Journal Indépendant et Militant
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Numéro 17 - Bonnes révolutions pour 2011

 


 

Changez-moi ce système, bordel !
mardi, 18 janvier 2011
/ JIM

L’année 2011 commence en fanfare. En Tunisie, la rue a finalement obtenu, après des semaines de protestations très violemment réprimées, le départ du despotique président Ben Ali.

Pourtant, en 2008, la Tunisie représentait pour le directeur du Fonds Monétaire International (FMI), le "socialiste" Dominique Strauss-Kahn, un exemple à suivre. En 2011, nous ne pouvons qu’espérer que l’exemple du peuple tunisien sera effectivement suivi.

L’année écoulée a déjà vu nombre de populations se lever pour refuser les diktats des institutions internationales comme le FMI qui veulent faire payer le coût de la crise aux populations toutes entières, obligeant les gouvernements à appliquer la "rigueur", l’"austérité" et à "réduire les déficits". Autrement dit : tailler dans les budgets sociaux, réduire encore et toujours les mécanismes de solidarité, lacher la bride aux patrons et aux financiers et augmenter l’emprise des grandes entreprises sur les économies nationales et internationales...

Eh bien, ces recettes, appliquées depuis plus d’un quart de siècle aussi bien par une droite décomplexée que par une "gauche" définitivement acquise aux marchés, les peuples qui les subissent commencent à les trouver indigestes et à le faire savoir à ceux qui se chargent de les administrer. En Grèce, en Italie, au Portugal, en Espagne, au Royaume-Uni, en Irlande, en Islande, en France et maintenant dans les pays du Maghreb, un peu partout dans le monde de larges mouvements sociaux se sont mis en marche pour contester ces politiques qui ne bénéficient principalement qu’aux plus nantis.

Et en Belgique ?

Ici aussi on ressent un tressaillement dans la population. Mais au contraire des exemples évoqués plus haut, point de contestation du gouvernement et de sa politique. Bien au contraire, ici, on veut manifester pour avoir un gouvernement !

Si la frustration d’une partie de la population face à l’échec des négociations pour la formation d’un nouveau gouvernement peut être compréhensible, on aurait pu espérer qu’elle donne lieu à une reflexion critique vis-à-vis du système actuel et de ceux qui depuis des décennies ont mené les politiques économiques et les réformes institutionnelles qui ont abouties à la situation actuelle. Signe des temps, cette frustration n’a pas vraiment trouvé de relais politique, syndical ou associatif, à l’exception notable du... patronat.

Plutôt que de se focaliser sur un problème de forme, l’absence d’un nouveau gouvernement, dont la résolution ne fera que prolonger et accroître les difficultés structurelles présentes, on aurait pu espérer voir émerger un questionnement de fond et la volonté de changer les règles d’un jeu dont le citoyen lambda reste l’éternel perdant.

Bref, nous ne pouvons que souhaiter, à tous ceux qui nous lisent, en Belgique et dans le monde, de prendre de bonnes révolutions pour 2011, pour plus de liberté, d’égalité, de justice sociale et de solidarité internationale...

Le JIM

 


 

Tantale, Antonov et condensateurs
La chronique d’Eric Léon /
samedi, 22 janvier 2011
/ Louis Jazz

Février 2010. Je me promenais avec des amis le long du lac Muhazi, endroit prisé par les expats et la classe moyenne rwandaise pour ses excursions de fin de semaine. Bill Gates y aurait une résidence, selon les rumeurs urbaines Kigaliennes. Bel endroit en effet, le lac offre de nombreuses criques, aux rives bordées d’une végétation tropicale dont les variations de vert se combinent harmonieusement avec la latérite rouge. Des pêcheurs en pirogue voguent sur le lac, c’est très exotique, « les blancs adorent voir ça ».

En chemin, on rencontre Damascène qui nous accompagne pour un brin de causette. Il sent l’alcool à plein nez. « Vous voulez-voir une curiosité ? » Oui, pourquoi pas. « C’est une mine de coltan. » La mine en question se résume à une excavation grossière au fond de laquelle est percée un trou étroit, qui s’enfonce presqu’à la verticale dans la croûte terrestre. « Vous voulez rentrer pour voir ? » Un adulte y entrerait difficilement. « Non, non merci. » Damascène et les enfants qui nous accompagnent nous regardent, amusés. Quelques pieux disposés en vrac empêchent l’éboulement des roches aux alentours du puits de fortune. « On y trouve beaucoup de coltan ? » Non, très peu. On reste quelque peu perplexes devant notre découverte. Damascène, lui, reprend sa route, après nous avoir demandé quelques centaines de francs rwandais pour la visite improvisée.

Le coltan est un mélange de colombite [1] et tantalite. Le tantale est un composant essentiel des condensateurs utilisés pour stabiliser les alimentations électriques des circuits imprimés. Le secteur de l’électronique monopolise de 60 à 80% du marché du Tantale.

Le Rwanda est insignifiant sur une carte du monde. Cependant, il a réussi à s’imposer comme acteur incontournable de la région des grands lacs en devenant notamment l’un des plus gros exportateurs de coltan au monde. Ce ne sont sûrement pas les petits trous dans la terre semblables à ceux que nous avons vus qui permettraient de soutenir un rendement élevé. Il y a évidemment des gisements plus importants au coeur des milles et unes collines, comme dans la région de Gatumba par exemple où l’on trouve de gros cristaux de colombo-tantalite en forme de bec de canard. En réalité, les sociétés rwandaises ou qui collaborent avec le Rwanda [2] dans l’extraction minière se concentrent beaucoup plus sur leur voisin congolais, Kivu ressources en est un exemple. C’est justement dans les provinces du Nord et Sud Kivu, à l’est de la République Démocratique du Congo (RDC), zone frontalière avec le Rwanda, qui renfermait près de 60% des réserves connues de tantale [3], où l’on trouve les plus gros gisements de Coltan de la région. Le Rwanda, l’un des principaux exportateurs de ce minerai s’y fournit amplement. Un rapport de 2005 d’Amnesty International affirme que 60 à 70 % du coltan extrait en RDC est véhiculé directement par avion vers le Rwanda [4]. Selon ce même rapport, les avions sont mis à disposition par l’armée rwandaise et par la plus grande flotte privée au monde, celle de Victor Bout [5] le célèbre faiseur de guerres et ses fameux Antonov [6].

La spectaculaire réconciliation du gouvernement rwandais avec la France en février 2010 [7] pourrait également avoir des intérêts dans le transport de ces minerais. La filiale SDV appartenant à 100% au Groupe Bolloré, gros industriel français en relation étroite avec Nicolas Sarkozy [8] était, en 2001, dénoncée par le rapport du groupe d’experts sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres richesses de la République démocratique du Congo (pdf), comme parmi les principaux maillons de ce réseau d’exploitation et de poursuite de la guerre. Des milliers de tonnes de colombo-tantalite ont ainsi été chargées à partir de Kigali ou ont transité par le port de mer de Dar es-Salaam.

Au passage, la Bourse de Toronto fait bénéficier les sociétés minières de conditions spéciales pour leurs actifs financiers, notamment en préservant le secret sur l’origine des matériaux extraits. 60% des sociétés minières mondiales y sont cotées sans pour autant que leurs capitaux soient canadiens. Cela engendre des bénéfices considérables pour le Canada : entre 2001 et 2004, l’indice TSX Venture de la Bourse de Toronto, qui favorise les sociétés minières d’exploration, indique que le volume des transactions d’actions est passé de 888 millions d’euros à 3,6 milliards d’euros. Ces revenus serviront à financer les fonds de retraite et autres capitalisations canadiennes [9].

Une extraction minière illégale sur fond de conflit ethnique

Suite au déplacement du conflit ethnique dans le Kivu après le génocide rwandais de 1994, plusieurs groupes armés s’y créent. Parmi eux, les FDLR, Forces Démocratiques du Rwanda (FDLR), anciennes troupes génocidaires Hutu et le Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP), guérilla Tutsi. Avec l’armée régulière congolaise, ce sont les principales forces belligérantes à se partager les mines de la zone. Les minéraux extraits sont envoyés vers les comptoirs miniers mis en place à Bukavu et Goma où « Grands Lacs Metal » et « Rwanda Metals » entre autres s’approvisionnent avant d’exporter les minerais vers le monde entier [10] .

En 2000, une crise mondiale perturbe les approvisionnements et fait flamber les prix du coltan, les différentes sociétés minières s’appuyant sur les conflits de la région pour faire spéculer leurs titres [11]. C’est alors la ruée des petits mineurs vers l’est de la République Démocratique du Congo [12]. De nombreux pays importateurs se tournent vers des sources d’approvisionnement bon marché, les minéraux du Kivu tombent à point, ce qui sera tout bénéfice pour les groupes armés locaux et le financement de leurs activités.

« Du sang dans son téléphone portable »

Le pillage de matières premières sur fond de conflit ethnique est peu reluisant, aussi bien pour le Rwanda, cité comme exemple de développement réussi par les organisations et gouvernements occidentaux, que pour les fabricants d’appareils électroniques. Le consommateur n’aime pas avoir « du sang dans son téléphone portable » [13], cette image n’est pas bonne pour les affaires.

