Journal Indépendant et Militant
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Numéro 14 - Hors la loi !

Edito 14
Hors-la-loi /
vendredi, 12 novembre 2010
/ Chris B.

Victor Serge, témoin privilégié de la répression tsariste, écrivait en 1925 : "Le fétichisme de la légalité fut et reste un des traits les plus marquants du socialisme acquis à la collaboration des classes. Il implique la croyance en la possibilité de transformer l’ordre capitaliste sans entrer en conflit avec ses privilégiés. Mais plutôt que l’indice d’une candeur peu compatible avec la mentalité des politiciens, c’est celui de la corruption des leaders. Installés dans une société qu’ils feignent de combattre, ils recommandent le respect des règles du jeu. La classe ouvrière, elle, ne peut respecter la légalité bourgeoise qu’à la condition d’ignorer le rôle véritable de l’Etat, le caractère trompeur de la démocratie ; bref, les premiers principes de la lutte des classes." [1]

Des propos qui devraient non seulement interpeller les acteurs du monde syndical ; mais surtout nous rappeler que la question de la légalité a toujours accompagné les diverses luttes sociales.

Ainsi, Thomas C. nous éclaire sur l’histoire de la lutte armée révolutionnaire en Belgique, généralement occultée et remplacée par une version idéologiquement "présentable" de l’Histoire. Oubliées les origines prolétariennes de l’insurrection de 1830 [2], aujourd’hui revêtue de l’habit d’une révolution nationale bourgeoise.

Mais aujourd’hui encore, malgré les tentatives de réécriture de l’Histoire et la volonté des gouvernements, avec la collaboration des médias de masse [3], de vouloir cantoner les luttes sociales dans le cadre strict de la loi, et de préférence entre deux cordons de robocops, certains refusent ce "fétichisme de la légalité".

Il en va ainsi de nombreux groupes pratiquant la désobéissance civile. Qu’il s’agisse de faucheurs d’OGM, de groupes antipub ou encore de militants anti-nucléaires [4], ils refusent de se laisser enfermer dans les règles du jeu imposé par la bourgeoisie pour défendre une cause qu’ils jugent légitime.

D’autres, particulièrement sur le front visible de la lutte des classes qu’est le combat syndical, sautent le pas après avoir souvent épuisé les divers recours offerts par le cadre légal. C’est ainsi que certains travailleurs en viennent à retenir leurs directions pour obtenir une attention qu’un prétendu "dialogue social" (s’apparentant généralement plus à une série de diktats patronaux) n’a jamais pu faire naître. Blacksad revient sur cette pratique, ce qui la motive et les dangers qu’elle peut présenter pour ceux qui y recourent dans Bossnapping : n’oubliez pas votre kit de survie lors d’une séquestration !.

Pensons aussi à ceux qui, victimes des guerres et de la misère, caractéristiques du capitalisme mondialisé, cherchent une vie meilleure sous nos lattitudes et qui, "sans papiers", sont considérés comme "illégaux". "Il n’y a pas d’humains illégaux mais seulement des lois inhumaines", nous rappellent les militants du camp No Border, qui se tenait le mois dernier à Bruxelles. Dans notre précédent numéro, ils nous expliquaient le principe de ces camps ainsi que la question de la légalité/illégalité de leurs actions.

La volonté d’étendre le champ du capitalisme au domaine du vivant a pour effet de mettre certaines pratiques traditionnelles "hors-la-loi". Ainsi, dans le domaine agricole où, depuis des générations, les paysans replantent les fruits qu’ils ont fait pousser, pratique que les semenciers cherchent à interdire. Eros Sana nous l’explique dans Comment les semenciers tentent d’asservir l’agriculture paysanne. « Solutions locales pour un désordre global », le dernier documentaire de Coline Serreau dont Eponine Cynidès nous fait le compte-rendu, revient sur les méfaits de cette marchandisation du vivant, démonte quelques uns des mythes de l’agriculture industrielle et explore quelques pistes de résistance.

Cette résistance ne pourrait-elle pas s’organiser autour des partis de la gauche radicale, ceux qui ont historiquement défendu l’idée de révolution sociale ? Mais aujourd’hui ? La révolution est-elle encore au programme ? Gérard Craan a posé la question à trois de ces partis : le Parti du Travail de Belgique (PTB), la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) et La Lutte.
Si tous se revendiquent encore de la révolution, et s’ils soutiennent la lutte armée de groupes à l’étranger, celle-ci n’est actuellement pas à l’ordre du jour dans nos démocraties bourgeoises.

Mais Le capitalisme est-il soluble dans la démocratie ? s’interroge Saïd Deir Oued. Et de nous rappeler que le capitalisme n’accepte la démocratie, dans sa forme actuelle, que si elle se soumet à ses diktats et que, le cas échéants, les nantis s’accomodent fort bien des diverses formes de dictature pour autant que leur profits soient préservés.

Laissons le mot de la fin à Serge : "S’il sait que l’Etat est le faisceau des institutions destinées à défendre les intérêts des possédants contre les non-possédants, [...] que la loi est invariablement appliquée dans un rigoureux esprit de classe ; que la coercition [...] est l’exercice systématique de la violence légale contre les exploités, le travailleur ne peut désormais considérer la légalité que comme un fait [...] dont il faut quelquefois savoir tirer parti, mais qui ne doit jamais être devant sa classe plus qu’un obstacle purement matériel." [5]

Merci à Blacksad, Eponine, Eros, Gérard, Thomas et Saïd pour leur contribution à ce numéro.

Chris B. pour l’équipe du JIM

Bannière : Ode

[1Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, La Découverte, 2009, p.65

[2cf. Maurice Bologne, L’insurrection prolétarienne de 1830 en Belgique, Aden, 2005

[3Songeons à l’actuel traitement médiatique de la contestation sociale en France, avec la mise en exergue de "casseurs" qui se trouvent souvent être des policiers ou des agents provocateurs ; phénomène déjà décrit par Serge en 1925 (cf. Victor Serge, op. cit.)

[5V. Serge, op. cit., p. 66

 


 

Wanted : le JIM recrute de futurs hors-la-loi
vendredi, 15 octobre 2010
/ JIM

2Le thème de ce mois2

Avec la répression qui s’est abattue sur les participants au No Border Camp, le thème de ce mois ne pouvait malheureusement mieux tomber. Nous avons d’ailleurs proposé un article consacré au No Border afin de coïncider avec la tenue du camp à Bruxelles, à la fin du mois de septembre. Le sujet a par ailleurs été suivi par de nombreuses brèves militantes [1]. Mais, à y réfléchir, la répression n’a pas d’agenda ou de moment privilégié pour détruire les corps et les consciences. Ou au contraire les forger. Des militants et associations ont en effet décidé de ne plus se laisser dicter leur action par loi, en dépit des menaces qui planent dès lors sur eux. Ils ont fait des choix en fonction de leurs objectifs. Quitte à se mettre dans l’illégalité, au moins ont-ils la légitimité pour eux. D’autres, par contre, sans parfois le savoir, ont été déclarés hors-la-loi. C’est le cas de ces agriculteurs dont les semences, issues du fruit de leurs récoltes, "appartiennent" aux multinationales de l’agro-alimentaire.

Des syndicalistes en combat à la lutte armée aux paysans qui sèment "illégalement", en passant par les partis qui se définissent révolutionnaires, ce numéro du JIM est l’occasion de découvrir une foule de mode d’actions et de réflexions, pertinentes et impertinentes.

2Le mois du team2

En "interne" comme on dit, le JIM est encore et toujours à la recherche de personnes qui écrivent ou veulent écrire des articles mais aussi en quête de militants désireux de donner un coup de main en diffusant notre information et notre tract (pdf), à nous fournir des informations, prendre des photos, écrire des brèves, des comptes-rendus d’action, et, aussi, pour nous aider à avoir de l’humour (et c’est pas gagné), à être plus accessible et à pouvoir plus nous tourner les pouces en partageant le temps de militantisme. Pour ce faire, un formulaire de contact est accessible ici.

Petit à petit nos contacts et nos collaborations s’étendent. Le travail avec Radio Panik se développe et, au passage, un grand bravo pour leur super boulot durant le No Border camp. La prochaine émission est d’ailleurs prévue le 19 octobre, et la dernière peut être réécoutée ici.
Le JIM s’est également présenté dans la revue d’ITECO [2], Antipodes. Vous pouvez retrouver cet article sur notre site.

Enfin, si vous voulez nous voir en chair, en os, cagoulés et armés, ce sera possible lors du débat organisé au Festival des libertés. Il aura lieu le 24 octobre à 17h, en compagnie du CEMAB (Centre de médias alternatifs de Bruxelles) [3], de A voix autre, du collectif Le Ressort, de Radio Panik et, enfin, de Radio Campus.

Bonnes lectures, écoutes et visions militantes. Mais surtout : bonnes luttes !

Le JIM

[2ITECO vise à replacer les citoyens comme acteurs centraux de la société, en mettant à leur portée des instruments d’analyse de leur propre action ainsi que des principaux mécanismes à l’œuvre dans la société. C’est la mission de l’éducation permanente.

[3Devenu entretemps Indymedia Bruxsel

 


 

Comment les semenciers tentent d’asservir l’agriculture paysanne
dimanche, 17 octobre 2010
/ Eros Sana

Par un intense lobbying auprès du Parlement, les semenciers profitent du projet de loi sur la modernisation de l’agriculture pour asseoir leur contrôle sur les semences et les plantes. Objectif : faire des paysans qui replanteraient les fruits de leur récolte des délinquants. La bataille législative s’annonce rude.

