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Journal Indépendant et Militant
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Edito 18 : Migrations humaines et financières
dimanche, 13 mars 2011
/ Christine Oisel
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Ce mois-ci, le JIM a décidé de mettre en avant la thématique des migrations financières et humaines, avec comme point de départ le relevé d’un paradoxe entre, d’une part, la liberté absolue de mouvement pour les capitaux et les biens et, de l’autre, la limitation ou l’interdiction de mouvement pour les travailleurs du Tiers-Monde, pour ne pas dire des pays économiquement colonisés.
Une contradiction, vraiment ? Pas du tout. Xavier Ducret, du Gresea, nous explique dans son article « Migrations et système néolibéral global. Tentative de mise en perspectives » comment l’immobilisation de cette main-d’œuvre dans les pays dits en voie de développement est nécessaire pour garantir aux entreprises supranationales de bas salaires et maximiser leurs profits – objectif premier d’un système capitaliste. Il arrive cependant que les pays riches fassent venir de la main d’œuvre bon marché. Celle-ci, mise en concurrence directe avec les travailleurs « nationaux », constitue alors un moyen de pression supplémentaire pour contrer les revendications de hausses salariales ou d’amélioration des conditions de travail. Une situation qui, bien sûr, complique et fragilise la défense des droits des travailleurs.
Dans notre beau village global, ne bouge donc pas qui veut comme il veut. Pour nous, Occidentaux, il est normal de pouvoir voyager, de s’expatrier. On écoute « Les Belges du bout du monde » à la radio et on se dit : "Tiens, j’irais bien m’installer quelque part en Amérique du Sud". Mais il est bon de rappeler que cette liberté est à sens unique. Nos frontières à nous sont bouclées, nos lois sur l’immigration sont strictes et leur application des plus répressives. Chafik Allal avait déjà abordé cette réalité dans le JIM en invitant le lecteur à effectuer "Un ramadan du voyage". Dans le même ordre d’idées, Eric Léon s’intéresse dans ce numéro au mot « migrant, e adj. et n. » et aux définitions de différents termes qui lui sont associés. Partant de sa propre situation d’« expatrié » - et non d’ « immigré » - en Afrique et du souvenir douloureux de la mort de Semira Adamu – « immigrée » et non « expatriée » pour sa part - , il s’interroge sur la signification et la portée de mots comme « expatrié », « émigré », « exilé », « expulsé », « allochtone », « autochtone » etc. Une analyse qui illustre une fois encore la division du monde entre ceux qui sont autorisés à bouger et ceux qui ne le sont pas.
Pour nous faire adhérer à ce projet de frontières fermées, de migration choisie et à sens unique, de répression des migrants clandestins, on nous fait peur, on nous parle d’envahissement, d’insécurité, de délinquance, de terrorisme.
L’attitude et les déclarations choc de l’équipe Sarkozy à l’égard des « flux migratoires incontrôlables » en provenance de Tunisie et la demande faite à l’Italie de « retenir » ces migrants [1] en est une illustration tristement éloquente. Les premiers sondages, largement repris et commentés dans les médias français, indiquant Marine Le Pen gagnante du premier tour des présidentielles dans l’Hexagone permettent à d’aucuns de "rappeler" qu’il faut faire quelque chose, qu’on ne peut accepter toute la misère du monde pour ne pas laisser le champ libre à l’extrême droite... En Belgique, les envolées médiatiques et mensongères concernant l’afflux de sans-papiers dans notre petit pays déjà en crise en sont une autre. A cet égard, la Ligue des Droits de l’Homme avait fort heureusement remis les pendules à l’heure en publiant une analyse de cette intoxication par les chiffres [2].
La lutte contre le terrorisme constitue le prétexte idéal lorsqu’on veut se débarrasser "proprement" de quelqu’un. Ainsi, la Belgique se lave honteusement les mains dans l’affaire Ali Aarrass, ce Belgo-marocain arrêté et détenu en Espagne depuis avril 2008 et extradé au Maroc par l’Espagne en décembre 2010. Soupçonné par le Maroc d’appartenir à la « cellule terroriste Belliraj », il a pourtant été totalement blanchi au terme d’une instruction de près de trois ans. La Belgique a refusé d’intervenir pour protéger son ressortissant du fait de la double-nationalité d’Ali... Luk Vervaet revient sur cette affaire au travers de deux articles : "Où en est-on dans l’affaire Ali Aarrass ?" et "Quand le ministre de la Justice répond...".
Hors-thème, Didier Brissa nous livre la sixième et dernière partie de son dossier : "Le Vert et le Rouge : Comment articuler Crises Environnementales, Écologie politique et Questions sociales ? " dans laquelle il propose, notamment, quelques pistes concrètes d’actions immédiates afin de permettre "l’indispensable rencontre entre l’écologique, le démocratique et le social".
Merci à Eric, Didier, Luk et Xavier pour leur participation à ce numéro.
Christine Oisel, pour l’équipe du JIM.
[1] AFP, 04/03/2011.
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Une révolution ne fait pas le printemps...
mardi, 15 février 2011
/ JIM
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Le soudain afflux de migrants (et la chronique d’Louis Jazz reviendra sur ce mot) en provenance de Tunisie, nous permet de nous rappeler de l’une des fonctions qu’avaient ces dictateurs amis récemment déchus : garder la misère aux frontières de la forteresse Europe.
En effet, si l’occident ne rechigne pas à exploiter les richesses aussi bien naturelles qu’humaines [1] des pays pudiquement appelés en voie de développement pour ne pas dire plus simplement économiquement colonisés, ces richesses ne bénéficient pas aux populations locales. Car, de comptes numérotés en paradis fiscaux, si les flux de capitaux manquent souvent de transparence, en revanche ils ne manquent pas de papiers.
La mobilité des capitaux est devenue à ce point omniprésente dans l’économie globalisée qu’elle en est devenue une forme de mesure de sa santé. Les Investissements Directs à l’Etranger (IDE) sont régulièrement utilisés pour mettre en concurrence les économies nationales au nom de la sacro-sainte compétitivité (mot-piège de la novlangue néolibérale pour parler de la mise en concurrence mondiale des travailleurs).
Mais si les pays du Nord acceptent sans problèmes les richesses naturelles extraites du Sud à bas prix, ou le produit du travail harassant des ateliers d’Asie, il n’en va pas de même des habitants de ces régions. Ces miséreux ont beau constituer une armée de réserve des capitalistes pour augmenter la pression sociale sur les travailleurs du Nord, ils préfèrent tout de même les garder loin de leurs rues, de leurs voitures, de leurs villas...
Alors, pour garder à distance ces hordes plus ou moins barbares, on mure les frontières, on renforce les barbelés, on construit des camps, on les traque, on les pourchasse et on les renvoie loin loin de notre vue. Et si quelque potentat local est prêt à nous aider (contre un peu de monnaie) dans notre tâche, qui sommes-nous donc pour juger de sa façon d’interpréter les droits de l’homme pour autant qu’il respecte ceux de l’homme d’affaire ?
Fort heureusement, les peuples du Sud commencent à mettre des grains de sable dans cette mécanique économique que beaucoup pensaient si bien huilée. Espérons que ces grains de sable traversent la Méditerranée et, tel un Sirocco révolutionnaire, ravive des idées oubliées depuis trop longtemps...
Le JIM
« Se dit de qqn qui effectue une migration : On constate une augmentation de la population migrante dans ce pays. » Dans un dictionnaire, émigré et expatrié sont synonymes. Mais dans la réalité, ces deux mots sous-entendent tout autre chose : un statut différent. L’expatrié n’est pas un immigré comme les autres.
La première fois que j’ai balancé une pierre sur un flic, c’était en 1998, après la mort de Semira Adamu (Voir encadré). Elle était née en 1978, comme moi et alors que j’étais étudiant, Semira était assassinée par des gendarmes, en pleine lutte désespérée pour une vie digne. Devant le centre fermé de Vottem, juste après son assassinat, les flics et chevaux de frise se tenaient face aux manifestants. Il ne nous restait que la rage pour exprimer notre impuissance. Salauds.
