
Ainsi G4S a également une charte éthique [5]. Mais cela ne l’empêche pas, dans son matériel de promotion, de se vanter d’avoir testé et amélioré ses nouvelles technologies (sur les Palestiniens, donc !).
En conclusion, le Tribunal Russel a un côté académique et une session n’est pas un échange d’idées dynamique. Les témoignages sont très bien construits et documentés. Le Tribunal tourne avant tout son attention vers les plaignants et n’est pas un instrument de changement en soi. Il donne une base et du matériel aux activistes qui veulent mener des campagnes locales contre l’occupation israélienne. Dans cet esprit, la session de Londres fut particulièrement enrichissante parce qu’elle était au croisement d’une affaire judiciaire classique (avec ses arguments juridiques, ses témoignages de spécialistes dans un dossier spécifique) et d’une rencontre internationale de militants d’Espagne, des Etats-Unis, d’Angleterre, ..., lesquels se sont lancés dans des actions concrètes. Et ces actions paient : à Copenhague, une action a été menée contre G4S et la Ville a décidé de mettre un terme au contrat qui la lie avec la firme de gardiennage. Dexia pense finalement vendre sa filiale israélienne. Pour pouvoir accuser des multinationales comme celles-là, nos forces doivent être réunies et un contrepoids édifié.
Et cela vaut encore et toujours pour Israël et la Palestine : tant qu’il n’y aura pas de justice, il n’y aura pas de paix. No justice, no peace !
Max Redknight
Le jury du Tribunal Russell est officiellement composé de 11 membres. Le président d’honneur est l’ancien ambassadeur français aux Nations Unies, Stephan Hessel. Son récent opuscule “Indignez-vous” est un énorme succès. Hessel est d’origine juive et survécut aux camps de Buchenwald et Dora. Avec d’autres, il co-écrivit aussi la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
Pierre Galand, ancien sénateur du PS belge et président de l’association belgo-palestinienne joue aussi un rôle important. Il dirige le comité de soutien du Tribunal Russel pour la Belgique.
Il y avait 8 membres du jury présents durant la session de Londres :
– Michael Mansfield, avocat britannique et président de la "Haldane Society of socialist lawyers in Britain”
– José Antonio Martín Pallín, un juge auprès du Tribunal suprême espagnol. En 2006, il a reçu le prix pour les droits de l’homme en Espagne.
– John Dugard, professeur sud-africain de droit international et ancien rapporteur spécial pour l’Afrique du Sud. Il a ensuite été Rapporteur Spécial pour les Droits de l’Homme en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.
– Ronald Kasrils, écrivain sud-africain, homme politique et activiste. Il a été membre du comité national exécutif de l’ANC et membre du Comité central du Parti Communiste sud-africain.
– Mairead Corrigan Maguire, Prix Nobel pour la paix en Irlande du Nord et militante pacifiste.
– Cynthia McKinney, ancienne membre du Congrès américain et membre du Green Party. Elle a siégé 12 ans comme députée démocrate.
– Lord Anthony Gifford a été avocat en Grande-Bretagne durant plus de trente ans.
Aminata Traoré, auteur et ancien ministre de la Culture du Mali, et Alice Walker, écrivaine américaine, n’ont pu être présents à Londres.
Max Redknight
Traduction : Gérard Craan
[1] http://www.russelltribunalonpalestine.com/en/wp-content/uploads/2010/08/CONCLUSIONS-TRP-FINAL-FR-last-.pdf
[2] Présentation par Ben Hayes de Statewatch durant la session londonienne du tribunal Russel :
Le 19 janvier 2011, Bruxelles-Laïque et le Barreau français de l’Ordre bruxellois des avocats organisaient un colloque relatif aux alternatives à la prison, à l’incarcération des mineurs, aux centres fermés pour étrangers ainsi qu’à l’enfermement psychiatrique. Tout un programme, riche d’environ 25 heures de débats, aux interventions denses et pointues du point de vue juridique ou criminologique. Il me sera dès lors particulièrement ardu de résumer brièvement le foisonnement et la qualité des échanges. Je tenterai donc humblement, de manière partielle, partiale et approximative, de rapporter un point de vue subjectif sur les pistes avancées pour sortir des dispositifs d’ emprisonnement pré-cités.
Détenus, mineurs délinquants, étrangers, migrants, malades mentaux ou « fous » : l’ensemble de ces vocables renvoient souvent, dans le sens commun, à la méfiance, la crainte et le rejet. Les individus qualifiés comme tels sont fréquemment traités dans la presse de manière sensationnaliste comme dangereux. Pourtant, ils sont avant tout des êtres humains précaires en insécurité socioéconomique plutôt que des producteurs d’insécurité objective, de danger ou de nuisance. Si le capitalisme implique la mobilisation de chaque individu en vue de la rentabilité, l’enfermement des personnes rendues inutiles ou surnuméraires participe à la gestion du contrôle de ces « populations flottantes » non disciplinées. A l’intérieur de ces catégories marquées du sceau de la dangerosité, s’établit encore diverses distinctions artificielles (mineur délinquant méritant un traitement éducatif versus noyau dur et inéluctable de jeunes criminels ; gentil migrant qui coopère à son expulsion de manière « volontaire » versus méchant sans-papier qui se rebelle au sein d’un centre fermé ; etc.).
