Journal Indépendant et Militant
http://lejim.physicman.net/spip

Numéro 16 - Médias

 


 

Massacrez-moi ce JT, bordel !
mercredi, 15 décembre 2010
/ JIM

Lundi 9h. Manque d’inspiration à la réunion de rédaction du Soir Libre du Luxembourg francophone. Quel thème choisir pour le prochain numéro ? Ils font donc comme d’habitude, ils se copient les uns les autres : ils allument, télé et radio, ouvrent le journal, et se connectent.

Allez, les gars, quel sujet pourrions-nous prendre pour décembre-janvier ?

 Les demandeurs d’asile ?

 Ils ne sont pas très joyeux, c’est pas gai, tout ça. La guerre, les émeutes de la faim, les déplacés climatiques. Et pis ils ne sont pas de chez nous. Ce sont juste des touristes de passage. D’ailleurs ils logent à l’hôtel.

Non, non il nous faut de l’illumination. C’est Noël après tout. Ah mais oui. Sommes nous-bêtes ! Parlons plutôt de la neige. C’est beau, c’est blanc, c’est neutre. L’inverse des demandeurs d’asile, en fait.

Commençons par cette nouvelle classe sociale que sont les automobilistes. Ca, ça touche directement les gens. Qui n’a pas une voiture !? Déjà qu’ils ont été bloqués par les grévistes en France… Maintenant, c’est la neige qui « paralyse le trafic », Ces pauvres automobilistes. Ils veulent juste exercer leur droit au travail quel que soit le temps (Faut dire que les employeurs les y motivent : pas d’auto, pas de boulot).

 On va interviewer un quidam, bloqué sur l’E411 ? La Croix rouge y distribue du potage, pour qu’ils ne prennent pas trop froid. Ca fait un peu retour du cœur, soupe populaire et tout.

 Comme les demandeurs d’asile ?

 Oui, mais eux n’ont pas les boulettes qui vont avec. Et il faut soigner notre convention avec les publicitaires de l’alimentaire. Imagine si on voit un demandeur d’asile qui boit leur soupe de marque. Ca fait tout de suite créneau du pauvre.

 Et les clochards, ils peuvent l’avoir la soupe ?

 Les clochards ? Ah les SDF, tu veux dire. Sois correct avec ton langage, coco. Bonne idée. Tant qu’ils existent faisons quelque chose sur les plans froids et l’accueil qui leur est réservé. Et ne traînons, pas. Ils disparaissent des médias au printemps, en même temps que fondent les bonshommes de neige.
Et n’oublie pas, hein. Tu zoomes leur « compagnon à quatre pattes ». Les dents pourries, les discours sur la crise, on oublie. C’est Noël, il faut du joyeux, du beau, de l’émotion, coco. Des illuminations.

 Oui, attention : la relance économique ne doit pas être foutue en l’air parce que la moitié des Belges est déprimée et n’achète plus de cadeaux stupides.

 Tu commences à comprendre. Tu iras loin, toi.

 Merci, chef. Mais, excusez-moi, je dois aller vomir.

Nothing on TV - (cc) futureatlas.com

 Tu gâches vraiment tout. Tu es viré.

 Bon ben tant pis, j’irai proposer d’autres idées, plus intelligentes, engagées et militantes au JIM. Apparemment, ils ont un peu de mal à suivre le rythme (oui, comme l’épandage). Ils ont toujours envie d’idées fraîches (comme la neige), mais ni belles, ni blanches, ni neutres. Et ils recherchent des auteurs aussi. Prêts à s’enrager et à sortir leurs chaînes.

Le JIM recrute
Ceci est une fausse petite annonce pour une vraie annonce !!

 Comme pour les pneus ?

 Non, l’inverse. Ils font tout à l’envers de nous. Leurs chaînes, ils les enlèvent. Et c’est mieux comme ça. Ce mois-ci, ils vont d’ailleurs parler de nous en mal, dans leur thème média. Nous, on ne fait jamais ça.

 Je sens que tu vas boire beaucoup de soupe, mon petit. Et sans boulettes

 J’ai pas de bagnole. Et je préfère parler des demandeurs d’asile.

Le JIM

 


 

Le paradoxe Belga
samedi, 18 décembre 2010
/ MCA

Si Belga est un pilier de l’information en Belgique et reste synonyme de sérieux et de qualité, le rédactionnel souffre d’un traitement schizophrène au sein de l’agence nationale. Démontage des rangs de journalistes expérimentés et jeunes formés aux communiqués, la situation reflète les difficultés de toute la presse.

Belga. Chez l’étudiante en journalisme que je suis, le nom est synonyme de fiabilité, sérieux, prestige, même. Me voilà donc partie pour quatre semaines de stage, sourire aux lèvres. L’ambiance au newspool francophone – mais qui transparaît aussi, de manière plus générale, dans tous les départements – est assez chaleureuse et, détail sympathique, beaucoup de jeunes dans les rangs. J’ai l’impression que tous partagent ma vision de l’agence nationale.

C’est au fil des jours et des dépêches que d’autres facettes apparaissent. Fille pauvre à côté des AFP, DPA et autres monstres à portée internationale, Belga compte sur un nombre impressionnant de communiqués de presse et autres Journées Mondiales en tout genre pour alimenter son fil info.

Et c’est là qu’on remarque un curieux phénomène : une sensible fracture entre les journalistes plus expérimentés, plus âgés, « râleurs » et sous-représentés et les plus jeunes, beaucoup plus malléables – et, bien entendu, sous contrats à durée déterminée, eux.

Il faut un petit temps pour voir les failles ; l’agence fonctionne par à-coups, un brillant compte-rendu de procès par ici, des dizaines de sondages, enquêtes et pseudo-événements par là – il faut donner de la matière, une raison aux abonnés de souscrire au service. Et le hic est là : des visions très différentes dont on devrait aborder les infos pour intéresser les abonnés.

Un journaliste à la plume aiguisée et les cheveux bien blancs peste sur des rédacteurs en chef à l’expérience journalistique limitée voire inexistante et la vision très commerciale qui, quand on gratte le vernis, entre une vingtième enquête sur les habitudes des Belges et la trois-centième journée mondiale de (remplir par à peu près n’importe quel substantif), décrédibilise un des piliers de l’information en Belgique. L’amertume des uns contraste avec l’optimisme des plus jeunes, dans une rédaction où les vieux loups se font rares et où les repères font défaut.