Je repense souvent à Semira. Les ex-gendarmes, qui ont été acquittés en 2003 [1], n’ont rien à se reprocher, ils faisaient leur boulot comme les fonctionnaires nazis qui géraient les cargaisons d’êtres humains vers les camps de concentration, les tortionnaires qui prétendaient obéir à des ordres dans les geôles de Pinochet ou encore comme les Interahamwés convaincus, machette à la main, qu’ils menaient un combat juste contre les forces du mal. Les ex-gendarmes assassins auraient-ils agi de la même manière si ils avaient été témoin comme Ahmadou Kourouma, avant d’écrire « Allah n’est pas obligé » [2], de la vie d’un petit Birahima, enfant soldat de 12 ans errant à travers la Sierra Léone et le Libéria en pleine guerre civile ? Auraient-ils pu s’opposer à l’injonction de « calmer » Semira si ils savaient à quoi elle tentait d’échapper ? Est-ce qu’ils auraient pu renoncer à l’ordre d’expulsion si ils avaient parcouru le chemin d’un migrant africain en sens inverse, comme ce marin d’Eldorado, personnage de Laurent Gaudé, [3] qui décide de tout laisser pour entreprendre un voyage sans retour vers ce qui fait décider des milliers de personnes à quitter les leurs ?
Maintenant que je suis expatrié en Afrique, ces questions me reviennent souvent en tête. Mais je me demande aussi pourquoi on m’appelle « expatrié » et pas « immigré », et pourquoi, dans mon Schaerbeek natal, les familles d’origine étrangères sont qualifiées d’immigrées et surtout, pourquoi est-ce qu’on ne dira jamais que Semira Adamu avait tenté de « s’expatrier » ?
Immigré / émigré et expatrié n’ont pas la même connotation. En consultant le Larousse [4], guide des stéréotypes occidentaux, on peut lire « expatrié,e qui a quitté son pays (SYN émigré, exilé, expulsé) ». En ce qui concerne « émigré », c’est une « personne qui a émigré (...) REM : quand on émigre de son pays, on immigre dans un autre ». Et quand on va voir à « immigré, e », on peut lire « qui a immigré : La population immigrée. L’intégration des immigrés. » Voilà une première différence : « s’intégrer, s’assimiler entièrement à un groupe ». On aimerait que les immigrés s’intègrent, qu’ils renoncent à leur culture pour adopter celle de leur nouveau pays mais on ne demande pas la même chose aux expatriés. Il n’y a pas de clause « intégration » dans un contrat d’expatrié.
En consultant « expatrier », on lit que c’est « obliger quelqu’un à quitter son pays (SYN. exiler, expulser, contr. rapatrier) ». Est-ce que « expulser » est vraiment un synonyme de rapatrier ? « Expulser : chasser qqn avec violence ou par une décision de l’autorité du lieu où il était établi : ils ont expulsé le contradicteur. (SYN exclure, renvoyer) ». Et quant à une « expulsion, action d’expulser qqn d’un lieu où il était établi », le verdict tombe avec l’exemple utilisé dans la définition du Larousse : « L’expulsion des sans papiers (= reconduire jusqu’à la frontière) ».
Un(e) expatrié(e) qui retourne au pays est un(e) « Rapatrié, e, personne ramenée dans son pays d’origine par les soins des autorités officielles : Les rapatriés sont à bord de l’avion sanitaire. » Si l’avion est un charter, on parlera d’un « expulsé, e : se dit d’une personne chassée d’un lieu, d’un groupe, d’un pays ». À « rapatriement », on peut lire que c’est une « action de rapatriement : Cette assurance s’occupe du rapatriement des blessés », ce qui laisse à penser que les personnes qui subissent l’expulsion n’ont pas souscrit à la même assurance que les expatriés.
Logiquement, que l’on immigre ou que l’on s’expatrie, on effectue une « migration, déplacement de populations d’un pays dans un autre pour s’y établir », on réalise l’action de « migrer, effectuer une migration : Les saumons migrent. » Et si l’exemple des saumons n’est pas assez éloquent, celui de « émigrant, e, personne qui émigre » est plus illustratif : « Des émigrants ont été recueillis par un cargo ». Quant aux expatriés, ils ne sont pas recueillis par des cargos car il prennent l’avion.
Quand on décide de rester, on décide d’ « immigrer, venir se fixer dans un pays étranger au sien » comme par exemple les « nombreux Maghrébins qui ont immigré en France. »
Et si ces fameux « Maghrébins », sont sur le territoire Belge depuis par exemple trois générations, est-ce qu’on peut encore parler de population « Allogène » - comme aiment à dire certains politiciens - qui « se dit d’une population récemment arrivée dans un pays (par opp à autochtone, indigène) » Le Belge est alors, dans son pays, un « Autochtone, qui est originaire du pays qu’il habite : les populations autochtones (SYN indigène). » Mais à quoi peut ressembler un indigène dans le dictionnaire des stéréotypes ? « indigène 1. qui est né dans le pays où il habite (...) 3. Originaire d’un pays d’outre-mer avant la décolonisation ». Un congolais né en Belgique est donc un indigène belge. [5] Et puis, c’est quoi un belge ? C’est le résultat d’une multitudes d’« immigrations, arrivée dans un pays d’étrangers venus s’installer et y travailler ; ensemble des immigrés ». Première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés. Sauf si nous sommes des enfants d’expatriés.
En parlant de mouvements migratoires, je ne peux m’empêcher de penser aux hordes de vacanciers qui partent à l’assaut de destinations au climat plus clément que nos zones tempérées. Cela m’évoque le premier numéro de Potlatch, revue de l’Internationale Lettriste [6] de l’été 1954 - qui deviendra ensuite l’Internationale Situationniste – qui contient cette phrase : « club med-vacances bon marché dans la misère des autres ». Les bruits de bottes au début de « Holidays in the sun » des Sex pistols font penser à la même chose. Ces départs en vacances massifs vers les pays du tiers-monde ont cette connotation animalière des flux migratoires, et c’est la seule fois où l’occidental sera une sorte de migrant(e), un(e) « migrateur, trice, qui se dit d’un animal qui effectue des migrations : Ce groupe d’oiseaux migrateurs s’envole vers l’Afrique. »
En plein contexte de répression après le coup d’état contre Arbenz organisé par la CIA [7], l’Internationale Lettriste écrivait « après l’Espagne où la Grèce, le Guatemala se range parmi les contrées qui attirent un certain tourisme, nous souhaitons de faire un jour ce voyage » [8]. Combien de touristes ont-ils senti la dictature en Tunisie ces dernières années ? Les migrants vacanciers s’en foutent, et tentent de réaliser, grâce aux « vacances, une sorte de boucle de l’aliénation et de la domination, un symbole des fausses promesses de la vie moderne » [9].
Et la misère du monde viendrait-elle envahir nos contrées occidentales ? En 2010, près de 20% des émigrés d’Afrique Sub-Saharienne sont des médecins avec, pour destination, les pays dits riches ; la Jordanie est le pays qui a accueilli le plus de réfugiés (2,5 millions) alors que 100% de la population migrante de Gaza et Cisjordanie sont des réfugiés.
Toujours en 2010, les émigrés belges ont envoyé 10,4 milliards US$ vers le plat-pays [10], ce qui place la Belgique à la huitième position des plus gros receveurs d’argent de ses émigrés au monde. [11]
Alors, elle est où la misère du monde ? Dans la tête de cinq foutus ex-gendarmes.
Eric Léon
« Elle s’était enfuie du Nigéria parce que l’on tentait de lui faire épouser de force un sexagénaire dont elle aurait été la quatrième femme. (...) Le 25 mars 1998, avec l’aide d’amis, elle arrive en Belgique. L’accès au territoire lui est aussitôt refusé. Tout ce qu’elle a connu de la Belgique se limite à l’aéroport et à un centre fermé pour "étrangers illégaux", le 127 bis de Steenokkerzeel. »
Elle sera assassinée le 22 septembre 1998 lors de sa sixième tentative d’expulsion. Les 5 policiers en charge de son expulsion avaient jugé bon, en application de la procédure en vigueur, de maintenir un coussin sur son visage, l’empêchant de respirer. Ce sera la cause de son décès. En 2003, 4 des 5 policiers en charge de l’expulsion de Semira seront condamnés à des peines de prison de quelques mois avec sursis.
EL
[2] « Allah n’est pas obligé », Ahmadou Kourouma, Seuil, 2000
[3] « Eldorado », Laurent Gaudé, Actes Sud, 2006
[4] Larousse, dictionnaire de français compact, 2005
[5] Pour rappel, à certains nostalgiques, le temps béni des colonies, c’est fini.