L’enfermement existe en réalité depuis bien plus longtemps que ce que l’on nomme la prison moderne (dispositif visant à accueillir les personnes condamnées pour des délits) qui, pour sa part, naît à la fin du 18ème siècle. Ainsi, la pratique de la détention existe depuis l’époque de Charles Quint, plus précisément depuis 1532. Il s’agit à l’époque – déjà – de contenir les populations vagabondes, les mendiants, les potentiels récidivistes, les fous, etc. L’enfermement renvoyait donc à la fois aux fonctions de peine, de mesure de sûreté, de contrôle des populations « déviantes » et de marquage des indésirables, marquage binaire entre « eux » (les méchants, les dangereux, les bizarres) et « nous » (les gentils normaux). C’est encore valable de nos jours.
Enfin, lorsqu’on se penche sur la question des alternatives à la détention, il convient de définir si l’on s’attache à penser un système de surveillance autre que la neutralisation ou si l’on s’attaque à la question des alternatives possibles à une société punitive, discriminante et contrôlante.
De nombreux points, soulevés dans les différents ateliers thématiques, renvoient aux mêmes constats. Tout d’abord, la délinquance – adulte et juvénile, les migrations et la folie sont des phénomènes normaux : ils existent de tout temps et il serait totalement utopique de vouloir éradiquer le crime, contrer les désirs humains d’aller et de venir qui ont peuplé le monde depuis la préhistoire ou vouloir à tout prix guérir la folie ou la tenir à l’écart de la société, sous silence.
Ensuite, fait remarquable, les effets pathogènes des différents dispositifs d’enfermement évoqués sont officiellement reconnus : ils sont nommément présents dans les législations relatives aux détenus et aux mineurs et ses constats se retrouvent dans le rapport du Médiateur fédéral [1] concernant les centres fermés pour étrangers. En matière de psychiatrie, il convient, avant d’enfermer toute personne, de chercher toute possibilité d’alternative à la contrainte de la contention.
Les effets nuisibles de l’incarcération sont connus : violence institutionnelle, violence sociétale de la discrimination et de l’arbitraire quant à l’entrée et la sortie des lieux de contention, infantilisation et mise en position de passivité des personnes sous le coup des procédures juridiques, extension de cette passivité aux intervenants agissants au sein des dispositifs de type carcéraux, perte des repères spatiotemporels, difficultés à la réintégration au sein de la société, impossibilité légale pour le sans-papier de s’insérer légalement dans la communauté. En retour de ces constats, l’enfermement doit ainsi être considéré comme l’ultime mesure à mettre en œuvre, selon les textes juridiques et les discours politiques. Et pourtant, dans les faits, il n’en est rien : augmentation de 93% de la population carcérale de 1980 à nos jours, croissance exponentielle de nombre de places fermées pour les mineurs délinquants, construction de nouveaux centres fermés pour étrangers, recrudescence du nombre de personnes mises en observation (la mise en observation étant le nom donné à la procédure civile d’enfermement des personnes souffrant de troubles psychiatriques). Pourtant, le coût humain, social et économique des dispositifs d’enfermement est énorme : coût humain pour ceux qui en sont la cible, coût économique de l’incarcération (par exemple, un détenu « coûte » 127 euros par jour en prison [2], un mineur revient à 500 euros par jour en IPPJ).
A ces analyses, s’ajoutent les effets pervers de l’extension des alternatives et le problème de la légalisation des mesures et lieux de contention. D’une part, l’introduction d’alternatives supposées à la détention s’avère, dans les faits, ne pas diminuer le recours à celle-ci mais plutôt s’y cumuler et étendre le filet juridictionnel à des populations qui, hors existence de ces alternatives, auraient bénéficier d’un sursis ou d’un non-lieu (pas de poursuites juridiques) plutôt que de se voir soumises à une mesure sanctionnelle. D’autre part, la légalisation des modalités d’incarcération et l’octroi de davantage de droits pour les personnes visées tendent à légitimer et accroître le recours à la détention.
Une telle problématisation du contexte des différents modes d’emprisonnement rend particulièrement complexe la sortie de crise : crise de légitimité de la prison depuis son existence, crise de manque chez les juges de la Jeunesse (supposé manque de places en IPPJ alors que la délinquance juvénile n’augmente pas et que les dispositifs de placement ne font que s’accroître), crise de l’échec de l’enfermement des migrants, crise de l’accueil des demandeurs d’asile, crise de la psychiatrie moderne et de la « gestion de la folie », sur fond de crise socioéconomique et de remise en question du bien-fondé de nos institutions.