Des actions seront alors prises afin de frotter symboliquement le sang qui entache l’image publique des multinationales du secteur électronique. En novembre 2008, l’organisation Global Witness publie des recommandations à l’intention des entreprises et des acheteurs, selon lesquelles ceux-ci se doivent de faire preuve d’une diligence raisonnable rigoureuse lors de leurs achats de minerais en provenance de l’est de la RDC . Rien de très contraignant puisque l’essentiel du stock de tantale extrait se trouvait déjà dans les appareils électroniques en 2008 et aussi parce que près de 30% du tantale utilisé en électronique provient du recyclage et est donc non-traçable.

Le Rwanda suivra aussi par quelques bonnes intentions. En 2009 débute, en collaboration avec une entreprise allemande, BGR , un projet pilote de certification de minerais exportés par le Rwanda. BGR travaille notamment avec Gatumba Mining Company Ltd, l’extracteur rwandais incontournable d’étain [14] et de tantale qui collabore avec une entreprise basée en Afrique du Sud, Kivu Ressources. Nom éloquent. Aussi, c’est au Rwanda Bureau of Standards qu’est laissée la liberté de contrôler les minerais qui seront mis par le Rwanda sur le marché international [15].

Le tour du monde du tantale

Les téléphones portables Huawei à 13euros de MTN [16], réseau de téléphonie implanté au Rwanda, sont peut-être ce qu’on fait de mieux en termes de capitalisme acharné globalisé. Quelques molécules de tantale de leurs condensateurs ont certainement été extraites dans une mine de coltan au Kivu avant 2008 pour passer par le Rwanda, être envoyé à Dar es-Salaam, faire sonner le jackpot à la bourse de Toronto avant d’être envoyées vers l’Asie du sud-est [17] pour y être raffinées. Les molécules de tantale seront intégrées dans l’un ou l’autre appareil électronique qui sera vendu dans n’importe quelle grande surface du monde avant d’être recyclées en Inde, retourner dans un condensateur en Chine, être intégré dans un téléphone portable Huawei pour un retour en Afrique de l’Est. « Business as usual. »

Eric Léon

NDR : A ce sujet, lire également dans le JIM : Gadgets électroniques, un déplorable bilan humain et écologique par Franz Tofer.

[1Colombite étant l’ancienne dénomination pour l’oxyde de Niobium

[2Voir entre autres cette présentation (en anglais), sur le site du Bundesanstalt für Geowissenschaften und Rohstoffe.

[3Lire : « Balkanisation et pillage dans l’Est congolais », Le Monde diplomatique, décembre 2008.

[4« Democratic Republic of Congo, arming the east" , rapport d’Amnesty International du 3 juillet 2005.

[5Qui a inspiré le film « Lord of war », avec Nicolas Cage.

[6Toujours selon le rapport d’Amnesty International.

[7Benoît Francès, "Le prix d’une réconciliation" in Le Monde Diplomatique, Sept. 2010, France-Rwanda.

[8« Les guerres africaines de Vincent Bolloré" », Le Monde diplomatique, avril 2009.

[9« Balkanisation et pillage dans l’Est congolais » Le Monde diplomatique, décembre 2008.

[10Rapport d’Amnesty International.

[11« Balkanisation et pillage dans l’Est congolais » Le Monde diplomatique, décembre 2008.

[12« L’informalisation du secteur minier », Congo Forum, juin 2006.

[13Phrase tirée de l’enquête de Patrick Forestier en 2007 sur les mines de Coltan en RDC.

[14Sous forme d’oxyde d’étain, la cassitérite.

[17Amnesty International, The Wire, August/September 2009.

 


 

Témoignages sur la grève de 60-61
jeudi, 27 janvier 2011
/ Gérard Craan

Le cinquantième anniversaire de la grève de 1960-1961 a fourni l’occasion de se pencher à nouveau sur ce passé social. Peu avant ces commémorations, un article paru dans le JIM évoquait l’occultation de la violence et de la lutte armée dans les événements historiques. Un colloque organisé au mois de décembre nous a permis de recueillir des témoignages des militants de la grève de 1960. Quelles actions furent menées pour tenter de mener la grève à bien et soutenir des revendications politiques à travers la grève ?

L’occasion était trop belle.

D’un côté un article de Thomas C., La lutte armée révolutionnaire en Belgique : une histoire occultée, interpelle quant à l’absence de travail historique relatif à la lutte armée et à la violence révolutionnaire. Peu à peu, une vision "officielle" est diffusée et des événements sont tronqués (la Résistance durant la deuxième guerre mondiale est transformée en une résistance nationaliste à l’envahisseur) ou délibérément ignorés (les conquêtes socialistes du Parti Ouvrier Belge sont présentées comme acquises par de purs mouvements de masses pacifiques). Les sources sont ténues et l’auteur a mentionné de son propre chef la difficulté de les retrouver, tant les ouvrages de synthèse sont avares d’informations sur la question de la violence à des fins révolutionnaires.

De l’autre côté, le cinquantenaire de la grève de 1960-1961 est l’occasion de reportages, de colloques académiques ou politiques, d’expositions, etc. Serait-il possible de retrouver une trace concrète de la détermination des grévistes ? Détermination d’autant plus forte qu’elle impliquait autre chose qu’une participation aux manifestations et grèves. Thomas C. a par exemple évoqué des actions de sabotage multiples durant la grève de 1960-1961. Détermination d’autant plus forte que nombre de militants de l’époque se battaient pour l’abolition de la "Loi unique" mais aussi et surtout pour une société nouvelle, sans classes sociales. Jusqu’à quel degré de violence le peuple en est-il arrivé pour tenter de faire valoir son droit ?

Nous avons donc fait quelques recherches non exhaustives
sur la question, dans le but d’éclairer un peu le sujet des actions violentes durant la grève de 1960-1961.

Notons au passage, qu’il ne s’agit pas d’évoquer la répression politique et économique, policière et militaire, qui fit au total quatre morts et nombre de blessés [1].

Des quelques ouvrages consultés, peu reviennent précisément sur la violence révolutionnaire. Synthèses historiques, elles s’attardent aux causes et conséquences, aux débats politiques et syndicaux mais pas réellement sur les moyens d’actions. Ainsi, le livre de référence de Jean Neuville et Jacques Yerna [2] consacre bien un chapitre à la stratégie de grève et aux violences [3] pour finalement très peu en dire. Les auteurs expliquent bien que la violence fait partie intégrante de la contestation sociale mais ne se penchent que sur la répression policière lors du "saccage" de la gare des Guillemins, à Liège [4] et sur les déclarations d’abandon de l’outil [5]. Sur la volonté de faire de la grève une grève générale où plus rien ne bouge et où tout est sous contrôle syndical et/ou populaire, le livre ne nous apprend rien. En revanche, l’ouvrage analytique de Valmy Féaux [6] donne un compte-rendu, jour après jour, des événements essentiels de la grève de 1960-1961. Ca et là, on trouve mention d’actes de sabotage : des pylônes sont dynamités, des voies de chemin de fer démontées, des passages à niveaux bloqués, des barricades dressées.

C’est finalement grâce aux colloques et aux témoignages que nous trouvons le plus d’informations. Cinquante ans plus tard, nombre de participants militants sont encore en vie. Les témoignages doivent eux aussi être fortement nuancés. Peu de militants se vantent d’actions directes. S’ils sont enthousiastes à l’idée des milliers d’actions de sabotages, ils sont néanmoins moins diserts dès lors que l’on s’informe sur leur vécu personnel. Nous avons ainsi assisté à un colloque organisé par la fondation Lesoil [7] début décembre.

Francine Dekoninck, intervenante au colloque, témoigne de la situation à Bruxelles, où la grève n’était pas totale. A l’époque, elle était jeune infirmière. Nous lui avons demandé ce qu’elle savait des actions visant à interrompre l’activité économique.

A Bruxelles, les évènements étaient strictement spontanés. Dans un même esprit, Emile Daniels, évoque brièvement la situation à Anvers. Il venait de débuter comme employé dans les tramways. Anvers fut un des bastions de la grève, les dockers et les agents des services publics anversois démarrant très tôt la lutte. Néanmoins, il nous apprend que les actions entreprises allaient un plus loin que le bris de vitres des bus et tramways en circulation et que des syndicalistes de tous les secteurs y avaient pris part. Y compris des militants de la Centrale Générale FGTB [8], dont la hiérarchie défendait une position plus en retrait [9].

(en néerlandais)

Gilbert Leclercq travaillait comme ouvrier maçon dans la région du Centre, où la ville de La Louvière était complètement bloquée. Il fut organisateur d’un comité de grève dans sa commune (Leval, près de Binche) et nous narre comment la grève fut étendue à Binche.

Dans la deuxième partie de l’interview, il décrit le blocage de certains passages à niveaux.