[8] Potlatch n°3, 6 juillet 1954, http://classiques.uqac.ca/contemporains/internationale_lettriste/Potlatch/IL_Potlatch.pdf
[9] Potlatch n°3, 6 juillet 1954
[10] À titre de comparaison, le flux d’argent total envoyé par les immigrés en Belgique vers leur pays d’origine s’élevait à 4,3 milliards US$ en 2009
[11] Migration and Remittances Factbook 2011, http://www.worldbank.org/
Peut-on se satisfaire de tenter la survie individuelle dans une société qui n’est pas supportable [1] ? Ou se contenter d’un réformisme mou devant les menaces planétaires, qui se borne au mieux à traiter les symptômes sans jamais s’attaquer aux causes ? Seule une coalition des aspirations de justice sociale et économique peut porter LE projet viable en ce troisième millénaire. Cette alliance doit être portée par le projet socialiste et une écologie qui ne se limite pas à entretenir les espaces verts ou à ralentir légèrement le rythme de l’exploitation de la planète. Il faut dire clairement que la lutte pour des mesures radicales, répondant à la hauteur de la misère sociale que vit la majorité de la population, ne passe pas par la démagogie populiste qui consisterait à repeindre en vert le capitalisme.
Il faut collectivement retrouver confiance en soi : il est possible de peser sur les événements et ainsi, formuler ce que nous voulons ou, au contraire, refusons. Être éco-socialiste, c’est vouloir transformer le monde de façon révolutionnaire. C’est prendre le parti du positif, de la critique radicale (mais constructive) et de l’amélioration infinie, plutôt que s’illusionner de solutions faciles et trompeuses. Ce n’est pas se contenter d’une politique qui adapte les règles et pare au plus pressé, changeons les règles elles-mêmes pour les rendre conformes à notre avenir. Être révolutionnaire, c’est vouloir être un véritable Citoyen et non pas un simple administré.
On est loin d’une révolution vue par le gros bout de la lorgnette avec le mythe du grand soir révolutionnaire [2]… Celle-ci a besoin d’être multilatérale (les changements climatiques ne connaissent pas les frontières) et multidimensionnelle (elle doit s’opérer autant dans le champ social qu’environnemental et économique). L’éco-socialisme ne veut pas "prendre le pouvoir" par la violence mais changer notre base productive radicalement, s’engager dans la sortie du salariat [3]. L’éco-socialisme veut en fait sortir du productivisme : parce qu’il est conscient des contraintes planétaires, des transformations des processus de production, des mutations des modes d’exploitation du travail et des possibilités de l’avenir. Cette sortie du processus d’appropriation privée de la valeur créée, de l’économie déconnectée des besoins de la société réelle, nécessite de reprendre collectivement le contrôle de la création de la valeur, de ce que les hommes produisent, le début de la réappropriation de notre vie.
Aujourd’hui, les transformations que connait le travail [4] sont d’une ampleur comparable aux bouleversements engendrés par la révolution industrielle au XIXè siècle. Ainsi, il n’y a plus de différences entre le temps de travail, de formation, d’information, de loisir ou de repos. C’est le passage de la "force de travail", la production des travailleurs, à la "résolution de problème".La résolution de problème ne se mesure pas comme la dépense physique ou la simple permanence de service en heures de travail. Le besoin de flexibilité et de créativité dans un monde complexe doit aussi privilégier les créations d’activités et les temps protégés mais aussi la diminution du temps de travail [5]. Que tous puissent participer à répondre aux besoins de tous. Qu’un temps libéré permette des activités non marchandes, correspondant mieux à la civilisation de l’information et du savoir plutôt que nous promet la marchandisation de toutes les activités communicationnelles. Ces changements radicaux dans l’activité de base du citoyen annoncent une nouvelle démocratie participative. La Réduction du Temps de Travail [6] est nécessaire mais pas pour autant suffisante. D’une part, elle ne change pas le mode de production, qui reste toujours aussi productiviste, elle ne prétend qu’en répartir les postes (ce qui est déjà beaucoup) en postulant que cela diminue la croissance (ce qui est très douteux). D’autre part, c’est la notion de temps de travail qui perd sa signification dans les activités créatrices ou de résolution de problèmes. C’est donc pourquoi cela doit nécessairement être lié des questions de relocalisations de l’économie, mais aussi à une politique économique orientée vers la réponse aux besoins réels plutôt qu’à la création artificielle de besoins « nouveaux » ne servant qu’à entretenir la reproduction de la machine productiviste…
La libération du travail est à notre portée. Son partage, les évolutions technologiques et la concentration de la production sur une économie des besoins le permettent à brève échéance si on sait dépasser les intérêts à court terme des libéraux. Il s’agit d’organiser le passage du quantitatif au qualitatif. C’est l’aspect le plus positif et qui donne le plus d’espoir dans l’avenir. Une production centrée sur les besoins réels et l’écologie de sa production peut remplacer une production guidée par le seul profit.
Il y a toutes sortes d’écologistes révolutionnaires. Ils peuvent être "marxistes", libertaires, alternatifs ou de simples opposants à la "croissance" et à la destruction de la société, c’est-à-dire de véritables écologistes, mais le projet éco-socialiste n’est pas une simple amélioration de l’existant, ce qui permettrait de rendre un peu plus durable le monde actuel et son développement inégal et destructeur, de rendre un peu plus supportable ses souffrances et ses injustices. Au contraire, pour nous, l’éco-socialisme est la dénonciation d’un monde qui se fait contre nous et l’avance de proposition à construire par tous, pour tous. L’éco-socialisme est l’urgence de l’avenir.
Comme nous l’avons vu dans de précédents chapitres, nous trouvons dans la pensée marxiste ou libertaire les prémisses d’une critique écologique radicale du capitalisme. Mais cette problématique n’a pas été abordée dans les premières années d’existence dans la plupart des partis ou organisations du mouvement ouvrier. Elle ne s’exprimait tout simplement pas dans leur réel. Dans la période qui a suivi la seconde guerre mondiale, les anticapitalistes révolutionnaires ont commencé à constater la destruction de l’environnement et la pollution de l’air et de l’eau. Mais ces phénomènes n’étaient considérés que comme l’une des conséquences néfastes d’un système exploiteur et inhumain et non perçus comme un phénomène global qui menace de détruire les bases même de toute vie.
Ceci a changé depuis le début des années 1970, lorsque la tendance autodestructrice de la société capitaliste était devenue un sujet largement discuté et repris, notamment par des idéologues bourgeois du Club de Rome en 1972. Des articles et des études écrits par des membres d’organisations révolutionnaires sont également apparus.
Mais le véritable test pour les organisations du mouvement ouvrier a été la naissance d’un mouvement populaire contre l’énergie nucléaire [7] , surtout au Japon, en Europe de l’Ouest et aux États-Unis.
Pratiquement, dans de nombreux endroits des organisations révolutionnaires ont été impliquées dans ces mouvements de masse, même si très peu d’entres-elles ont trouvé les moyens de consolider leur travail écologique, par exemple quand le mouvement antinucléaire a commencé à décliner. L’expérience des ces mouvements a cependant frayé son chemin dans les discussions de ces organisations [8]. Certaines allant même dans leurs textes de congrès jusqu’à considérer, l’écologie ou les problèmes qui lui sont liés, la lutte contre l’industrie nucléaire comme "une question de survie de la classe ouvrière" et déclarer que la tâche des révolutionnaires est de "renforcer le mouvement en entraînant les ouvriers industriels" dans la lutte écologique.
Au fil du temps, les positions se construisent. Les documents donnent une analyse plus détaillée. Dans la propagande et les activités des ces organisations, la question écologique avance de plus en plus et appelle à organiser des actions communes avec les mouvements écologistes. Aujourd’hui, la destruction de l’environnement est considérée comme un des principaux dangers qui menacent l’humanité, un problème qui donne un sens nouveau à la fameuse formule de Rosa Luxembourg : socialisme ou barbarie, que l’on pourrait réécrire par éco-socialisme ou barbarie… L’éco-socialisme conçoit que l’engagement du mouvement des travailleurs et de ses organisations dans la lutte contre la destruction de la planète doit être une tâche principale. Il faut donc s’efforcer de créer les chemins de la collaboration du mouvement social et du mouvement écologique, non seulement contre les différentes formes de destruction, mais aussi contre le système qui les détermine. L’éco-socialisme doit, par son approche combinée du social et de l’environnemental, contribuer à la discussion dans ces mouvements et essayer de contrecarrer les illusions largement répandues sur la possibilité d’un capitalisme auto-réformable en "vert" [9].