Pas à pas, nous allons tenter d’extraire quelques-unes des pistes avancées pour s’extraire du carcan de la crise et s’en libérer.
C’est en 2005 que voit enfin le jour la loi relative à l’administration des établissements pénitentiaires et au statut interne des détenus. Elle restera quasiment lettre morte puisque seuls 30 des 164 articles de celle-ci sont entrés en vigueur, soit un cinquième [3]. Une des seules parties en vigueur se rapporte à l’existence de Quartiers de Mesures de Sécurité Particulières Individuels (à l’exception du droit de recours contre cette mesure), équivalent des Quartiers Haute Sécurité. Cette loi, supposée octroyer davantage de droits aux détenus, se trouve ainsi détournée pour légitimer des régimes de détention plus drastiques.
A. Le mythe des alternatives à l’enfermement ou l’extension du filet pénal
Évoquons brièvement trois « alternatives » :
Il convient également de sortir de l’idée que la non-exécution d’une peine relève de l’impunité : dans le cadre pénal [7], une personne qui a été poursuivie, inculpée, jugée, condamnée et marquée du sceau du casier judiciaire ne devrait pas être considérée comme impunie, puisqu’elle a vécu la souffrance du rouleau compresseur de la justice pénale. L’idée d’une justice laxiste n’a aucun sens rationnel au vu des constats de recrudescence des enfermements, sans augmentation de la délinquance, tel qu’exposé plus haut.
B. Propositions concrètes.
Exposons, de manière très brève, les pistes lancées pour réduire le recours à la case prison :
C. Vers l’abolition de la prison.
Deux propositions sont abordées dans ce sens : une justice horizontale civile qui sort du cadre de pensée pénal et ce que l’on appelle « la doctrine abolitionniste ».
L’idée d’une justice non pénale renvoie à l’idée de supprimer les procédures pénales par des procédures civiles : tout délit serait ainsi « civilisé ». Il s’agit de permettre des médiations sociales, communautaires, systémiques ou interactionnelles en dehors de toute instance pénale.
La « doctrine abolitionniste », pour sa part, renvoie davantage à une position philosophique de la justice qu’à une proposition politique. Il s’agit d’abolir le cadre de pensée des institutions tels que la police ou les tribunaux sans pour autant les abolir en elles-mêmes, dans un processus de stérilisation de la logique pénale. Il n’en demeure pas moins que la police exerce des formes de contrôle et de surveillance qui renvoient à la question de l’alternative à l’enfermement ou à la société contrôlante.
La doctrine abolitionniste insiste sur l’idée que la conséquence de l’appareil répressif pour le délinquant, les victimes et la société ne puisse pas être pire que les conséquences de l’infraction en elle-même ou que les conséquences d’une absence de réaction sociale quant au fait commis. Il s’agit de penser l’incarcération comme un système loose-loose (à l’encontre du fameux win-win) : la prison, tout le monde y perd : le délinquant, la victime et la société. La victime devra subir la pénibilité de la procédure judiciaire, ne sera que très rarement indemnisée et a davantage besoin d’être entendue et écoutée dans sa souffrance plutôt que de renvoyer l’auteur à la violence institutionnelle carcérale. Si l’on présuppose que la fonction de réinsertion de la prison est un leurre, demeure sa mission de protection de la société : protection toute relative car sur le moyen-long terme, la personne détenue sortira de sa geôle, avec peu de chance d’être réconciliée avec elle-même et la société, et toutes les difficultés à retrouver un emploi, un logement, une relation affective, etc.
En réalité, il appert que l’idée d’éliminer la criminalité s’avère, de fait, beaucoup plus utopiste que l’abolition de la prison. Précisons encore que, selon certains penseurs de l’abolitionnisme, l’abolition de la prison n’implique pas la suppression de toutes formes d’enfermement, certaines pouvant être précisées pour des situations extrêmes.
Aujourd’hui, alors que le débat public se focalise sur la délinquance des mineurs, qui n’est pourtant pas en augmentation, il convient de noter la forte croissance des mineurs en danger, dont les politiques semblent peu se préoccuper.
La réforme de la loi sur la protection de la Jeunesse, relative aux mineurs ayant commis des faits qualifiés infraction, introduit explicitement des alternatives à l’enfermement tout en renforçant les dispositifs de détention existants. Ainsi, tout comme la réforme de 1994 qui, alors qu’elle garantissait plus de droits aux mineurs, introduisait de nouvelles formes d’enfermement (comme la possibilité d’être placé en IPPJ avant jugement, lors de l’équivalent d’une détention préventive), on remarque que le renforcement des droits des jeunes n’implique pas forcément une diminution du recours à l’enfermement, bien au contraire : il peut tendre à le légitimer davantage. C’est ce qu’on appelle le « cauchemar du droit des jeunes ». Il n’en reste pas moins important de sensibiliser les jeunes à leurs droits et de renforcer ceux-ci – d’autant plus lorsqu’ils font l’objet d’une procédure juridique ou d’un enfermement.