Mon stage a coïncidé avec une vaste opération : une personne de l’extérieur, psychologue d’après les discussions glanées sur le plateau, a analysé les journalistes et leur travail à l’agence au moyen d’entretiens individuels, d’observation et... de l’énéagramme, sorte d’astrologie pseudo-scientifique très new age consistant à classer les individus selon des profils déterminés, correspondant à des types de personnalité – assortis bien entendu d’une section « pour vous améliorer ». Et, alors que les plus vieux pestent contre quelqu’un qui vient leur apprendre leur propre métier, les jeunes sont assez séduits par l’initiative.

Belga ressemble à un monstre à deux têtes, dont l’une grogne mais faiblit et l’autre, presque benoîtement, sourit ; le rédactionnel est véritablement schizophrène dans son traitement et les vieux de la veille, postés en minorité, sont les seuls à freiner des quatre fers face à l’envahissement du commercial, du chiffre, des caresses dans le sens du poil aux clients.

Les dés semblent déjà jetés. Après tout, cette évolution suit trait pour trait les impératifs classiques du marché, de rentabilité. Les médias, actionnaires eux-mêmes de l’agence, font eux aussi face à d’énormes difficultés et ne crachent pas sur du rédactionnel de seconde catégorie. Un peu partout dans le paysage médiatique, le journalisme perd un peu de terrain face à du remplissage. Après tout, le Metro s’en sort très bien.

MCA

 


 

Les médias sont-ils indépendants ?
mercredi, 22 décembre 2010
/ Micheline Davies

Une idéologie dominante s’est construite dans les médias américains à travers des filtres structurels principaux disposés entre les faits et le public. Telle est la thèse défendue par Noam Chomsky et Edward Herman. Leur étude est construite autour d’un modèle qu’ils nomment « de la propagande ». Le concept théorique de l’ouvrage [1] explique comment la presse libre participe à la propagande qui est très présente dans les démocraties.

La concentration médiatique

Chomsky et Herman précisent que le degré de concentration n’a fait qu’augmenter depuis la Seconde Guerre mondiale. Le nombre de propriétaires de presse est extrêmement réduit et certains détiennent toute la gamme des médias américains. Les scientifiques ont répertorié vingt-quatre principaux géants médiatiques sur base de données financières. Nous ne citerons que quelques grands groupes : CBS, General Electric (NBC), News Corporation (Murdoch), New York Times, Reader’s Digest… Ces vingt-quatre sociétés sont d’importantes firmes à but purement lucratif, détenues et contrôlées par de très grosses fortunes. Selon Chomsky et Herman, il existe une autre relation structurelle importante qui est : « la dépendance ou les liens qu’entretiennent les entreprises de médias avec le gouvernement. Les radios et les télévisions sont toutes soumises à l’autorisation et à l’attribution des fréquences par l’administration, elles ont donc potentiellement à redouter son contrôle et ses pressions » [2]. En outre, les grands médias dépendent aussi du gouvernement de manière plus générale. En effet, toute entreprise est attentive aux décisions gouvernementales qui peuvent avoir un impact sur sa croissance. Ce premier filtre demande donc richesse et pouvoir aux mains de happy few qui veillent à leurs intérêts financiers. Les journalistes sont donc face à un actionnariat à la recherche du profit ; ce qui peut expliquer de la part des journalistes une tendance marquée à ne relayer que les informations fournies par les élites économiques et politiques.

Le poids de la publicité

Le deuxième filtre pointé par Chomsky et Herman est la dépendance des médias envers la publicité qui introduit dès lors les logiques économiques au sein même de la presse. Avant que la publicité n’occupe une place importante dans les médias, les coûts de production devaient être couverts par le prix de vente du journal. La logique suivante est de vendre le journal en dessous de son prix de revient ; le déficit est comblé par l’aide directe ou indirecte de l’Etat, et surtout, dans les démocraties industrielles, par la publicité. Comme le racontent les auteurs de La Fabrication du consentement, « les titres n’ayant pas la faveur des publicitaires s’en trouvèrent fortement désavantagés ; ils comptaient parmi les plus chers, leurs ventes s’effondraient, leur trésorerie les empêchant de faire face aux investissements qui auraient permis de soutenir les ventes » [3]. Il est important de noter que dès l’apparition de la publicité dans la presse, les journaux radicaux et ouvriers vont se retrouver affaiblis. Leur lectorat est généralement de revenus modestes ; il ne constitue pas un public très large. C’est donc une cible inintéressante aux yeux des publicitaires. Les auteurs pensent que : « l’objectif des médias est d’attirer le public non pour lui-même mais en fonction de son pouvoir d’achat. Tout comme au XIXe siècle, c’est un public aisé qui intéresse aujourd’hui les annonceurs » [4].

En d’autres termes, ce second filtre renvoie aux sources de financement des grandes entreprises médiatiques. Leurs recettes proviennent principalement des annonceurs à qui les médias vendent leur public et leurs taux d’audience. Le journal a donc une double clientèle, un double marché : les lecteurs et les annonceurs.

Les sources d’information

La thèse défendue par Chomsky et Herman est que : « les médias sont en symbiose avec de puissantes sources d’information pour des raisons économiques et du fait d’intérêts partagés » [5].

Il est impossible pour les médias d’être présents partout, même si certains d’entre eux disposent de correspondants permanents là où les événements significatifs se produisent. La logique économique invite alors à se tourner vers des sources d’informations certifiées. Nos auteurs pointent du doigt les sources proches du gouvernement américain et des milieux d’affaires qui sont privilégiées par les journalistes. Ces sources sont crédibles sur base de leur statut. Les journalistes ne remettront pas en question la légitimité de telles sources. Chomsky et Herman citent Mark Fishman : « les travailleurs de l’info sont prédisposés à prendre les déclarations des bureaucrates pour argent comptant car ils participent au renforcement d’un ordre normatif accréditant les experts officiels de la société. […] Un journaliste tiendra les allégations d’un responsable, non pour de simples allégations, mais pour des faits crédibles et établis » [6]. Ces sources d’informations gouvernementales et des milieux d’affaires se donnent beaucoup de mal pour faciliter la vie des médias. Ainsi, ils font notamment parvenir aux journalistes les textes de discours et des rapports ; ils vont même jusqu’à ajuster les horaires des conférences de presse en fonction des délais de bouclage.

