Journal Indépendant et Militant
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Reprises du printemps

 


 

« L’énergie nucléaire, y avez-vous déjà réfléchi ? »
Reprise /
vendredi, 1er avril 2011
/ Andrée Fonteyne

[*Nous republions un article paru dans le JIM le 07 novembre 2009.*]

En février dernier, le Forum nucléaire lançait sa première campagne publicitaire de grande ampleur, suivie rapidement d’une seconde pendant l’été et d’une troisième en septembre 2009 [1].

Sous couvert du débat, c’est une véritable campagne de propagande qui nous aura été infligée ces derniers mois. Affiches, encarts dans les journaux, spots télés, spots radios, site internet, etc. Rien ne nous aura été épargné pour nous faire comprendre que, oui mais non, le nucléaire c’est bon pour ce qu’on a.

Mais qui se cache derrière le « Forum Nucléaire » ?

Le Forum Nucléaire se donne pour objectif de « devenir la référence par excellence en matière d’applications pacifiques du nucléaire. Tant à l’égard de la presse et du monde politique que du grand public » [2]. Rien que ça.

La lecture des statuts [3] de cette association sans but lucratif (si si !) est éclairante à plus d’un titre. Créée le 29 février 1972, cette asbl est en fait l’ancien « Groupement professionnel de l’Industrie Nucléaire ». Son objet social est « d’encourager le développement et les applications pacifiques de l’énergie nucléaire, d’informer et de documenter les membres, les entreprises ou organismes que les membres actifs représentent ou regroupent, ainsi que les tiers et le grand public, de susciter dans le pays un intérêt en faveur des applications pacifiques de l’énergie nucléaire, d’étudier les problèmes généraux ou particuliers ayant trait aux domaines envisagés ci-dessus. »

Il y a trois catégories de membres :

  Les membres actifs [4] : on y retrouve Agoria, Areva, Belgoprocess, le Centre d’étude de l’énergie nucléaire (SCK-CEN), Electrabel, l’Institut National des Radioéléments (IRE), SPE, Synatom, Tractebel Engineering et Westinghouse Electric Belgium. Selon les statuts de l’asbl, ces membres payent une cotisation annuelle qui ne pourra pas dépasser 50.000 euros et peuvent être également mis à contribution, en fonction des besoins financiers du Forum Nucléaire Belge ou pour des besoins spécifiques, dans le cadre d’une cotisation extraordinaire qui ne pourra pas dépasser 5.000.000 euros par an.

  Les membres associés [5] : Laborelec, MPE, Tecnubel, Transnubel et Transrad qui sont eux soumis à une cotisation annuelle qui ne peut pas dépasser 5.000 euros et qui peuvent également être sollicités pour une cotisation extraordinaire qui ne dépassera pas 10.000 euros par an.

  Les membres individuels

Si on pouvait s’attendre à retrouver sans surprise Areva et Electrabel parmi les membres actifs du Forum Nucléaire, la présence de l’IRE, de Synatom, de Belgoprocess et du SKE-CEN, qui bénéficient de subventions publiques, pose question. Le Ministre de l’Energie, Paul Magnette, a d’ailleurs reconnu en Commission parlementaire [6] que de l’argent public avait bel et bien servi au financement de la campagne publicitaire du Forum Nucléaire. Le Centre d’étude de l’énergie nucléaire, société privée de fonds public, a payé une cotisation de 3.838 euros et des montants supplémentaires de 111.641 euros pour 2008 et à 150.000 euros pour 2009, justifiant leur participation au Forum Nucléaire par le fait qu’elle « permet de nouer des contacts commerciaux » et que « la campagne rencontre à leurs yeux leurs missions d’information et de diffusion des connaissances ». L’Institut des Radio Eléments (IRE) cotise au Forum Nucléaire à hauteur de 3.800 euros et a versé 2.000 euros supplémentaires pour le programme publicitaire en 2008 et 2009. L’IRE reconnaît que « la campagne ne correspond pas (à ses) missions mais il estime intéressant de participer au Forum, considéré comme une fédération professionnelle qui permet un échange d’expérience. »

C’est clair, net et précis, le Forum Nucléaire est donc, partiellement et de manière indirecte certes, alimenté financièrement par des subventions publiques.

Mais de quel débat parle-t-on ?

Un débat autour de la question de l’approvisionnement en électricité est absolument nécessaire. Ce financement public serait donc justifié si ce débat était mené de manière impartiale et correcte.

Sticker campagne Forum nucléaire

Ce n’est évidemment pas le cas de la part d’une asbl dont, rappelons-le, l’objet social est de « susciter dans le pays un intérêt en faveur des applications pacifiques de l’énergie nucléaire ».

Quelques exemples de manipulations malhonnêtes ? Le site du Forum Nucléaire en regorge ! Il y a trois parties dans l’espace débat. Une première est consacrée à des messages qui sont censés inviter à réfléchir et à réagir [7]. On y retrouve, en vrac, des affirmations qui mélangent tout et n’importe quoi, de l’utilisation du nucléaire pour la fabrication d’électricité à son utilisation médicale, et bien entendu, pour chaque message, le Forum Nucléaire nous explique en quoi l’énergie nucléaire nous est indispensable.

Par exemple dans le message « Il faudrait renoncer au nucléaire. Aux accords de Kyoto aussi ? », on y apprend que l’énergie nucléaire « participe donc activement à la lutte contre le réchauffement climatique » [8]. Ou encore, sous le message « Les légumes, c’est bon pour la santé. Même s’ils sont irradiés ? » que « la ‘radiostérilisation’ permet d’éliminer les bactéries et autres micro-organismes présents dans certains aliments pour leur assurer une meilleure conservation » et que renoncer au nucléaire, c’est donc accepter « de manger des bactéries à tous les repas » [9]

La seconde partie des débats reprend ce que le Forum Nucléaire appelle « Les libres propos » [10]. Ici ce sont les « propos les plus remarquables » des « leaders d’opinion » qui sont soumis à nos commentaires. Tous les messages, sans exceptions, sont en faveur de l’énergie nucléaire. Même les propos de Jan Vande Putte [11], Responsable de la Campagne Energie Nucléaire au sein de Greenpeace, qui réagissait à la campagne publicitaire du Forum Nucléaire, sont tournés d’une telle façon qu’on pourrait croire que, finalement, Greenpeace, en reconnaissant l’utilité du nucléaire médical reconnaît l’utilité du nucléaire tout court…

Enfin, la troisième partie des débats est consacrée aux quatre séances de « Live chat » [12] organisées par le Forum de février à mai 2009, avec Robert Leclère, président du Forum, Eric van Walleet et Hamid Aït Abderrahim du Centre d’étude de l’énergie nucléaire, la Belgian Nuclear Society Young Generation et, enfin, avec Alain de Halleux réalisateur de « R.A.S. Nucléaire Rien a signaler ».