Les nouvelles « alternatives » permettent de mettre en place les mesures suivantes (issues d’une idée de justice plus horizontale, appelée « justice restauratrice ») : médiation familiale, médiation avec la victime, suivi thérapeutique, suivi pour assuétudes, activité bénévole à vocation réparatrice, préparation d’un projet humanitaire, le tout pouvant être cumulatif et s’additionner à l’enfermement en IPPJ ou centre fermé fédéral pour mineurs. Le concept de justice restauratrice repose sur l’idée de réparer les préjudices individuels, relationnels et sociaux commis par un délit.
Dans les faits, les dernières réformes de la loi sur la protection de la Jeunesse induisent les effets suivants : on n’assiste pas à une diminution de l’enfermement – que du contraire. Il se produit davantage un cumul des différentes mesures, avec possibilité d’extension du filet juridictionnel à des mineurs qui, auparavant, n’auraient fait l’objet d’aucune mesure, avec une responsabilisation accrue du jeune sur lequel repose la réussite de son projet – demande plus accrue envers les personnes qui ont le moins de moyens (en termes de capital économique, social et culturel) de se prendre en charge et de prouver leur capacité à s’en sortir, et le risque d’alourdir la trajectoire institutionnelle du jeune ainsi que sa stigmatisation et la probable aspiration des alternatives par l’enfermement, qui demeure le pilier central de la justice des mineurs.
Une étude réalisée en Italie, sur plus d’une dizaine d’années, a suivi des jeunes, à délits égaux, parcours familial, scolaire, et situation socio-économique similaire. Certains d’entre eux ont fait l’objet d’une mesure protectionnelle, d’autres non. Sur le long terme (dix ans plus tard), on se rend compte que ceux qui n’ont fait l’objet d’aucune réaction sociale s’en sortent beaucoup mieux en terme d’intégration sociétale que les autres, et que ceux qui s’en sortent le moins bien sont ceux qui firent l’objet d’une mesure d’enfermement. Ces constats posent les questions suivantes : à partir de quand faut-il intervenir et, tout simplement, faut-il appliquer une quelconque réaction sociale à l’égard d’un jeune (ou adulte) ayant commis un acte qualifié infraction ? Par ailleurs, pour éviter l’ensemble des dérives évoquées plus haut, il conviendrait que les mesures alternatives relevant d’une justice horizontale et renvoyant au but de réparation (justice restauratrice) soient assorties de la garantie de ne pas se cumuler, ni à l’enfermement ni à elles-mêmes.
Le bon sens voudrait simplement que ce dispositif, qui n’existe que depuis 23 ans – les premières mesures d’enfermement des étrangers ayant eu lieu en 1988 – soit tout bonnement supprimé, sans nécessité quelconque d’alternatives. Mais il est marquant de voir à quel point un si jeune dispositif est aujourd’hui peu remis en question, si ce n’est sous forme d’aménagement, pour bien nombre de personnes, politiques ou institutions. Ainsi, Amnesty International propose d’appliquer la surveillance électronique aux migrants qui pourraient faire l’objet d’une détention – mesure qui choqua, de manière générale, l’assemblée de l’atelier réunie sur ce thème, tandis que d’autres préconisent la transformation des centres fermés en centres ouverts. Il n’en demeure pas moins qu’un centre ouvert est à moitié fermé, puisqu’il y a une obligation d’y revenir et une pression psychologique quant à la propre gestion d’une liberté de mouvement restreinte pour celui qui se trouve en centre ouvert.
En termes d’alternative à l’enfermement, il existe une mesure qui consiste en l’accompagnement des migrants qui veulent bien coopérer pour organiser un projet de retour volontaire. Mais le retour est-il réellement volontaire lorsque la seule alternative demeure l’enfermement suivi de l’expulsion ?
Puisqu’une possibilité d’accompagnement existe, il conviendrait davantage qu’elle serve à soutenir les personnes dans leurs démarches pour qu’elles soient actrices des lourdes procédures juridiques dont elles font l’objet et puissent également trouver une voie vers le travail ou la scolarité en Belgique.
Il s’agirait de déclarer un droit à l’entrée sur le territoire (ouvrir les canaux légaux de l’immigration), avec un visa inconditionnel ou pas de visa du tout, avec une non différenciation des catégories (étudiant, travailleur, touriste) et un accès à l’ensemble des droits économiques, sociaux et culturels, en évitant l’écueil d’une harmonisation vers le bas, par exemple en terme de salaire ou de sécurité sociale.
Il conviendrait d’accorder, pour toute personne présente sur le territoire ou tout migrant entrant, un permis de travail, ainsi qu’un accès aux structures d’insertion socioprofessionnelle. Ceci impliquerait également une reconnaissance des diplômes et compétences des personnes issues du Sud.