Mais c’est l’intervention de Mathieu Desclin, à l’époque actif au sein de la Jeune Garde Socialiste [10] qui nous éclaire le mieux sur une coordination des actions. A tout le moins à Bruxelles. Contrairement à ce qu’en a dit Francine Dekoninck, il y avait bel et bien, à Bruxelles, des actions délibérées, concertées et organisées pour rendre la grève totale. Ecoutons son intervention lors du colloque du 04 décembre.

(quand il dit "notre rôle" , il s’agit clairement de la JGS, mentionnée plus avant dans son intervention).

Enfin dans un autre extrait, Mathieu Desclin aborde la question des dynamitages.

Un documentaire de la RTBF, diffusé le 14 décembre dans l’émission Ce jour-là [11], évoque également des sabotages. Il est a priori curieux de retrouver cette information dans un documentaire généraliste mais le recours aux témoins, le fait de vouloir rendre l’évènement "vivant", lui donner sa mesure émotionnelle, peut expliquer que nous en trouvions des traces. Ainsi, Jacques Lemaître, médecin et syndicaliste, parle-t-il de la tentative de sabotage d’un pont enjambant le canal [12]. Il mentionne aussi une anecdote, lors de l’arrestation d’agents communaux en train de construire une barricade : il s’avère que c’était le bourgmestre (socialiste) qui leur en avait donné la consigne [13].

Bris de vitres, jets de pavés, interruptions de l’activité économique, sabotages et dynamitages. Tous ces faits ponctuels n’ont que très peu d’importance historique. Mais mis bout à bout, accumulés, ils sont le signe de la volonté populaire de résister et de vaincre. Au total, il y eut, selon une brochure de la Quatrième Internationale rééditée tout récemment, 3750 actes de sabotage [14].

Si des pavés trouvés sur un chantier jouxtant le cortège, sont lancés par un individu ou plusieurs agissant spontanément, dans le feu de l’action est anodin, il n’en va déjà plus de même lorsque des travailleurs empêchent les "jaunes" de rejoindre leur poste de travail. Ou lorsque des militants se réunissent, la nuit, pour empêcher les trams de circuler. Ou quand ils sont en contact avec des ouvriers mineurs pour se fournir de la dynamite et l’utilisent pour détruire un pylône électrique.

Ces actions demandent un courage certain, de la préparation et de l’organisation. Chacun est plus ou moins conscient des risques élevés, notamment au niveau pénal. L’ampleur des ces actes est une manière de mieux percevoir la force du mouvement populaire, autrement que par les déclarations triomphalistes officielles ou la comptabilité des manifestants ou des grévistes. Pour Jean Louvet, à qui l’on a posé la question de l’utilité des sabotages, il répond sans hésiter "oui, oui, c’était un avertissement" [15].

Pourtant, peu d’ouvrages généraux s’y attardent, tandis que nombre d’institutions n’en font pas mention. Politiquement, les partis trotskystes se montrent les plus attentifs aux actions dures. 1960 représente pour eux un moment très fort, période où la Jeune Garde Socialiste était influente, à la pointe du mouvement et tentait d’orienter le conflit, y compris par des actes de sabotage assumés.

Plus généralement, l’absence d’évocation de la grève de 1960-1961, au-delà-même des actions de sabotage, interpelle. Partis socialiste et communiste évoquent très peu l’événement alors qu’il fait partie de leur histoire, sans doute bien dérangeante si l’on analyse leur attitude pendant et après la grève. Pire, le PS n’y voit qu’un angle communautaire et renie la lutte des classes, y compris celle de ses mandataires de l’époque. On notera néanmoins que l’asbl Présence et Action Culturelle, rattachée au PS, a fait un bel effort de mémoire.

Syndicalement, la CSC est sans surprise aux abonnés absents. Quant à la FGTB, elle n’a sans doute pas encore oublié que c’est la base, les travailleurs, qui amorça le mouvement et partit en grève, sans attendre le signal de l’appareil syndical. Il est vrai qu’imaginer une révolte émanant du peuple, celui-ci promettant de faire payer, au propre et figuré, la bourgeoisie qui l’exploite, cela effraye [16]. On préfère donc bien souvent l’ignorer dans l’espoir que le souvenir cède peu à peu la place à l’oubli.



Gérard Craan


La Loi unique et la grève de ’60-’61

En juin 1960, le Congo, colonie belge, prend son indépendance. Véritable réservoir de matière première exploitée par une main d’oeuvre à bas prix, la libération du Congo amène le gouvernement belge à compenser cette perte économique [17]. Catholiques et libéraux qui forment la majorité planchent alors sur un programme d’austérité : la Loi unique. rapidement rebaptisées loi inique ou loi de malheur, celle-ci prévoit différentes mesures. Ces dispositions frappent plusieurs catégories de travailleurs. Les chômeurs contre lesquels est prévu un contrôle très dur ; les fonctionnaires, dont l’âge de départ à la pension est reculé ; les fonctionnaires des communes dont le traitement est sérieusement raboté, etc.
Sont également planifiés le contrôle de la fraude à l’assurance maladie-invalidité et une augmentation des impôts, surtout les impôts indirects.

Les oppositions à la Loi unique sont nombreuses et émanent spécialement de l’Action commune, qui regroupe le pilier socialiste : parti, mutualité et syndicat. Une "Opération Vérité" est lancée peu après l’été. Elle consiste à dénoncer dans tout le pays les conséquences sociales du projet de Loi unique.

En parallèle, la FGTB menait depuis plusieurs années un combat pour la nationalisation d’une série de secteurs stratégiques (charbonnages, nucléaire) tandis qu’elle dénonçait le pouvoir des holdings (telle la Société Générale de Belgique) et des banques.

En décembre, la Loi Unique commence son chemin au Parlement et est débattue. La hiérarchie de la FGTB est profondément divisée entre aile droit et gauche quant aux actions à mener : grève générale dès le 1er janvier 1961 ou journée d’action (manifestations) à la même date ? La droite l’emportera d’une courte tête. Mais les travailleurs n’attendent pas et débordent leurs instructions syndicales et leurs responsables.

Le 19 décembre, des métallos liégeois (Cockeril-Ougrée), les travailleurs des ACEC de Charleroi, les dockers anversois [18], suivis juste après par tous les agents communaux de la ville, se mettent spontanément en grève et entendent faire passer un mot d’ordre de grève générale à leurs camarades. Des travailleurs affiliés à la CSC participeront au mouvement, bien que leur organisation n’appelle qu’à la lutte parlementaire via amendements et demandera dès le 21 décembre la reprise du travail. Le mouvements s’étend partout en Belgique. La FGTB n’appellera jamais à la grève générale mais certaines de ses centrales professionnelles et certaines de ses régionales [19] le feront.

Durant 5 semaines, une partie du Hainaut, la région liégeoise seront en grève totale : transports inexistants, magasins de première nécessité ouverts quelques heures uniquement pour permettre l’achat de nourriture, usines à l’arrêt, ordures et barricades sur les rues, contrôle syndical des activités, sabotages pour éviter que les "jaunes" [20] ne puissent entraver la grève. La grève sera également très forte et générale à Anvers et Gand, les deux villes flamandes les plus industrialisées. Le reste de la Belgique sera aussi en grève générale ou partielle, moins en Flandre qu’en Wallonie, Bruxelles se situant entre les deux [21].

Mais après cinq semaines de lutte acharnée, les travailleurs doivent renoncer et la Loi unique est finalement votée. Leurs rêves de transformation radicale de la société sont également remis à plus tard.

La grève de 1960-1961 est généralement vue comme une rupture communautaire. Elle a de particulier qu’elle a fait émerger le mouvement wallon avec la création du Mouvement Populaire Wallon, réaction du syndicaliste liégeois André Renard qui n’a pas été suivi majoritairement dans sa proposition de grève générale. Et, en effet, au-delà de l’opposition à la Loi unique, la FGTB prônait un programme de réformes de structures, visant à rénover l’appareil économique wallon, vieillissant. A la fin de la grève apparaissent des tracts demandant le fédéralisme. Pour autant, on ne pouvait pas dire qu’il y avait à l’époque une "conscience wallonne" construite, même si la Question Royale, y a oeuvré dix ans auparavant. Jean Louvet indique dans le documentaire diffusé par Ce jour-là qu’il y avait au contraire une grande rivalité entre travailleurs carolorégiens et liégeois, que ni les uns ni les autres ne se sentaient wallons. Par ailleurs, les ampleurs différentes qu’a connue la grève d’une région à l’autre sont dues à d’autres aspects que le communautaire stricto sensu : l’industrialisation de ces zones, le contexte économique de certains secteurs implantés géographiquement dans des zones bien déterminées [22], la force de la CSC (ultra dominante en Flandre occidentale et dans le Limbourg, forte dans le Luxembourg), l’influence des communistes dans les entreprises, etc.

Une autre conséquence de la grève de 1960-1961 est la droitisation du PSB. Des élections anticipées sont organisées au printemps ’61. Elles consacrent la percée du PSB et du PC. Les socialistes montent au pouvoir avec les catholiques et permettent la mise en application de la loi unique, amendée sur quelques aspects [23]. En 1963, ils s’accorderont aussi sur les lois sur le maintien de l’ordre, qui limitent durement le droit de grève, que l’on ne veut plus voir utilisé aussi durement qu’en 1960-1961.