Dans de nombreux pays, les révolutionnaires participent activement aux luttes en cours, comme celle contre les OGM ou contre la destruction de la forêt amazonienne au Brésil. Les révolutionnaires européens sont de plus en plus impliqués dans le mouvement écologique de leur pays. Dans leurs analyses, le problème écologique constitue un des pôles les plus importants parmi lesquels la restructuration du mouvement ouvrier doit s’opérer.
Tout cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de problèmes avec l’intégration de ces "nouveaux" thèmes dans l’activité du mouvement ouvrier. Beaucoup ont continué à considérer les problèmes écologiques comme une contradiction du capitalisme parmi d’autres. Ils ne les ont pas conçus comme des problèmes étroitement liés aux luttes quotidiennes pour la survie de la classe ouvrière, telles les luttes contre des conditions de vie et de travail inhumaines ou contre la guerre. La plupart n’ont commencé à se poser les problèmes environnementaux que lorsqu’ils ont fait les gros titres de la presse à la suite des actions d’autres forces, en particulier les mouvements écologistes. Il s’en est suivi que le débat au sein du mouvement ouvrier a été relativement lent et que ses éventuels résultats sont encore, pour l’essentiel, largement à venir. Il est de plus en plus clair que les éco-socialistes doivent faire un effort spécial pour appliquer leur méthode aux questions posées. Il n’est pas possible de se limiter à prendre quelques éléments de la pensée écologique et de les peindre un peu en rouge. De la même manière que l’on peint le capitalisme un peu en vert…
Les éco-socialistes ne doivent pas seulement contribuer aux discussions sur la politique écologique concrète. Ils doivent également faire les pas en avant politiques et organisationnels nécessaires aux actions de masses, permettant une prise de conscience à même de mettre en branle le mouvement ouvrier tout entier. Car ce n’est que par l’action du mouvement de masse que les conditions actuelles pourront être changées.
Il existe à travers le monde une multitude d’initiatives et de mouvements contre le pillage et la destruction de la nature. Des anticapitalistes et des révolutionnaires soutiennent ces initiatives et ces mouvements, et y participent parfois d’une façon critique [10], car les positions générales de certains écologistes à l’égard du capitalisme sont souvent plutôt confuses. Les expériences du mouvement écologique montrent que seules de larges mobilisations et protestations permettent de gagner l’opinion publique et d’obtenir de succès réels. Dans une grande mesure, crise écologique et crise sociale sont alimentées par des mécanismes identiques. Intérêts des grands lobbies économiques, dictature toujours plus exclusive des "marchés", ordre mondial incarné par l’Organisation Mondiale du Commerce, le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale et le G8/G20, etc. Lobbies qui contribuent à l’épuisement conjoint des humains et de la nature. Des facteurs communs étant à l’œuvre dans les crises écologique et sociale contemporaines, c’est fort logiquement que des remèdes communs peuvent et doivent être avancés : brisons l’étau du "libéralisme économique" (le nom-paravent du capitalisme) pour placer besoins humains et contraintes écologiques au centre des choix. D’où cette communauté de combat que l’on retrouve entre l’écologique et le social, ces terrains immédiats de convergences.
1. La défense des services publics. [11]
L’exemple des transports illustre combien une logique de service public est nécessaire pour répondre de façon cohérente aux impératifs sociaux et écologiques. En Europe, la logique libérale exige la réduction du réseau ferroviaire aux modes et aux lignes "rentables", favorisant pour le reste l’accroissement du "tout routier". Les exigences sociales (transports publics bon marché, réseau complet irriguant le territoire, normes de salaires et de travail acceptables) comme écologiques (réduction des modes de transports les plus polluants, physiquement les plus destructeurs et énergétiquement les plus coûteux) nécessitent le développement des transports en commun dans une logique de service public. Il en va de même en bien d’autres domaines. Mais ce constat ne clôt pas le débat sur l’organisation contemporaine d’un service public. En effet, les monopoles d’État sont susceptibles d’élaborer leur politique en fonction d’objectifs non-démocratiques (dans l’énergie [12] , par exemple, liens entre pétroliers et intervention impérialiste en Afrique, ou liens entre nucléaire civil et militaire), selon des modes de gestion et des modèles productifs étroitement capitalistes, en fonction de normes de rentabilité calquées sur celles des monopoles privés.
2. La lutte contre les pollutions
Vu leur aggravation visible, on prend de plus en plus conscience du coût humain (atteintes à la santé, hausse des prix, etc.) et naturel (atteintes à la biodiversité) des pollutions, ainsi que du rôle que jouent nombre d’intérêts économiques. Prépondérance de l’automobile, pollution atmosphérique et problèmes croissants de santé dans les centres urbains. Prépondérance de l’agro-industrie et pollution brutale et difficilement réversible des eaux et des nappes phréatiques. Prépondérance du lobby nucléaire et accumulation pour de très longues durées, en centaines de milliers d’années, des déchets radioactifs. Prépondérance de grands intérêts privés et augmentation socialement insupportable du coût de l’eau potable au Nord - et absence massive d’accès à l’eau potable au Sud... Dans chacun de ces domaines, combat écologique et combat social exigent d’opposer une logique alternative à celle de groupes économiques dominants. La gravité des problèmes de pollution et de santé publique contribue à faire évoluer les consciences. Ainsi, il devient plus difficile de présenter les enjeux dits écologiques comme des questions marginales et étrangères aux questions sociales, ou comme des préoccupations élitaires, un luxe pour petit-bourgeois. En Europe, la crise de la vache folle [13] représente probablement un point d’inflexion majeur, analogue à Tchernobyl [14] pour le nucléaire : elle a mis en pleine lumière l’acuité du danger intrinsèquement contenu dans le mode de production incarné par l’agro-industrie. Il faut également combattre sans concession les solutions illusoires telles que les marchés de droits à polluer [15] que les pays du Nord cherchent à imposer à la planète [16] . La pollution ne doit pas se marchander, mais être éradiquée.
3. En défense de l’emploi [17]
Une politique de protection de l’environnement est porteuse d’emplois dans de nombreux secteurs. Certes. Mais des logiques économiques dominantes, qui surexploitent la nature, créent aussi le chômage [18] . C’est clairement le cas avec l’agro-industrie qui désertifie les campagnes du double point de vue des espaces (réduction drastique de la variété des paysages et de la biodiversité) et humain (réduction drastique de l’emploi et exode rural). C’est aussi le cas dans l’industrie automobile qui licencie massivement tout en augmentant sa capacité de production et qui impose sa dictature sur les modes de transports, d’aménagement du territoire ou de développement urbain [19]. A l’inverse, des logiques socio-économiques alternatives (une économie démocratiquement planifiée par ex.) permettent de définir un mode de production à la fois moins prédateur vis-à-vis de la nature ou du mode de vie, et plus riche en emplois, mieux répartis. (Garantie de plein emploi)
4. La lutte pour la terre
Il s’agit d’un des vecteurs les plus essentiels de la convergence entre mouvements sociaux et écologiques à l’échelle internationale. Ce n’est pas un hasard si les mouvements paysans les plus radicaux du point de vue social sont aussi ceux qui ont la conscience écologique la plus avancée [20]. Il s’agit de lutter contre l’agro-business pollueur, avec ses Organismes Génétiquement Modifiés, ses engrais et ses pesticides qui empoisonnent l’environnement, en refusant l’agriculture capitaliste destructrice du sol et des forêts. Dans les pays du Sud, ce combat est inséparable de celui pour une réforme agraire radicale, contre la monopolisation de la propriété foncière par les latifundistes, et pour une redistribution de la terre [21] . Mais la lutte pour une agriculture alternative, respectant l’environnement, et fondée sur le travail paysan, les coopératives, les collectivités rurales ou les communautés indigènes est un défi planétaire, qui concerne aussi bien le Tiers-Monde que les métropoles capitalistes. Un des acteurs les plus conséquents dans cette bataille pour la terre est la "Via Campesina" [22], réseau international de la gauche paysanne, qui regroupe des mouvements aussi importants que le MST brésilien ou la Confédération Paysanne française. Ces mouvements sociaux sont porteurs d’une autre conception de la production agricole, visant à satisfaire les besoins sociaux de la population plutôt que ceux du marché capitaliste mondial, et respectant le droit des peuples à se nourrir eux-mêmes [23].