Il faut encore souligner que la catégorisation des différents migrants est artificiellement créée, alors que les motifs de départ vers l’Occident sont multiples et se recoupent. Pour donner un exemple, un paysan voit son champ dévasté par un raz-de-marée et il perd, par là, ses ressources et moyens de production. Il est un réfugié économique. La cause de sa précarité peut par ailleurs renvoyer au fait qu’il est également réfugié climatique. Enfin, s’il lui fut venu la bonne idée de protester publiquement contre les politiques étatiques qui n’avaient pas assez fortifié les digues là où son champ fut détruit et qu’il est réprimé pour sa mobilisation, il en devient réfugié politique et donc, potentiellement, demandeur d’asile. L’idée est ici d’abolir la distinction entre tout type de migrant (économique, humanitaire, climatique, demandeur d’asile) et d’accorder à tous, sur le territoire belge, l’ensemble de droits reconnus à tout citoyen.
Au final, la proposition présentée comme la plus utopique semble en fait la plus réaliste : la liberté de circulation, d’installation et de mobilité (soit le droit de pouvoir aller et venir, sans demeurer coincé en Occident). Il s’agit d’une politique beaucoup plus cohérente que les opérations de régularisation, qui demeurent arbitraires et discriminatoires, et ne sont qu’un outil de compensation d’une politique migratoire ultra-restrictive. Une politique de liberté de circulation et d’installation, avec les droits qui y sont inhérents, participe à renforcer la sécurité sociale sans pour autant nier la souveraineté étatique. Par ailleurs, elle n’implique pas forcément – et certainement pas sur le moyen-long terme – un afflux massif d’immigrés. Enfin, elle permet d’éviter l’exploitation économique des migrants, tant sur le plan interne (secteurs du bâtiment, de l’horeca, du textile, etc.) qu’externe (réseau de passeurs et traite des êtres humains) ainsi que les risques mortels qu’ils prennent parfois pour arriver jusqu’ici.
Ethiquement et pragmatiquement, cette proposition semble donc la plus logique. Elle impliquerait aussi un partage des richesses (que l’Occident finira bien par devoir accepter) et une responsabilité collective de la communauté, en terme d’accueil des migrants et de possibilité, pour eux, de se retrouver insérés au sein de nos institutions sociétales (école, travail, vie culturelle, vie de quartier, etc.).
Envisageons, dans ce court chapitre, l’internement et la mise en observation.
L’internement est une mesure de sûreté à durée indéterminée (contrairement à une condamnation) prise à l’encontre d’une personne reconnue coupable d’un délit mais non responsable de son acte au moment des faits, de par son état de déséquilibre mental. Dans les faits, les personnes internées se retrouvent dans les annexes psychiatriques des prisons, en situation de surpopulation (imaginez trois détenus enfermés quasiment toute la journée ensemble, l’un « schizophrène », l’autre « paranoïaque », le troisième « dépressif »...) et d’absence quasi totale de soins – si ce n’est une abondante surmédication dont la recette relève d’un concentré de camisole chimique. Ces personnes y restent entre deux et quatre ans en attendant une place en Etablissement de Défense Sociale où ils seront – parfois – davantage pris en charge et soignés. En matière d’internement, deux propositions claires ont émergé lors de l’atelier : la sortie immédiate des internés du système carcéral et leur prise en charge par le Ministère de la Santé et non plus l’administration pénitentiaire ainsi que le droit inconditionnel et gratuit à une contre-expertise psychiatrique (l’expertise, demandée par le Parquet, étant déterminante dans la décision de condamner ou d’interner une personne).
Concernant la mise en observation (procédure civile d’enfermement de malades mentaux qui présentent un danger pour eux-mêmes ou autrui et refusent de se « soigner » volontairement), il faut éviter la procédure d’urgence via le Procureur du Roi, qui devrait être l’exception mais tend à devenir la règle (alors qu’elle ne laisse quasiment pas de temps pour tenter de trouver des alternatives à la contention) et permettre la présence de l’avocat dès la demande d’enfermement psychiatrique, afin de donner place au débat contradictoire.
De manière plus générale, il convient de déjudiciariser et de désinstitutionnaliser les situations « problématiques » de crise, en privilégiant le milieu ouvert. En ce sens, trois pistes ont été évoquées :
En terme d’extension du contrôle social au sein de la société, ces alternatives posent cependant question. En terme législatif au sens strict, comme alternatives à l’enfermement, elles demeurent des pistes à privilégier.
De manière plus générale, la contre-productivité de l’obligation de soins ou de l’injonction thérapeutique furent soulignées : si un traitement s’impose, il est beaucoup plus efficace lorsque la personne demeure l’auteur de la démarche. Avant d’enfermer, il convient donc de prendre le temps de négocier et de dialoguer.
Pour faire évoluer les législations et pratiques en vigueur, ce sont les représentations sociales même de la folie qu’il faut travailler au corps et changer. Il convient tout d’abord de casser l’équation entre maladie mentale et dangerosité : il n’y a pas de malade dangereux mais des situations dangereuses. Les personnes atteintes d’un trouble mental ne commettent pas plus de délits que d’autres. Par ailleurs, les malades mentaux sont davantage exposés aux risques d’être en danger que l’ensemble de la population, de par la stigmatisation dont ils font l’objet et les risques de maltraitance en institution (violence institutionnelle, entre patients, entre personnel et patients).