[*Cet article a paru initialement dans Basta !, le 21 mai 2010.*]

Les sénateurs ont commencé à discuter ce 18 mai de « modernisation de l’agriculture », nom du projet de loi déposé par le ministre de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche, Bruno Lemaire. Alors que le modèle agricole est confronté à une profonde crise, le texte n’apporte pas vraiment de solutions. Sauf peut-être pour les semenciers.

Ces entreprises contrôlent le secteur des semences : un chiffre d’affaires annuel de 2,3 milliards d’euros, dont la moitié est réalisée par le leader français du secteur (avec Monsanto ou Syngenta), Limagrain. Ces opérateurs économiques considèrent le vivant en général - ici les semences et les plants, sources de toute activité agricole - comme une banale marchandise. Le contrôle et la commercialisation des semences servent à maximiser les rendements et les profits tout en rendant « captifs » les clients : les agriculteurs.

Agriculteurs captifs

Aux Etats-Unis, cette captivité passe notamment par les brevets, sur les OGM par exemple ou sur telle variété de tomate calibrée. En Europe, l’industrie préfère asseoir son contrôle sur le monde paysan par d’autres moyens : les certificats d’obtentions végétales (COV). Moins connus et moins décriés que les brevets sur les variétés de céréales ou de légumes, ces certificats peuvent s’accompagner d’un brevet sur des gènes manipulés. Ils sont considérés par les semenciers comme « un titre de propriété ». Ils interdisent « à quiconque la production et la vente des semences de la variété sans l’accord de son propriétaire, l’obtenteur ». Bref, la graine que vous plantez dans votre potager ou les semences qu’un paysan compte réutiliser l’année suivante appartiennent aux semenciers. Et cela, avec la bénédiction de nombreux sénateurs.

Car le lobby des semenciers, le Groupement national interprofessionnel des semences et plants (GNIS), a arpenté les couloirs du Sénat. Il a convaincu plusieurs honorables parlementaires de déposer une série d’amendements pour renforcer le contrôle par les grands groupes sur les semences paysannes, celles que produisent et s’échangent les petits exploitants.

Graines de lobbyistes

Les lobbyistes des semenciers sont très efficaces. Leurs amendements sont passés, quasiment sans modification, de leurs bureaux aux pupitres du Sénat. Certains sénateurs n’ont pas hésité à jouer les coursiers pour déposer ces amendements. Ceux-ci sont complexes, techniques, encore plus difficiles à lire et à comprendre que les habituelles dispositions de loi. En résumé, il s’agit d’étendre les protections, donc le droit de propriété, qu’offrent les COV, non seulement aux semences commercialisées mais aussi au fruit de leur récolte. Pour l’instant, un certificat d’obtention végétale « concerne exclusivement le matériel de reproduction ou de multiplication », explique le Réseau semences paysannes qui monte au créneau contre ces amendements. Autrement dit, il s’applique à une variété précise de plante qui pousse dans un champ, et non à la récolte de cette plante. Que se passera-t-il en cas d’adoption de ces amendements ? Quand un agriculteur achètera et plantera des grains de blé Limagrain, les grains que ce blé produira appartiendront à la multinationale, ainsi que la farine ou le pain fabriqués à partir de ce blé si l’agriculteur reproduit ses semences à la ferme sans payer de royalties à Limagrain.

Si les semenciers insistent tant pour que le droit français évolue, c’est pour faire condamner les agriculteurs qui ne leur verseraient pas ces royalties. Tous les paysans qui réutiliseraient leur récolte seront ainsi accusés de contrefaçons, ceux qui ont réutilisé une variété protégée comme ceux qui n’utilisent que leurs propres semences issues de leurs propres sélections. Ils seront traités comme de vulgaires fabricants de faux sacs Vuitton ou de fausses lunettes Ray Ban ! Bref, ils seraient condamnés pour avoir « contrefait à l’usage » de certaines semences.

Paysans délinquants

C’est ici que l’on atteint le comble de la mécanique capitaliste appliquée au monde agricole. Les gros semenciers recherchent davantage de profits et plus de pouvoir sur le vivant. Forts de leur puissance de feu financière et politique, pour éviter que des filières indépendantes se développent, type Kokopelli ou Réseau semences paysannes, ils tentent de criminaliser toute alternative. Ils font des paysans qui n’entreraient pas dans le moule commercial des délinquants. Or c’est de la pratique paysanne que sont issues les variétés protégées par les COV. Les semences, que les industriels revendiquent aujourd’hui comme étant leur propriété, sont toutes issues de variétés qui ont été sélectionnées, conservées et améliorées par des pratiques paysannes ancestrales. Les industriels semenciers tirent directement profit de cette pratique, mais ils n’ont jamais versé le moindre centime pour ces avantages.

Si ces amendements sont adoptés, les dommages ne seront pas seulement financiers pour les agriculteurs. Il leur sera encore plus difficile de diminuer l’usage des pesticides et des engrais chimiques, rendus nécessaires par la culture des semences commerciales. Il sera plus compliqué de tendre vers l’autonomie énergétique, ou d’adapter leurs cultures aux conditions locales et au changement climatique.

Le Parlement s’est laissé, à de nombreuses reprises, transformer en simple chambre d’enregistrement pour les intérêts de lobbys particuliers, industriels et financiers. Il revient désormais à un curieux attelage d’empêcher l’adoption de ces amendements : les partis de gauche, Verts en tête, avec le Parti socialiste et le Parti communiste, des organisations de la société civile, comme le Réseau semences paysannes ou la Confédération paysanne, voire même le ministère de l’Ecologie. Dans les contradictions réelles qui parfois animent le gouvernement Fillon - Sarkozy, il n’est pas sûr que le ministère de l’Ecologie et du Développement durable accepte ce que tolèrent ses collègues du ministère de Agriculture.

Eros Sana

© Réseau semences paysannes

 


 

Bossnapping : n’oubliez pas votre kit de survie lors d’une séquestration !
jeudi, 21 octobre 2010
/ Blacksad

Introduction

Les derniers cas de séquestrations d’employeurs lors de conflits sociaux (ou « bossnapping ») ont fait couler pas mal d’encre ces derniers temps en Belgique et en France dans une certaine presse.

Phénomène connu depuis un certain temps en France et survenu plus récemment en Belgique, il a été affublé du nom inquiétant de « bossnapping » par les juristes anglo-saxons.

Alors que d’un coté les fédérations patronales et les médias dominants qualifient ces actions et leurs auteurs de « terroristes », d’un autre coté, certaines personnes estiment - en souriant – que « c’est certainement que les patrons l’avaient mérité et que ce genre de chose est inhérent à leur fonction ».

Dans les deux cas, ce type de réflexion est simpliste et viennent de personnes peu au fait des origines de ce type d’action et n’ayant jamais vécu - de près ou de loin - un conflit social.

Par cet article, nous voudrions bousculer certaines idées reçues en relevant les raisons qui poussent certains travailleurs à en arriver là et tenter de répondre à la question fatidique « est-ce que ce type d’acte est payant ? »…

NDR : dans ce cadre bien précis, il s’agit d’examiner si ce type d’actions est directement "payant" pour les travailleurs de l’entreprise. Il n’y a pas d’analyse plus large de l’influence de la "séquestration" sur un mouvement social plus large, de l’impact que cela peut avoir sur les luttes futures, la force et la détermination du monde du travail. Il n’y a pas non plus d’analyse des réactions de la hiérarchie syndicale face à ces actions.

Causes/raisons

A travers l’examen rapide de conflits sociaux ayant aboutis à ce type d’acte lors de ces dernières années, à savoir pour la Belgique : Sigma coating (Centre), Unilin (Mouscron), Smurfit/Kappa (Namur) IAC – Fiat (Bruxelles), Ely-Lilly (Bruxelles) et pour la France : Sony, 3M, Caterpillar, Molex ; nous avons pu constater de nombreuses similitudes dans les causes de ce type de phénomène.

  1. Entreprises concernées : il s’agit dans presque tous les cas de grandes entreprises filiales de grosses multinationales. Avec pour conséquences que les véritables « décideurs » se trouvent au niveau de la société–mère établie à l’étranger et que les responsables locaux ont –selon eux – très peu de marge de manœuvre dans les négociations.
  2. Revendications des travailleurs : il s’agit majoritairement de la négociation d’un plan social suite à la fermeture de leur entreprise ou d’une division de celle-ci (avec de nombreux licenciement à la clé). Donc lorsque travailleurs en arrivent là, c’est rarement par « caprice » pour réclamer des augmentations salariales ou une augmentation du montant de leurs chèques-repas !
  3. L’entreprise ferme (ou restructure) et procède à des licenciements alors que le groupe fait de gros bénéfices ! Les travailleurs ayant accès aux données économiques et financières via leur Conseil d’Entreprise sont frappés d’incompréhension : « si la santé économique du groupe est si bonne, pourquoi devoir fermer l’entreprise et nous mettre à la rue ! »
  4. Les propositions patronales sont jugées indécentes par les travailleurs. Il s’agit généralement d’une proposition de plan social à peine équivalente au minimum légal.
  5. Les représentants du banc patronal refusent de discuter sérieusement et font preuve d’une attitude hautaine à l’égard des négociateurs syndicaux en affirmant – sans justification – "qu’ils n’ont pas de mandat pour négocier sur des avantages extra-légaux".

Cri de désespoir à l’adresse du monde extérieur.