Dans cette partie de « Live chat », les internautes sont invités à dialoguer avec tous ces experts de l’industrie nucléaire et à leur poser, sans tabou, toutes leurs questions. Certains attendent toujours leur réponse…

Bref vous l’aurez compris, ce n’est pas grâce au Forum Nucléaire que nous aurons enfin un débat démocratique sur la question du nucléaire. Ni sur la question de notre consommation énergétique globale... En éludant totalement le fait que la vraie solution est une diminution drastique de notre consommation énergétique (et, ce, quelle que soit la source énergétique) ainsi que les problématiques de la gestion des déchets, de l’approvisionnement et de la sécurité, le Forum Nucléaire nous fait croire qu’il n’y a qu’une solution : l’énergie nucléaire. Et autant aller droit dans le mur en fermant les yeux et en accélérant le mouvement…

Pourquoi cette campagne de propagande ?

En 2003, le Gouvernement "Arc-en-Ciel" [13] décide de sortir du nucléaire en adoptant la loi du 31 janvier 2003 "sur la sortie progressive de l’énergie nucléaire à des fins de production industrielle d’électricité" [14] qui prévoit l’arrêt progressif de toutes les centrales nucléaires situées en Belgique à partir de 2015.

Le 1er octobre 2009, Paul Magnette, Ministre fédéral de l’Energie, proposait d’allonger de dix ans la durée de vie des anciennes centrales suite aux conclusions du rapport GEMIX [15]. Le 12 octobre, le Gouvernement fédéral entérinait cette décision au prix d’un accord avec le groupe GDF Suez et la société Electrabel [16]. A ce moment, le Gouvernement est en train d’essayer de boucler un budget difficile. Difficile de ne pas faire le lien avec les 500 millions d’euros qui seraient [17] versés par GDF Suez de 2010 à 2014.

Mais difficile aussi, même si peu de gens l’ont fait, de ne pas penser que les campagnes de propagande du Forum Nucléaire ont aussi servi à préparer l’opinion publique à cette prolongation des centrales nucléaires. Passant outre toutes les questions qui restent aujourd’hui sans réponse autour du véritable impact des centrales nucléaires vieillissantes qui se trouvent sur notre territoire [18] et qui permettent, en passant, à GDF Suez de se faire de plantureux bénéfices estimés à au moins 1,2 milliard d’euros par an [19] grâce à l’amortissement de ces centrales.

Alors, au moment de la prochaine révision de la loi du 31 janvier 2003 au Parlement [20], pensez-vous que nos représentants auront vraiment réfléchi au nucléaire ou qu’ils se laisseront berner une nouvelle fois par des compagnies multinationales qui n’ont, faut-il le rappeler, que pour but de faire un maximum de profits… Et vous ? Le capitalisme, y avez-vous déjà réfléchi ?

Andrée Fonteyne

[1On peut retrouver l’ensemble des campagnes sur http://www.nuclearforum.be/fr/forum-nucleaire/campagne/septembre-2009

[3il suffit d’une petite recherche dans la banque de données des personnes morales sur le n° d’entreprise 409.742.450

[8"Pour préserver l’accès à l’énergie tout en réduisant nos émissions de CO2, il faut encourager chacun à repenser sa consommation d’énergie. Il faut également augmenter la part des ressources renouvelables dans le mix énergétique. Le problème, c’est qu’elles ne seront probablement pas suffisantes pour répondre seules aux besoins de tous. Aujourd’hui, l’énergie nucléaire nous permet de réduire de 30 millions de tonnes nos émissions de CO2 chaque année. A titre de comparaison, c’est l’équivalent de l’ensemble des émissions du parc automobile belge. Elle participe donc activement à la lutte contre le réchauffement climatique. La Belgique s’est engagée dans cette lutte en signant le protocole de Kyoto. Un engagement difficile à respecter sans le nucléaire. On ne peut, en revanche, nier les risques inhérents à cette technologie. Des risques dont on se passerait bien volontiers. Posons la question autrement : de combien sommes-nous prêts à réduire notre consommation d’électricité pour respecter nos engagements ?"
http://www.nuclearforum.be/fr/debat/statement/il-faudrait-renoncer-au-nucleaire-aux-accords-de-kyoto-aussi

[9"Tous les jours, on peut trouver dans notre assiette des produits qui ont subi un rayonnement ionisant. Rassurez-vous, personne ne cherche à nous faire avaler des aliments radioactifs. En fait, la ‘radiostérilisation’ permet d’éliminer les bactéries et autres micro-organismes présents dans certains aliments pour leur assurer une meilleure conservation. Elle est utilisée sur les épices mais aussi sur d’autres végétaux comme l’ail ou les oignons par exemple pour ralentir la germination. Paradoxalement, cette technologie qui vise à protéger notre santé comporte elle-même des risques avec lesquels il nous faut vivre. Et même si le risque nucléaire est minime, on ne peut pas le nier. On se passerait bien de ce genre de risque, non ? Mais accepterait-on pour autant de manger des bactéries à tous les repas ?"
http://www.nuclearforum.be/fr/debat/statement/legumes-bon-pour-la-sante-meme-s-ils-ont-ete-irradies

[11"Dans une carte blanche publiée dans le journal L’Echo du 8 juillet dernier, Greenpeace réagit à une information diffusée par le Forum nucléaire par voie de presse sur les nombreuses applications du nucléaire autres que la production d’électricité. "Les applications médicales du nucléaire ne sont nullement contestées. Greenpeace a toujours reconnu la nécessité de leur utilisation (...)" souligne Jan Van De Putte dans le journal. En la matière, la Belgique dispose d’une expertise et d’un savoir-faire internationalement reconnus et qui permettent de fournir près de 5 millions de diagnostic et de traitements dans le monde par an. Certes ni Doel ni Tihange ne produisent ces radio-isotopes. Près de 80% sont fournis par des réacteurs de recherche. Par contre, l’électricité produite par ces centrales est nécessaire pour permettre aux hôpitaux de fonctionner et d’être au service du patient : éclairage, alimentation des appareils électriques - qui souvent sauvent des vie - des salles d’opération, d’examen, de soin, courant pour les ordinateurs avec lesquels les diagnostics sont analysés ou qui facilitent la partie administrative de soins de santé, etc."
http://www.nuclearforum.be/fr/debat/libres-propos/jan-vande-putte

[12http://www.nuclearforum.be/fr/debat/chat les séances sont toutes visibles dans leur intégralité

[13composé des écologistes, des socialistes et des libéraux du Nord et du Sud du pays (1999-2003)

[14Lire cette fiche très pédagogique des amis de la terre pour comprendre de quoi il ressort http://www.motherearth.org/energy/pdf/fichenucleaire2.pdf

[15http://economie.fgov.be/fr/binaries/rapport_gemix_2009_fr_tcm326-76356.pdf , rappelons quand même qu’un des huit experts, l’Allemand Wolfgang Eichhammer, Chercheur au Fraunhofer Institute de Karlsruhe, s’est désolidarisé des conclusions.