En 1964, un congrès du PSB supprimera le droit de tendance et exclura un ensemble de militants de gauche et du Mouvement Populaire Wallon, qui se retrouveront plus tard dans les partis de gauche radicale ou dans les mouvements "nationalistes de gauche".

GC


Bibliographie et état des recherches au 27/01/2011


Ouvrages généraux

 NEUVILLE, Jean, YERNA Jacques, Le Choc de l’hiver ’60-’61, Les grèves contre la loi unique, De Boeck (coll. Pol-His), 1960.
Aucune mention ou presque des sabotages

 FEAUX, Valmy, Cinq semaines de lutte sociale. La grève de l’hiver 1960-1961, in Cahiers du Centre national de Sociologie du travail, Editions de l’institut de Sociologie de l’ULB, Bruxelles, 1963.

En plus de nous situer sur le contexte global et les enjeux de la grève, l’auteur fournit une cartographie très pertinente des grèves de même qu’une forme de compte-rendu analytique, jour après jour, de la grève. Les sabotages et actions violentes sont fréquemment mentionnés mais pas toujours avec précision. C’est probablement l’ouvrage le plus complet sur la question. Il est généralement disponible dans chaque bibliothèque universitaire.

Autres ouvrages

 DEBUNNE, Georges, J’ai eu mon mot à dire. Mémoires, Labor, Bruxelles, 1988

N’évoque pas les sabotages mais la répression policière et les interdictions de grève.

Articles et brochures scientifiques

 L’Année Sociale, ss dir Guy Spitaels. Pour les années 1960 et 1961. Ce périodique réputé, à parution annuelle en était à ses débuts. Il n’évoque que très formellement la grève de 1960-1961.

 Courrier hebdomadaire du CRISP :

* "Les grèves contre la loi unique", n°91. Nous mentionnerons avec déplaisir que des étudiants se complaisent encore à arracher les pages des certains ouvrages. En attente, donc.

* "La grève générale en Belgique (décembre 1960-janvier 1961)", n°113. Rien de signifiant.

 COLLECTIF, Cahiers marxistes. Petites fleurs rouges de la grande grève. Contributions à l’histoire du PCB 1960-1965 ss dir GOTOVITCH José, n°222, Bruxelles, juin-juillet 2002.

Le Parti Communiste de Belgique n’a pas joué un rôle politique majeur dans la grève. Il s’est contenté de soutenir le mot d’ordre de retrait de la loi unique. Il reste à étudier la manière dont ont participé ses militants, plus présents dans les entreprises que les résultats électoraux du PC ne le laissent penser.

 La Revue Nouvelle, Hiver 60 : un trou de mémoire, n°11, novembre 2010. Evocations, sans plus. Souvent inégales.

 Divers articles de la Revue Toudi (issue du renardisme et du mouvement wallon) dont :

* EDITO : Nombreuses, vivantes commémorations d’Hiver 60

* Grève de 60-61 et violences
gouvernementales

* Grèves générales en Wallonie ;

* La grève générale de l’hiver 1960-1961.

Articles et brochures politiques

La Gauche, n°50, novembre-décembre 2010. Publication de la LCR

Formation Léon Lesoil, La grève belge de 1960-1961. Force et faiblesse d’un grand mouvement, édition originale février 1961, réédition décembre 2010.

 Présentation du livre de Gustave Dache : La grève générale insurrectionnelle et révolutionnaire de l’hiver 1960/61 - Témoignage ouvrier sur la grève du siècle, sur le site web du Parti Socialiste de Lutte. Et, plus largement leur dossier sur la grève de ’60-’61.

Articles et brochures généralistes

 ALALUF, Mateo, "La dernière grève d’une classe disparue" disponible ici sur le site web de la revue Politique.

 LAMENSCH, Michelle, "Hiver 60 : la grande grève contre la "loi unique" a 50 ans", in Le Soir, 2 décembre 2010.
Les sabotages sont évoqués de manière générale, Xavier Mabille directeur du CRISP, évoque des caches d’armes utilisées par des anciens résistants.

 LEDENT, Charles, "Au plus fort des grèves de l’hiver 60" in La Meuse, 6 janvier 2011. Sur le saccage de la gare des Guillemins, le 6 janvier 1961

 PIRET, Paul, "Une mémoire défaillante ou par fragments"in La Libre Belgique, 17 décembre 2010.

 SCAVUZZO, Antonio "Que reste-t-il des grèves de 1960 à Charleroi" in La Nouvelle Gazette, 20 décembre 2010.

Colloques et évocations

 Journée d’évocation de la grève de 60-61, Bruxelles, 4 décembre 2010. Colloque organisé par la Fondation Léon Lesoil (apparentée à la LCR). Un bref compte-rendu est disponible ici, une vidéo via ce lien.

 La mémoire de la grande grève de l’hiver 1960-1961 en Belgique. Colloque tenu a Liège du 9 au 11 décembre 2010. Nous n’avons pu y assister mais disposons des abstracts des interventions et attendons la publication des actes.

 La Grève générale pour transformer la société, Bruxelles 11-12 février 2011. En attente.

Documentaires et témoignages audiovisuels

Des acteurs de la grève de ’60 ont fourni leur témoignage (disponible en audio) sur le site de la plate-forme Mémoire orale, remarquable démarche historique de compilation de sources orales. Elles sont écoutables ici.

Expositions

La grève de ’60-61, exposition organisée par la FGTB. Petite exposition, informations lacunaires et parfois carrément occultées. La brochure de l’exposition est disponible via ce lien

La grève de ’60, 50 ans plus tard, toujours d’actualité. Exposition organisées par la FGTB Liège Huy Waremme. Encore à visiter. Infos sur leur site web

GC

[1Par répression politique et économique, nous entendons les sanctions qui touchèrent les grévistes : limitation du droit de grève dans les services publics, listes noires dans les entreprises, condamnations judiciaires, etc. ; la répression policière et militaire (en janvier, l’armée fut appelée en renfort pour tenir des positions stratégiques. Bruxelles était bouclée) était plus dure qu’actuellement : charges au sabre de gendarmes à cheval, tirs à balles réelles

[2Le Choc de l’hiver ’60-’61, Les grèves contre la loi unique, De Boeck (coll. Pol-His), 1960. Jean Neuville était spécialisé dans l’histoire du mouvement ouvrier chrétien et ancien responsable de la formation à la CSC. Jacques Yerna a été secrétaire de la FGTB-Liège Huy Waremme et proche d’André Renard. tous deux sont décédés.

[3Loc. cit., pp. 107-115

[4Après un discours d’André Renard, plusieurs milliers de manifestants se dirigent vers la gare. Les gendarmes tireront sur la foule, celle-ci mettra la gare à sac ainsi que d’autres bâtiments liégeois, dont les bureaux de la rédaction du journal La Meuse. Il y aura deux morts.

[5Jamais concrétisé en 1960-1961, l’abandon de l’outil consiste à ne plus veiller à l’entretien des machines et à les éteindre. Le geste n’est pas anodin : symboliquement, il signifie que les travailleurs ne se sentent plus rattachés à l’entreprise et à son/leur exploitation. Economiquement, il représente des dégâts considérables dans la grande industrie : les processus chimiques, métallurgiques, pétroliers verriers, cimentiers nécessitent un appareillage complexe qui, une fois mis hors service, nécessitent plusieurs semaines, voire mois pour pouvoir être remis en route. Les travailleurs acceptent dès lors de se retrouver au chômage le temps du redémarrage.

[6FEAUX, Valmy , Cinq semaines de lutte sociale. La grève de l’hiver 1960-1961, in Cahiers du Centre national de Sociologie du travail, Editions de l’institut de Sociologie de l’ULB, Bruxelles, 1963.

[7la fondation Lesoil est rattachée au mouvement trotskiste belge de la 4è internationale, notamment la Ligue Communiste Révolutionnaire-Belgique.

[8A ne pas confondre avec la Centrale Générale des Services Publics de la FGTB.

[9Président de la Centrale Générale FGTB à l’époque, Dore Smets s’opposa à la grève nationale. L’ensemble des sections régionales de la Centrale Générale vota contre la grève générale, section de Liège comprise. Mentionné par Georges Debunne, à l’époque président de la CGSP, dans J’ai eu mon mot à dire. Mémoires, Labor, 1988, p.69.

[10La Jeune Garde Socialiste était l’organe des Jeunes du Parti Socialiste Belge. Elle a été une des "cibles" privilégiées de l’entrisme trotskyste. La JGS a joué un rôle important dans la grève de 1960-1961, ses militants soutenant le mouvement et poussant à sa radicalisation. Petit à petit effrayé de la montée en puissance de la JGS et de son autonomie, le PSB décida de l’exclure du mouvement socialiste et du PSB en 1964. En 1971, la JGS rejoint l’ancêtre de la LCR-Belgique.

[11Et encore disponible en ligne.

[12Probablement le canal du Centre ou le canal Bruxelles-Charleroi.