En Italie, Basaglia, chef de file du mouvement anti-psychiatrique de son pays, est parvenu à faire fermer les asiles en 1978 par une loi qui inversait les perspectives entre danger que représente le fou et impératif de soins appropriés pour la personne malade : il s’agit d’une loi qui se libère du concept de dangerosité psychiatrique et s’axe sur la notion de santé publique au détriment d’une nécessité de protection de la société, basée sur la supposée dangerosité de la personne malade. Les expériences d’ouverture des asiles étaient particulièrement un succès pour les personnes atteintes de maladies mentales graves.
S’il convient vraisemblablement de différencier la maladie mentale grave d’une situation de souffrance psychique relevant davantage du contexte socio-économique (précarité ou stress dans le cadre d’un travail à flux tendus) ou encore d’une non-conformité au mode de dominant, les pratiques alternatives à la psychiatrie fermée montrent l’intérêt de changer de perspective face à la personne en souffrance, en accueillant la folie plutôt que d’essayer de la comprendre, en l’accompagnant plutôt que d’obliger à la guérir.
Sortir le fou de l’espace clos, c’est aussi accepter de l’accueillir dans la communauté, et de garantir un accompagnement de celui-ci et du voisinage. En effet, au départ, la présence de personnes en grande souffrance mentale peut susciter peur, dédain et conflit : il convient d’accompagner, de manière professionnelle, ce conflit pour permettre d’en dégager des pistes de solidarité et d’acceptation de l’autre, voire de comprendre que l’autre n’est pas tellement différent de nous, afin que s’estompe la logique binaire de démarcation entre « eux », les fous, et « nous », les normaux.
L’idée d’organisation de réseaux de soins en ambulatoire comme alternative à l’hôpital semble à privilégier. Il convient cependant d’éviter l’écueil suivant : si la vie et le rythme quotidien du patient sont organisés autour et par le réseau de soins, la personne demeure enfermée, prise aux mailles du filet de ce réseau. Ceci revient à poser la question de la place à donner à l’usager en tant qu’acteur et sujet de son bien-être, de sa vie et de la société.
Lors de l’atelier sur les alternatives à l’enfermement psychiatrique, une pensée récurrente s’est faite entendre : ce n’est pas tant les gens qu’il faut soigner que la société elle-même, son rythme aliénant qui fait qu’on ne connaît plus l’autre, que l’on ressent davantage de peur à son égard que l’on ne pratique l’accueil, l’entraide et la solidarité. Toutes les souffrances psychiques graves ne sont pas d’ordre sociétal, mais si l’on accepte qu’elles sont en lien avec le contexte familial et social de la personne, un entourage attentif et encourageant peut permettre d’éviter souffrance, hôpital, obligation de soins, enfermement, le tout ne suscitant, en retour, que davantage de souffrance, encore.
Populations précarisées, dispositifs d’enfermement bancals, difficultés à faire émerger de réelles alternatives, ... Ces constats ne peuvent se contenter d’eux-mêmes, car les idées, pour sortir du cadre de pensée normatif et rassurant de l’enfermement, fusent lorsque l’on se donne la peine d’ouvrir notre esprit à d’autres possibles.
Premièrement, l’octroi de droits supplémentaires (pour les détenus, les mineurs, les étrangers, les patients psychiatriques) ne suffit certes pas à réduire la pratique de l’enfermement, il tend souvent à la légitimer davantage. Y réside peut-être là une des pistes les plus intéressantes pour s’extraire des pensées et pratiques de la détention : les prisons et les centres fermés pour étrangers sont à ce point en contradiction avec les droits fondamentaux qu’on ne peut que plaider pour leur abolition. Ces dispositifs portent en eux-mêmes leur contradiction interne : ils sont à la fois légaux mais ce qui s’y déroule est jonché de violation des droits.
Deuxièmement, si l’existence d’alternatives ne permet pas, jusqu’à présent, de diminuer les recours à la contention, elles demeurent néanmoins des pistes à privilégier. Tant l’expérience italienne de fermeture des asiles que celles des pratiques de justice restauratrice avec les mineurs montrent que c’est particulièrement avec les personnes les plus en difficulté ou ayant commis les faits les plus graves que l’alternative à la contention fonctionne. Par ailleurs, la surveillance électronique peut se passer d’elle-même par la guidance sociale qui l’accompagne. En outre, l’ensemble de l’éventail des possibles mesures de justice des mineurs évoqué (médiation familiale, médiation avec la victime, suivi thérapeutique, suivi pour assuétudes, activité bénévole à vocation réparatrice, préparation d’un projet humanitaire) peuvent être réalisés en AMO (aide en milieu ouvert) – service non mandaté et non soumis au Tribunal de la Jeunesse, ce qui permet de sortir totalement de la sphère juridictionnelle.