Dans la plupart des cas, ce type d’action est tout d’abord initié pour sensibiliser, via les médias, l’opinion publique et - indirectement - attirer l’attention de la société-mère de la rupture du dialogue, du silence méprisant des dirigeants de la société-mère et de la mauvaise volonté des négociateurs patronaux,…

La presse, avide de sensationnalisme, se fait généralement un plaisir de relayer ces faits mais au lieu de relater objectivement la genèse du conflit se limite malheureusement à critiquer ces actions en arguant que « cela donne une mauvaise publicité pour la région et effraye les investisseurs étrangers qui refusent de s’implanter dans la région réputée ingérable ».

Conséquences possibles pour les auteurs.

Contrairement à ce que pourrait penser certains (« pourquoi ne pas directement commencer une négociation par la séquestration des employeurs ? »), les conséquences de tels actes peuvent être dangereuses pour leurs auteurs.

Il y a tout d’abord le risque d’arrestation lorsque les employeurs recourent à la force publique / la police dans de tels cas.

La séquestration est une infraction pénale punie de peines d’emprisonnement prévues par le code pénal. Mais à notre connaissance, aucune juridiction (belge) n’a encore condamné un travailleur gréviste dans ce cas-là.

De plus, en droit du travail, un tel acte peut être reconnu comme un motif grave « justifiant » un licenciement immédiat sans préavis ni indemnité.

Enfin, il y a un risque qu’un accord conclu et signé dans de telles circonstances se voit privé de toute valeur juridique…et qu’il faille tout recommencer et repartir à zéro par après (voir ci-dessous)…

Problématique des accords signés lors d’une séquestration qui se voient privés de tout effet juridique car signés « sous la contrainte »

Il arrive régulièrement qu’après avoir négocié jusqu’au bout de la nuit et avoir signé un accord, les employeurs reviennent sur leur parole / écrit. Ils invoquent pour cela la « contrainte » ou la « violence » et donc un vice de consentement dans la conclusion de l’accord.

Il est vrai qu’en droit civil et en droit du travail, un acte est considéré comme nul s’il a été conclu sous la violence, « lorsqu’elle est de nature à faire impression sur une personne raisonnable, et qu’elle peut lui inspirer la crainte d’exposer sa personne ou sa fortune à un mal considérable et présent ».

Les conditions suivantes doivent donc être remplies (la jurisprudence étant extrêmement sévère dans l’appréciation de ces critères) :
 la violence doit être déterminante du consentement ;
 elle doit être de nature à faire impression sur une personne raisonnable ;
 elle doit faire naître la crainte d’un mal considérable ;
 elle doit être injuste ou illicite ;
 l’invocation de la nullité doit être immédiate.

Ce sera à l’employeur à prouver que tous ces critères sont remplis et ce sera relativement difficile à prouver pour lui…

Formation préventive en bossnapping

Plus anecdotique, le phénomène semble tellement « porteur » que des entreprises de coaching françaises offrent aujourd’hui des formations à « communication sous la contrainte » ou à la « prévention des séquestrations »…avec kit de survie offerts à la fin du stage [1] !
Ainsi, pour David Delavoët, directeur de Vae Solis Corporate, cette idée « est partie du constat que cette forme de radicalisation des rapports sociaux faussait le jeu des négociations ». Pour répondre aux « interrogations » des dirigeants, la session enseigne comment « relancer le dialogue ».

La formation dure une demi-journée et se structure en deux volets. « Dans un premier temps, on sensibilise les patrons à la situation. Il est important que les chefs d’entreprises aient les bons réflexes pour éviter les dérapages », précise David Delavoët. « Les "séquestrants" traversent une ligne rouge en passant à l’acte et le responsable doit les aider à revenir en arrière. »

« Avec cette action, les "séquestrants" veulent faire passer un message. C’est une chose qu’il faut apprendre à gérer. » Les sessions sont animées par « des négociateurs ». Ces anciens policiers ou membres des opérations spéciales donnent des conseils en stratégie de communication.

Comme pour dédramatiser ce phénomène, certains dirigeants n’hésitent pas à conseiller des kits de survie à emporter lors d’annonce de plan social ou à garder dans son bureau pour faire face à un éventuel « bossnapping ». Concrètement, ce kit doit se composer d’un nécessaire de toilette (brosse à dent, rasoir, déodorant…) et d’une tenue de rechange, voire plusieurs si la séquestration devait se prolonger. Pour Xavier Tedeschi, président du cabinet de ressources humaines Horémis, il faut même y ajouter un téléphone portable contenant les numéros de téléphones « de sa famille, de la préfecture de police ou de la gendarmerie afin de les avertir au plus vite de la situation ».

Ces formations ont-elles du succès ? Pas vraiment : les sociétés qui « offrent » ces formations confessent – en « off » ne pas avoir encore décroché de contrat de ce type.

Conclusion : au bout du compte, est-ce un acte « payant » ?

Déterminer si ce type d’acte est efficace pour ses auteurs est très difficile à évaluer : c’est en effet du cas par cas.

Mais on peut constater dans la majorité des cas que l’acte fait bouger les choses lorsqu’un un conflit s’enlise. Lors de la médiatisation, de nombreux acteurs extérieurs vont intervenir et tenter de « calmer le jeu », remettre les représentants du personnel et du management autour de la table des négociations et tenter de trouver une solution.

Il n’est pas rare que les dirigeants de la société-mère (= les « vrais décideurs ») se résignent (à contrecœur) à sauter dans un avion, descendre sur le terrain et rencontrer les personnel de l’entreprise et leurs représentants. Bref, prendre - enfin - leurs responsabilités.

Il est par contre très désobligeant de crier au « terrorisme » et à la « prise d’otage ». Il n’y a que dans des cas extrêmes - employeur refusant toute discussion - que les délégués syndicaux en viennent à le séquestrer dans son bureau jusqu’à ce qu’une négociation digne de ce nom commence. Crier à la « prise d’otage » n’est pas sérieux. C’est faire injure aux vrais otages, innocents dont la vie est menacée. Un patron séquestré pour l’obliger à entrer dans la négociation ne perd que quelques heures de son temps libre, ce que beaucoup de travailleurs font régulièrement quand il y a un surcroît de travail et des heures supplémentaires à prester en urgence, rémunérées ou non. Mais parler de « prise d’otage » quand on oblige un patron à rester dans son bureau c’est aussi faire injure aux travailleurs licenciés au nom du profit Qu’est ce qui est pire : perdre une soirée ou son travail et son revenu ?

Il s’agit peut-être d’un acte violent. Mais violent car…désespéré.

Blacksad

[1Dixit France Soir.

 


 

Le capitalisme est-il soluble dans la démocratie ?
Billet /
dimanche, 24 octobre 2010
/ Saïd Deir Oued

Il y a toujours eu, disait Tijl, mariages de gueux et de potences. De même, il y a toujours eu mariages du capitalisme et de la démocratie. Du moins, le capitalisme aime-t-il aime toujours se présenter accompagné de la démocratie qu’il fait passer pour son épouse, bien plus glamour, photogénique et télégénique qu’il ne peut l’être lui-même quels que soit ses efforts pour passer pour être présentable.
Un peu comme Philippe et Mathilde en somme…

Loin d’être un modèle d’union sans faille s’avançant main dans la main dans la vie, le capitalisme et la démocratie forment un couple infernal dont l’univers est fait de disputes, de duperies, de tromperies, d’humiliations et de coups. Ceux d’un mari sorteur et noceur, bagarreur au bistrot comme à la maison où il lui arrive plus souvent qu’à son tour de battre sa femme dont la seule prérogative est ménagère, celle de s’occuper du fourneau, d’éduquer les gosses dans le plus droit chemin possible au travers de ce capharnaüm et, en fin de mois, de joindre les deux bouts.

Le capitalisme dès ses débuts a convoité la démocratie, en l’extrayant des griffes de la féodalité qui la tenait captive. Mais une démocratie réduite à sa propre engeance, celle de la bourgeoisie montante, de ces bourgeois hautains et arrogants qui revendiquent haut les droits individuels – ceux de l’individu bourgeois s’entend.

En s’imposant avec la révolution industrielle, la bourgeoisie triomphante proclame sienne la démocratie, exclusivement sienne, et jalousement. Et pourtant, où la trouve-t-on dans les hauts faits qui le caractérise, de sa montée en puissance à l’aube des Temps modernes jusqu’à son triomphe au XIXe siècle et son hégémonie impérialiste mondiale au XXe siècle, même plus concurrencée par un deuxième monde collectiviste au XXIe ? Ces hauts faits que sont, à l’origine, les génocides esclavagistes du commerce négrier organisé depuis les métropoles du vieux monde ; la barbarie de l’exploitation, sans borne aucune au XIXe siècle, du travail par le capital ; l’oppression et la répression d’autant plus débridées des colonialismes européens qu’elles se pensaient en des termes d’un racisme de bon aloi ; la boucherie impérialiste à échelle universelle de la Première Guerre mondiale ; la monstruosité fasciste qui, latine, se référait à une Renaissance foulée aux pieds pour y puiser une injustifiable justification et qui, germaine, incitait le petit-bourgeois allemand, d’habitude si placide, à puiser à pleines brassées dans le vieux fonds d’antisémitisme du christianisme européen pour partir, par Hitler interposé, à l’assaut du monde.

Où la trouve-t-on aujourd’hui dans cet ordre mondial où les Etats-Unis imposent militairement leur hégémonie chancelante, à coups de « frappes chirurgicales » et de leurs « dégâts collatéraux » quand il faut. Où le capitalisme mondialisé, financier ou spéculatif, réduit au nom du profit privé la plus grande partie de l’humanité à la misère ?