[17le conditionnel reste quand même de mise vu la polémique autour de la déclaration de Gérard Mestrallet sur le non paiement des 500 millions d’euros que GDF Suez doit verser à l’Etat belge en 2009

[18cf, par exemple, la récente campagne de greenpeace autour de la non couverture du risque nucléaire http://www.greenpeace.org/belgium/fr/sorry/

[20parce que oui quoi qu’on en dise, cette loi est toujours d’actualité tant qu’elle n’a pas été modifiée

 


 

Témoignage d’un militant belge anti-OTAN
Reprise / "Pour rendre visible ce qui est invisible, maintenant, il faut être créatif"
mercredi, 6 avril 2011
/ Christine Oisel

[*Nous republions une interview parue dans le JIM le 12 octobre 2009.*]

Trente-sept ans, ingénieur, père de famille, Stéphane vit en Belgique. A l’université, il était engagé dans les luttes étudiantes. Depuis lors, il milite principalement pour la défense des sans-papiers. Il participe également à des manifestations d’opposition à l’Otan [1] et à des campagnes d’opposition à la présence d’armes nucléaires américaines illégales en Belgique [2]. Nous l’avons interrogé sur ses motivations et en tant que témoin de manifestations "violentes", notamment celles menées en marge du sommet de l’Otan à Strasbourg-Kehl (31 mars – 5 avril 2009). Son témoignage met en lumière d’une part la nécessité actuelle d’être "créatif" pour défendre ses idées, dans une société où la répression de la lutte sociale se durcit et se fait de plus en plus violente. D’autre part, il revient sur la manière dont cette répression engendre la violence.

Bombes nucléaires américaines en Belgique : "un déni de démocratie complet"

Parlons d’abord de ton engagement contre la présence d’armes nucléaires américaines en Belgique. Quels sont les motifs de ton opposition ?

Je participe à la campagne de désobéissance civile contre les armes nucléaires (Bombspotting) principalement parce que pour moi, dans le cadre belge, on assiste à un déni de démocratie complet. Nous avons des armes nucléaires basées à Kleine-Brogel qui sont américaines et le Parlement belge s’est déjà prononcé contre leur présence. Mais les traités internationaux prévalant sur les lois nationales, ces bombes restent là. Le traité est secret donc on ne connait même pas exactement les termes de l’accord. Et on participe ainsi, en Belgique, à la préparation d’un crime de guerre ou de crime contre l’humanité puisque la possession d’armes nucléaires et la menace de leur emploi est déjà considéré comme un crime de guerre voire un crime contre l’humanité [3].

En quoi consiste la campagne Bomspotting ? Quels en sont les moyens d’action ?

Le principe de Bomspotting en Belgique est l’action totalement non-violente, c’est-à-dire une contestation citoyenne de désobéissance civile qui a pour but de faire voir ce qui est invisible. Les armes nucléaires américaines basées à Kleine-Brogel sont rejetées par le Parlement, rejetées par à peu près tous les partis politiques, mais elles sont là et on n’en parle pas. On n’en parle pas sauf quand on arrive, par de l’activisme, à mettre la situation en lumière. On se rend compte que les manifestations ne fonctionnent plus, puisqu’on n’a plus le droit d’aller manifester là où il y a du monde. Alors, pour rendre visible ce qui est invisible, il faut maintenant être créatif. L’idée de Bomspotting c’est d’aller faire des inspections civiles à Kleine-Brogel pour essayer de trouver les indices de la présence d’armes nucléaires, voire de bloquer l’une ou l’autre base. Au moins, ce jour-là, on ne pourra pas utiliser les armes nucléaires et on perturbera de manière significative le fonctionnement de l’Otan. Bomspotting est une campagne qui a lieu chaque année et qui dure depuis plusieurs années, qui consiste à porter plainte contre la présence de ces armes, à les dénoncer dans les médias et symboliquement, à essayer de pénétrer sur les terrains militaires. En Belgique, il est bien sûr puni par la loi de pénétrer sur un terrain militaire mais les tribunaux correctionnels se sont déclarés incompétents. Donc, ce n’est passible que de la Cour d’assises. Evidemment, on n’a jamais trainé aucun militant devant le jury populaire d’une Cour d’assises parce que cela offrirait une tribune formidable au Forum voor de Vredeactie, qui organise Bomspotting, et de manière générale aux milieux pacifistes pour dénoncer ce déni de démocratie complet.

L’Otan, "facteur d’instabilité et d’insécurité"

Tu te mobilises de manière plus générale contre l’action de l’Otan. Pourquoi ?

Je considère que l’Otan est plus un facteur d’instabilité et d’insécurité que le contraire, malgré ce que la plupart des médias laissent penser.
Il suffit de voir les guerres que l’on mène actuellement en notre nom, comme en Afghanistan, où l’armée cherche des terroristes en bombardant des villages et en tuant des civils ! D’une manière beaucoup plus globale et générale, c’est aussi pour moi la défense d’une vision du monde dans laquelle je ne me reconnais pas du tout et qui ne me plait pas du tout. L’Otan est une association militaire qui a pour but de défendre les intérêts et la domination de quelques pays occidentaux, et même de quelques personnes dans quelques pays occidentaux, sur le reste du monde. Pour défendre le profit de quelques uns dans nos pays, on porte la guerre dans les pays pétroliers (il viendra certainement un moment où ce seront plutôt les pays comme le Niger, qui possède de l’uranium, qui seront visés). Et je dis de quelques-uns parce que, au final, ce sont les mêmes qui exploitent dans leur propre pays d’autres personnes pour faire grossir leurs fortunes déjà colossales.
Les manifestations anti-Otan dénoncent cet outil de domination politique, mais aussi industrielle, que constitue l’Otan et, de manière générale, le lobby militaro-industriel.