5. Abolir le système de la dette [24]
Le "développement par l’endettement", impulsé à l’origine par les puissances financières du Nord, a débouché sur un système de contrôle de la politique économique des pays débiteurs (surtout du Sud) et le renforcement des pouvoirs du FMI et de la BM (y compris au Nord). Le diktat du service de la dette et les canons (ultra-)libéraux de l’OMC ont des conséquences dramatiques pour les sociétés humaines (destructions des protections sociales, des cultures vivrières...), ainsi que sur la nature (destruction des ressources naturelles pour l’exportation...). Les mécanismes fondamentaux de ce système de domination doivent donc être combattus tant du point de vue social qu’écologique. Les règles commerciales instaurées par le GATT, ancêtre de l’OMC, renforcent la domination des grandes multinationales du Nord. En imposant l’ouverture des marchés locaux à leurs produits, elles accentuent les dépendances (y compris alimentaires), minent les équilibres sociaux et accroissent irrationnellement les échanges internationaux, nourrissant ainsi la crise énergétique et écologique.
6. Long terme et démocratie [25]
La question écologique exige la prise en compte de contraintes à très long terme, les rythmes naturels appartenant à des temps bien différents de celui, nécessairement court, du marché. De nombreux besoins sociaux (éducation, santé, etc.) réclament aussi, pour être correctement traités, un temps plus long que celui du "marché-roi" - c’est d’ailleurs l’une des principales raisons d’être du service public au sens vrai.
Contraintes écologiques et besoins humains exigent conjointement de nos politiques alternatives qu’elles intègrent ces temps longs et très longs qui relèvent de la solidarité inter-générationnelle [26]. L’écologie, après la défense des besoins sociaux, donne une légitimité nouvelle à la notion de planification, car qu’est-ce que prendre en compte le long terme si ce n’est planifier ? Mais l’écologie a aussi contribué à la critique au fond des expériences bureaucratiques conduites à l’Est.
Oui, parce que les crises écologique et sociale contemporaines ont une origine commune, dans le capitalisme précisément. A causes communes, solutions communes. Loin d’être intrinsèquement "négatif", l’anticapitalisme permet ici de percevoir le terrain de rencontre des combats écologiques et sociaux. Il aide de même à définir des alternatives communes, positives et solidaires. Il éclaire à la fois les causes et les solutions.
En revanche, si elle se refuse à intégrer la critique du capitalisme, l’écologie politique risque de s’affaisser, de perdre toute radicalité et de se replier sur les propositions élitistes, finalement antidémocratiques, socialement inégalitaires, à la fois impotentes et injustes. Il s’agit bien d’un lien, pas d’une simple identification de l’écologie à sa portée sociale.
La pensée écologiste introduit en effet une dimension majeure que l’on ne retrouve pas telle quelle dans la pensée sociale : l’analyse des rapports entre sociétés humaines et nature. C’est son apport original, son terrain propre. Disons donc qu’il ne faut ni "rabattre" la question écologique sur le seul terrain social ni ignorer l’antagonisme social au nom des enjeux écologiques planétaires.
Didier Brissa
[1] De la traduction de l’anglais sustainable : en premier lieu traduit par « durable ».
[2] Les révolutions des 19ème et 20ème siècles avaient aussi une aspiration internationaliste et ne voulaient pas se contenter de "prendre le pouvoir", elles voulaient changer les paradigmes régissant le monde…
[5] La réduction du temps du capitalisme, ici et maintenant, coll. Le Ressort et Abolir le capitalisme : une course contre la montre, coll. Le Ressort
[8] Ecologie et mouvement ouvrier, Félix Guattari - http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/files/21chi10.pdf ; Emancipation sociale et écologie politique, Philippe Corcuff - http://www.lagauche.com/lagauche/spip.php?article2217 ; Un combat écologiste, Manifeste pour une Alternative libertaire - http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article74 ; e.a.
[9] Un capitalisme vert est-il possible ? Michel Husson, Contretemps n°1 (nouvelle série) janvier 2009 - http://hussonet.free.fr/capivert.pdf et Le capitalisme vert, nouveau stade du capitalisme ? Maxime Combes http://www.mouvements.info/Le-capitalisme-vert-nouveau-stade.html ; L’impossible capitalisme vert, Daniel Tanuro (juillet 2010, Editeur : Les empêcheurs de penser en rond / La découverte, ISBN : 9782359250251) et Le capitalisme vert, nouveau stade du capitalisme ? Maxime Combes
[10] Climat et Justice sociale : http://www.climatetjusticesociale.be
[12] La libéralisation du marché de l’énergie : quelles initiatives publiques ? coll. Le Ressort et Une initiative publique indispensable (II), coll. Le Ressort
[21] Lutte contre la pauvreté et développement durable : des armes de légitimation au « profit » des Industries Extractives ?
[23] Défendre l’agriculture paysanne en profitant des opportunités des crises internationales actuelles
L’observation des flux financiers et migratoires ne manque pas, à la première impression, de surprendre. Une contradiction caractérise ces flux. D’un côté, une libéralisation des flux à caractère économique vise à transformer le monde en une zone de libre-échange régie par le principe de liberté de circulation des capitaux, des services et des marchandises. De l’autre, une fermeture des frontières qui entend laisser, à l’échelle mondiale, les travailleurs derrière les frontières de leurs Etats-nations.
Cette contradiction n’est qu’apparente. Explications.
De manière générale, l’économie libérale s’accommode parfaitement d’une totale liberté de mouvements des capitaux, des biens et des services associée à une absence totale de mouvements pour les travailleurs. Cette conjonction constitue le principe général de fonctionnement de l’économie néolibérale. Ce principe, dans l’absolu, permet de fabriquer, d’échanger et de vendre des marchandises à l’échelle mondiale en profitant des pays à bas salaires dont la main d’œuvre est immobilisée. Cette non-flexibilité constituant une source importante de profits. Les chiffres sont, à cet égard, sans appel. En 1999, les salaires horaires moyens étaient de 0,25 dollar pour la Chine et l’Inde et de 2,09 dollars pour la Pologne. Cette mesure du salaire était de 19,34 dollars en France. Le salaire horaire moyen en Allemagne était de 31,88 dollars [1]
Ces chiffres rendent un certain nombre de données plus limpides. En définitive, il faut que les travailleurs ne bougent pas pour que les capitaux, eux, puissent bouger dans l’objectif unique de maximisation du profit. Comment cela se passe ?
Cela se passe comme ceci : "Si l’on désire jouer au jeu du travailleur indien ou polonais, opposé à son homologue français ou allemand, et c’est évidemment de cette manière que les économies libérales procèdent, il n’est nullement désirable que les travailleurs migrent. Ceux-ci sont profitables là où ils résident : ils représentent des actifs immobilisés'', semblables à des biens immobiliers, des pièces inamovibles dans un jeu dont le but ultime consiste in fine à tirer les salaires vers le bas, et ceci partout dans le monde"[[Erik Rydberg, [Mobilité et restructuration du travail->http://www.gresea.be/EP_mai06_ER_mobilitetravailSlovenie.html], mai 2006.]]. Le principe général qui met en relation les flux de marchandises et de capitaux exclut, pour des raisons de profitabilité du système, que les travailleurs bougent. Faire des profits aussi élevés que possible, cela suppose fondamentalement qu'ils soient "parqués" à l'abri de leurs frontières nationales en concurrence les uns avec les autres. Cette règle, comme toutes les autres, a ses exceptions.
{{{Exception à la règle}}}
Pour en comprendre la portée, il ne faut pas perdre de vue la maximisation du profit comme but de fonctionnement du mode de production capitaliste. La circulation et l'"exportation" de main d'œuvre sont donc, dans certaines conditions, nécessaires à l'accumulation de capitaux. Exemples. Dans l'immédiat après-guerre, la Belgique a connu l'arrivée massive d’une main d’œuvre bon marché en provenance du pourtour méditerranéen (Espagne, Mezzogiorno italien, Portugal et Maghreb). Les mines et le secteur de la construction furent, en Belgique, les grands bénéficiaires de cet afflux de main d'œuvre étrangère. Bénéficiaires dans la mesure précisément où cet afflux de main d'œuvre contribuait à faire pression à la baisse sur les salaires. Cette pression a permis de booster la croissance des profits dans les entreprises des secteurs concernés. La syndicalisation de ces travailleurs a, en son temps, constitué une réponse à ce défi. Ce fut, au demeurant, une réussite.