Il n’est pas précisément correct de réclamer comme héritage ce que ses aïeux n’ont pas légué. C’est pourtant ce que font les maîtres à penser et leurs démarcheurs de l’opinion en tentant d’imposer sur le marché idéologique la démocratie redécouverte par usurpation comme inhérente, consubstantielle au capitalisme.

Par usurpation, car les hérauts du capitalisme montant à l’assaut de l’ordre aristocratique n’ont jamais pratiqué ni même défendu une autre démocratie que celle qui, précisément, excluait le peuple. Parce qu’ils étaient au contraire les pourfendeurs de la démocratie pour les masses asservies, les dénonciateurs et les massacreurs par excellence de ces masses lorsqu’elles s’avançaient sur la scène de l’histoire pour défendre leurs droits à être, sinon des citoyens d’un ordre bourgeois qui leur était étranger, du moins des être humains qui refusaient de mourir de faim.

La démocratie dont les concessionnaires du prêt-à-penser moderne – post-moderne ! – s’emparent si promptement, si joyeusement aujourd’hui, n’est pas leur héritage : ils usurpent une démocratie qui, historiquement, massivement, séditieusement lorsqu’elle est réellement elle-même, c’est-à-dire celle du peuple, a été et est toujours le refus, et le refus tumultueux et subversif, pourfendu et brimé, condamné et réprimé, de l’héritage véritable du capitalisme : celui du génocide esclavagiste, de l’exploitation barbare et inhumaine des travailleurs et des enfants, de la colonisation impérialiste à coups de sabre et de canon, des boucheries sur grande échelle, de ce produit typiquement capitaliste, lui, qu’est le fascisme, et du règne sans partage de la finance qui affame l’humanité et détruit la planète.

La « démocratie » que vante le capitalisme, celle dans laquelle il se complaît est celle des intérêts des nantis. Elle n’est pas la démocratie, celle du peuple, celle des peuples qui, défendant les intérêts de l’immense majorité de la population, est inconciliable avec le capitalisme. Parce que si la démocratie pouvait dissoudre le capitalisme, ça se saurait… Non ?

Saïd Deir Oued

La démocratie belge

Même quand la démocratie est réduite à n’être que parlementaire, la forme qui sied au capitalisme, elle n’est pas le fait du capitalisme. L’histoire de notre pays en offre une illustration éloquente.
Issue de la révolution faite par les travailleurs en 1830, elle leur est immédiatement confisquée par les représentants de la bourgeoisie qui les remercient… en les excluant du droit de vote. Il faudra attendre la formation du mouvement ouvrier, de nombreuses luttes grévistes et sanglantes pour que le suffrage universel soit concédé sous la contrainte. De façon inégalitaire d’abord, avec ce « vote plural » de 1893 qui offre trois voix aux puissants là où les non possédants n’en ont qu’une. De façon enfin égale ensuite, en 1919, à l’issue d’une Première Guerre mondiale où la révolution bolchevique avait triomphé, où les révolutions ouvrières ébranlaient toute l’Europe, où il s’agissait en conséquence de concéder des réformes aux masses pour éviter le renversement de l’État capitaliste lui-même.
Car sous sa forme la plus réduite, celle du parlementarisme et du droit de vote pour tous, la démocratie, en Belgique comme ailleurs, n’est pas le fruit du capitalisme, mais de la lutte contre le capitalisme.

 


 

« Solutions locales pour un désordre global »
Documentaire de Coline Serreau
samedi, 30 octobre 2010
/ Eponine Cynidès

Le documentaire montre comment la marchandisation du vivant et, en particulier, des semences a entraîné une nette réduction de la biodiversité ainsi qu’une perte croissante de la souveraineté alimentaire de tout un chacun. Les fausses vérités sur lesquelles se base l’agriculture industrielle et la destruction des sols qui en résulte sont longuement détaillées. Le film fait également la part belle à plusieurs initiatives, un peu partout dans le monde, de rétablissement de l’agriculture biologique et traditionnelle et de lutte contre la mainmise des multinationales sur le vivant.

Ce film passe pour le moment à l’Actor’s studio, tous les jours à 15h25

Conséquences de la marchandisation du vivant

En une trentaine d’années, quelques multinationales [1] ont procédé au rachat de la majorité des semenciers. Beaucoup de semences originelles ont été remplacées par des hybrides F1 (qui sont des semences soit stériles, soit dégénérescentes car elles proviennent d’un croisement entre deux lignées différentes) [2]. Ces hybrides ont le sérieux désavantage de nécessiter des quantités considérables de fertilisants, de pesticides et d’eau [3]. Ces espèces croisées représentent une part significative de la totalité de certaines espèces commercialisées [4] et continuent à gagner du terrain au sein des autres espèces. Cette progression est d’autant plus inquiétante qu’il est interdit, en France, de commercialiser d’autres variétés que celles reprises dans un catalogue de référence [5].

D’une part, cette situation rend les agriculteurs (et, a fortiori, l’ensemble de la chaîne alimentaire) dépendants des multinationales qui ont procédé, de fait, à une confiscation des semences, élément de base de l’agriculture [6]. D’autre part, les contraintes liées à ces hybrides en terme d’irrigation, de fertilisants et de pesticides, outre leur nocivité pour l’environnement, rendent l’agriculture intrinsèquement déficitaire, ce qui a donné lieu au système souvent décrié des subventions. Sans compter que l’agriculture chimique est basée sur le pétrole [7], ce qui la rend très sensible à ses hausses de prix.

Coline Serreau a recueilli des témoignages et analyses d’agriculteurs et spécialistes de la question aux quatre coins du monde. En tous ces endroits, le même constat est fait : on assiste à une réduction drastique de la biodiversité depuis que depuis que le vivant est devenu une marchandise.

Destruction de la vie des sols

Les techniques exigées par ces hybrides polluent les aliments et détruisent la microbiologie des sols alors que la fertilité de ces derniers est déjà réduite par la généralisation des monocultures et l’agriculture intensive. Et, de fait, on assiste à une baisse de l’activité biologique des sols soumis à l’agriculture industrielle au niveau mondial [8].

Le film s’attarde sur les micro-organismes présents dans le sol ; cette vie microscopique naturelle possède, en effet, un rôle capital ; elle l’aère et sert aux microbes et aux racines qui ne peuvent pousser naturellement que dans un sol aéré. Cette ventilation du sol prévient également l’érosion, maintient les sols perméables et, par là, permet l’approvisionnement des nappes phréatiques.

Les insecticides tuent la vie du sol. C’est pourquoi, sur des terres soumises à ces produits chimiques, les cultures seront conditionnées à l’utilisation d’engrais artificiels. Ces fonctions capitales des micro-organismes expliquent que la qualité des terres cultivables se mesure en fonction de leur présence et de leur quantité.

Mythes de l’agriculture industrielle

Coline Serreau s’attaque à quelques mythes bien enracinés en matière agricole. De nos jours, dans l’agriculture industrielle intensive, « On ne nourrit plus les sols, on nourrit les plantes ». C’est toute une manière de considérer l’agriculture qui est à revoir ; les lois actuelles qui règnent dans l’agriculture dominante rendent les terres de plus en plus inexploitables et stériles. Parmi ces pratiques mortifères, le film pointe essentiellement le labour, le caractère indispensable des engrais chimiques ainsi que la séparation des cultures, de l’élevage et des forêts.

Le labour

« Quand on travaille la terre profondément, on la tue. Le labour est un mythe. Lorsque la terre est lissée, l’air ne peut y pénétrer et cela favorise l’érosion. La terre doit être grumeleuse » [9]. Contrairement aux pratiques systématiques de l’agriculture industrielle, le film nous apprend que le labour est mauvais pour la terre. Tous les intervenants le condamnent, seul un labour superficiel de la couche supérieure de la terre est bénéfique et n’attaque pas les micro-organismes. Le labour comme il a cours dans l’agriculture industrielle rend les sols compacts, les dessèche et les rend inaptes à accueillir des cultures sans aide artificielle.

L’écosystème

Contrairement à la séparation qui est de mise dans l’agriculture industrielle, les intervenants et les différentes initiatives présentées dans le film insistent sur l’importance de conserver l’agriculture, l’élevage et la sylviculture ensemble. Ces secteurs d’activités sont, en effet, complémentaires ; les racines des arbres permettent l’infiltration de l’eau dans le sol tandis que les feuilles des arbres ainsi que le fumier et le lisier font office d’engrais naturels. En appliquant cet équilibre, on obtient un sol fertile.

Les engrais

La nature possède suffisamment de ressources pour nous permettre de créer des engrais et pesticides naturels [10]. Plusieurs personnes et organisations présentées dans le film en témoignent. Et la nature n’a pas attendu l’intervention de l’homme pour pousser... En outre, il existe des techniques naturelles pour stimuler les sols très pauvres (en plantant simplement des arbres, des haies qui vont nourrir le sol) et le composte biologique est même tout à fait apte à fertiliser des terres arides comme le montre l’activité de Pierre Rabhi [11] au Burkina Faso. Le film insiste également sur la nécessité de protection des sols de cultures [12].

Plusieurs initiatives présentées le confirment ; tant en Inde qu’en Ukraine ou en France, les méthodes traditionnelles et écologiques donnent des résultats au moins aussi bons en termes de rentabilité que l’agriculture industrielle et ce, sans nuire au sol. Ces initiatives montrent également que l’agriculture biologique peut se pratiquer à grande échelle, avec une rentabilité similaire à celle de l’agriculture industrielle.

Nourrir la planète ?