Comme les manifestations organisées lors du sommet de l’Otan à Strasbourg-Kehl (31 mars – 5 avril 2009), auxquelles tu as participé.

Oui. L’oppression, la domination, l’exploitation s’internationalisent, se globalisent (firmes transnationales, domination évidente des Etats-Unis notamment au travers de l’Otan...). Donc, de mon point de vue, la résistance doit également s’internationaliser et se globaliser. Cela veut dire agir localement mais avec une vue large, globale, de ce qui ne va pas et de ce qui va. Cela signifie aussi penser aux intérêts des autres peuples et aux conséquences larges de ses actions. Ces manifestations internationales permettent de créer des liens utiles entre les différents groupes, et c’est toujours merveilleux de rencontrer des personnes qui trouvent aussi que les choses ne vont pas, qui pensent aussi qu’un autre monde est possible. Il y a toujours des petites différences entre les gens, forcément, chacun a sa vision d’une société meilleure, mais on retrouve beaucoup de points communs avec des personnes qui viennent des quatre coins du monde et on se rend compte que, finalement, les aspirations de liberté, de fraternité, d’égalité sont universelles.

D’ailleurs, outre la contestation pure, les rencontres et l’expérience de vie unique sont une autre motivation. On loge dans un village auto-géré et, pour quelques jours, on vit dans un autre monde, hors de la sphère marchande puisque tout est à prix libre et les gens s’organisent par eux-mêmes. Et c’est toujours fantastique de voir qu’à plusieurs milliers, on peut vivre cette aventure-là, même si elle ne dure malheureusement que quelques jours. Cela montre qu’un autre monde est possible, en tout cas à une certaine échelle.

manif no border Calais 2009 : manifestantes dessinant sur des boucliers

Quand la répression engendre la violence

Selon les médias, les manifestations de Strasbourg ont été très violentes. On a beaucoup parlé des "black blocs", des affrontements avec la police et de la casse dans la ville. Comment as-tu perçu cette violence ?

On a en effet essentiellement rapporté des actes violents ou dits violents commis par des manifestants ou des supposés manifestants. Tout d’abord, on ne peut jamais parler d’un événement sans parler de son contexte. Peut-on comparer le fait de détruire un bien matériel au fait de frapper, harceler, lacrymogéner et battre quelqu’un ? Personnellement, je ne le pense pas. Je trouve malhonnête de parler de violence quand des gens ne s’attaquent qu’à des biens (on a parlé d’un ancien bâtiment de douane qui devait être rasé 3 jours après et d’un hôtel qui aurait été incendié soit par les lacrymogènes de la police, soit des manifestants selon les versions - les images montrant quand même que quand les manifestants le quittent, il ne brule toujours pas, il n’y a pas de flamme ni de fumée visible). De la même manière, je trouve scandaleux que l’on traite d’ultra-violents des gens qui cassent un panneau publicitaire alors qu’on est littéralement bombardés par la publicité, à la télé, à la radio, dans la rue, dans les transports en commun, partout, ce qui représente une violence quotidienne bien plus forte.

Ensuite, de manière générale, il y a différents modes d’actions. Certains sont totalement non-violents, comme dans le cadre de la campagne Bomspotting et, pour ma part, je considère que l’action non-violente est la plus efficace. Mais la question ne se pose pas dans ces termes-là pour des manifestations comme à Strasbourg.

Pourquoi ?

A partir du moment où il n’y a pas d’accord sur le parcours, qu’on veut faire défiler les gens le long du Rhin, dans une zone industrielle totalement vidée, où il n’y a rien ni personne, seulement un hôtel totalement vide - on avait même dû installer des sanisettes le long du parcours tellement il n’y avait rien - ce n’est pas manifester, c’est se promener ! Manifester c’est donner son opinion, forcer à la faire connaitre, et donc aller là où il y a des gens pour nous entendre. Confisquer toute visibilité à une opinion, c’est encore une fois un déni de démocratie. Et dans ce cadre, il est nécessaire de sortir du parcours si on veut se faire entendre. Or on sait que quand des manifestants veulent sortir du parcours, la police va les en empêcher. Mais alors, quelle alternative reste-t-il pour pouvoir s’exprimer ? Faut-il considérer comme un acte de violence le fait de forcer un barrage de police, y compris en levant les mains et en avançant lentement pour simplement pousser, comme on a fait à Strasbourg ? La police a répondu en nous matraquant, en nous lacrymogénant et en tirant sur nous à coups de flashballs. A ce moment-là, ce que l’on appelle "le black bloc" devient pour moi légitime. Ce n’est pas légitime pour moi d’agresser un policier seul dans la rue un soir ; ce n’est pas légitime pour moi d’aller détruire l’habitation ou la voiture de quelqu’un qui n’a rien fait - ce que les "black blocs" ne font d’ailleurs pas en général, mais ça ne se dit pas dans les médias pour qui ce sont des casseurs.

C’est quoi le black bloc ?

Il y a des casseurs et des vandales qui viennent parfois dans les manifestations pour le plaisir de casser, il y en a partout, y compris dans la police ! J’ai vu de mes propres yeux des policiers casser des fenêtres. Par contre, il y a aussi des manifestants qui se qualifient ou qu’on qualifie de "black blocs". Il ne s’agit pas d’une organisation mais d’une technique. Ce sont des manifestants qui se soutiennent mutuellement, qui s’habillent noir, oui, pour qu’on ne puisse pas les différencier les uns des autres et pour qu’il soit plus difficile de réprimer leurs actions. Ils sont masqués, oui, comme beaucoup de gens quand il y a des lacrymogènes partout et quand on sait qu’on risque de se faire arrêter le lendemain et d’être condamné sans preuve réelle, sur base de témoignages de gens assermentés qui raconteront n’importe quoi. Et oui, ils forcent le passage, accrochent des cordes aux grilles et jettent des cailloux pour passer.