[13Dans le compte-rendu du 5 janvier, Valmy Féaux (op. cit., p.122) évoque la révocation par le Ministre de l’Intérieur d’un bourgmestre socialiste pour participation à un acte de sabotage.

[14Formation Léon Lesoil, La grève belge de 1960-1961. Force et faiblesse d’un grand mouvement, édition originale février 1961, réédition décembre 2010.

[15Dans le documentaire diffusé ppar Ce jour-là.

[16Les informations fournies par l’ouvrage de Valmy Féaux (op. cit) sont très tulies à cet égard.

[17Même si cette perte économique a été exagérée et a servi d’argument au gouvernement. In Valmy Féaux op. cit., p.36.

[18En partie agents communaux.

[19La FGTB est organisée en un niveau interprofessionnel qui se décline en centrales professionnelles, responsables pour un ou plusieurs secteurs d’activités : métal, mineurs, services publics, textile, etc., et en régionales en charge de tous les secteurs pour une zone géographique : Tournai, Flandre Wallonne, Centre, Anvers, etc.

[20les travailleurs voulant aller au boulot, les briseurs de grève.

[21Aussi parce que la capitale était sous contrôle militaire.

[22dans les années ’50, les travailleurs du Textile implantés à Gand et en Flandre occidentale sont durement touchés, les licenciements sont nombreux.

[23FEAUX, Valmy, op. cit., pp. 195-196.

 


 

Sarkozy, l’ennemi des espoirs démocratiques africains
mercredi, 2 février 2011
/ Olivier Mukuna

Pendant le mois de soulèvements populaires qui a débouché sur la première révolution du monde arabe, Sarkozy et son gouvernement n’ont cessé de soutenir le tyran Ben Ali et son régime décadent. Confirmant une vieille tradition de la politique française en Afrique : l’entretien de complicités de toutes natures avec les pires dictatures pourvu que cela rapporte de manière sonnante et trébuchante. Pour le reste, on oscillera entre fermer les yeux ou mentir sur la confiscation totale des libertés, les exécutions sommaires, la torture ou la spoliation mafieuse. De la Côte d’Ivoire à la Tunisie, le bonimenteur Sarkozy ne porte désormais qu’un seul costume : celui d’ennemi public n°1 des aspirations démocratiques des peuples d’Afrique ...

« Je veux lancer un appel dans le monde à tous ceux qui croient aux valeurs de la tolérance, de la liberté, de la démocratie, de l’humanisme ; à tous ceux qui sont persécutés par les tyrannies et les dictatures, je veux dire à tous les enfants à travers le monde, à toutes les femmes martyrisées dans le monde, que la fierté et le devoir de la France sera d’être à leurs côtés (...) La France sera du côté des opprimés du monde ! C’est le message de la France, c’est l’identité de la France , c’est l’histoire de la France ! » [1].

Dans le cas de la Côte d’Ivoire comme celui de la Tunisie, on reste soufflé par la manière dont Nicolas Sarkozy a mis en oeuvre l’exact contraire de sa profession de foi présidentielle de 2007. Une imposture si criante aujourd’hui que les médias traditionnels français - majoritairement très complaisants ou terrorisés par l’Élysée - n’ont pu faire l’impasse sur l’attitude du premier collaborateur européen à la dictature de Ben Ali. Ménageant relativement l’hôte de l’Élysée, Le Monde, par exemple, propose plusieurs articles titrés « La diplomatie française a défendu jusqu’au bout le régime tunisien » ; « Les manifestants en colère contre le manque de soutien de la France » ou « Un dictateur honni par son peuple et choyé par les dirigeants occidentaux ».

S’y ajoute un éditorial critique sur les « complaisances de Paris » considérées comme une « erreur politique ». De même qu’un salutaire appel d’intellectuels au gouvernement français afin de « soutenir les revendications du peuple tunisien » [2]. Connu pour ses escarmouches avec le Président français, Laurent Joffrin, rédacteur en chef de Libération, parvient à signer son éditorial sans citer nommément Sarkozy. Préférant interpeller « les diplomaties occidentales qui soutiennent sans discontinuer les régimes en place, abandonnant leurs principes pour se trouver du côté du manche » [3].

Cette liberté de ton et de courage minimal retrouvée plaira sans doute. Elle se révèle pourtant fort tardive et quelque peu déplacée. D’une part, il est assez hypocrite d’enfin dénoncer ce « régime dictatorial corrompu et indigne » après que le peuple tunisien eut dû payer de son sang l’apparition d’un réel espoir démocratique. D’autre part, quel est le journaliste français qui ignore que la politique africaine reste le domaine réservé de l’Élysée ? En l’occurrence, il ne s’agit pas « d’indulgence », « d’erreur » ou de « frilosité » diplomatiques mais bien d’une realpolitik aux fondements racistes et cyniques.

Décidée au niveau présidentiel, ce machiavélisme sordide s’est toujours mené contre les intérêts et aspirations légitimes des populations africaines. De Mitterrand à Sarkozy en passant par Chirac, c’est la même politique prédatrice qui est reconduite sans considération aucune pour le cortège d’injustices et de souffrances endurées par la société civile tunisienne. Après que des dizaines de Tunisiens eurent perdu la vie sous les balles des escadrons de Ben Ali, Sarkozy osera pousser plus loin le curseur de l’indécence et du cynisme.

Via son ministre des Affaires étrangères, il propose à « son ami  » despote le « savoir-faire » français en matière de sécurité et de répression policière. Tout un programme de « tolérance » et « d’humanisme » ... A peine dérangé par une collaboration jusqu’au-boutiste avec l’une des pires kleptocraties du continent, Sarko-le-collabo assure aujourd’hui son « soutien déterminé » aux révolutionnaires tunisiens. Enchaîne avec l’annonce du gel du butin du gang Ben Ali dormant sur les comptes bancaires français. Des déclarations de bonimenteur fatigué qui ne trompent personne. A défaut de ne pas avoir vu « l’homme africain entrer dans l’Histoire » [4], Sarkozy bute aujourd’hui sur l’histoire d’une révolution arabe écrite par les persécutés eux-mêmes.

Autre absent des analyses médiatiques, le contraste saisissant entre l’intervention assumée de Sarkozy dans le conflit post-électoral ivoirien et sa collaboration silencieuse contre le soulèvement tunisien. Deux cas d’ingérence aux formes différentes mais issus d’une même vision colonialiste et racialiste posée sur le continent africain. Dans le cas ivoirien, le Président français jugeait la situation « parfaitement inadmissible ».

Faisant opportunément l’impasse sur les fraudes constatées au nord du pays comme sur la légitimité du Conseil constitutionnel ivoirien, Sarkozy jouait de la menace : « Laurent Gbagbo et son épouse ont leur destin entre leurs mains. Si avant la fin de la semaine, ils n’ont pas quitté le poste qu’ils occupent, le poste que Laurent Gbagbo occupe en violation de la volonté du peuple ivoirien, ils seront nommément sur la liste des sanctions » [5]. Pour Ben Ali, aucune condamnation ni sanctions, mais une collaboration discrète jusqu’à la volteface devenue incontournable.

Quatre jours après la fuite de Ben Ali vers la dictature saoudienne, chacun sait que les semaines à venir seront cruciales pour les Tunisiens. Objectif : ne pas se voir voler leur révolution vers la démocratie pour un funeste changement de façade. Afin que le business d’antan reprenne au plus vite et que l’inspiration révolutionnaire ne touche pas l’Algérie, le Maroc, l’Égypte ou la Libye, qui peut affirmer que les chancelleries européennes ne souhaitent pas que s’impose la seconde option, plus « rassurante » ? Car Nicolas Sarkozy n’est que le capitaine d’une équipe des « droits de l’homme blanc », mieux connue sous le nom d’Union européenne.

Union restée muette et complice pendant 23 ans et un mois d’insurrections populaires historique. Démontrant ainsi son choix pour la « stabilité » dictatoriale contre l’espoir démocratique finalement arraché par le peuple du pays du jasmin. La pire des erreurs pour les Tunisiens serait d’accepter cette « aide » aussi soudaine que suspecte de l’Union Européenne concernant la tenue d’élections libres et transparentes. Les cas de la Côte d’Ivoire, du Togo, du Gabon ou de la Palestine (2006) se chargent de le rappeler aux amnésiques : l’ingérence occidentale, surtout française, n’a jamais été du côté du verdict démocratique.

Imbue de suprématie et de paternalisme, cette ingérence préférera toujours « son » candidat (non islamiste, cela va sans dire), à celui qu’une majorité de Tunisiens se sera choisi. A l’instar de leur admirable révolution, la difficile construction de la démocratie tunisienne devra se réaliser sans ceux qui la repoussent depuis près d’un quart de siècle ...

Olivier Mukuna

Cet article a été initialement publié sur le site afiavi.fr. Nous le reprennons avec l’aimable autorisation de son auteur.

Lien vers l’article original : http://afiavi.free.fr/e_magazine/spip.php?article1425

[2Le Monde, 16 et 17 janvier 2011.

[3Libération, 17 janvier 2011.