Autre source : les experts. Aux Etats-Unis, ils sont rémunérés comme consultants. Il est ainsi possible d’orienter la mise à disposition d’experts dans la direction souhaitée par les autorités et le marché. Henry Kissinger le soulignait : « dans cet « âge des experts », la « communauté » des experts est constituée par « ceux qui ont un intérêt particulier dans les opinions communément admises, élaborant et définissant ces consensus à un haut niveau ; c’est ce qui en fait, en dernière analyse, des experts » [7]. Plus essentiel encore, souligne l’ouvrage de Chomsky et Herman, après avoir instauré une dépendance à leur seul profit, les sources vont imposer aux journalistes, de manière insidieuse, un agenda et un angle prédéfini.

En bref, il résulte de ce troisième filtre que les journalistes auraient trop tendance à recevoir et à diffuser une information certifiée et de la légitimer à leur tour auprès du public.

Contre-feux et autres moyens de pression

Intéressons-nous un instant au quatrième filtre intitulé : « Contre-feux et autres moyens de pression ». Divers leviers contraignants vont s’enclencher si un média s’aventure hors des sentiers battus. Ces pressions sont un ensemble de protestations qui assaillent le média, entre autres, via des coups de téléphone, des pétitions, des poursuites judiciaires voire des menaces ou des représailles. Cela peut prendre une ampleur nationale ou locale, et être le fait d’individus indépendants ou de grands groupes ou bien encore de personnes qui disposent de moyens substantiels. En effet, une campagne de dénigrement peut mettre un média sur la sellette et lui coûter beaucoup d’argent. Etre capable de monter une telle campagne suppose donc un certain pouvoir. Chomsky et Herman écrivent que « l’augmentation de leur nombre [protestations] a suivi parallèlement la montée du ressentiment des milieux d’affaires face aux critiques des médias et à une plus grande agressivité commerciale dans les années 1970-1980 » [8]. Les auteurs poursuivent : « bien que les médias se trouvent constamment sous le feu de « ces machines à contre-feu », celles-ci sont néanmoins chouchoutées. Elles jouissent de l’empressement attentionné des médias et leur rôle d’organes de propagande liés à une stratégie industrielle globale est rarement évoqué ou analysé » [9].

On le voit, de telles pressions peuvent paralyser la presse. Si toute tentative de sortir du lot risque de déclencher des campagnes de sape contre un média, cette seule perspective peut en effet être dissuasive.

Quelle indépendance pour un journaliste dans un tel système médiatique ?

Les éléments analysés par Chomsky et Herman ont été développés pour la presse aux Etats-Unis. Cette situation peut en grande partie être exportée dans le contexte européen. Le lien entre médias et politique est une double relation de subordination en Europe aussi. D’une part, les régimes politiques sont orientés par des opinions publiques façonnées par les médias ; d’autre part, les puissances économiques noyautent les médias, qui, structurellement, n’ont aucune objectivité. Les journaux sont aux mains de quelques monopoles privés qui financent aussi les partis politiques. Il y a donc collusion d’intérêts entre le politique et les médias, car on retrouve à leur tête des directeurs mis en place par le pouvoir. Ces dirigeants représentent les intérêts des nantis et défendent leur point de vue. Si d’aventure, un journaliste veut mener une enquête sur un sujet qui pourrait fâcher le groupe financier, qu’adviendrait-il alors de son article ? L’interrogation se porte dès lors sur l’indépendance du journaliste dans le système médiatique que nous connaissons.

Micheline Davies

Novembre 2010

[1CHOMSKY N, HERMAN E., 1988, 2002, 2008, La fabrication du consentement, De la propagande médiatique en démocratie, Marseille, Editions Agone.

[2Ibid.

[3CHOMSKY N, HERMAN E., 1988, 2002, 2008, La fabrication du consentement, De la propagande médiatique en démocratie, Marseille, Editions Agone.

[4Ibid.

[5CHOMSKY N, HERMAN E., 1988, 2002, 2008, La fabrication du consentement, De la propagande médiatique en démocratie, Marseille, Editions Agone.

[6FISHMAN M., 1980, Manufacturing the News, University of Texas Press, cité dans « La fabrication du consentement, De la propagande médiatique en démocratie », Chomsky N., Herman E., Marseille, Editions Agone, 1988, 2002, 2008.

[7KISSINGER H., 1969, American Foreign Policy, Norton.

[8CHOMSKY N, HERMAN E., 1988, 2002, 2008, La fabrication du consentement, De la propagande médiatique en démocratie, Marseille, Editions Agone.

[9Ibid.

 


 

La presse communiste
mardi, 28 décembre 2010
/ José Gotovitch , / Anne Morelli

A l’heure où les médias alternatifs cherchent des moyens de percer la masse d’informations standardisées, l’expérience de ces centaines de militants de la presse politique du siècle passé ne peut que nous interpeller. Expérience unique et souvent avant-gardiste, la presse militante traditionnelle sera victime de multiples difficultés qui entraîneront la disparition de la plupart de ses titres phares. La connaissance de son histoire peut cependant nous donner des idées... [1]

La presse militante : un phénomène du XXème siècle [2].

Du XIXe siècle à nos jours , une presse écrite et radicale a scandé, à travers toutes les nuances de cette gauche radicale, l’actualité et le combat politiques, s’érigeant en porte-parole, en agitatrice, en organisatrice et parfois même en raison d’être de multiples groupes ou organisations. En fait, Lénine théorisa une pratique déjà appliquée : « le journal n’est pas seulement un propagandiste et un agitateur collectif, il est aussi un organisateur collectif ».
Ces journaux ont construit les cultures spécifiques des mondes communiste, anarchiste, trotskiste, anarcho-syndicaliste et autres. Ils ont contribué à façonner les militants, les ont mobilisés, éduqués, ont quelquefois agité l’opinion, mais sont souvent demeurés à tout jamais confidentiels et sans continuité.
Aujourd’hui que les techniques et l’évolution sociologique modifient les formes et les structures militantes, il n’est pas inutile de tenter de mieux connaître et comprendre ce phénomène qui a composé le paysage politique du XXe siècle. Non que les études aient négligé le sujet, et des monographies de certains de ces organes existent bien tant en Belgique qu’à l’étranger, mais la plupart relèvent d’une certaine vision de l’histoire du mouvement ouvrier qui s’attachait exclusivement aux contenus idélogiques véhiculés et souvent aussi aux cellules productrices, chapelles et dissidences dont les « radicaux » n’ont pas été en reste.