Encore une fois, le contexte est déterminant. Il y a des vidéos où l’on voit des policiers qui jettent des cailloux sur des rangs de manifestants qui défilent tout à fait calmement ! [4] Donc, à un moment donné, la réaction est pour moi légitime, du moment qu’elle ne met pas en danger la vie des gens. Je pense que le mode d’action dépend fortement de l’action. J’ai vu à Strasbourg beaucoup plus de violence de la part de la police que chez les manifestants. Une violence totalement disproportionnée, aveugle car systématique et s’exerçant autant sur les groupes parfaitement pacifiques et pacifistes que sur les groupes de "black blocs". Et contrairement à ce que croit la police, la répression brutale engendre et légitime bien plus que le contraire ces "black blocs" auprès des autres manifestants. Pour l’anecdote, à un moment donné, on a vu 8 ou 9 "black blocs" quitter notre manifestation et se diriger près de la BAC [5]. On s’est dit : " Ils sont malades, ils vont se faire tuer !". C’étaient des policiers déguisés qui rejoignaient leurs collègues, ils étaient venus casser pour jeter le discrédit sur notre action...

Flics en uniforme et flics "black blocs" (Manifestation"No border" à Calais, 2009)

"La répression fait peur. Mais elle radicalise aussi"

Dans quel état d’esprit as-tu vécu ces manifestations ?

Pas rassuré ! La police française est l’une des plus brutales. En France, il n’y a aucune échelle de réponse : soit la police se cache soit elle frappe. A Strasbourg, on a bien vu que le but n’était pas de disperser la manifestation puisque la police chargeait et lacrymogénait des manifestants qu’elle bloquait de toutes parts, sans leur laisser d’issue de secours. Il s’agit d’une répression brutale et aveugle qui a pour but de punir et de dégouter le manifestant. Car quelle que soit son attitude, la réaction policière sera la même.

Cette volonté dont tu parles de mater et de décourager les gens à participer à des manifestations, est-ce que ça marche ? Te sens-tu découragé dans ton engagement ?

Que du contraire ! C’est clair que la répression fait peur. Mais elle radicalise aussi. Je lis dans la presse que la contestation est "ultra", j’attends qu’elle soit giga ou terra ! Je lis "ultra-violence". C’est faux ! Pour moi, l’ultra-violence, c’est virer 1000 salariés qui ont des familles à charge dans une entreprise qui fait du profit. L’ultra-violence, c’est sortir avec une mitraillette et tirer dans la rue. L’ultra-violence, c’est bloquer un groupe de gens pacifiques au départ d’une manifestation et les lacrymogéner pendant trois ou quatre heures sans leur laisser d’issue de secours [6]. Je lis aussi dans la presse que nous sommes des "radicaux" voire des "ultra-radicaux" : pour moi, c’est un compliment qu’on nous fait ! Être radical signifie prendre le mal à la racine, et c’est exactement l’inverse de ce que l’on fait en politique actuellement, où l’on s’emploie à mettre des emplâtres sur des jambes de bois, puis des emplâtres sur les emplâtres. Donc la radicalité est nécessaire. Et les gens se radicalisent parce qu’ils commencent à en avoir vraiment marre, et c’est très bien comme ça !

Propos recueillis par Christine Oisel.

[1notamment Nato Game Over organisé par Vredesactie : http://www.vredesactie.be/campaign.php?id=26

[2notamment dans le cadre des campagnes Bombspotting : http://www.vredesactie.be/campaign.php?id=19

[4Voir les vidéos en ligne sur les manifestations de Strasbourg : http://otanvoir.blogspot.com/

[5ndlr : Brigade Anti-Criminalité

[6Lire à ce propos Quand la violence (est) tue

 


 

Quand l’injustice se fait droit, la résistance est un devoir
No Border Camp / Une perspective sur le camp No Border autour des questions de légalité et d’illégalité
dimanche, 10 avril 2011
/ La plèbe et les zotres

Cet article est un texte collectif, rassemblant les expériences et les opinions de divers militants actifs dans les réseaux No Border. Ainsi, nous tenterons de présenter l’histoire des camps No Border tout en expliquant comment les réseaux No Border sont confrontés aux questions de légalité et d’illégalité. Sur base de ces expériences partagées, nous proposons, simplement, de renoncer au questionnement quant à la légalité ou à l’illégalité, afin d’offrir une autre lecture du monde qui nous entoure. Nous revendiquons la légitimité de nos actions, qui seule, à nos yeux, peut les conditionner.

[*Nous republions un article paru en deux parties dans le JIM les 2 et 4 octobre 2010.*]

A propos des réseaux et des camps No Border

La genèse du réseau No Border remonte à un appel lancé à l’occasion du sommet européen de Tampere [1](1999). Cet appel s’adressait aux activistes, groupes ou associations militant autour des droits des réfugiés, des migrations clandestines, du contrôle social ainsi que des politiques anti-migratoires et des effets des ces dernières sur la vie des migrants comme sur celle des habitants des pays dits « d’accueil ». Il visait à échanger des informations et des compétences et à développer un réseau capable de poursuivre la lutte contre les politiques européennes anti-migratoires. Un réseau informel, assez large tant géographiquement qu’en termes de diversité d’actions, s’est ainsi développé par la connexion de réseaux locaux préexistants [2]. Un réseau dont la revendication de base, commune mais déclinée sous diverses formes et stratégies locales, est la liberté de circulation et d’installation, le caractère « collectif » de notre planète. Un réseau dont la dynamique était initialement fondée sur quatre thèmes : un appel pour une campagne européenne contre les expulsions, un appel à organiser des journées d’action internationales, un appel pour une campagne contre les centres fermés, et l’organisation de camps No Border.

Au fil du temps les thématiques se sont élargies et le réseau a évolué, mais il reste un réseau d’activistes, refusant de se muer en organisation formelle, en parti ou mouvement politique, et donc conservant une diversité dans les tactiques, les approches et les thèmes. Ni chef ni hiérarchie au sein du vaste réseau No Border, mais un partage des responsabilités et des tâches en perpétuelle évolution, selon les compétences et les affinités de chacun.

Un exemple du cheminement suivi par le réseau au cours des années est l’évolution des thèmes des camps No Border. A l’origine, ces camps étaient conçus comme des occasions de soutenir physiquement les migrants à passer les frontières, comme cela a été fait à Bialystok [3], au Mexique… Plus tard, des camps No Border ont été organisés pour contester le contrôle social, l’oppression des migrants entrés en Europe et le refus de leur assurer des soins médicaux, la possibilité de se loger, de travailler… Ainsi le camp No Border de Strasbourg (2002) était axé sur l’opposition au « Schengen Information system » (SIS), un système mis en œuvre pour échanger les empreintes digitales et les données biométriques des réfugiés, facilitant ainsi grandement le contrôle, voire la traque, des réfugiés déjà entrés en Europe.