[4Discours de Nicolas Sarkozy du 26 juillet 2007 à Dakar (Sénégal) où, entres autres amabilités négrophobes, le Président français a déclaré : « L’homme africain n’est pas assez rentré dans l’Histoire ».

 


 

La Guerre d’Espagne des souvenirs qui blessent
Pourquoi parler maintenant de notre guerre civile ?
lundi, 7 février 2011
/ Brian Conlon

Presque tout le monde sait qu’entre 1936 et 1939 l’Espagne a vécu une guerre civile entre l’Armée républicaine et les troupes de Franco, qui a gagné la guerre et a présidé la dictature en Espagne pendant presque 40 ans. Plus méconnu est le pacte de silence que l’état espagnol a imposé sur son passé pendant le processus de transition du régime franquiste au régime de démocratie parlementaire bourgeoise actuelle.

À partir de 1975, avec la mort du dictateur espagnol Franco, s’ouvre une période de l’Histoire d’Espagne qu’on appelle souvent « la transition ». La transition était le pacte qui devrait permettre de passer de la dictature à la démocratie.

Dans la dernière période de la dictature, les mouvements antifranquistes s’étaient rassemblés autour d’une plateforme unique, qui s’est ensuite scindée : une partie se trouva sous le contrôle du Parti Socialiste (Plataforma Democratica) et l’autre sous le contrôle du Parti Communiste (Junta Democratica). Avec la création de la Plata-Junta [1], le rapprochement entre les deux partis s’est fait jour. Ils se sont, quelques années plus tard, accordés avec les héritiers du franquisme sur le modèle de passage vers le système actuel. Tant les communistes que les socialistes défendaient les libertés, mais aussi l’amnistie des prisonniers politiques. C’était le résultat d’un accord entre les forces politiques de droite et de gauche, accord fondé sur la reconnaissance des partis de gauche, et de la loi d’amnistie par la droite si la gauche acceptait la monarchie, le système économique et le « pacte de l’oubli » [2]. À l’époque, seuls des petits groupes [3] de la tendance de gauche, des courants à la gauche de grandes organisations comme le PCE et le PSOE et certains nationalistes se sont opposés à cet accord. Par conséquent, ils n’ont pas été acceptés comme candidats lors de la première élection.

Cette évènement doit être replacé dans le contexte de la Révolution Portuguaise de 1974, matérialisant la rupture avec l’ancien régime, avec ce qu’on appellera la Révolution des oeillets. Mais en Espagne, les directions du PCE et du PSOE ont brandi la volonté d’éviter une autre guerre civile, et ont capitulé sur plusieurs revendications historiques. C’est ce qui a permis la création d’un système institutionnel basé sur l’oubli et le silence, fondements de cette « transition ». Le moment clé de cette fondation d’une nouvelle Espagne fut l’avènement des pactes de la Moncloa [4].

Mais aujourd’hui, plusieurs questions méritent d’être posées : pourquoi le modèle portuguais n’a-t-il pas été suivi [5] ? Pourquoi l’Espagne était-elle le modèle à suivre pour tous les pays en Europe de l’Est après la chute du Mur ? Pourquoi n’a-t-on pas parlé des crimes franquistes pendant 35 ans de démocratie ? Pour comprendre ce mur de silence, il faut interroger les causes de la guerre, la période républicaine et la deuxième partie du XXème siècle.

Le caractère international de la Guerre d’Espagne et ses conséquences

En 1931, l’Espagne est un pays sous-développé et arriéré sur tous les plans. La monarchie s’appuie sur une noblesse encore très puissante et un clergé catholique aux idées très conservatrices. En 1938, les campagnes espagnoles comptent encore 70 à 75% d’illettrés.

Hommage aux républicains espagnols morts au camp d’Argelès 1939
choudoudou

L’Espagne est avant tout un pays agricole. Les terres sont dans les mains d’une poignée de très grands propriétaires. Près de 200 000 grands propriétaires possèdent 45% des terres. En 1931, le pays compte 650 000 chômeurs, non pris en charge. Entre 1931 et 1936 l’Espagne vit un processus de changement inédit, mais c’est avec le coup militaire et le soulèvement populaire à Barcelone, Madrid, Valence et au Pays Basque que la classe ouvrière a connue les plus grandes avancées : nationalisation de l’industrie de guerre en Catalogne sous contrôle des syndicats, socialisation des transports,…Le peuple (travailleurs, paysans, ouvriers, chômeurs, femmes au foyer…) montra sa capacité à gérer la société.

Après les premières semaines de conflit, le coup d’état devint une guerre. Les multinationales commencèrent à soutenir les deux côtés [pour faire des affaires] et les pays fascistes passèrent à l’action en soutenant Franco. Le grand mouvement des légionnaires d’Afrique vit le jour grâce à la Luftwaffe. Le 25 Novembre 1936, Adolf Hitler reconnut Franco comme chef d’État, et le 2 mars 1937 Pétain fut nommé ambassadeur de France auprès de Franco, à Burgos. En moins de 12 mois, l’on vit clairement l’importance des industriels dans le conflit : Solvay, Texaco, Société Générale de Belgique furent ainsi derrière la création du Comité de non-intervention [6].

En 1939, à la fin du conflit, la plupart des pays “alliés” avait déjà reconnu l’Espagne franquiste. Les pays de l’Axe l’avaient déjà fait en 1936. L’Espagne était devenue le champ de l’expérimentation tant au niveau de l’armement que de la tactique militaire. Cette expérience servira dans les années de guerre. Le prix que le peuple espagnol dut payer : 40 ans de dictature. Voilà pourquoi on ne veut pas parler de la guerre d’Espagne, pourquoi le débat reste bloqué sur le mythe des luttes fratricides.

Le cas belge illustre bien le pragmatisme des hommes d’état de l’époque. La Belgique, avec l’ex-socialiste de gauche Paul Henri Spaak, reçut une pression assez importante des groupes économiques belges pour reconnaitre l’Espagne. Le POB est divisé, Émile Vandervelde visite en personne le front, des centaines de militants de la CGTB [7] et du POB, et d’autres organisations comme le PCB et le PSR (Parti Socialiste Révolutionnaire), partent lutter au front. Mais le 13 janvier 1939, la Belgique reconnaissait le Gouvernement de Burgos, avant la fin officielle du conflit. La démocratie belge abandonna ainsi son « allié » démocratique républicain à cause de la real politik, qui va pousser une partie de la direction du POB à dissoudre cette organisation quelques années plus tard. Voici une leçon historique à tous ceux qui entrent dans la real politik à cause des besoins du moment.

Les causes de la guerre

Le processus ouvert en 1931, qu’on peut appeler la Révolution espagnole, a pris un caractère fondamentalement international grâce à la vision internationaliste qui caractérisait le mouvement ouvrier de l’époque. Déjà en 1934, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la gauche socialiste, une partie du mouvement anarchiste, le PCE (qui était en train d’adopter la ligne de Front Populaire) et les trotskistes avait prévenu que si le Gouvernement républicain était soutenu par la Phalange [le mouvement fasciste espagnol], ils allaient se soulever.

En Octobre 1934, Barcelone, Madrid et les Asturies vivent alors un soulèvement, qui n’a réussi qu’aux Asturies. Là, les ouvriers ont formé des communes révolutionnaires, ou « soviets ». Le Gouvernement de droite n’a duré qu’un an et demi. Mais, suite à la répression de la commune asturienne, l’unité des forces progressistes permet la victoire de l’alliance socialiste, communiste, anarchiste, avec le POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista), au sein duquel la plupart des trotskistes et la gauche républicaine étaient organisés. Puis vint le coup d’état militaire. Le mouvement ouvrier international, à travers ses organisations, mobilisa de l’aide politique, matérielle et militaire pour l’Espagne républicaine.

Des millions de militants du mouvement ont été marqués à vie par cette guerre. « Nous avions dix ans en 1936. Pour nous, la guerre d’Espagne a d’abord été un choc, le spectacle de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants hâves, souvent déguenillés, affamés : les réfugiés espagnols. A travers les propos des adultes nous parvenaient des mots alarmants, chargés d’angoisse : Hitler, les bombardements, la Cinquième colonne, la guerre... Aussi la guerre en elle-même n’a-t-elle pas été pour nous une surprise : nous avions, sinon compris, du moins senti que, simplement, ces foules espagnoles l’avaient vécue avant nous. Plus tard, des camarades espagnols pour qui le combat n’avait jamais cessé nous ont dit la fin de leur espoir ; Franco survivait à l’effondrement des dictatures. […] Nous avons voulu, contre l’ignorance, l’oubli, la falsification, redonner à cette lutte le visage le plus véridique possible, la dégager de la légende qui l’a précocement ensevelie. Nous avons aujourd’hui conscience que cet objectif, atteint, n’est qu’un premier pas vers la rédaction d’une Histoire plus complète qui nécessiterait des milliers et des milliers de témoignages et surtout de documents d’archives, encore inaccessibles, que ce soit en Espagne même, en France, en Angleterre, en U.R.S.S ou au Vatican » [8]

Cette introduction du livre de Pierre Broué brise tous les mythes et fantasmes qui existaient 20 ans après la fin de guerre en Espagne et après la seconde guerre mondiale. C’est le caractère international et internationaliste du conflit qui fait de cette guerre un événement presque unique. Seule la Révolution russe de 1917 a vu autant de volontaires étrangers lutter pour une cause « techniquement » étrangère.