Aujourd'hui, cette pression à la baisse s'exerce via le recours à la main d'œuvre clandestine. "Aux Etats-Unis, on a estimé que les travailleurs illégaux mexicains avaient fait baisser les salaires de la main d’œuvre locale de 8 %"[[Paul Krugman, {Uncomfortable facts about migration}, International Herald Tribune, 28 mars 2006]]. Du clandestin à l'immigrant légal, il n'y en a qu'un pas. Celui de la décision politique.
{{{Cerveaux à vendre}}}
Ainsi, suite à l'élargissement des frontières de l'Union européenne, la Commission, fidèle à sa doctrine néolibérale, a, au milieu des années 2000, insisté pour que ses états membres, liberté de circulation des personnes oblige, libéralise les flux migratoires en provenance des nouveaux membres d'Europe centrale et orientale. La Commission a argué que cette politique doperait la croissance. Comment? L'afflux, en Grande-Bretagne, de main d’œuvre immigrée "a contribué à limiter les hausses de salaires" et le chômage de longue durée des jeunes travailleurs britanniques "s’est accru de 60 %", ce qui laisse entendre que "les jeunes Anglais sont perdants dans la compétition qui les oppose aux jeunes travailleurs immigrés[[Financial Times, 10 février 2006]]. "
"Ce que l’on doit garder à l’esprit, ici, c’est que le petit discours idéologique vantant les mérites de la citoyenneté mondiale, duvillage global’’ et d’un marché global mondialisé privé de frontières nationales, constituent tous des exigences des milieux d’affaire ayant pour but d’asseoir les privilèges des ``happy few’’ et d’assurer au marché un approvisionnement en travailleurs à importer ou à exporter et de préférence taillables et corvéables à merci. Au vu de tous ces éléments, on comprendra que les migrations impliquent de facto la recherche tous azimuts pour les migrants de conditions de vie décentes mais aussi un degré de compétition plus grand parmi les travailleurs, ce dernier élément posant problème dans le travail de syndicalisation. Il importe d’en discuter avec un esprit critique et ouvert" [2].
En mars 2007, la Commission européenne annonçait qu’elle planchait sur la possibilité de relancer l’immigration officiellement stoppée dans la plupart des États membres au milieu des années 70 en proposant aux Etats-membres la création d’une blue card permettant l’accès au territoire européen pour des travailleurs en provenance de pays tiers.
Le commissaire chargé à l’époque des questions migratoires, Franco Frattini, ne laissait planer aucune ambiguïté quant aux intentions de la Commission européenne : "chacun comprend que les migrations font partie intégrante de la solution au vieillissement de la population." [3] Quant à l’identité des heureux bénéficiaires non plus d’ailleurs, il s’agit bel et bien d’attirer en Europe les travailleurs les plus compétents en provenance du Tiers-monde, à commencer par l’Afrique. Selon la Commission européenne, la moitié des immigrants à destination de l’Amérique du Nord en provenance du pourtour méditerranéen, de l’Afrique du Nord et du Moyen orient sont des universitaires. Cette même proportion passe à 13% seulement pour ce qui concerne les migrations vers l’Europe. Bref, dit crûment, à cette époque, les migrations, c’était trop de sous-qualifiés du Sud chez nous et pas assez de grosses têtes. Et naturellement, quand on veut promouvoir l’économie de la connaissance, ces données n’ont rien de satisfaisant.
Cela dit, à l’époque, personne d’un tant soit peu honnête ne voyait pas vraiment en quoi la création de la "blue card" allait innover. Le lien entre certification (le diplôme) et l’obtention d’un poste sur le marché de l’emploi n’est pas des plus clairs en ce qui concerne les diplômés du Tiers-monde. En effet, s’il est évident qu’il manque de médecins généralistes en Afrique, on en vient presque à oublier que les spécialistes africains peinent, quant à eux, à trouver du travail chez eux. Faute d’équipements appropriés sans doute. Doit-on, pour autant, en déduire qu’ils n’ont aucune utilité dans leur pays d’origine ? Autrement dit, un spécialiste ne ferait-il pas un excellent généraliste si, le cas échéant, il en manquait dans certains pays ?
Par ailleurs, le fait de permettre à un diplômé du Tiers-monde de rester chez nous juste pour quelques années n’innove en rien dans l’approche de l’Union européenne qui vante, sans désemparer, la flexibilité du marché du travail depuis de nombreuses années et l’a d’ailleurs récemment habillée des oripeaux de la flexisécurité. D’ailleurs, la "blue card" ne changeait pas grand-chose à ce qui se pratiquait, depuis belle lurette, au sein des Etats membres. "Les titres de séjour posant des limitations, et notamment celles liant le droit de séjour et de travail à un contrat et/ou à un employeur déterminé, existent déjà, de manière encore quantitativement limitée en France mais de façon beaucoup plus généralisée dans des pays comme l’Italie ou l’Espagne. Surtout, ces statuts juridiques tendent à se développer dans l’Union européenne et sont souvent montrés en modèle à suivre. Ces statuts lient le salarié à l’employeur et l’empêchent d’en changer, faisant également perdre tout droit au séjour en cas de chômage. La question du maintien du droit au séjour en cas de chômage se pose aussi pour d’autres statuts qui lient le droit au séjour non pas à une relation de travail spécifique, mais à la condition d’exercer un emploi (éventuellement assortie d’autres conditions restrictives). Dans sa proposition de directive de 2001, la Commission suggérait que les Etats puissent limiter le droit au séjour d’un migrant se retrouvant sans emploi à une période de trois mois, étendue à six mois si le migrant a déjà travaillé plus de deux ans, s’alignant ainsi sur les législations les plus restrictives à cet égard" [4].
Au détour de ces constats, on pouvait clairement établir que les politiques migratoires, dans l’Union européenne, s’inscrivaient dans une stratégie de flexibilisation du lien salarial. En effet, en évitant de facto au migrant de pouvoir changer d’employeur en raison de la limitation dans le temps de leur séjour, on l’empêche de se lier aux travailleurs locaux et à leurs luttes pour l’obtention de meilleures conditions de travail et de salaires.
Lorsqu’en 2007, la Commission européenne proposait la mise en œuvre de la blue card, il était surtout question de faire face à une éventuelle pénurie de la main d’œuvre européenne. Depuis, une certaine crise est passée par là. Et les taux de chômage sont, dans la plupart des États membres, repartis à la hausse, à l’exception notable de l’Allemagne. Plus besoin, dans ces conditions, de faire appel à des travailleurs venus d’ailleurs.
Car les politiques d’austérité permettront de comprimer les salaires à travers toute l’Europe. Rien ne se perd ni ne se crée. Les termes du problème restent inchangés. Seules les stratégies évoluent, au gré des circonstances. C’est cela la flexibilité néolibérale.
Xavier Dupret, Gresea
[1] Genèse et enjeux des migrations internationales : point de vue du Sud, Alternatives-Sud/CETRI, vol. 11, 2004.
[2] Erik Rydberg, op.cit.
[3] http://www.eubusiness.com, 20 mars 2007.
[4] Antoine Math, Immigration économique de travailleurs : les réponses des acteurs sociaux au Livre vert de la Commission in Chronique internationale de l’IRES, n° 96, septembre 2005, p.15.
Un mois et demi après l’extradition d’Ali Aarrass de l’Espagne vers le Maroc, sa famille ne sait toujours rien. 50 jours après son extradition, aucun membre de la famille Aarrass n’a eu droit, ne fût- ce qu’une seule fois, à une nouvelle, un contact, un coup de téléphone, une petite phrase... de la part des autorités marocaines, espagnoles ou belges. Ali, qui donnait régulièrement des nouvelles à sa famille quand il était en prison en Espagne, n’a plus donné signe de vie depuis son extradition. Tout contact avec le monde extérieur lui est interdit.