« La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent » A. Einstein

Un camp No Border vise à créer un espace autonome, libre, autogéré et égalitaire pour que des activistes y partagent compétences et informations et agissent contre les politiques anti-migratoires, luttant contre le système qui exploite et opprime tant les migrants que bien d’autres personnes. Il s’agit, d’une certaine manière, de la matérialisation temporaire des fondements du réseau : dans un lieu donné, pour une période donnée, se rejoindre physiquement et lutter ensemble, aussi différents que nous soyons dans nos parcours, nos idées et nos tactiques, contre ce système [4]que tous nous rejetons.

Cette année, c’est à Bruxelles que le camp No Border a choisi de s’installer [5].

Sur la question de la légalité et de l’illégalité

Les réseaux No Border ont toujours été confrontés à des questions quant à la légalité et à l’illégalité, et ce sous deux aspects. Le premier, fondamental et intrinsèquement lié à notre combat, concerne l’exclusion d’individus par les autorités, qui n’hésitent pas à les réduire à un « non-statut », celui « d’illégal », sur base de leurs origines et de leur situation. Le second aspect, assez général, est rencontré par bien des groupes et associations s’opposant aux pouvoirs [6] en place, et est lié aux modes d’actions choisis pour atteindre leurs objectifs ainsi qu’à la perception qu’a la force publique de ces contestataires.

Parce qu’il n’y a pas d’humains illégaux mais seulement des lois inhumaines

Le premier aspect est donc centré sur la personne, déclarée légale ou illégale, selon son pays d’origine et la manière dont elle est entrée sur le territoire de l’Union européenne. Il est aisé à analyser de notre point de vue : la différence faite entre la légalité ou l’illégalité de personnes franchissant des frontières est une distinction sans importance pour les participants à un réseau No Border. Nous considérons que les frontières ne sont ni naturelles ni légitimes, qu’elles divisent les individus et dispersent ainsi la résistance contre les Etats qui les mettent en œuvre. Elles sont en outre source de nombreuses injustices. Pour les activistes No Border, il est impensable et inadmissible, car illégitime, que quelqu’un (ou même sa migration) puisse être déclaré légal ou illégal. En premier lieu, seul un acte devrait pouvoir être considéré comme légal ou illégal, et certainement pas un être humain, ce qui serait aussi réducteur…qu’inhumain. Il ne s’agit donc à nos yeux que d’un odieux marquage administratif, foncièrement inepte, mais aux conséquences lourdes. Ensuite vient la légitimité de la migration. En tout premier lieu, comme précisé précédemment, nous sommes favorables à la liberté de circulation (et d’installation) de tous. Nous ne comprenons pas comment sa limitation pourrait être défendable éthiquement, sur quelle base morale une grande part de la population mondiale pourrait être privée de cette liberté de base. Nos arguons que les sociétés peuvent et doivent être adaptées aux migrations, et non le contraire. Enfin, les gens qui émigrent ont une raison de le faire. Tenter d’améliorer ses conditions de vies ou celles des siens est légitime. La différence faite entre réfugié politique et réfugié économique est une distinction qui n’a aucun sens. Si par exemple un pêcheur sénégalais émigre car il ne peut plus subvenir aux besoins de sa famille, il est également réfugié politique puisqu’une décision politique est à la base de l’abandon des côtes sénégalaises à des entreprises chinoises [7], décision politique émanant d’une vision capitaliste des ressources. Le même principe reste valable pour les réfugiés de guerre comme pour les réfugiés climatiques.

La politique migratoire européenne tente de faire la différence entre de « bons » et de « mauvais » réfugiés [8], limitant de fait les raisons pour lesquelles des personnes pourraient migrer « légitimement ». L’unique intérêt à faire une telle distinction, artificielle et purement subjective, est de continuer à diviser et à exploiter une grande partie de la population. Pour les raisons énoncées ci-dessus, nous renonçons à cette distinction, considérant qu’« il n’y a pas d’humains illégaux mais seulement des lois inhumaines ».

Parce que nous ne nous laisserons ni enfermer, ni utiliser. Parce que dormir ne ferait que prolonger le cauchemar dans lequel ils aimeraient nous faire jouer

La seconde manière dont les réseaux No Border sont confrontés aux questions de légalité et d’illégalité est plus complexe, quoique assez générale dans le militantisme, et concerne la manière et les conditions dans lesquelles des actions sont menées. Selon certains critères [9], le contexte [10] mais aussi une bonne dose d’arbitraire [11], les autorités catégoriseront certaines actions comme légales et d’autres comme illégales et poursuivront ou non les participants à des actions illégales. Le questionnement sur nos modes d’action et leur positionnement quant à « la légalité » aboutit souvent à de longues discussions durant les assemblées des camps No Border, par exemple lors de collaborations avec des organisations humanitaires importantes. Il est important d’analyser les raisons qui sous-tendent à ces questionnements afin d’y apporter des réponses.

En réprimant certaines actions autour des camps No Border, et en poursuivant des activistes, les autorités envisagent surtout la question de la légalité ou de l’illégalité comme une distinction entre les manifestations autorisées et les manifestations non autorisées. Nous ne pouvons bien sûr conditionner nos actions à l’obtention du label « autorisé/légal » décerné par l’Etat lui-même, selon ses intérêts et ceux qu’il défend, alors qu’il est lui-même la cible de notre contestation et notre opposant principal dans la lutte pour la liberté de circulation ! Nous revendiquons une légitimité supérieure, comme dans toute action de désobéissance, nous permettant de sortir des espaces – à la fois de plus en plus limités et contrôlés, pour ne pas dire neutralisés [12] – de la contestation légale. Nier cette légitimité revient par ailleurs à renier toute forme de désobéissance civile et à abandonner la majorité des modes d’actions [13].

« On critique souvent la violence du fleuve, mais jamais celle des berges qui l’enserrent. » B. Brecht

On peut également arguer le manque de réciprocité, le manque « d’universalité » dans l’application de la loi. Si les autorités utilisent systématiquement des législations de plus en plus répressives contre leurs opposants, il en est rarement de même quand il s’agit des infractions commises par ses agents dans la répression de cette opposition. L’égalité devant la loi est donc un leurre [14]. Ainsi, lors de nombreuses manifestations ou actions [15], les services de police font preuve d’une violence totalement disproportionnée face aux manifestants. On se souviendra de la répression liée aux sommets de Seattle (1999), de Gènes (2001), de Vichy (2008) ou encore de Strasbourg (anti-NATO, 2009) : de nombreux manifestants blessés, plusieurs traduits devant les tribunaux pour jet de pierre, rébellion etc., mais peu ou pas de policiers poursuivis malgré les très nombreux manifestants blessés [16], et les nombreuses images de provocations et de violences policières « gratuites » [17].