La période républicaine

La guerre en Espagne est marquée par l’inaction des différents pays qui, trois ans plus tard, allaient rentrer en conflit direct pendant la deuxième guerre mondiale. La création du Comité de non- intervention et les menaces britanniques envers le Front Populaire arrêtèrent les velléités de la France de soutenir la Guerre d’Espagne. Ainsi, le Comité de non-intervention fut renforcé. Pendant ce temps, Franco reçut des armes et des soldats de l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. Au fur et à mesure, le vent tournera en faveur du camp franquiste, grâce à la non-intervention des démocraties européennes, laissant la République espagnole combattre seule.

Comme l’Anschluss ou la chute de la Tchécoslovaquie, cet épisode fut aussi un exemple des préludes à la 2ème guerre mondiale. Les régimes « démocratiques » européens armèrent Hitler et Mussolini, fermèrent les yeux et attendirent que les tambours de guerre s’éloignent.

Aujourd’hui, seuls des aveugles diront que Chamberlain avait raison, ou que le pacte entre Hitler et Staline était une bonne manière de prévenir la guerre. En Espagne, un autre pacte, celui du silence, a étouffé l’histoire à tel point qu’il est dangereux de rappeler qui a fait quoi au sommet de l’État : la grande bourgeoisie, les oligarques, les grands propriétaires terrains, l’Eglise…

En fait, c’est grâce, ou à cause, du caractère international de la guerre d’Espagne qu’il existe une telle volonté de cacher ce qui s’est passé entre 1931 et 1939, ainsi que pendant les 40 ans de dictature.

L’Espagne républicaine de 1931 été née grâce aux millions d’ouvriers, paysans et étudiants qui avait voté aux élections municipales pour la coalition républicain-socialiste. Cela déclencha un mouvement qui força le roi à s’exiler, la République fut proclamée et les espoirs de millions de personnes virent la lumière pour la première fois.

Comme en Tunisie il y a quelque jours, les masses ont fait chuter un régime. Le peuple peut changer le cours de l’Histoire, et c’est peut-être la raison pour laquelle on veut oublier la République espagnole et sa guerre civile.

La seconde partie du XXème siècle

À la fin de la guerre d’Espagne, le Vatican envoya sa bénédiction à Franco. Fort de nombreux soutiens, le Caudillo instaure une dictature soutenue par le parti unique, la Phalange. Le modèle à suivre c’est l’Italie de Mussolini et l’Allemagne de Hitler. Mais Franco est aussi reconnaissant du soutien économique et diplomatique des pays capitalistes tels que le Royaume Uni et les États-Unis. Comme José Maria Doussinague, qui était sous-secrétaire des Ministères de Affaires Étrangères l’avait dit à l’époque : que sans le pétrole, les camions et les crédits américains, nous n’aurions jamais pu gagner la guerre civile.

Franco declare la guerre terminée le 1er avril 1939. Un an plus tard, malgré l’arrivée des forces allemandes aux portes de Paris, Hitler ne parvient pas à convaincre Franco de le rejoindre dans la guerre. Les Britanniques avaient été de bons alliés, et Franco doute de l’état de son armée. De plus, il allait commencer une décennie d’annihilation de toute opposition, même dans ses rangs. Mais ses demandes impérieuses étaient peu susceptibles d’être entendues par Hitler. Celui-ci pensait finir la guerre et dominer l’Europe du Portugal jusqu’ la Pologne. Quelques mois plus tard il commença l’invasion de l’URSS.

En 1941, avec l’avancée des armées fascistes en Union Soviétique, Franco décida d’envoyer une division de volontaires pour lutter contre son grand ennemi : le communisme. Ce faisant, cela constituait aussi une bonne manière de regagner la confiance d’Hitler.

La « División Azul » ou Einheit spanischer Freiwilliger de la Wehrmacht, était un corps de 18 000 « volontaires » espagnols (auxquels se sont joints quelques centaines de Portugais) mis à la disposition de la Wehrmacht. Près de 50 000 hommes servirent dans les rangs de la division ; il y eut environs 4000 morts, 8 000 blessés et 350 prisonniers qui seront rapatriés durant l’année 1954 [9]. Des héros pour l’Espagne franquiste. Après la défaite allemande, Franco avait mis l’accent sur le fait que ce bataillon était composé de volontaires, et non de membres de l’armée espagnole. Ainsi l’Espagne n’était pas clairement en guerre contre l’Union soviétique. Pour définir l’attitude de l’Espagne pendant l’intervention de la Division Azul, Franco parlait de « non-belligérance », position intermédiaire entre la neutralité et la participation à la guerre.

Dans le même temps, des centaines de prisonniers de guerre européens furent jetés dans des camps de concentration en Espagne : une preuve de plus que la division des conflits dans un premier temps de lutte contre le fascisme en Espagne et dans le reste de l’Europe n’est en fait qu’une continuité. Preuve de plus de la lâcheté des démocraties européennes qui ne voulaient pas voir l’inéludable conflit entre deux mondes. Et quand les Brigades internationales essayaient, en 1938, de convaincre la Société des Nations que l’Espagne républicaine n’était pas une marionnette de l’URSS, et elle ne l’était pas, on avait promis de leur donner la nationalité espagnole. Quand en 2000, le Gouvernement a finalement tenu cet engagement, l’Espagne a vécu un débat pour réhabiliter les combattants partis en URSS pour combattre le communisme. C’est un bon exemple des vieux démons qui existent au sein de la société espagnole à cause de la politique d’enterrement du passé.

En 1945, l’Espagne franquiste reste isolée. Elle est le premier régime fasciste à s’imposer par un coup d’état et restera la dernière dictature du continent européen. L’Espagne devient un refuge pour les fascistes qui cherchent un lieu pour se cacher, comme Léon Degrelle, ou continuer leurs affaires. Jusqu’en 1953, elle n’entretiendra pas de liens avec la communauté internationale et ne bénéficiera pas du Plan Marshall. Mais l’anticommunisme fervent du régime franquiste lui permet de retrouver ses anciens amis. En 1953, en pleine guerre froide, Eisenhower permet à Franco d’abandonner son statut de paria de la communauté internationale.

Un fois de plus l’Espagne est un pion sur l’échiquier des grandes puissances internationales. En dépit du mythe de son histoire fratricide. Le destin de ce pays pendant le XXème est intimement lié à l’Histoire du monde.

Pourquoi ouvrir ce débat aujourd’hui ?

Comme nous l’avons vu, la transition commence avec le pacte de l’oubli. Le PSOE, à cause de l’influence de l’aile droitière de la social-démocratie européenne et la volonté d’arriver au Gouvernement rapidement, purgea le parti de ces éléments les plus à gauche. Le PCE, qui a suivi une influence similaire pendant l’époque de l’eurocommunisme, était la tête du mouvement antifranquiste mais a vite accepté les contraintes de la démocratie parlementaire à cause de sa volonté d’épargner une autre guerre et la « voix démocratique » vers le socialisme. Les dirigeants de ces deux partis avaient abandonné une perspective révolutionnaire inspirée par les événements au Portugal. Sans cette vision ils ont poursuivi la voix italienne ou française : la responsabilité par rapport à l’état espagnol.

Cependant la génération qui a pris cette décision, et qui avait vécu la dictature mais pas la guerre, n’est plus culturellement hégémonique dans la société espagnole. Les dirigeants de la transition, les grands gagnants de l’amélioration des conditions de vie, commencent à partager la vie sociale, le marché du travail et la vie politique avec tous ceux qui n’ont jamais voté pour le roi, n’ont jamais accepté un pacte d’oubli et qui ont vécu l’appropriation de la vie politique par une élite qui était l’héritière de la classe dominante pendant le franquisme.

Cette génération, qui avait 15 ou 16 ans en 1986, a réussi à faire démissionner un ministre socialiste de l’éducation qui voulait introduire la privatisation dans l’université espagnole [10].
Tous ceux qui ont moins de 40 ans n’ont jamais été consultés par rapport à la monarchie ou aux accords fondateurs de l’Espagne moderne et se demandent pourquoi ils doivent accepter une structure de pouvoir hérité de Franco.

Évidemment, l’autre bord lutte pour ne surtout pas ouvrir un « débat stérile ». Ainsi, la génération post-démocratique, qui a vécu quatre grèves générales [11], mais aussi la segmentation du marché du travail avec l’accort des syndicats, voit que l’alternative politique aux héritiers du franquisme, qui contrôlent idéologiquement le Parti Populaire, n’a pas beaucoup de différences avec la droite.