Troisièmement, la formation et la sensibilisation de différents publics est un point essentiel vers la réalisation d’une société moins sécuritaire : le personnel des institutions (agents pénitentiaires, travailleurs sociaux, éducateurs, accompagnateurs, soignants, psychiatres) afin de leur permettre de sortir d’une léthargie institutionnelle qui les place, tout comme les personnes dont ils s’occupent, dans une position de passivité et pour qu’ils puissent changer de regard sur la délinquance, l’immigration ou la folie ainsi que sur les êtres humains qui sont casés derrière ces vocables ; les magistrats, personnel administratif de l’office des étrangers, experts psychiatres, qui placent (ou participent au placement de) ces personnes, le monde politique, les médias (et la manière dont ils traitent des thèmes ici abordés) et le grand public (pour sortir de l’émotionnel, demeurer critique envers les médias, connaître l’autre, rejeter la peur et demeurer solidaire). Sur les 500 personnes présentes au colloque, il est particulièrement remarquable que seuls trois magistrats, membres du Parquet, étaient présent. Cela en dit long sur le fossé qui sépare les responsables des décisions d’enfermement de ceux qui vivent la détention ou encore de ceux qui la dénoncent. De fait, un des points essentiels, afin de faire évoluer les pratiques, consiste en une réforme de la formation des étudiants en droit et des magistrats. Les juges d’instruction, qui placent les reclus en détention préventive, ne se rendent en général qu’une seule fois par an en prison (car ils y sont obligés) et n’ont aucune conscience de la réalité de l’enfermement.
Quatrièmement, afin de contrer la mise à l’écart, lors des procédures juridictionnelles dont ils font l’objet, de populations déjà exclues, il convient de valoriser leurs compétences ainsi que celles de leur entourage, afin de leur permettre d’avoir un rôle actif quant à leurs choix, sans pour autant faire peser sur eux l’unique responsabilité d’un éventuel accroc de parcours. Ils s’agit d’assurer une capacité, pour tout un chacun, d’avoir accès à un capital culturel et social qui lui permettra de mieux comprendre ce qui lui arrive et de faire face à sa situation et aux personnes devant lesquelles ils se trouvent. Par ailleurs, le fait de ne pas catégoriser, étiqueter, cloisonner les uns et les autres fait partie de ce processus.
Enfin, dernier point, la question de l’enfermement renvoie, de manière plus globale – c’est flagrant – à la question sociale. Il s’agit, de manière incisive, de s’attaquer aux problèmes cruciaux suivants : manque de travail et travail à flux tendus, problématique du logement, précarité et isolement social, manque d’investissement dans les politiques sociales en amont de la coûteuse répression, distorsion des liens de solidarité, délitement de la communauté sociale.
Moins d’enfermement ne peut passer que par davantage d’ouverture d’esprit et de solidarité.
Fifi Brindacier
Prison : Louk Hulsman et Jacqueline Bernat de Celis, Peines perdues : le système pénal en question,Centurion, 1982, 182 p.
Enfermement des mineurs : Yves Cartuyvels, la justice des mineurs en Belgique au prisme des sanctions,
http://www.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2009-3-p-271.htm.
Centres fermés pour étrangers : Claire Rodier et Emmanuel Terray ; Immigration : fantasmes et réalités. Pour une alternative à la fermeture des frontières, La Découverte, Paris, 2008.
Enfermement psychiatrique : Bruxelles-Laïque Echos, le bon, le fou et le troublant, Bruxelles, mars 2011.
[1] Rapport datant de 2007-2008
[2] Le coût étant principalement sécuritaire (grilles, caméras, agents) puisque la nourriture ne constitue que 3 euros de ce budget – enveloppe alimentaire calculée sur la capacité théorique de la prison et non le nombre réel de personnes incarcérées (ex : à Forest, capacité de 405 places pour 650 détenus)
[3] Au moment de l’écriture de l’article, ceci est correct. A l’heure de sa parution, cela ne l’est plus : plusieurs chapitres supplémentaires de la loi entreront en vigueur en septembre 2011 mais des domaines essentiels comme le droit de plainte des détenus ou les soins de santé demeurent des parties ignorées et non appliquées de la loi.
[4] Pour un problème de comportement, une assuétude ou une maladie mentale.
[5] Un programme serré est établi pour la personne, entre temps de sortie et devoir d’assignation à résidence, mais un embouteillage, discussion avec l’institutrice de son enfant, bref les aléas de la vie quotidienne, rendent particulièrement ardu le respect du timing.
[6] Si le signal ne répond pas, s’agit-il d’un bug technique ou d’une absence de la personne ? Cette absence a-t-elle un sens « légitime » ?
[7] Les peines d’enfermement de moins de six mois ne sont pas exécutées, celles de moins de trois ans peuvent faire l’objet d’une surveillance électronique directe, dont on a déjà esquissé certaines problématiques qu’elles engendre.