D’après des sources marocaines, Ali Aarrass aurait été maintenu en garde à vue pendant 15 jours. Il aurait été interrogé par la BNPJ, la Brigade nationale de la police judicaire, une police d’investigation et d’enquête, qui dépend de la Direction générale de la sûreté nationale ( DGSN). Elle ne s’occupe que des ’grandes affaires’ ayant une importance nationale. Selon le journal marocain Assabah, Ali a été emmené, cagoulé, dans différentes villes du Maroc, comme le Nador, à la recherche des armes et que RIEN n’a été trouvé.
Ensuite, Ali aurait été transféré devant le procureur du Roi le 24 décembre 2010. D’après des sources judiciaires, pendant toute cette période, comparution devant le procureur incluse, Ali n’a pas eu droit à un avocat. Les rapports de l’instruction ont eux aussi été rédigés sans la présence d’un avocat. D’après ces mêmes sources, ce dernier n’a pu consulter le dossier d’Ali Aarrass que le 18 janvier 2011, jour de la comparution d’Ali devant le juge d’instruction auprès de la Cour d’appel de Rabat en charge des affaires de terrorisme, Monsieur Abdelkader Chentouf. Ce super-juge est appelé par la presse du régime marocain ’le célèbre juge antiterroriste marocain’, (La Gazette du Maroc du 12 décembre 2005) ou ’la sommité juridique de la lutte antiterroriste’ (Le journal Aujourd’hui Le Maroc du 7 octobre 2010). C’est aussi lui qui s’est occupé du dossier et du procès Belliraj.
Mais le plus inquiétant jusqu’à présent, ce sont les pratiques de la BNPJ.
Sur les pratiques de cette Brigade, Amnesty International commente l’arrestation et l’interrogation de sept personnes à Fès, le 28 juin dernier. Mohamed Sleimani, Abdalla Balla, Bouali Mnaouar, Hicham el Hawari, Izaddine Sleimani, Hicham Sabbahet Tarek Mahla ont été arrêtés pour « association non autorisée », « formation d’association de malfaiteurs », « enlèvement et détention d’une personne » et « torture ». Le 21 juillet 2010, Amnesty écrit : « Ces sept hommes ont été arrêtés par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). Ils ont été conduits au centre de détention de la BNPJ à Casablanca et placés dans des cellules séparées pendant 72 heures. Durant cette période, ils affirment avoir été laissés nus, menottés et les yeux bandés, sans nourriture et avec très peu d’eau. Tous disent avoir été torturés, et notamment – pour au moins cinq d’entre eux – violés à l’aide de stylos et d’autres objets introduits de force dans leur anus. Selon leurs dires, ils ont été contraints à signer des déclarations qu’on ne les a pas laissés lire, sous la menace d’être jetés par une fenêtre s’ils refusaient... ».
N’y a-t-il pas des raisons de s’inquiéter sur le sort d’Ali ?
Les organisations belges, espagnoles ou marocaines des droits de l’homme ne devraient-elles pas se lancer dans une campagne pour en savoir plus sur la situation d’Ali ?
La semaine passée, la Cour européenne des droits de l’Homme a, à juste titre, condamné la Belgique pour l’expulsion d’un Afghan vers la Grèce, estimant que « les droits élémentaires du demandeur d’asile ne peuvent pas être respectés dans ce pays » et que « les conditions d’accueil y sont déplorables ». Après ce verdict, le secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, Melchior Wathelet, a décidé de suspendre tous les transferts vers la Grèce. Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Norvège et l’Allemagne ont pris la même décision.
Dès lors, comment comprendre que l’Europe continue à extrader impunément des suspects ou des condamnés pour terrorisme vers le Maroc ? Ne connait-elle donc pas les « les conditions d’accueil » « déplorables » pour les personnes extradées ?
Nous ne pouvons comprendre cette « ignorance » que dans le cadre de la sainte alliance entre l’Europe et les régimes pro-occidentaux arabes contre la menace terroriste. Au nom de celle-ci, les pires pratiques de violations des droits élémentaires des détenus ont été approuvées et mêmes encouragées par l’Europe.
Comme semble le confirmer la récente décision d’extrader Ali Aarrass.
Luk Vervaet
Ali Aarrass n’a jamais vécu au Maroc et il n’a aucun lien effectif avec ce pays. Il est né dans l’enclave espagnole de Melilla et il n’est marocain qu’en raison du fait qu’il a dû obtenir, pour voyager, un titre d’identité. Il a vécu 28 ans en Belgique, y a fait son service militaire, y a développé un commerce de proximité et des attaches profondes. Il a un casier judiciaire vierge tant en Belgique qu’en Espagne, où il était retourné vivre près de son père en 2005. Pourtant, au nom de sa double nationalité, la Belgique refuse d’intervenir d’une manière ou d’une autre pour protéger son ressortissant.
Une campagne internationale (www.freeali.eu) pour obtenir sa libération a été lancée en Espagne, en Belgique et en Grande-Bretagne, dont témoignait l’émission « [Indices http://www.rtltvi.be/video/279514.aspx] » sur RTL TVI du 23 février 2011.
LV
Nous publions ci-dessous une lettre de Nadia Boumazzoughe au ministre de la Justice et sa réponse. La réponse négative de De Clerk, à sa demande d’intervenir pour le Belge Ali Aarrass auprès des autorités espagnoles ou d’au moins s’informer sur sa situation, s’ajoute à la longue liste de refus d’intervenir auprès des autorités espagnoles et marocaines de la part des autorités belges.
Avant l’extradition d’Ali Aarrass, le ministre des Affaires étrangères, Van Ackere, avait dit et écrit, je cite : « Je n’entreprendrai pas de démarche qui pourrait être interprétée par mon collègue espagnol comme une ingérence dans des affaires internes et surtout comme un manque de confiance dans le système judiciaire espagnol. Pour ce qui concerne votre question relative à une visite du consul, l’assistance aux Belges détenus à l’étranger ne prévoit pas l’organisation de visites consulaires dans les pays de l’Union européenne. ».
Et après son extradition, je cite : « je vous confirme que la position en matière d’aide consulaire aux bipatrides est de ne pas intervenir auprès des autorités locales du pays de leur autre nationalité... Comme Ali Aarrass est considéré comme de nationalité marocaine par les autorités marocaines, nos services ne les contacteront donc pas pour votre frère ».
Tout comme pour la famille d’Oussama Atar, détenu belge en Irak, le ministre n’a jamais voulu accorder un entretien à la famille d’Ali Aarrass en détresse.
Et voici un nouvel argument du ministre de la Justice, qui a attendu 50 (!) jours avant de répondre à une lettre urgente : « J’ai le regret de vous communiquer que d’après mes informations l’extradition a déjà eu lieu. » Point barre.
Le ministre se moque-t-il de nous ou essaie-t-il d’être cynique ? Croit-il vraiment qu’un mois après l’extradition d’Ali Aarrass vers le Maroc, information relayée par toute la presse belge, il nous apprend quelque chose ?
Cette réponse a le mérite de démontrer que tous nos ministres sont parfaitement au courant de l’affaire Ali Aarrass, comme ils le sont de l’affaire Oussama Atar. Le jour où on leur demandera de rendre des comptes devant un tribunal pour non-assistance à des personnes en danger, l’excuse « je n’étais pas au courant » ne passera pas.
Comment comprendre ce refus d’intervention, d’aide ou d’une assistance même minimale ? Regardons l’attitude et les déclarations de la Belgique dans deux autres affaires qui se passaient au même moment que les affaires d’Ali Aarrass ou Oussama Atar et où la diplomatie belge s’est lancée sans retenue. En septembre 2009, trois Belges, Mathieu, Vincent et Idesbald avaient été arrêté en Iran parce qu’ils se trouvaient dans une zone militaire interdite au public où ils prenaient des photos. Dans un communiqué du 9 décembre 2009 le ministère des Affaires étrangères communique : "Les Affaires étrangères suivent chaque dossier consulaire de près et nos ambassades et consulats suivent systématiquement le déroulement d’éventuelles procédures judiciaires avec les autorités locales... Par ailleurs, nous entretenons des contacts réguliers avec les familles des compatriotes détenus à l’étranger et les informons de l’évolution du dossier.... » Après que l’Iran avait annoncé la libération de trois ressortissants belges, le ministre belge des Affaires étrangères, Vanackere, sort un nouveau communiqué le 6 janvier 2010. Dans ce communiqué, il se félicite du "dénouement heureux de ce dossier" et a remercié les parents et les amis des trois touristes de "leur patience et de leur collaboration constructive, qui ont sans aucun doute contribué à cette heureuse issue".