Il nous a semblé qu’il était possible, malgré les difficultés, de documenter cette approche, de s’intéresser au fonctionnement de cette presse en ciblant deux directions principales : sa fabrication, son financement, sa diffusion, son public, voire sa mouvance d’une part ; les rapports internes entre direction et rédaction, entre rédaction et pouvoir tutélaire, pouvoir politique et financier. Bref nous avons tenté d’approcher le journal dans sa globalité pour mieux situer, mieux marquer éventuellement, les facteurs de cet effacement généralisé, donc mieux comprendre le présent. Il s’agissait de déterminer, si au cœur même de l’âge d’or du militantisme, des procédures spécifiques révélaient les faiblesses structurelles ou les travers consubstantiels des organisations radicales vis-à-vis de leur presse, annonciatrices de leur inévitable déclin et/ou disparition. Dans cette optique la presse communiste, portée par une structure permanente et internationale, offre une base de comparaison suggestive.

Rares sont ces journaux qui ont laissé des archives. Si le monde du rapport que constitue l’univers communiste a bénéficié de la manne des archives du Komintern, les sources se font déjà beaucoup plus lacunaires pour la période ultérieure à la seconde guerre, la France excepté. Pour le reste, et pour la période la plus proche qui vit la disparition des quelques titres qui ont animé , en Belgique, l’efflorescence des années ’70 et ’80, en fait l’après 68, il ne reste, paradoxalement, quasi rien. Les témoignages et souvenirs fournissaient donc presque seuls leur fragile base aux travaux, pour autant qu’ils aient pu être recueillis à temps.

Un des objectifs du colloque, qui a servi de base à cette publication, était de contribuer à cette quête d’histoire à travers les témoignages de ses acteurs. Cet ouvrage doit servir à en fixer, à en pérenniser les résultats, souvent enfouis dans des travaux d’étudiants demeurés confidentiels.

La marque de mai ’68

Le centre de gravité de l’histoire belge de la presse militante se situe dans la période post-soixante-huitarde.
Mais, bien plus tôt dans le XXème siècle, Louis De Brouckère avait été une icône de la gauche socialiste, à cette époque, grande voix du passé au sein même de la social-démocratie [3]. Editorialiste puis directeur du Peuple, organe officiel du parti socialiste (alors POB), il incarne avec panache une gauche lyrique, affectée à la représentation plutôt qu’au pouvoir. Toléré, voire brandi par les dirigeants effectifs, il est quelque peu l’alibi flamboyant d’une pratique qui a cessé de l’être.

En regard de cela, l’histoire de La Gauche constitue un tournant radical dans l’histoire de la presse socialiste en Belgique [4]. Cette revue tente la même aventure d’une opposition interne, cinquante ans après De Brouckère, mais avec l’ambition de peser effectivement sur la conduite du parti, publiquement par ses analyses et ses mots d’ordre, plus insidieusement par l’entrisme trotskiste. Réalisation collective liée aux luttes par ses rapports directs avec les syndicats, culturellement d’avant-garde par la participation enthousiaste de nombreux intellectuels, « l’incompatibilité » la frappe et l’expulse quand le parti décide de ne plus supporter la critique. Significativement, les trotskistes affichés exceptés, aucun socialiste d’envergure ne la suivra dans son parcours ultérieur, a fortiori comme organe officiel de la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs.

Le souffle de mai 1968 va lever bien des espoirs d’un nouveau journalisme axé sur le travail collectif, l’information dérangeante, le professionnalisme et l’engagement. Parmi les titres qui ont agité les années ’70, on peut en citer trois : Notre Temps, Hebdo et Pour [5]. Trois essais pour lancer des journaux, différents de nature et d’orientation, salués tous trois par un lectorat enthousiaste, tous trois affichant une volonté de démocratie directe dans leur fonctionnement. Notre Temps créant même en Belgique le concept du journal qui appartient à ses lecteurs. Et pourtant leurs durées de vie seront courtes : entre 2 et 9 ans, chacun cessant pour des raisons différentes, mais marquant tous l’impossible chemin d’un journalisme de gauche autonome. L’avenir montrera qu’il ne s’agissait pas seulement du journalisme de gauche.

Pour - n°0

C’est pour avoir voulu concilier l’aspiration au changement, le journalisme ouvert et critique, y compris envers son camp, et la dépendance naturelle vis à vis du parti dont il était l’organe et qui constituait sa base financière, que mourut le Drapeau Rouge [6]. Pourtant, à un moment, il s’était engagé à contre courant de son lectorat sociologique, dans une aventure quasi libertaire qui ne convainquit sans doute pas assez le public qu’il voulait gagner et irrita celui qui lui était attaché. C’est pourquoi ce qui subsiste est composé de voix vigoureuses qui tranchent avec l’information néo libérale dominante, mais qui s’articulent en petits canards sans plus de mouvement les épaulant, ni imprimeries propres, ni régularité assurée, aux tirages confidentiels, le cas de Solidaire, organe du PTB, excepté.

Aperçu de la presse communiste au niveau international

Le PC luxembourgeois a pu construire un appareil de presse quelque peu démesuré appuyé sur un système politique très particulier et des flux financiers nationaux et internationaux qui lui permettaient également d’ailleurs d’obtenir des élus avec peu de militants. C’est pratiquement le cas inverse en Grande-Bretagne : l’insignifiance numérique du PCGB n’a pas empêché les journalistes communistes d’occuper des places prédominantes dans la presse, en ce compris la presse travailliste. Celle-ci par ailleurs n’a pas de subordination envers le parti car ses propriétaires ont été longtemps des mécènes privés dont les conceptions très progressistes ont laissé une large place à la gauche radicale parmi les rédacteurs et dans les entreprises culturelles dont le fameuxLeft book club.

La palette française est diversifiée. D’après de riches archives, les Comités de Défense de l’Humanité (CDH) [7] ont inscrit dans le paysage des dimanches la figure emblématique du vendeur de L’Huma, communion du militant avec son parti et élément essentiel de sa présence individualisée sur le terrain, donc de son enracinement. Sa disparition progressive est sans doute l’indicateur le plus évident des changements intervenus dans les modalités de l’action politique, et du déclin du journal. La dialectique « parti centralisé » et « expression régionale », voire « identité nationale » s’expose comme on peut le voir dans l’histoire de L’Humanité d’Alsace Lorraine et ses prédécesseurs de langue allemande [8]. Difficultés de bâtir une presse communiste dans une région profondément catholique, mais aussi difficulté de donner à cette presse une expression spécifique dans un pays et un parti fortement centralisés.

A la recherche d’un communisme syndical, la presse de la CGTU nous montre les éléments constitutifs d’une culture spécifique, tiraillée entre autonomie et ligne partisane [9]. Le parcours de cet organe de formation trotskyste est singulier : il devint l’organe théorique d’un seul homme au sein d’une presse de parti, par ailleurs vigoureuse et diversifiée.