Voila pourquoi ouvrir les anciennes blessures n’est pas une idée bienvenue, mais elle est néanmoins nécessaire. L’histoire du mouvement ouvrier et de ses organisations, en Espagne ou en Belgique, est jalonnée de défaites, de demi-victoires et d’oublis, mais c’est le devoir des militants d’apprendre du passé pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Tant le PSOE comme le PCE, ou l’organisation que les communistes utilisent comme véhicule politique, doivent faire une analyse de leur passé, de leurs erreurs et des défis du futur. Sinon, ils risquent d’abandonner totalement les objectifs et aspirations par lesquelles ils ont été créés. Si ça arrive, les travailleurs devront reconstruire des nouvelles organisations aux fins de transformer la société. Même si cela veut dire ouvrir des anciennes blessures qu’on croyait oubliées.

Finalement, c’était en 1793 que la Convention nationale proclamait dans son article 28 « Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures [12] ; c’est précisément ce que la nouvelle génération essaie de faire, comme en 1793 avec l’ancien régime. Et comme le dernier article de la même constitution nous le rappelle : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. Que ce soit l’insurrection armée ou intellectuel ». Une violation c’est aussi forcer le peuple à oublier son histoire.

Brian Colon

[1Fusion de la Junta et la Plate-forme. Création de la Plata-Junta

[2Ce pacte de l’oubli assume que parler du passé risquait de rompre les accords entre les forces démocratiques et les forces franquistes qui avait accepté la démocratie, dans la pratique était une loi de point final.

[3Notamment la LCR (Trotskiste), le PT (maoïste), MCE (maoïste) et ERC (républicain catalaniste de gauche).

[4Signés le 27 octobre, le Pacte de la Moncloa a été signé par toutes les formations parlementaires en Espagne. Il annonce le rétablissement de la démocratie, un plan économique et social devant l’ampleur de la crise (35% d’inflation, un million de chômeurs…) en échange de ne pas faire des demandes considérés comme trop à gauche. Texte intégral en espagnol : http://www.vespito.net/historia/transi/pactos.html

[5la révolution dite des oeillets, citée plus haut, qui a mis à bas le régime salazariste en 1974. voir, pour un début, http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_des_%C5%92illets

[6Le Comité de non intervention fut proposé par Léon Blum en 1936, et mit fin à l’isolement de l’Espagne franquiste

[7Une des organisations, qui deviendra la CGSP, à la base de la création de la FGTB en 1945- avec le MSU de Renard et des CLS, tendance communiste

[8Pierre Broué, Emile Teminé, Introduction à « La Révolution et la guerre d’Espagne, 1961. Editions Minuit. Paris.

[9España y la Segunda Guerra Mundial. Stanley G Paine & Delia Contreras Ed. 1996. Universidad Complutense de Madrid. Page 58 : españoles en las trincheras : La División Azul. Rafael Ibáñez Hernández.

[10Ceux qui avaient entre 16 et 22 ans entre 1986 et 1988 avaient été né après 1968 et ils avaient vécu « la transition comme enfants », ce mouvement était la première expression politique des enfants de la démocratie.
Pour lire sur l’organisation qui a dirigé les luttes : http://www.sindicatodeestudiantes.net/index.php?option=com_content&task=view&id=108&Itemid=85 et aussi sur la démission de la vice ministre responsable des Universités : http://www.rtve.es/noticias/20090407/las-crisis-los-gobiernos-democracia/260743.shtml et finalement sur la crise de Gouvernement de 1988 : http://www.rtve.es/noticias/20090407/las-crisis-los-gobiernos-democracia/260743.shtml

[114 grèves générales de 24 heures appelés par les syndicats majoritaires (CCOO – Commissions Ouvrières et UGT) : 14 décembre 1988, 27 janvier 1994, 20 juin 2002 et le 29 septembre 2010. Le 20 juin 1985 CCOO avait appelé à la grève de 24h avec la gauche syndicales mais sans l’Union General des Travailleurs (UGT)

 


 

Edito n°17
Bonnes révolutions pour 2011 /
samedi, 12 février 2011
/ Gérard Craan

Que dire des "bonnes révolutions 2011", que nous espérions fin 2010 et espérons toujours aujourd’hui, maintenant, dans l’heure ? Dans le monde arabe, particulièrement en Egypte et en Tunisie, les révolutions ne sont pas encore réalisées. Peut-être sont-elles en cours, mais nul le connaît le résultat des mouvements amorcés. C’est que, si la révolte est là, la révolution est encore loin. Les peuples arabes se débarrasseront-ils complètement de leur dirigeants ? Réaliseront-ils l’égalité politique, économique et sociale ? Créeront-ils un nouveau modèle d’émancipation ? refuseront-ils la tutelle parfois discrète, toujours intrusive de l’Occident ?

En Tunisie, des membres du parti de Ben Ali, en voie de dissolution administrative, ont été désignés gouverneurs de provinces et l’administration compte encore nombre de disciples de l’ancien régime. Pour sa part, le peuple égyptien est confronté à la difficulté de poursuivre sa lutte tandis que l’approvisionnement alimentaire se fait rare, que les tentatives de "compromis" avec le pouvoir se multiplient et que Mohammed El-Baradei est déclaré chef de file de l’opposition sans la moindre légitimité populaire. Ailleurs, au Yémen, en Algérie, au Maroc, en Lybie, en Syrie, en Jordanie, en Palestine (et même en Israël), la répression de la contestation naissante est soit féroce soit maquillée par une recomposition gouvernementale factice, des changements pour la forme. Donner un nom de plante, la révolution du "jasmin" ou du "papyrus", ne transforme pas un mouvement social en révolution [1]

Mais les peuples se soulèvent.

Place Tahrir le 08/02/2011

Louis Jazz, immigré [2] au Rwanda, nous donne, avec Tantale, Antonov et condensateurs, une vision cauchemardesque de l’exploitation minière dans un pays où la révolution n’a jamais eu lieu, où le groupe Bolloré profitera de la guerre entre Congo et Rwanda pour faire son blé. Les activités du groupe Bolloré le rendent très proches de l’Etat français.

Mais les peuples se soulèveront.

Côté occidental, les messages qui nous parviennent font peu de cas des exigences sociales et se contentent trop souvent d’évoquer l’avènement de la démocratie dans le monde arabe [3].

Revolution

Le retour sur la domination capitaliste, la collusion du pouvoir économique et politique des dirigeants occidentaux avec le pouvoir économique et policier des dirigeants arabes est superficiellement analysée. Au mieux polémiquera-t-on sur des événements ponctuels, telle la visite d’agrément de la Ministre française des Affaires Etrangères en Tunisie ou celle du Premier Ministre français en Egypte. C’est oublier, par exemple, la visite en 2007, et avec les honneurs s’il vous plaît, du dirigeant Lybien en France. Et les ventes d’armes qui vont de pair. Olivier Mukuna, avec Sarkozy, l’ennemi des espoirs démocratiques africains met en avant cette complicité sur une plus longue période et de façon plus globale.

Pourtant, l’espoir révolutionnaire existe en Occident aussi. Il paraît seulement un peu plus lointain, dans l’avenir et dans le passé. Tant Gérard Craan que Brian Conlon s’attachent à réactiver la mémoire des révoltes et révolutions passées. Le premier explore des aspects oubliés de la grève de 1960-1961 en Belgique, moment que qualifient certains militants d’insurrectionnel. Mais cela ne fait aucun doute, ce fut un moment où il était certain que des militants voulaient l’insurrection. Ce sont les Témoignages sur la grève de 60-61. Quant au deuxième, il fournit une analyse de la guerre d’Espagne qui, si elle reste un souvenir traumatisant, n’en a pas moins été un laboratoire d’effacement sélectif de la mémoire. La Guerre d’Espagne des souvenirs qui blessent revient sur les raisons qui ont poussé les partis actuellement au pouvoir dans la péninsule à refuser le travail de mémoire qui donnerait à la guerre d’Espagne son véritable statut : une guerre idéologique entre fascistes et républicains. Une volonté de gauche de transformer le monde, de le rendre, juste, libre et social face au maintien de l’ordre établi au profit d’une "élite".

Mais les peuples se sont soulevés. Et nous, avons-nous lutté ?

06/02/2011 : manifestation à Bruxelles en solidarité avec les peuples arabes en lutte

A noter encore : pour certains, il faudrait voir en la manifestation "shame" du 23 janvier un premier signe de la révolution en ce plat pays. Une "révolution des frites" suivrait. Pourquoi je n’irai pas manifester le 23 janvier, écrit par Guéric Bosmans et paru dans notre rubrique "A lire !" nous remet sobrement et efficacement les idées en place.

Merci à Brian, Chris, Eric, Gérard, Guéric, Ode et Olivier.

Gérard Craan pour l’équipe du JIM

[1Plusieurs mouvements sociaux ou réelles révolutions ont été baptisés d’un nom de fleur. Mais on pensera avant tout à la révolution des Oeillets, au Portugal, en 1974.

[2Le terme immigré a volontairement été choisi, en lieu et place d’expatrié. L’explication viendra du deuxième article de la chronique d’Eric.

[3Pour une autre vision, lire notamment "Un noyau dur révolutionnaire naît place Tahrir". Ou encore le Monde Diplomatique de ce mois et ses articles disponibles sur internet