« Plus on produit de marchandises, plus il y a de gens affamés » [13]. L’agriculture intensive industrielle et la révolution verte, censées supprimer la faim dans le monde n’ont pas fait disparaître la famine [14].
La révolution verte a détruit la petite agriculture [15] et a eu des conséquences sociales désastreuses [16]. Le film insiste aussi sur le taux élevé de suicides des agriculteurs dont la méthode est particulièrement symbolique (beaucoup se donnent la mort en avalant un bidon de pesticides).

Plusieurs intervenants reviennent également sur l’origine des pesticides et engrais utilisés dans l’agriculture ; ce sont des armes chimiques utilisées lors de la première guerre mondiale (gaz moutarde et nitrates d’explosifs) qui ont été transformés pour être utilisés dans l’agriculture…
Dans l’intérêt de la population ou de l’industrie ?

Les évolutions actuelles de l’agriculture ne vont pas non plus dans le sens d’un souci nourricier envers la population. Les biocarburants sont emblématiques de cet état de fait ; à l’heure où un milliard d’êtres humains souffrent de malnutrition, des champs sont réquisitionnés pour produire un nouveau type de carburant. Non seulement, on fait passer les carburants avant les personnes [17] mais ce type de cultures est très néfaste pour l’environnement [18], ce qui, sur le long terme, amputera encore plus l’apport nourricier de la planète.
Simultanément, « on cherche à produire génétiquement les résultats qu’on avait naturellement » ; les OGM et les brevets qui y sont liés sont « le cheval de Troie de ceux qui veulent s’approprier le patrimoine génétique de la planète ». Les OGM sont des plantes à pesticides, elles ont été conçues pour tolérer les pesticides ou les intégrer. Ce qui souligne la vision de l’agriculture de leurs concepteurs...
C’est pourtant après avoir constaté des plaies et blessures ainsi que des maladies de leurs travailleurs dues aux produits chimiques et leurs effets sur la nature que les intervenants du film ont décidé de se tourner vers l’agriculture biologique [19].

Initiatives de résistance

En plus de ces exemples mondiaux d’agriculteurs qui en reviennent avec succès à l’agriculture traditionnelle, le film passe également en revue des initiatives de résistance face à cette confiscation du vivant en France, en Inde, au Brésil, …

Le film revient d’abord sur certains épisodes de la révolte des Sans Terre au Brésil [20] et sur l’époque très violente des actions d’occupation des terres qui s’est soldée par de nombreuses arrestations et cas de torture. Le Mouvement sans terre n’utilise pas de produits chimiques et se bat principalement pour la démocratisation de l’accès à la terre et la production d’aliments.

Coline Serreau présente également plusieurs initiatives de distribution gratuite et échange de semences (issues de l’agriculture biologique et paysanne) de par le monde. En Inde, Vandana Shiva [21], lauréate du prix Nobel alternatif de la paix [22], a créé Navdanya [23], un réseau de gardiennes de semences qui englobe, notamment, 400 variétés de riz [24]. Ces semences sont distribuées gratuitement ; ensuite, à la récolte, soit l’agriculteur les rend, soit il les distribue à d’autres. L’association française Kokopelli [25] est également active dans la distribution gratuite de semences en Inde et possède des antennes dans nombre de régions du monde [26]. En France, également, un conservatoire de graines anciennes a été créé par Philippe Desbrosses [27] qui est également à la tête d’un Centre pilote en agriculture biologique de la ferme de Sainte-Marthe.

A côté de cela, Vandana Shiva a ouvert des « universités des grands-mères » pour conserver les connaissances agricoles de cette génération de femmes, la dernière à posséder ce savoir car, à cette époque, en Inde, les femmes s’occupaient de conserver les semences et de les reproduire.

Toutes ces initiatives s’attachent à rendre leur autonomie aux agriculteurs ainsi qu’à la sécurité alimentaire durable de la population, sécurité qui passe par le respect de la santé des agriculteurs et des consommateurs ainsi que de la terre et de l’environnement.

Perspectives futures [28]

Le consommateur a un rôle à jouer pour garantir sa sécurité alimentaire sur le long terme. En soutenant les initiatives de résistance à l’agriculture industrielle et à la confiscation du vivant. Francisco Whitaker, fondateur du forum social, insiste sur le pouvoir du consommateur qui peut s’exprimer de façon claire et nette par la voie du boycott. Il surestime peut-être ce pouvoir lorsqu’il affirme avec force que « le consommateur, c’est le patron » car, malheureusement, ces actions de boycott supposent, entre autres, une bonne information préalable ainsi qu’un pouvoir d’achat qui les permette.

Le message de ce film est cependant loin d’être utopique. Dans une déclaration récente [29], la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) a elle-même reconnu que l’agriculture biologique est capable de nourrir tous les habitants de la planète en affirmant que « ces modèles suggèrent que l’agriculture biologique a le potentiel de satisfaire la demande alimentaire mondiale, tout comme l’agriculture conventionnelle d’aujourd’hui, mais avec un impact mineur sur l’environnement » [30].
Revenir à une empreinte écologique soutenable consiste à « revenir aux années 60, pas à l’âge de la pierre » [31]. Il suffirait de supprimer les délocalisations et de conserver toutes les étapes de la production [32] au niveau local.

Enfin, il serait également temps de revoir les notions actuelles de croissance et de rentabilité. La croissance est décortiquée de manière édifiante dans le film. Comme l’explique Devinder Sharma [33], plus on pollue, plus le PIB augmente (étant donné les échanges d’argent que cela induit). Est-il raisonnable de se baser sur un tel indicateur ?

Eponine Cynidès

Pour plus d’informations sur le film et sur ses intervenants : http://www.solutionslocales-lefilm.com/accueil

[3La pomme golden, par exemple, subit entre 30 et 36 traitements aux pesticides avant d’arriver dans notre assiette

[5Le catalogue officiel du GNIS (Groupement National Interprofessionnel des Semences et Plants), voir note supra

[6Cette marchandisation du vivant est encadrée par l’UPOV (http://fr.wikipedia.org/wiki/Union_pour_la_protection_des_obtentions_v%C3%A9g%C3%A9tales et http://www.semencespaysannes.org/upov_1991_-_controle_semences_politique_sous_121.php), une organisation intergouvernementale qui réglemente l’obtention des certificats de propriété sur les espèces végétales

[8L’ONU et la FAO alertent depuis plusieurs décennies sur la dégradation de nombreux sols tropicaux, avec notamment de graves phénomènes de désertification et de salinisation. La commission européenne estime que la dégradation des sols est devenue un problème grave en Europe, qui se pose avec une intensité variable selon les pays et régions et qui empire pour chacun des 25 pays de l’UE, en particulier en zone méditerranéenne (http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9gression_et_d%C3%A9gradation_des_sols)

[9Pierre Rabhi, expert international en sécurité alimentaire et agroécologie, http://www.solutionslocales-lefilm.com/personnages/pierre-rabhi

[10A titre d’exemple, l’antenne indienne de l’association Kokopelli (http://www.kokopelli.asso.fr/kokopelli-planete/asie.html) utilise une mixture, baptisée, « panchakavia » (à base de bouse et urine de vache et lait, beurre et yaourt) pour éloigner les insectes ainsi qu’un mélange à base de gingembre, piment et ail

[11Voir supra

[12Protection qui passe par le repos de la terre mais également par des techniques simples de couverture du sol pendant l’été contre le dessèchement telles que le paillage pour retenir l’humidité, entre autres

[13Ana Primavesi, ingénieur agronome, docteur, professeur d’université en gestion des sols au Brésil

[16Exode des agriculteurs dans les bidonvilles et les ghettos des banlieues. Plus particulièrement, en Inde, une population de plus en plus nombreuse s’amoncelle dans les bidonvilles. Elle a aussi entraîné une destruction du tissu social

[17Les biocarburants utilisent des terres indispensables à la subsistance des fermiers

[18Les monocultures désertifient le sol (Ana Primavesi)

[19Le fondateur d’Agro-ecologica en Ukraine, le mouvement sans terre, etc...

[21Physicienne, épistémologue, docteur en philosophie des sciences, http://fr.wikipedia.org/wiki/Vandana_Shiva

[22Ce prix récompense les personnes et associations qui travaillent et recherchent des solutions pratiques et exemplaires aux défis les plus urgents du monde actuel, http://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_Nobel_alternatif

[24De l’agriculture paysanne et biologique

[25Voir supra

[26En France, l’association Kokopelli a été attaquée en justice par le lobby des semenciers et le GNIS ([Voir supra), ce qui n’empêche qu’elle compte des mairies françaises et de grands restaurants au nombre de ses clients. Une agriculture à deux vitesses ?

[27Docteur en sciences de l’environnement, http://www.solutionslocales-lefilm.com/personnages/philippe-desbrosses

[28NDR : entre le 30/10 et le 04/11, la conclusion de cet article était formulée différemment. Un peu de précipitation, nous a fait publier trop vite une version non finalisée.

[292007

[31Serge Latouche, Directeur du groupe de recherche en anthropologie, épistémologie et économie de la pauvreté, http://www.solutionslocales-lefilm.com/personnages/serge-latouche

[32Conditionnement, nettoyage, etc…

[33Ingénieur agronome, analyste des politiques alimentaires et commerciales, http://www.solutionslocales-lefilm.com/personnages/devinder-sharma

 


 

La révolution au programme ?
Interviews de trois organisations politiques de gauche radicale
jeudi, 4 novembre 2010
/ Gérard Craan

Quoi de plus illégal que la révolution ? Les militants révolutionnaires se battent pour un renversement du système dans lequel ils vivent. Souvent, ils s’organisent en parti, y compris en Belgique. Pour autant, ils n’agissent pas le couteau entre les dents ou baïonnette au fusil. De quelle manière « préparent »-ils la révolution, comment la conçoivent-ils, que veulent-ils ? A travers trois interviews de militants, à même de présenter la position officielle de leur organisation, cet article donne les positions de deux partis politiques, la Ligue Communiste révolutionnaire et le Parti du Travail de Belgique, et d’une organisation « pré-parti [1] », La Lutte.