Même en difficulté récente, Il Manifesto demeure un exemple rare et heureux d’une entreprise affichée clairement « communiste » qui créa une dynamique journalistique exceptionnelle, s’imposa dans un très large public de décideurs, de militants et d’intellectuels, comme l’outil indispensable de réflexion quotidienne [10]. L’aventure, les expériences, y compris celle d’un parti né du journal, sont les caractéristiques de cette publication, qui, en pratique, démontre une recherche d’un mode de fonctionnement révisé en permanence.

Un autre monde, une autre culture : le cas égyptien nous introduit dans un système où répression et ouverture se côtoient, où la clandestinité affleure, et qui éclaire l’un des multiples canaux par lesquels s’exprima et se chercha le grand mouvement anti-impérialiste du lendemain de guerre [11].

Ecole de formation militante

La diversité des contributions, qui peut évoquer poires et prunes, est par elle même illustratrice de notre problématique. Il n’y a pas eu de modèle unique, a priori de modèle tout court, susceptible de fournir la recette d’une presse radicale avec lectorat, impact politique et longévité.

Si la diversité fut la règle, c’est avant tout que les rôles affectés à ces organes étaient divers. Le journal n’a été pour certains qu’un but en soi, faire entendre une voix, qu’elle soit collective ou individuelle, collectivité structurée ou occasionnelle. On retrouve la vocation pédagogique, la formation idéologique de groupes existants. Ou bien encore, le journal apparaît comme l’outil de constitution d’une force politique. Mais dès lors se pose la question de fond de l’écriture : pour qui écrit-on ? Le public large, la mouvance ou bien les militants. Fait-on de la propagande, du prosélytisme ou l’entretien de convictions arrêtées ? L’inadéquation des réponses données à la réalité du public touché explique dans bien des cas l’échec, ou détermine, comme dans le cas du Manifesto, une orientation inattendue, en opposition à Pour qui se voulait base d’un parti et qui fut l’excellent journal d’une formation avortée.

Cette diversité des contributions fait également le constat d’échec de l’utopie égalitaire. Plusieurs de ces organes ont posé comme postulat de départ de bannir la hiérarchie, jusqu’à parfois établir une communauté de vie entre réalisateurs du journal : la rotation du balai à la machine à écrire. Chacune de ces expériences a avorté et la survie (même temporaire) n’a été assurée que par l’émergence d’un « chef », y compris financier, que les souvenirs divers dépeignent le plus souvent comme autoritaire. Curieux constat du rôle essentiel des individus au sein de la radicalité libertaire…. Cet égalitarisme dans les tâches matérielles n’a subsisté qu’au sein d’une structure politique fortement hiérarchisée et disciplinée, appliquant strictement une ligne politique décidée par le parti dans Solidaire, l’organe du PTB.

En ce qui concerne le financement, il nous reste à faire un travail en soi. En Italie et en Grande Bretagne, les données sont plus apparentes et les archives de L’Huma autorisent une approche très pointue. Mis à part les dons d’un mécène à Hebdo, et des données partielles fournies pour le Drapeau Rouge, nous demeurons sans beaucoup d’indications. Mais ce flou n’est pas toujours volontaire : il reflète souvent le chaos administratif et financier de cette presse, chaos qui en constitue l’une des faiblesses.

Autre constat relevant : la centralisation. En Belgique, Bruxelles monopolise l’édition. Cette presse radicale ne se positionnant (dans le passé) que rarement sur le plan dit communautaire, cette centralité « belge » ne constituait apparemment pas un obstacle pour ses rédacteurs, quoique l’on puisse s’interroger pour savoir si elle ne fut pas un des éléments de son déclin.

Presse communiste Presse radicale (1919-2000), José Gotovitch et Anne Morelli, Editions Aden

Cette presse radicale a constitué une école de formation exceptionnelle pour ses rédacteurs, école de formation politique et professionnelle. Inutile d’énumérer ici les grands noms du journalisme qui y ont effectué leurs premiers pas. Inutile de relever les multiples tentatives de ces intellectuels qui y ont contracté un éternel « désir de journal » jamais totalement évanoui. Un journalisme de réflexion, de débat, de sérieux qui trouve difficilement sa place dans les impératifs du « digest » devenu la règle de la grande presse.

L’uniformité s’est donc imposée récemment, précisément avec le déclin de la grande presse d’opinion par la commercialisation donc la perte de substance. La quasi disparition de la presse radicale a suivi, victime du manque de moyens, victime de l’émiettement du militantisme structuré.
La grande question posée désormais est de savoir si l’internet assure effectivement la relève. Non seulement la toile cumule la vitesse de réalisation donc de diffusion, avec la possibilité d’ouvrir largement les « colonnes » virtuelles au plus grand nombre, et donne ainsi l’espoir de faire un journal de masse pour les masses, mais elle y ajoute le franchissement instantané des frontières, tant pour ses sources que pour son public.

Reste à savoir comment cette nouvelle forme de presse radicalisée surmontera les obstacles qui étouffèrent peu à peu celle qui la précéda : la question du pouvoir au sein des rédactions, les besoins financiers toujours aussi impératifs, les rapports avec les structures extérieures. Mais à ces difficultés récurrentes s’ajoute cette fois la bataille à mener sans discontinuer pour que la voix de la radicalité surnage dans le jaillissement impétueux de l’internet. Le sujet est âprement débattu.

José Gotovitch et Anne Morelli

[1Ce texte et toutes les références rapportent à l’ouvrage Presse communiste- Presse radicale (1919-2000) – Passé-présent-avenir, dirigé par José Gotovitch et Anne Morelli et paru en 2007 à Bruxelles aux éditions Aden.

[2Les intertitres et la présentation sont de la rédaction

[3Pierre VAN DUNGEN, Louis De Brouckère, écrire pour "le Peuple", écrire pour le "peuple" ?