A plusieurs reprises, l’Etat belge lui-même, via ses administrations, a délibérément contourné ou carrément piétiné la loi ou les conventions internationales pour privilégier l’application de ses politiques anti-migratoires. Les exemples ne manquent pas : violations régulières des droits humains lors des arrestations, détentions et expulsions de migrants [18], utilisation de subterfuges fallacieux [19] pour l’arrestation de migrants, expulsions ou tentatives d’expulsions réalisées en urgence le week-end alors qu’une audience dans un tribunal est prévue pour le lundi, détention d’enfants et « accueil » des mineurs non accompagnés [20], condamnation de l’Etat belge par la Cour européenne des droits de l’Homme pour avoir violé le droit humanitaire en expulsant par un vol collectif 70 Roms Tsiganes de Gand (arrêt Conka [21]) etc.

A Calais, la police française attaque un lieu considéré comme sûr pour les migrants, les battant, aspergeant de gaz au poivre, détruisant ou jetant leurs quelques biens, sans pour autant disposer du moindre mandat de perquisition (hangar de Kronstadt). Les politiques anti-migratoires grecques enfreignent clairement les politiques européennes en matière de migration et la police grecque est extrêmement violente avec les migrants [22].

Parce qu’isoler du contexte, c’est déjà mentir

Les Etats eux-mêmes méprisent donc la loi quand cela leur semble utile Dans la pratique, à de rares exceptions près, la loi ne s’applique qu’aux activistes et individus luttant contre le système et non aux Etats eux-mêmes, au système capitaliste ou aux entreprises. Dès lors, pourquoi devrions-nous nous sentir moralement obligés de la respecter ? Les autorités postulent souvent que les actions « illégales » sont par essence « antidémocratiques ». Ces mêmes autorités ne se jugent pourtant pas antidémocratiques et ne sont pas jugées comme telles par leurs pairs. Les autorités françaises ne considèrent leurs actions ni comme illégales, ni comme antidémocratiques. Les Grecs et les Belges non plus.
A fortiori, « légal » ne signifie pas forcément « démocratique ». Nous pourrions citer en exemple le régime nazi, qui s’est développé de manière parfaitement légale, ou se référer aux partis racistes récoltant des victoires électorales pour démontrer que légal ne signifie pas démocratique. Comme Jan Blommaert [23] le faisait remarquer dans un essai, le concept de démocratie a été réduit à un nombre de règles (légalité), oubliant le contenu même de la démocratie. Cela permet que des actes non démocratiques soient considérés comme démocratiques par leur respect de certaines règles. De même, des actes illégaux mais démocratiques peuvent alors être taxés d’antidémocratiques.

Pour les raisons développées précédemment, nous ne conditionnons donc pas nos actions à leur caractère légal ou illégal. Nous tenons à préciser que ce questionnement est différent de celui concernant le caractère violent ou non d’une action, puisque même des actions strictement non violentes peuvent être déclarées illégales par l’Etat et que la définition morale de la violence est extrêmement subjective [24]. A Copenhague, des organisateurs d’actions non violentes ont été arrêtés pour avoir été soupçonnés d’organiser des actions illégales. Une politique stricte de non-violence n’assurera jamais que nos actions ne soient déclarées illégales. En outre, nous considérons que prendre en compte le caractère légal ou non d’une action est jouer le jeu de l’Etat. L’Etat définit ce qui est légal ou illégal pour une certaine raison : le fait qu’une approche plus ferme de la gestion de la contestation soit simultanée à une crise mondiale du capitalisme et de l’impérialisme n’est pas une coïncidence. Depuis le 11 septembre, même le fait d’être musulman et opposé à l’impérialisme américain peut être prétexte d’incarcération, parfois de déportation dans un pays tiers où la torture est « légale » [25]. Depuis la crise grecque, les polices surveillent de près les activistes masqués lors des actions, craignant des actions similaires à celles qui se sont produites sur place, actions remettant l’Etat en cause et tentant de le faire chuter. Nous refusons de jouer le rôle qui nous serait imposé dans ce théâtre politique si nous accordions trop d’importance dans nos choix à la légalité. Nous refusons ces polémiques parce que les maintenir au centre de nos discussions amène à affaiblir la résistance contre les politiques et les lois inhumaines, créant des divisions entre activistes ayant les mêmes buts mais des voies différentes pour les atteindre. Le caractère légal ou non d’une action n’est qu’un paramètre de l’évaluation des risques, même s’il implique une prise de conscience des risques et des précautions à prendre.

"Là où il n’y a le choix qu’entre lâcheté et violence, je conseillerai la violence" Gandhi

Un des principes des camps No Border est la diversité des tactiques mais la solidarité de tous contre la répression. La diversité de tactiques réfère à un concept dans lequel des activistes de différentes origines et expériences travaillent ensemble pour atteindre un but commun, mais laissant aux uns et aux autres le choix de leurs modes d’action pour y parvenir. L’appel à la diversité des tactiques est souvent lancé par des groupes désirant concentrer leur énergie sur l’attaque de symboles du capitalisme, tels que des banques, des agences d’intérim, des McDonalds…revendiquant leur espace dans le champ d’action. Ils opposent cette diversité de tactiques à la politique du « pas de dégâts - pas de résistance active ». » prônée par certains acteurs de la contestation [26]. Le principe de la « diversité des tactiques » s’est fait connaître au plus grand nombre des activistes quand il a été communément utilisé pour décrire la convergence des actions lors de « la bataille de Seattle » [27]. La diversité des tactiques a obtenu le plus de résultats quand elle était soutenue par un haut degré de solidarité et de compréhension entre les différents groupes participant. Comprendre que, bien qu’en développant des modes d’action différents, il est possible de travailler ensemble dans le même but, génère une dynamique dans de nombreuses campagnes et permet de couvrir l’entièreté du champ d’action, une action renforçant l’autre.