La méthode suivie pour ces interviews, est disponible ici (pdf), de même que l’intégralité de ces entretiens. Nous en recommandons la lecture.

Nous avons interviewé Anne, membre de la Lutte, Ataulfo Riera, membre du secrétariat de la direction nationale de la Ligue Communiste Révolutionnaire - Belgique et Benjamin Pestieau, président de l’organisation de jeunes du Parti du Travail de Belgique et porte-parole bruxellois du PTB. Pour un bref aperçu de ces trois organisations, voir notre encadré en fin d’article.

Une révolution nécessaire

Pour ces trois partis, le système dans lequel on vit est profondément injuste et inégalitaire. Pensons au milliard de personnes souffrant de la faim dans le monde, aux profits réalisés par les entreprises et groupes financiers, au faible nombre de « démocraties réelles », à la piètre qualité de ces démocraties, qui ne reflètent pas la volonté du peuple et n’en représentent qu’une partie [2].


Revolution (cc) Chris Corwin

Pour Anne, de la Lutte, il y a deux classes sociales, celle des personnes qui doivent vendre leur force de travail et l’autre, formée de ceux qui détiennent les moyens de production. La perspective pour l’avenir de l’humanité est que l’ensemble des travailleurs prennent les choses en main et qu’une révolution exproprie les capitalistes de la propriété des moyens de production. Benjamin Pestieau note que le PTB veut que le pouvoir soit réellement aux mains du monde du travail, qu’il y ait une réelle démocratie participative. Pour autant, indique Ataulfo Riera, de la LCR, si l’on part d’un deuxième niveau, la situation actuelle en Belgique et en Europe, la période n’est pas révolutionnaire. Donc, ce que l’on fait aujourd’hui relève de la tactique, subordonnée à la stratégie [3]. Si je fais le parallèle avec les années ’30, on constate le même phénomène : une crise historique du mouvement ouvrier. Mais en fait, il s’agit bien plus que de « la crise de sa direction révolutionnaire » (Trotsky) car, aujourd’hui, nous avons en plus de cela un problème de conscience de classe. C’est un terrible recul depuis vingt, trente ans. Il n’y a pas non plus d’organisation politique de masse des travailleurs et nous devons trouver une réponse.

Et la réponse est multiple. Beaucoup penseront peut-être aux moyens les plus visibles, souvent évoqués : la lutte armée, la guérilla, une victoire massive aux élections, ou encore une grève générale que l’on espère annonciatrice du Grand Soir. Est-ce un fantasme ou au contraire, quelque chose de réaliste et d’applicable à la Belgique ou à l’Europe en 2010 ?

Tous trois ne reconnaissent pas la lutte armée comme moyen d’action viable ici et maintenant (A ce sujet, lire La lutte armée révolutionnaire en Belgique : une histoire occultée). Sans néanmoins la rejeter unilatéralement. Elle peut se faire ailleurs. Aux Philippines, explique Benjamin, des communistes ont pris les armes [4]. Qui suis-je pour dire que c’est juste ou non ?

Ou à un autre moment. Et Ataulfo de donner deux exemples On peut (…) citer un parti d’opposition à la dictature argentine [5] des années septante ou encore la période où nos camarades basques étaient majoritaires au sein de l’ETA [6], sous la dictature franquiste.

Et, clairement, il n’y a pas de révolution sans violence. Les adversaires ne se laissent pas faire et, dans certaines circonstances, il faut être déterminé. De la violence est imposées aux travailleurs, y compris dans la vie quotidienne, complète Anne. Et ce, même si le PTB est Aujourd’hui, (...) contre la violence et en premier lieu contre la violence qui s’exerce contre le monde du travail.

Les avis sont plus partagés sur le rôle du parlement et des élections. Le PTB et la LCR y voient avant tout un moyen pour faire entendre la voix des travailleurs, lui donner un écho plus large (PTB), d’être au service des luttes,[de] contribuer à élever la conscience de classe, et pas l’inverse (LCR) et, clairement, les élections sont subordonnées à la lutte extra-parlementaire. De son côté, la Lutte s’interroge plus globalement sur la réforme et la révolution. [La question de la réforme] (NDA : symbolisée entre autres par une entrée au Parlement), a été posée de manière dramatique avec la première guerre mondiale. Une grande partie du mouvement ouvrier a reculé devant la question de la révolution [7].

La vision du PTB est, elle, différente. Les communistes ont toujours été les meilleurs défenseurs de la réforme. Mais la réforme n’est pas un point final. Il y a toujours eu des luttes pour les réformes : la journée de huit heures, les congés payés, le suffrage universel. La question n’est pas de défendre ou non des réformes. La question concerne comment on envisage la lutte pour des réformes. Je le répète, une réforme n’est pas un point final. L’exploitation du monde du travail ne finit pas avec une taxe des millionnaires. L’exploitation du monde du travail ne finit pas avec la journée des 8 heures. Mais le mouvement qui l’obtient améliore la vie des travailleurs et peut améliorer la conscience de leur force collective. Si on en tire les bonnes leçons, c’est un mieux pour les luttes futures, toujours plus larges et plus profondes. C’est cela qui diffère les courants révolutionnaires des courants réformistes.
De plus, les courants réformistes peuvent être en théorie d’accord avec des éléments de réforme proposé par un parti révolutionnaire, formellement le PS défend l’impôt sur la fortune mais est-ce que le PS mène réellement campagne pour la taxe des millionnaires ? J’attends toujours.

Et de poursuivre...

De notre côté, nous voulons créer un réel rapport de force. Notre priorité, c’est la mobilisation du monde du travail. L’arène parlementaire doit servir à soutenir cette mobilisation. Pas l’inverse. Dans le meilleur des cas, les réformistes sont enfermés dans le rapport de force parlementaire.

Si on va plus loin dans l’analyse théorique, il faut comprendre qu’il y a toujours un double contenu dans la réforme. En langage dialectique, on dirait qu’il y a unité des contraires. Et que comme toute unité des contraires, cette unité porte en elle les contradictions futures qui entraîneront de nouveaux mouvements. Une réforme est à la fois le fruit positif du rapport de force dans ce qu’elle apporte de bon au monde du travail et à la fois le fruit négatif de ce même rapport de force dans le sens qu’elle incarne les limites que le monde du travail à pu établir dans sa lutte avec le capital. Si on ne comprend que le premier aspect, on tombe dans le réformisme le plus plat et si on ne comprend que le deuxième on tombe dans la maladie infantile décrite par Lénine, le gauchisme.

Un stand LCR lors d’une manifestation (crédits LCR / F.L.)

Enfin, la troisième piste concerne la grève générale. Au moment où les travailleurs de divers pays européens luttent contre les plans d’économies qui les touchent, cette solution est d’autant plus intéressante pour la LCR : C’est un un des modèles les plus plausibles dans des pays comme les nôtres nous paraît être la grève générale active et insurrectionnelle, où l’on appliquerait le contrôle ouvrier, l’élection de comités de grève et leur centralisation qui déboucherait sur une situation de double pouvoir, d’affrontement avec l’Etat bourgeois, etc. Cela souligne évidemment l’importance d’un syndicalisme combatif et démocratique.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, aucun ne s’avance à proposer un modèle de révolution clé en main que nous devrions appliquer mécaniquement (LCR). Anne n’aime pas non plus l’expression « méthode pour faire la révolution ». Encore une fois, on ne va pas courir après des moulins à vent. Nous sommes matérialistes, c’est-à-dire que l’on tente de comprendre comment se font les révolutions, quels sont les bouleversements sociaux. C’est pour cela que nous ne sommes pas des utopistes. Même son de cloche au PTB : A chaque situation concrète sa solution concrète. Nous ne sommes pas dogmatiques mais marxistes. J’ai parlé de dialectique mais un autre élément essentiel du marxisme, c’est le matérialisme. Cela veut dire partir des faits tels qu’ils sont réellement. Donc, les choix à faire varient en fonction de la situation. On ne va pas dire aux résistants de la deuxième guerre mondiale qu’ils auraient dû se battre pour le suffrage universel alors qu’il fallait résister face à l’occupant.

Que faire ?

Dès lors tant la Lutte, que la LCR et le PTB veulent rester réalistes (ce qui ne veut pas dire perdants d’avance) et mènent diverses actions afin de renforcer les bases permettant un changement radical. Sur ce point, les organisations diffèrent fortement.

Elles divergent par rapport au terrain de lutte actuellement privilégié. Pour la Lutte, il est idéal d’avoir des militants qui interviennent sur tous les aspects de la vie mais, admettons-le, on est trop petit pour êtres sur tous les fronts. Cela étant, il y aussi, et c’est important, une question de centralité. Pour nous c’est l’oppression du travail salarié. Les questions d’écologique ou du sexisme par exemple ont la même origine qui est cette oppression du travail salarié. Mais nous ne sommes pas non plus indifférents à ces questions et elles sont traitées dans notre presse. Nous avons une opinion sur ces aspects.