[8] Plus il y a de conditions, plus il y a de chances de ne pas en respecter une et de retourner en prison.
[9] Dixit Proudhon.
Quand vous entendez le mot « justice », qu’est-ce qui vous vient à l’esprit ? Sans doute, pensez-vous à plusieurs de ses synonymes, comme équité, impartialité, intégrité, droiture, etc. , ou alors, à certains de ses symboles comme la balance ou les yeux bandés – on dit bien que « la justice est aveugle » ?
On entend d’ailleurs souvent qu’il faut s’en remettre à la justice, qu’elle fera éclater la vérité, que justice sera rendue,... Ah, mais c’est bien simple donc : si la police commet des débordements et se comporte de façon violente, il suffirait donc de porter plainte. Dans l’article de Christine Oisel, publié dans le n°4, « Pour la police de la zone de Bruxelles-midi : Arabe = punching-ball ! », le JIM avait raconté déjà l’histoire de 4 jeunes à Bruxelles victimes d’une agression policière et leur difficulté pour porter plainte.
Qu’avez-vous dit ? Hein ? Justice ?
Autre exemple : débordements policiers en février 2003 lors d’une manifestation festive, le Festival des Résistances, devant le centre fermé 127bis à Steenokkerzeel, à savoir fichage généralisé et jet d’autopompe sans raison blessant 2 manifestants (avec séquelles irréversibles pour une personne). Les manifestants ont porté plainte avec constitution de partie civile mais, depuis bientôt 10 ans, l’affaire traîne en longueur. Tout est fait pour décourager les plaignants, espérant qu’ils s’essoufflent d’eux-mêmes ou que leurs moyens s’épuisent pour continuer à payer les frais de justice (voir encart).
Qu’avez-vous dit ? Hein ? Justice ?
Et qu’en est-il quand il y a jugement ? La justice serait-elle plus « équitable » quand il s’agit de décider d’enfermer des personnes ? L’article de Florence Dufaux, « Cachez cette pauvreté que je ne saurais voir », souligne de façon évidente qu’il n’en est rien, en démontrant le lien entre précarité et emprisonnement. Que ce soit avant la détention, pendant ou après, la précarité favorise les décisions de détention et la prison favorise la précarisation, l’un entraînant l’autre dans une spirale infernale. Parfois, l’inéquitabilité de la justice est encore plus flagrante. L’article de Julie Robert retrace le parcours de Mumia Abu Jamal condamné à mort en 1982, lors d’un procès entaché d’erreurs et de manquements, dans un climat raciste évident. Il est en prison depuis et se bat pour être rejugé, sans succès. Seule la sentence définitive – peine de mort ou prison à perpétuité – a été réexaminée [1].
Qu’avez-vous dit ? Hein ? Justice ?
Mais laquelle ? En tout cas, pas celle de la balance et des yeux bandés.
Que reste-t-il dès lors de ses symboles ? Eh bien, c’est bien simple, reste le glaive, qui lui symbolise l’aspect répressif de la justice, son pouvoir de décision de sanctions et sa capacité à les faire appliquer. L’actualité ne manque pas d’exemples où l’arsenal judiciaire est utilisé pour s’attaquer aux militants. Relisez à ce propos l’article de Didier Brissa, publié dans le n°1, sur l’affaire de la mise sur écoute des altermondialistes en 2001. Et rappelons l’inculpation en 2008 de 4 membres du Secours Rouge pour participation aux activités d’un groupe terroriste [2]. Après 3 ans d’instruction (et un dossier toujours aussi vide), la Chambre du Conseil va statuer s’il y a lieu de poursuivre, et donc procès, ou s’il y aura non-lieu. Nous pourrions d’ailleurs multiplier les exemples.
Qu’avez-vous dit ? Hein ? Justice ?
Pourtant, des initiatives existent pour repenser ces questions de justice et tenter de retourner à son sens premier. Ainsi en est-il du Tribunal Russel, mis sur pied pour la première fois en 1966. Même s’il ne peut faire appliquer ses décisions, il a pour objectif de juger les atteintes au droit international, non examinées par les cours internationales, comme ce fut le cas pour la guerre du Vietnam et les faits commis par les Etats-Unis en 1966, ou pour les dictatures d’Amérique Latine en 1973. Dans son article « No justice, no peace », Max Redknight nous présente le Tribunal Russel pour la Palestine, qui a eu sa première session en mars 2010. Au niveau de la justice nationale, un colloque a eu lieu à Bruxelles en janvier 2011 pour penser les alternatives aux enfermements (prison, mineurs, étrangers, psychiatrie). Dans son article, Fifi Brindacier nous donne un aperçu des débats et de leurs conclusions, soulignant la possibilité de penser ces questions autrement. Vous trouverez aussi dans ce numéro un poème de Fifi évoquant l’ambiance carcérale.
Qu’avez-vous dit ? Hein ? Justice ?
Mais laquelle ? Et surtout, pour qui ?
Anne B
A. B
[2] Pour plus d’informations : www.noproces.org