Mais la diversité des tactiques engendre également une grande responsabilité chez les activistes la partageant. Les activistes doivent toujours avoir conscience des risques qu’ils courent ou non ou pourraient faire courir à d’autres, et comprendre les diverses implications des actions proposées afin de choisir auxquelles participer. Se montrer solidaires face à la répression contre des actions auxquelles ils décident de ne pas participer pour des raisons qui leurs sont propres. Respecter l’ensemble des militants : l’ « utilisation » d’une grande manifestation annoncée et légale par un groupe d’activistes « jeteurs de pierres » peut manquer de respect voir même être traumatisante pour des participants s’attendant à une manifestation autorisée et calme.

Lors du No Border Camp, nous soutiendrons toutes les actions menées en respect des principes du No Border Camp si ces actions sont menées contre les politiques anti-migratoires européennes ou belges, au sens le plus large. En contrepartie, nous attendons de tous les participants qu’ils utilisent leur mode d’action préféré avec respect pour les autres et leurs tactiques propres et qu’ils prennent la responsabilité de faire de ce camp un succès.

Ce qui conditionne nos actions est leur légitimité, une fois considérées dans leur contexte. C’est cette légitimité qui nous soude, elle qui associée au respect de chacun génère cette solidarité qui nous renforce. Nos actions ne seront jamais antidémocratiques au sens réel du terme, tout au contraire. Nos actions, notre « désobéissance » collective, qu’elle soit anonyme ou non, sont guidées par la volonté d’avancer vers un monde plus juste et plus solidaire. Et sans vouloir faire de (très) mauvais jeux de mots, au camp No Border, « chacun y apporte sa pierre »…

La plèbe et les zotres

[2S’identifiant parfois comme réseaux No Border locaux

[4Les politiques anti-migratoires comme l’exploitation – des sans papiers et de nombreux autres individus – étant le fruit d’un fonctionnement « social » basé avant toute chose sur la recherche du profit et l’enrichissement de quelques-uns au détriment du plus grand nombre, c’est ce « système » ploutocratique, de plus en plus oligarchique, et donc bien peu démocratique que nous rejetons.

[5Ca peut sembler curieux puisqu’aucune frontière n’y est physiquement présente. Mais la ville est un symbole des politiques européennes anti-migratoires. Elle accueille de nombreux sommets et institutions européennes définissant ces politiques et organisant leur mise en œuvre. Elle héberge en outre plusieurs institutions appliquant les politiques belges anti-migratoires. La Belgique exerce la présidence du Conseil européen pour le second semestre de cette année 2010, ce qui la rend responsable à nos yeux des politiques européennes. Enfin, Bruxelles a été le lieu de nombreuses luttes de migrants et de leurs soutiens, prenant des formes diverses, de l’occupation de bâtiments par des sans papiers à la lutte contre le nouveau centre fermé construit en périphérie de la ville, voir à ce propos http://www.rtbf.be/info/belgique/politique/debut-du-chantier-du-nouveau-centre-ferme-a-steenokkerzeel

[6Autorités publiques, entreprises, institutions…

[8Ou encore de « vrais » ou de « faux » réfugiés

[9Notamment, mais pas uniquement, les lois, arrêtés, décrets, dispositions et règlements

[10Ainsi des manifestations seront autorisées ou non en fonction de la concomitance de sommets européens, célébrations, matchs de foot, visite d’un chef d’état, autres manifestations programmées…

[11Tels que l’image que se font les autorités d’un groupe ou d’une association, leurs difficultés à appréhender une organisation dépourvue de hiérarchie ou de leaders, les opinions personnelles de l’un ou l’autre haut fonctionnaire ou politique…

[12Voir les trajets imposés pour les manifestations autorisées de Strasbourg en avril 2009 (anti-NATO) ou lors du camp No Border de Calais (2009), dans des zones industrielles dépeuplées, ou « l’espace d’expression libre », carré cerné de barbelés ou les bombspotters furent invités à crier leurs slogans…dans le calme lors du « NATO Game over ». Des « espaces de libre expression » furent également imposés lors de manifestations face à l’ambassade américaine de Bruxelles. On pourrait également citer le « fichage ou fouille préliminaires » rendus obligatoires avant la participation à certaines manifestations telles que le Festival des Résistances à Steenokerzeel (02/2003).

[13Affichage massif, occupations, blocages, sabotages etc qui représentent d’ailleurs l’écrasante majorité des actions réalisées par de « grands acteurs de la scène contestataire » comme Greenpeace, Vredesactie (Bomspotting), les faucheurs volontaires etc

[14Sans aborder ici l’influence de l’origine socio-culturelle sur la fréquence et la durée des condamnations

[15Le cas est pour ainsi dire général à toutes les manifestations subissant une répression policière : il y a d’ailleurs toujours bien plus de blessés du côté des manifestants que des forces de l’ordre, qui disposent maintenant d’un véritable arsenal « non-léthal » (en réalité « à léthalité réduite » : Taser, flashballs, matraques de types divers, gaz CS, gaz au poivre, grenades au gaz, assourdissante ou aveuglantes, autopompes, cavalerie etc) et de tenues « robocop » protégeant de la majorité des projectiles.

[16Et la mort de Carlo Giuliani à Gênes

[17Notamment à Strasbourg, les vidéos de policiers jetant des pierres sur des manifestants pacifiques : http://dailymotion.virgilio.it/video/x8wyq0_strasbourg-manif-anti-otan-la-polic_news ; http://dailymotion.virgilio.it/video/x8vw7c_manif-strasbourg-les-crs-caillassen_news

[18Si la mort de Semira Adamu a défrayé la chronique, les cas de menaces, mise au cachot, humiliations, coups voire torture ne sont pas rares, consulter le blog de la CRER, les rapports du Comité de Prévention de la Torture (CPT) , le rapport de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (1999, titré "Les centres fermés : l’arrière-cour de la démocratie" et qui décrit avec précision l’arbitraire administratif et la "torture psychologique" qui y règnent, ainsi que les sévices physiques qui y sont parfois commis), les rapports d’Amnesty International ou encore le site de la Ligue des Droits de l’Homme.

[19Par exemple une convocation à l’Office des étrangers sous un prétexte mensonger, comme compléter un dossier de demande d’asile, ou encore l’arrestation d’enfants à l’école afin d’attirer leurs parents.

[24Ainsi de nombreux journalistes verront plus de violence dans le bris d’une vitrine que dans un tabassage de manifestants au sol par des policiers en nombre ou dans un enfermement de plusieurs jours.

[25Ce qui est bien le comble de ce que décrit Jan Blommaert

[26Notamment, à quelques exceptions près, les acteurs institutionnels tels que les syndicats