Cette centralité est partagée par la LCR mais elle s’investit aussi très fortement sur d’autres terrains. A notre sens, la classe ouvrière reste le cœur, le point central de ce combat. C’est elle qui fait tourner la machine capitaliste. Et par classe ouvrière, il faut y voir une définition large. C’est l’usine, la manufacture mais aussi les gens qui travaillent dans les services [8]. Cela passe aussi par une lutte contre toutes les formes d’oppression : sexisme, racisme, homophobie. La LCR investit donc différents terrains et tente de créer des ponts entre eux. Par exemple, nous nous sommes fortement impliqués dans le Mouvement des droits fondamentaux (MDF). Nous connaissons une période de crise générale et la recherche de boucs émissaires est très présente. Les jeunes filles musulmanes qui portent le foulard sont une cible tout indiquée. Le MDF défend un enseignement laïc et gratuit mais aussi le droit de porter le foulard. Ensuite plusieurs jeunes filles du MDF ont participé à des actions féministes comme la marche mondiale des femmes [9].

Quant au PTB, il articule ses campagnes nationales avec, entre autres, un travail de forte proximité, dans les "quartiers" et à l’échelon communal : Nous menons notamment des actions via nos campagnes. Par exemple celle pour la taxe des millionnaires. La taxe des millionnaires est une mesure concrète qui peut amener de nouvelles ressources (NDA économiques) pour les gens, elle pourrait réellement améliorer leur vie. En même temps, la campagne pour cette taxe s’oppose à la diminution de la conscience de classe que portent les éléments nationalistes et racistes actuels présents dans la société. Le nombre de millionnaires est très faible, le nombre de personnes qui pourrait bénéficier des revenus de cette taxe est très grand. Si ce ne sont pas les millionnaires qui paient, ce sera le monde du travail. Nous voulons faire ressortir cette contradiction.

Campagne du PTB pour la taxe des millionnaires

Nous menons aussi campagne dans les quartiers. Sur le droit à la prépension, ou la loi INBEV [10], par exemple. Ou dans certaines communes sur les sacs poubelle gratuits.

A travers ces campagnes, nous voulons prendre en main les problèmes des gens, y répondre et dire qu’il est possible de travailler de façon collective, de faire (re-)naître le rapport de force et, face au pessimisme, de (re-)donner confiance en tant qu’individus et en tant que groupe. Nous ne partons pas « perdus d’avance » dans ces campagnes. Si c’était le cas, nous ne ferions que renforcer ce pessimisme. Et c’est vraiment ce que nous ne voulons pas..

Ces aspects sont généralement très structurés et réfléchis. Ainsi, la LCR travaille toujours en articulant trois niveaux de revendications. Des revendications immédiates, liées aux luttes existantes ; des revendications transitoires, que les gens comprennent mais que le capitalisme ne peut pas intégrer sans difficulté et qui impliquent une rupture. Les revendications transitoires changent et s’adaptent selon la période historique. Dans les années trente, en plein développement du fascisme, avec son lot de violences physiques mais aussi dans le cadre de la lutte antifasciste, nous défendions l’armement des ouvriers. Aujourd’hui, une revendication transitoire consiste par exemple à défendre la réduction collective du temps de travail à 32h avec maintien du salaire et embauche compensatoire. Enfin, le troisième niveau de revendication consiste à proposer une alternative globale de société, qui, pour nous, est l’écosocialisme [11].

Pour sa part, la Lutte estime nécessaire que les travailleurs disposent de cadres, de militants formés à la lutte sociale, qui connaissent l’histoire du mouvement ouvrier, la politique de la bourgeoisie. Il faut que les travailleurs aient une organisation capable de réagir en ayant ses propres cadres pour démasquer et dénoncer les propositions de la bourgeoisie et offrir une autre perspective en cas de contexte favorable. Lors de la révolution russe, lors des périodes révolutionnaires, les organisations grandissent parce que les masses viennent. Mais ceux qui ont pu faire la différence, ce sont les bolcheviks, parce qu’ils avaient acquis un capital politique et organisationnel avant la révolution de 1917. C’est que nous essayons de faire même si la période n’est pas géniale et que nous allons un peu à contrecourant. Pour nous, il est important que ce parti, cette organisation soit liée à la classe ouvrière.

En conclusion, ces trois organisations, reconnaissent la difficulté de mener un travail immédiatement révolutionnaire, le contexte ne le permettant tout simplement pas. Elles ont choisi des voies différentes mais chaque fois avec l’objectif commun de renforcer la conscience de classe, l’espoir dans la lutte. Cela ne va pas sans mal mais elles sont loin d’être désespérées ou pessimistes. Laissons le dernier mot à Anne : la dernière fois que la bourgeoisie a été mise en danger nous semble peut-être lointaine sous l’angle d’une génération humaine, mais cela ne représente pas beaucoup pour l’humanité.

Gérard Craan

Le Parti du Travail de Belgique en bref


Le PTB est né à la fin des années soixante sous fond de contestation étudiante à l’Université de Louvain et de conflits sociaux d’envergure. En 1974, il prend officiellement le nom de Tout le Pouvoir aux Ouvriers / Alle Macht Aan De Arbeiders. Il prend le nom de PTB / Partij Van De Arbeiders en 1979.

Il peut à l’époque être défini comme parti marxiste-léniniste à forte influence maoïste. Du point de vue international, le PTB soutient en particulier les système cubain, chinois et vietnamien. D’autres positionnements de l’époque sont nettement plus polémiques au sein de la gauche radicale.
Le PTB a récemment connu deux tournants stratégiques majeurs. le premier, en 2003, se base sur une alliance avec la Ligue arabe européenne. Le PTB a considéré cela comme un échec relatif. Son congrès de 2008 symbolise un autre choix : rapprochement avec les syndicats, mise en avant de problématiques très concrètes au moyen de campagnes, etc.
Le PTB est également entouré d’un réseau de maisons médicales (Médecine pour le Peuple), de cabinets d’avocats progressistes (Progress Lawyers network). Il édite un journal hebdomadaire, Solidaire.

La Ligue Communiste Révolutionnaire en bref


La LCR est née en 1928 après l’exclusion de ses militants du Parti communiste, à la suite de celle des partisans de Trotsky en URSS. Pendant 10 ans, il y eu la volonté de « régénerer » les PC. Avec la fondation de la IVe Internationale, elle s’est créée en parti en 1938 sous le nom de PSR, pour Parti Socialiste révolutionnaire. Et, comme le mentionne son site, à la fin de la IIe guerre mondiale, la section belge de la IVe Internationale prendra le nom de Parti Communiste Révolutionnaire avant d’entamer la période dite de « l’entrisme » au sein du Parti Socialiste Belge. En 1971, la fusion de divers groupes et courants donne naissance à la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs (1971), qui deviendra le Parti Ouvrier Socialiste en 1984 et enfin la Ligue Communiste Révolutionnaire depuis décembre 2006 [12]. La LCR est également présente en Flandre sous le nom de Socialistische Arbeiders Partij.

La Lutte en bref


La Lutte est née en 1994, période de tensions sociales en Belgique avec le Plan Global, vaste plan d’économie imposé à la population par le gouvernement PS-SP-CVP-PSC . A la même époque se développa un vaste mouvement étudiant tant dans les futures Hautes Ecoles que dans les universités.

La Lutte est essentiellement présente dans les entreprises, dont la STIB. Elle diffuse régulièrement son journal, la Voix des travailleurs et dispose d’un site web www.lalutte.be. Elle tient également des réunions publiques, dont l’agenda se trouve sur son site web

Si on devait positionner politiquement la Lutte, on peut dire que ses idées sont très semblables à celles défendues par Lutte Ouvrière, l’organisation française anciennement symbolisée par Arlette Laguiller et à présent remplacée à la fonction de porte-parole par Nathalie Arthaud.

G.C.

[1Par « pré-parti », il faut comprendre une organisation qui se veut la base du futur parti communiste, considérant que le contexte du moment ne permet pas la création d’un parti communiste

[2Citons Benjamin Pestieau expliquant qu’en Belgique il n’y a aujourd’hui aucun ouvrier membre du Parlement. (…)Les membres de partis traditionnels issus du peuple ne restent jamais élus très longtemps.

[3On distingue l’idéologie, la stratégie et la tactique. Soit respectivement le monde dont on rêve les objectifs que l’on détermine pour y arriver et enfin les moyens concrets mis en œuvre pour ce faire. Ce trio idéologie-stratégie-tactique fait partie du b.a.-ba communiste

[4Tant le PTB que la LCR ont cité l’exemple philippin. Nous donnons un lien vers un article de la LCR.

[5Lire ici. Il y avait en réalité plusieurs organisations de lutte armée contre la dictature argentine

[6l’organisation indépendantiste basque n’a pas toujours été guidée exclusivement par le nationalisme. Elle a notamment, après la deuxième guerre mondiale, symbolisé l’opposition armée au franquisme dans une perspective socialiste. On en trouve une mention ici. Lire également cet article.

[7NDA Le vote des crédits de guerre par de nombreux partis socialistes, avec leur inclusion, à la suite de ce vote, dans des gouvernements d’union nationale a mené à des réformes. Mais a brisé le mouvement ouvrier international et traduit l’échec de la deuxième internationale, qui refusait la perspective d’une guerre servant les intérêts capitalistes. Voir par exemple cette déclaration commune, parue peu avant la Première guerre mondiale. On y sent nettement la volonté pacifiste mais aussi l’imminence de la guerre et l’impuissance déclarée des partis socialistes français et allemand à lutter contre.