Avez-vous jamais vu ce genre de communication pour Ali ou Oussama ? Oui mais, direz vous, ces affaires ne sont pas comparables. Mais voyons alors l’attitude de la Belgique par rapport aux prisonniers politiques dans d’autres pays que le Maroc ou l’Irak. Dans un communiqué du Ministère des Affaires étrangères du 3 décembre 2010, on apprend ceci : « L’Ambassadeur de Belgique a rencontré ce matin à Yangon Daw Aung San Suu Kyi dans la résidence de l’opposante birmane.... Pour le Vice-Premier ministre et Ministre des Affaires étrangères Steven Vanackere, cette rencontre a été l’occasion pour la Belgique de confirmer son soutien à l’opposante birmane dans son combat pour une transition démocratique au Myanmar.....Steven Vanackere rappelle que la priorité reste la libération des quelques 2100 prisonniers politiques au Myanmar : « j’en appelle au régime birman à faire en sorte que la récente libération d’Aung San Suu Kyi soit une première étape vers la libération inconditionnelle de tous les autres prisonniers politiques ».
A nouveau, avez-vous déjà vu une déclaration pareille concernant le Maroc ou l’Irak ?
A vous de chercher la différence.
A vous de tirer vos conclusions.
Bruxelles, le 1 décembre 2010
Monsieur le ministre,
Permettez moi de solliciter votre intervention urgente concernant l’extradition imminente du Belgo-Marocain Ali Aarrass, détenu en Espagne, vers le Maroc.
Suite à la décision du Conseil des ministres espagnol du 19 novembre dernier d’approuver la demande d’extradition du Maroc, Amnesty International a lancé un appel disant qu’Ali Aarrass est en grand danger, qu’il risque d’être soumis à la torture et à d’autres mauvais traitements, et d’être victime d’un procès inique.
J’aimerais vous demander de vous joindre à l’ appel d’Amnesty International, ainsi qu’à celui de Zoe Genot (Ecolo), et des députés londoniens Jeremy Corbin (Parti Socialiste/Labour Party), Jean Lambert (Parti des Verts/ Green Party) et Baroness Sarah Ludford (Parti Libéral/Liberal Democrats).
Je vous mets la déclaration d’Amnesty, de Zoe Genot et des députés anglais en attaché.
Pourriez-vous, en tant qu’élu(e), faire une déclaration individuelle de soutien contre l’extradition d’Ali et me l’envoyer svp ?
Pourriez-vous vous consulter avec vos collègues afin de faire une déclaration commune de votre groupe (parlementaire ou communal) ?
Pourriez-vous recevoir Farida Aarrass, la soeur d’Ali, à votre bureau pour qu’elle puisse vous communiquer les dernières nouvelles concernant la situation dramatique dans laquelle se trouve son frère et sa famille ?
Ali est citoyen belge , il ne bénéfice d’aucune assistance de la part de notre gouvernement. Il est innocent !!!
En vous remerciant d’avance,
Sincèrement votre,
Nadia Boumazzoughe
Bruxelles, 20 janvier 2011
Concerne : votre courrier du 1 décembre 2010
Madame Boumazzoughe,
Par la présente, j’accuse bonne réception de votre courrier du 1 décembre 2010 lequel a retenu toute mon attention.
D’après les informations qui m’ont été transmises, j’ai le regret de vous communiquer que l’extradition de Monsieur Ali AARRASS de l’Espagne vers le Maroc a déjà eu lieu.
Veuillez agréer, Madame Boumazzoughe, l’assurance de ma considération distinguée.
Le ministre de la Justice,
Stefaan De Clerk
Luk Vervaet
Ce mois-ci, le JIM a décidé de mettre en avant la thématique des migrations financières et humaines, avec comme point de départ le relevé d’un paradoxe entre, d’une part, la liberté absolue de mouvement pour les capitaux et les biens et, de l’autre, la limitation ou l’interdiction de mouvement pour les travailleurs du Tiers-Monde, pour ne pas dire des pays économiquement colonisés.
Une contradiction, vraiment ? Pas du tout. Xavier Ducret, du Gresea, nous explique dans son article « Migrations et système néolibéral global. Tentative de mise en perspectives » comment l’immobilisation de cette main-d’œuvre dans les pays dits en voie de développement est nécessaire pour garantir aux entreprises supranationales de bas salaires et maximiser leurs profits – objectif premier d’un système capitaliste. Il arrive cependant que les pays riches fassent venir de la main d’œuvre bon marché. Celle-ci, mise en concurrence directe avec les travailleurs « nationaux », constitue alors un moyen de pression supplémentaire pour contrer les revendications de hausses salariales ou d’amélioration des conditions de travail. Une situation qui, bien sûr, complique et fragilise la défense des droits des travailleurs.
Dans notre beau village global, ne bouge donc pas qui veut comme il veut. Pour nous, Occidentaux, il est normal de pouvoir voyager, de s’expatrier. On écoute « Les Belges du bout du monde » à la radio et on se dit : "Tiens, j’irais bien m’installer quelque part en Amérique du Sud". Mais il est bon de rappeler que cette liberté est à sens unique. Nos frontières à nous sont bouclées, nos lois sur l’immigration sont strictes et leur application des plus répressives. Chafik Allal avait déjà abordé cette réalité dans le JIM en invitant le lecteur à effectuer "Un ramadan du voyage". Dans le même ordre d’idées, Eric Léon s’intéresse dans ce numéro au mot « migrant, e adj. et n. » et aux définitions de différents termes qui lui sont associés. Partant de sa propre situation d’« expatrié » - et non d’ « immigré » - en Afrique et du souvenir douloureux de la mort de Semira Adamu – « immigrée » et non « expatriée » pour sa part - , il s’interroge sur la signification et la portée de mots comme « expatrié », « émigré », « exilé », « expulsé », « allochtone », « autochtone » etc. Une analyse qui illustre une fois encore la division du monde entre ceux qui sont autorisés à bouger et ceux qui ne le sont pas.
Pour nous faire adhérer à ce projet de frontières fermées, de migration choisie et à sens unique, de répression des migrants clandestins, on nous fait peur, on nous parle d’envahissement, d’insécurité, de délinquance, de terrorisme.
L’attitude et les déclarations choc de l’équipe Sarkozy à l’égard des « flux migratoires incontrôlables » en provenance de Tunisie et la demande faite à l’Italie de « retenir » ces migrants [1] en est une illustration tristement éloquente. Les premiers sondages, largement repris et commentés dans les médias français, indiquant Marine Le Pen gagnante du premier tour des présidentielles dans l’Hexagone permettent à d’aucuns de "rappeler" qu’il faut faire quelque chose, qu’on ne peut accepter toute la misère du monde pour ne pas laisser le champ libre à l’extrême droite... En Belgique, les envolées médiatiques et mensongères concernant l’afflux de sans-papiers dans notre petit pays déjà en crise en sont une autre. A cet égard, la Ligue des Droits de l’Homme avait fort heureusement remis les pendules à l’heure en publiant une analyse de cette intoxication par les chiffres [2].
La lutte contre le terrorisme constitue le prétexte idéal lorsqu’on veut se débarrasser "proprement" de quelqu’un. Ainsi, la Belgique se lave honteusement les mains dans l’affaire Ali Aarrass, ce Belgo-marocain arrêté et détenu en Espagne depuis avril 2008 et extradé au Maroc par l’Espagne en décembre 2010. Soupçonné par le Maroc d’appartenir à la « cellule terroriste Belliraj », il a pourtant été totalement blanchi au terme d’une instruction de près de trois ans. La Belgique a refusé d’intervenir pour protéger son ressortissant du fait de la double-nationalité d’Ali... Luk Vervaet revient sur cette affaire au travers de deux articles : "Où en est-on dans l’affaire Ali Aarrass ?" et "Quand le ministre de la Justice répond...".
Hors-thème, Didier Brissa nous livre la sixième et dernière partie de son dossier : "Le Vert et le Rouge : Comment articuler Crises Environnementales, Écologie politique et Questions sociales ? " dans laquelle il propose, notamment, quelques pistes concrètes d’actions immédiates afin de permettre "l’indispensable rencontre entre l’écologique, le démocratique et le social".
Merci à Eric, Didier, Luk et Xavier pour leur participation à ce numéro.
Christine Oisel, pour l’équipe du JIM.
[1] AFP, 04/03/2011.