[4Nicolas LATTEUR, "La Gauche". Organe de combat socialiste

[5Mathieu BEYS, Sous les pavés, une presse libérée ! Trois tentatives de journalisme radical en Belgique après 1968 : "Notre Temps (1972-1977), "Hebdo" (1975-1977) et "Pour" (1973-1982)

[6Nicolas NAIF, Quelques bases pour l’étude de la presse du Parti Communiste en Belgique en général et du "Drapeau Rouge" en particulier

[7Voir Alexandre COUREAU, Une structure origibale de diffusion de la presse : les Comités de défense de "l’Humanité" (1929-1939)

[8Françoise OLIVIER-UTARD, Du quotidien "l’Humanité" d’Alsace-Lorraine au magazine "l’Humanité en 7 jours"

[9Voir Sylvain BOULOUQUE, La presse de la Confédérayion générale du travail unitaire : instrument de propagande, outil de formation et objet d’identification partisane dans l’élaboration du communisme syndical

[10Voir Luciana CASTELLINA, Une aventure réussie : "Il Manifesto"

[11Voir Didier MONCIAUD, L’animation d’un journal politique ouvrier en Egypte : l’exemple de "al-damîr" (la conscience)(1945-46)

 


 

Israel : l’unique démocratie au Proche-Orient ?
lundi, 3 janvier 2011
/ Anat Guthmann , / Anat Matar

Liberté de la presse‭ – ‬l’accès à la bande de Gaza refusé aux journalistes

Reporters Sans Frontières a placé Israël au 149e rang sur 160 pays en ce qui concerne le respect de la liberté de la presse [1].

Cela fait plus de deux ans que les journalistes israéliens n’ont plus le droit d’entrer dans la bande de Gaza. Amira Hass et Shlomi Eldar, deux reporters réputés, qui avant le début de l’offensive avaient bravé l’interdiction et fait une série de reportages depuis Gaza, ont été arrêtés dès leur retour en Israël.
Les journalistes étrangers sont également interdits d’entrée, malgré la décision de la Haute Cour de Justice israélienne d’autoriser (seulement) huit représentants des médias du monde à accéder à Gaza, sous la stricte supervision de l’armée – et même cette décision ridicule n’a pas été respectée par l’Etat. En revanche, il y a actuellement plusieurs dizaines de journalistes présents à Sderot et dans d’autres villes proches de la frontière sud d’Israël. Ce fait produit un déséquilibre dans la couverture des évènements, ce qui est exactement le but que cherche à atteindre Israël dans sa lutte pour gagner la guerre médiatique – le monde ne voit que ce qu’Israël veut bien lui faire voir.

Des journalistes étrangers ont été détenus, et des forums online se sont vu requis d’enlever des textes que l’armée considérait comme “dangereux pour le moral ou la sécurité”. Le parlement s’est volontiers joint au mouvement, avec par exemple un député important de la Knesset qui a proposé de "bloquer la diffusion d’Al Jazeera et Al Arabiya à cause de leur effet démoralisant sur la population arabe."

"Par résultat de ces actions,‭ ‬Israël risque d’apparaître comme une dictature militaire‭" ‬a dit Simon McGregor Wood d’ABC News.‭ “‬En empêchant le reportage,‭ ‬Israël risque d’être représentée de la même manière que la Birmanie ou le Zimbabwe‭” ‬a-t-il ajouté.

La répression des manifestations en Israël‭ – ‬arrestations de masse,‭ ‬enquêtes et menaces

Depuis le début de l’offensive à Gaza, les Israéliens qui ont protesté ont du faire face à des brutalités policières et militaires dans la plupart des manifestations pacifiques quotidiennes. Plus de 800 citoyens israéliens ont été arrêtés lors de manifestations non-violentes contre la guerre, pour les faits de troubler l’ordre public, brandir des drapeaux palestiniens, et affecter le moral de la nation. D’autres ont été convoqués pour interrogatoire par les services de sécurité, avertis de ne pas prendre part à des manifestations, parfois placés en résidence surveillée et interdits de séjour dans certaines villes. La grande majorité des personnes arrêtées sont des citoyens arabes ; à peu près 30 autres appartiennent à la gauche juive antisioniste. Un tiers a moins de 18 ans. Enfin, plus de 100 personnes ont déjà été inculpées. Des manifestants palestiniens, israéliens et internationaux, participant à des manifestations non-violentes en Cisjordanie, ont subi une brutale répression militaire, l’armée tirant à balles réelles, tuant 4 manifestants palestiniens. Les manifestants ont témoigné que l’armée a réintroduit l’utilisation du fusil Ruger 22, un fusil semi-automatique à balles réelles et dont l’utilisation a été interdite après l’Intifada d’Al-Aqsa.

Le 12 janvier 2009, la Commission Centrale des Elections a invalidé à une large majorité les listes arabes israéliennes de Balad et Raam-Taal pour les prochaines élections, en raison de leur opposition à l’offensive de Tsahal à Gaza. Cette décision a été annulée le 21 janvier 2009 par la Cour Suprême.

‎Le véritable degré de démocratie se mesure en temps de conflit. Les évènements récents ne sont que les derniers d’une longue liste dans l’oppression exercée par Israël sur ses citoyens juifs et palestiniens, ainsi que sur les habitants palestiniens de la bande de Gaza et de Cisjordanie. En leur refusant les droits démocratiques de base, comme la liberté de la presse et le droit à manifester, et les droits des minorités, Israël s’est une nouvelle fois révélé bien éloigné des valeurs démocratiques qu’il prétend défendre.

Anat Guthmann & Anat Matar

[1NDR : La référence à RSF est assez surprenante et problématique étant donné sa partialité (voir sa note Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Reporters_sans_fronti%C3%A8res#Reporters_sans_fronti.C3.A8res_et_la_Cara.C3.AFbe) et son financement (Lire Financements sans frontières). Notons au passage que Le Monde Diplomatique a consacré plusieurs articles au traitement de l’information en Israël (Lire par exemple Le combat solitaire de « Haaretz » et Plus le mensonge est gros...)

 


 

"Sur la Télévision", une analyse du sociologue Pierre Bourdieu
samedi, 8 janvier 2011
/ Ode

La télévision, très largement répandue, permet de nous divertir à tout instant, mais également de diffuser massivement des informations. Une telle technologie pourrait donc ouvrir les esprits par un accroissement du niveau de connaissance de tout un chacun et par la confrontation de différentes sources d’information. Malheureusement, dans les faits, cela se passe autrement : on observe plutôt une tendance à l’uniformisation et à l’appauvrissement de l’information. Dans son ouvrage "Sur la Télévision", Pierre Bourdieu décrit les différents mécanismes qui y contribuent.

Des mécanismes invisibles, résultant d’une soumission aux exigences du marché, provoquent l’uniformisation et l’appauvrissement de l’information

Certains de ces mécanismes présentent une forte visibilité, tels ceux résultant d’une censure économique (liée aux structures actionnariales) ou politique, mais ils masquent d’autres mécanismes plus discrets qui ne résultent pas de la volonté consciente d’individus : la télévision opère une forme pernicieuse de violence symbolique, elle agit "avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et aussi, souvent, de ceux qui l’exercent, dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de l’exercer ou de la subir" [1]. Ces mécanismes d’ordre structural résultent, pour la plupart, d’une soumission aux exigences du marché et exercent une emprise sur les journalistes, pour ensuite, en partie à travers eux, exercer une emprise sur les différents champs de production culturelle (juridique, littéraire, artistique, scientifique).

Televisor Dominator
Televisor Dominator
Ode Boulette

Les exigences du marché se traduisent principalement par une quête constante de l’audimat : il faut attirer un public le plus large possible. Les journalistes entrent donc en concurrence, ce qui, paradoxalement, mène à une uniformisation de l’information : on se copie pour ne pas faire l’impasse sur un sujet mis en lumière par les uns mais aussi pour devancer ceux qui n’ont pas encore abordé ce même sujet. Chaque journaliste va tenter d’apporter des éléments d’information "inédits", mais bien souvent, eux-seuls verront la différence : ces éléments relèvent plus souvent du détail, et rares sont les téléspectateurs qui suivent toutes les chaînes pour juger des différentes informations. A ce mécanisme se rajoute également la faible diversité des sources d’information : les journalistes s’alimentent souvent auprès des mêmes rares organismes de diffusion de l’information, ce qui n’aide en rien à la diversité.

La quête de l’audimat a également pour conséquence un appauvrissement de l’information. En effet, dans l’optique de toucher un public le plus large possible, des faits de moindre importance sont abordés - des faits qui ne risquent pas de renverser les idées reçues et qui sont donc facilement acceptés par tout un chacun. L’auteur qualifie ces faits d’omnibus, et souligne qu’ils monopolisent un temps d’antenne qui pourrait être utilisé à la présentation d’informations plus importantes. Ces faits sont en outre mis en scène, dramatisés par les journalistes, pour susciter l’intérêt du public... ce qui n’est pas sans risque tenant compte de l’effet de réel de l’image : elle "peut faire voir et faire croire à ce qu’elle fait voir" [2]. Bien que d’importance moindre, ces faits omnibus peuvent aussi "être chargés d’implications politiques, éthiques, etc. propres à déclencher des sentiments forts, souvent négatifs, comme le racisme, la xénophobie, la peur-haine de l’étranger" [3] et avoir des effets sociaux de mobilisation, ou de démobilisation.

La télévision se caractérise également par son carcan temporel : l’urgence dans la diffusion des informations et les limites du temps d’antenne. De telles contraintes constituent un frein à la diffusion d’informations de qualité. Des intervenants sont choisis pour leurs capacité à réagir rapidement, à rebondir sur base de lieux communs (les fast thinkers), et sont souvent confrontés à des intervenants du même gabarit, afin de débattre d’oppositions convenues. Et quand ce n’est pas le cas, on les confronte à des individus au potentiel oratoire moindre, qui, au lieu d’être assistés par le présentateur, se font enfoncer par celui-ci. Dans tous les cas, les informations et les pseudo-réflexions qui découlent de telles confrontations ne peuvent être que de piètre qualité.

Influence de la télévision sur les autres médias et emprise sur les différents champs de production culturelle

L’auteur dénonce une augmentation du poids relatif de la télévision, telle que décrite précédemment, dans l’espace des moyens de diffusion. En effet, la presse écrite est de plus en plus influencée par la télévision et on y observe une même dégradation de l’information. Un phénomène similaire est observable au sein du champs télévisuel lui-même : Pierre Bourdieu cite Arte comme exemple de chaîne culturelle qui "est passée, très rapidement, d’une politique d’ésotérisme intransigeant, voire agressif, à un compromis plus ou moins honteux avec les exigences de l’audimat qui conduit à cumuler les compromissons avec la facilité en prime time et l’ésotérisme aux heures avancées de la nuit" [4]. Un tel phénomène confère aux journalistes un certain pouvoir, celui de l’accès à la notoriété publique, ce qui est d’une grande valeur pour les hommes politiques et certains intellectuels. Ils vont également imposer leur vision du monde à la société.

L’auteur accuse une emprise de plus en plus forte des médias sur les différents champs de production culturelle (politique, artistique, littéraire, scientifique). Cette emprise se fait, en partie, par le biais des journalistes, eux-mêmes soumis aux contraintes structurales du champ journalistique. Actuellement, inviter un chercheur sur un plateau de télévision lui confère une forme de reconnaissance. Ce qui va inciter de nombreux universitaires à quémander un espace d’expression dans les médias. Mais les contraintes de ce champ ne leur permettront pas d’exprimer tout ce qu’ils souhaitent. En outre, Pierre Bourdieu estime que les individus les plus enclins à cette forme de collaboration sont ceux qui disposent de peu de reconnaissance dans leur propre champ, ce qui peut bien souvent signifier une piètre qualité de leur travail. Un processus similaire va opérer auprès des philosphes et écrivains. L’influence du champ journalistique s’exerce également dans le champ politique, par exemple lors de mobilisations passionnelles, pas nécessairement démocratiques, de foules. L’auteur aspire à une plus grande autonomie des champs de production culturelle, mais sans pour autant souhaiter un isolement complet de ceux-ci : il suggère d’améliorer les conditions de diffusion de l’information, notamment par une prise de conscience des contraintes énoncées et en luttant contre la suprématie de l’audimat ; mais aussi, parallèlement, d’élever le niveau de réception du public, notamment par l’éducation. Il faut "travailler à l’universalisation des conditions d’accès à l’universel" [5].

Cet article ne prétend pas rapporter tous les détails de la pensée de l’auteur, pour ce faire nous vous invitons à lire l’ouvrage disponible aux éditions Raison d’Agir.

Ode Boulette

[1Pierre Bourdieu, Sur la Télévision, éditions Raison d’Agir (2008), 1996, p.16

[2Ibid., p.20

[3Ibid., p.21

[4Ibid., p.60

[5Ibid., p.77

 


 

Editorial numéro 16
Chiens de garde de la démocratie, ou toutous de la propagande ?
samedi, 15 janvier 2011
/ Snoepje

Il y a peu de choses qui motivent la presse autant que les sujets qui traitent de la presse elle-même. Dans un monde où les rapports de pouvoir restent inégalitaires, les médias, et singulièrement les journalistes, endossent le rôle de révélateurs et de décrypteurs de la réalité sociale et économique. Les bâillonner équivaut à empêcher le peuple d’avoir les éléments objectifs qui pourrait lui permettre de réagir. Et cela arrive, en effet, trop souvent.

C’est pour cette raison que l’emballement politique qui a suivi les révélations du site Wikileaks [1] nous laisse interrogatifs (ves).

La nouveauté que représente la technique de diffusion d’information [2], mérite certainement une analyse à part entière. Rapidité, massification, mais également large diffusion sans décodage d’informations brutes… autant d’éléments qui témoignent d’un phénomène relativement nouveau.

Mais la principale nouveauté, à nos yeux, est celle qui concerne la cible. Aujourd’hui, dans le flot des infos dites « mainstream », les informaticiens et militants de Wikileaks ont réussi à éclairer le côté sombre des démocraties occidentales [3].
Que du positif, donc ! [4]

Sauf que.

Sauf que, trop souvent, les cibles des détracteurs de la plume et du streaming à large échelle sont, à quelques exceptions près, toujours les mêmes. Et régulièrement, elles se calquent sur les nations dont le nom se trouve sur l’ « axe du mal » [5], défini il y a quelques années par une puissance économique et politique, et rejoint plus ou moins publiquement par tous les dirigeants du monde occidental. C’est là que ça dérange.
Comme si on ne suivait plus les règles du jeu, qui veulent que les révélations journalistiques, à l’image des contestations sociales, restent bien sagement dans le cadre. Là, c’est de trahison dont il s’agit. Aux États-Unis, les appels à arrêter Julian Assange [6] [7] se multiplient. L’opinion publique, façonnée par les déclarations du pouvoir, proteste contre la mise en danger de la "démocratie". Tant qu’il s’agit de l’Iran, internet est un outil formidable. Mais la liberté d’expression a ses limites [8].

Le marché et ses valets

A notre avis, cette liberté d’expression constitue surtout une arme du système d’exploitation. Elle sert à légitimer l’inégalité des rapports sociaux. C’est la thèse que développent Noam Chomsky et Edward Herman et présentée dans l’article de Micheline Davies. Le monde capitaliste survit grâce à la propagande, et la presse "libre" y contribue. Le média prend un peu trop de "liberté", ne respecte pas les règles du jeu (économiques et de pouvoir) ? D’importantes pressions vont se charger de le ramener dans le rang, ou de l’écarter totalement du champ public.
Micheline Davies résume bien l’origine des contraintes rencontrés par les organes de presse : "D’une part, les régimes politiques sont orientés par des opinions publiques façonnées par les médias ; d’autre part, les puissances économiques noyautent les médias, qui, structurellement, n’ont aucune objectivité."

Plus insidieusement, le fonctionnement interne des organes de presse est sous pression. La libéralisation à tout crin, la fin des grandes contestations sociales ont entraîné une progressive disparition du noble vernis dont pouvait encore se prévaloir la « profession ». Le paradoxe Belga donne un bref aperçu de tensions qui peuvent exister au sein même d’une rédaction [9]. L’auteur montre surtout une tendance de fond dans la presse belge : une soumission de plus en plus grande aux impératifs du marché.

L’analyse que Pierre Bourdieu fait de la télévision, résumée par Ode dans son article, rejoint et généralise le propos : la soumission aux exigences du marché et l’emprise de ces derniers sur les journalistes est à la base de la structure médiatique. Elle entraîne une quête effrénée de l’audimat, qui, à son tour, participe à l’appauvrissement de l’info. Les exigences du marché exercent aussi, par extension, à travers les médias et les journalistes, une emprise sur les différents champs de production culturelle.

La résistance a toujours un prix

Wikileaks n’a rien inventé, en réalité. C’est ce que nous affirment Anat Guthmann et Anat Matar dans leur article. Des journalistes qui dénoncent les systèmes d’oppressions existent, mais en Israël, la « seule démocratie du Moyen Orient », la répression de celui qui accuse est bien en place. "Des journalistes étrangers ont été détenus, et des forums online se sont vu requis d’enlever des textes que l’armée considérait comme ``dangereux pour le moral ou la sécurité’’." La liberté d’expression dans les démocraties capitalistes n’est décidément pas universelle, surtout en temps de conflit. Elle sert surtout à protéger leurs intérêts.

Le JIM n’a pas voulu en rester sur ce constat. José Gotovitch et Anne Morelli nous ont fait partager des éléments de leur recherche sur la presse communiste des XIXème et XXème siècle. La conclusion reste cruelle, mais l’article livre une démonstration éclatante de l’enracinement de la presse militante dans son milieu de lutte, et, comme les auteurs, nous paraphrasons Lénine lorsqu’il déclare : « le journal n’est pas seulement un propagandiste et un agitateur collectif, il est aussi un organisateur collectif ».

La disparition progressive d’un grand nombre d’organes de presse critiques du capitalisme représente certainement un changement dans l’organisation des champs de lutte.
Mais comme nous le démontre à grande échelle Wikileaks aujourd’hui, à défaut d’adhérer totalement à ses principes qui restent obscurs, il est nécessaire de réinventer nos moyens. Qui servent toujours à la même chose : se battre contre l’obscurantisme d’un système capitaliste globalisé.

Merci à Anat Guthmann et Anat Matar, à MCA, à Micheline Davies, à José Gotovitch et Anne Morelli et à Ode pour leur participation active à ce numéro.

Snoepje pour l’équipe du JIM

[1Voir, pour une brève notice la définition de Wikipedia, Le site de Wikileaks

[2Il s’agit ici de mettre l’accent sur une transformation de fond des outils journalistiques. Cette analyse devra se faire avec du recul, le Jim ne prétend pas en livrer ici une vision complète. Mais nous espérons que des contributions en ce sens puisse éclairer nos lecteurs(trices) dans le futur

[3même si les révélations de Wikileaks ne concernent pas seulement les pays capitalistes

[4A défaut de comprendre totalement les motivations politiques de Wikileaks, des doutes subsistent quant à la finalité de son action. Le billet de Michel Collon explique une des multiples thèses qui pourraient être crédibles.

[5Expression utilisée pour lapremière fois par George W. Bush, président des Etats-Unis, le 29 janvier 2002, lors de son discours sur l’état de l’Union. Cet axe "géostratégique" comprend l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord. Il a été enrichi en 2005 par Condoleeza Rice, secrétaire d’Etat américaine, d’une liste de pays "avnt-postes de la tyrannie" : le Myanmar, le Zimbabwe, Cuba et le Belarus. Voir la définition de Wikipedia ici

[6Fondateur du site Wikileaks

[7Un journaliste de Fox News appellera même à son exécution

[8Ecouter à ce propos Serge Halimi dans l’émission Là-bas si j’y suis, qui présente le numéro de janvier 2011 du Monde diplomatique

[9On dit Newspool, ou Newsroom