[8En clair : la majeure partie du salariat

[9Sur ce point, lire aussi l’interview intégrale d’Anne, qui donne un point de vue tout à fait différent

[10La loi INBEV est une campagne du PTB visant à interdire par la loi les licenciements dans les entreprises bénéficiaires. Elle tire son nom de la grève victorieuse, en 2009, des travailleurs des sites belges du groupe brassicole AB-INBEV, anciennement INBEV. Les travailleurs, en front commun, ont réussi à faire annuler, au niveau belge, le plan de licenciement de 10% du personnel dans tous les sites européens du groupe. AB-INBEV est bénéficiaire. Voir ici.

 


 

La lutte armée révolutionnaire en Belgique : une histoire occultée
Opinion
lundi, 8 novembre 2010
/ Thomas C.

Lorsqu’une version de l’histoire propagée par les circuits officiels ne trouve aucune critique sur les tribunes de l’opposition, peu de temps suffit à la transformer en évidence…
Ainsi la vision d’un caractère bonasse de la politique belge, où rien de grave n’arrive ni ne mérite d’arriver. Une vision qui arrange à la fois les tenanciers du système et les candidats à une vague alternance. Une vision qui permet d’occulter les mille-et-une aventures sanglantes de la bourgeoisie belge et de gommer une mémoire historique qui ne profiterait qu’à ses ennemis.


Note : Le JIM est bien conscient qu’en omettant de citer ses sources,
l’auteur ne satisfait pas à nos habituelles exigences de rigueur, ce
qui explique que nous vous présentions ce texte comme une opinion.
L’auteur explique d’ailleurs brièvement la difficulté de compiler une
bibliographie pour des événements volontairement occultés par les
classes dominantes.

Néanmoins, dans le cadre d’un numéro consacré à l’illégalité et dans un contexte de fort révisionnisme historique [1], il nous paraissait important de revenir sur l’histoire des "actions dures" en Belgique.

Nous espérons ainsi susciter la réflexion du lecteur sur l’Histoire
"officielle" telle que matraquée à l’école et dans les médias
dominants, et même peut-être l’inciter à poursuivre par lui-même des
recherches dans ce domaine qui pourraient un jour, qui sait, être
publiées ici-même. A cette fin, nous proposons quelques éléments
bibliographiques qui offriront un point de départ utile au lecteur
intéressé.


La lutte armée en Belgique n’est communément reconnue que dans deux épisodes : la Révolution de 1830 et la Résistance de 1940-45. Et cette reconnaissance s’accompagne chaque fois d’une mystification. La Révolution de 1830 est réduite à une sorte de kermesse brassant mousquets, faro et jambe de bois, et la Résistance à une geste héroïque dressant le peuple contre l’envahisseur. La transformation du prolétaire insurgé de 1830 en personnage folklorique n’est pas moins efficace que la transformation du résistant communiste de ‘40 en simple patriote démocrate. Le folklore de 1830 occulte la leçon d’une insurrection prolétarienne qui, faute d’une direction prolétarienne, a tiré les marrons du feu pour la bourgeoisie nationale. La chanson de geste de la Résistance occulte les leçons d’une guerre qui fut autant une guerre de classe à l’échelle du continent qu’une guerre entre puissances. En Belgique, en 40-45, on s’entretuait surtout entre Belges, les premières cibles des Résistants étaient les partisans de l’Ordre Nouveau qui furent abattus par centaines – littéralement par centaines.

Ceci pour les deux épisodes « reconnus »…
Que dire alors des autres ?

Lorsqu’ils sont mentionnés, ils sont soit enfermés dans un « complot », soit dilués dans telle ou telle explosion de colère de masses ouvrières. Pourtant, de la Légion belge de 1848 aux Cellules communistes combattantes des années ’80, en passant par le Parti Socialiste Révolutionnaire blanquiste de 1887-88, les pratiques de luttes armées révolutionnaires, planifiées, unissant théorie et pratique, traversent l’histoire de Belgique.

Lorsque la révolution de Février 1848, éclata à Paris, elle trouva aussitôt un écho enthousiaste en Belgique. Le gouvernement fit charger les rassemblements populaires par les gendarmes à cheval, tandis que la police arrêtait et expulsait en masse (à commencer par Karl Marx). En mars ’48, des ouvriers belges résidant à Paris formèrent la Légion belge, pour renverser la monarchie et établir une république belge démocratique. Plus de mille hommes passèrent la frontière, rencontrèrent l’armée belge au lieu-dit de Risquons-tout (près de Mouscron). Les révolutionnaires furent défaits : sept d’entre eux furent tués, soixante faits prisonniers. Trente-deux furent jugés et dix-sept condamnés à mort et exécutés.

Le 18 mars 1886, les anarchistes organisent un rassemblement pour l’anniversaire de la Commune de Paris. Des milliers de manifestants se rassemblent place Saint-Lambert, marchent sur les quartiers riches et les dévastent. Quelques jours plus tard, la grève commence dans la région de liège. Elle s’étend au Hainaut où des groupes d’ouvriers s’auto-organisent pour incendier des verreries et des propriétés de capitalistes, comme le château d’un patron verrier. Les grévistes affrontent la police et l’armée avec des armes de fortune. La police, la gendarmerie, la garde civique et l’armée tirent, tuant 24 grévistes. Le Parti Ouvrier Belge naissant, effrayé par cette explosion de colère ouvrière, et soucieux de présenter (déjà…) une image « responsable » se désolidarise des grévistes et valide la thèse bourgeoise du « complot anarchiste ».

Certains opposants à cette politique quittent le POB et fondent le Parti Socialiste Républicain, dirigé par Alfred Defuisseaux, le célèbre auteur du Catéchisme du Peuple (pdf) en faveur du socialisme qui aura un succès immense et qui vaudra des poursuites à l’auteur. En 1887, une grève révolutionnaire politique (revendiquant le suffrage universel) est lancée par les ouvriers et les mineurs du Hainaut, à la tête desquels se trouve le PSR. Les grévistes ont recours à la lutte armée : on dynamite des maisons de jaunes et l’Hôtel de Commerce de La Louvière où logent les officiers des troupes qui répriment la grève. Mais la police parvient à infiltrer le PSR et de nombreuses arrestations portent un coup fatal au parti et débouchent sur le célèbre procès dit du "Grand Complot". Avec le PSR et pour la première fois, une lutte de masse intégrant une dimension armée et obéissant à une stratégie révolutionnaire a été impulsée en Belgique.

A l’époque du PSR se développe une autre pratique révolutionnaire armée, bien distincte, celle de la « propagande par le fait » anarchiste. La Belgique connait deux vagues d’attentats. En mai 1892, plusieurs bombes explosent à Liège, visant des églises et des magistrats, mais les auteurs de ces actions furent rapidement arrêtés. En 1894, une seconde vague d’attentats frappe les mêmes cibles. La « propagande par le fait » deviendra ensuite marginale en Belgique. Certains anarchistes belges en poursuivront la pratique, comme cet Amédée Pauwels tué par la bombe qu’il essayait d’introduire dans l’église de la Madeleine, à Paris.

En 1893 a lieu la première de ces « grèves belges », qui attirèrent l’attention de tout le mouvement ouvrier international. Il s’agissait de grèves de masse, de grèves nationales, générales, avec un but non pas économique mais politique : le suffrage universel. Toutes les « grèves belges » se caractérisent par la contradiction entre la tendance hégémonique dans le POB voulant les rendre pacifiques et concentrées, et la tendance radicale/révolutionnaire qui les voulaient violentes et prolongées. L’histoire officielle a fini par populariser l’image d’un POB opposé aux débordements violents de sa base. Mais derrière ces « débordements », il n’y avait pas seulement tel ou tel groupe d’ouvriers rendu furieux le temps d’une émeute, il y avait aussi les militants de courants révolutionnaires (essentiellement les courants anarchistes et syndicaliste-révolutionnaire) qui pratiquaient une lutte armée (en privilégiant les sabotages).
La grève de 1893 mobilisera 200.000 grévistes et débordera vite le POB. Le Borinage était en insurrection. A Gand, on parlait ouvertement d’aller dans les casernes faire appel aux soldats et mettre la main sur les armes et les munitions. A Anvers, des « socialistes dissidents » submergent la direction officielle de la grève et des incendies éclatent au port. La répression est féroce. L’armée se livre à de véritables massacres à Borgerhout, à Wetteren, à Mons et à Anvers. Epouvanté, le POB met un terme à la grève.

En 1902, la pression de la base force le POB à décréter une nouvelle grève générale qui le déborde aussitôt : dynamitages en série (la maison d’un député catholique à Binche, le bureau de poste à La Louvière, la Banque Nationale à Bruxelles, etc.), mise à sac de locaux officiels, tirs à balle contre la police, etc. Et partout des manifestations rassemblant jusqu’à 300.000 personnes pour une seule journée. La gendarmerie et l’armée tirent dans le tas, tuant de nombreux manifestants. Une nouvelle fois le POB stoppe la grève avant terme. Ce n’est qu’en 1913 que la direction du POB parviendra à mettre en pratique son idéal de grève générale politique pacifique.

En 1921 est fondé le Parti Communiste de Belgique. De 1921 à 1936, il travaille dans la légalité mais se dote d’un petit appareil clandestin (chargé de la sécurité, des communications sensibles, etc.) et d’une milice en uniforme qui organise et forme militairement les membres du parti. Le PCB soutient les luttes ouvrières et les radicalise comme autant d’étapes préparatoires menant à l’insurrection. Suite à son engagement massif dans la grève des mineurs borains de ‘32, qui prit un caractère insurrectionnel, le PCB fera l’objet d’un procès pour complot contre la sécurité de l’État.

A partir de 1936, la politique de l’Internationale Communiste est celle du « front antifasciste » (qui suppose de défendre les acquis de la démocratie bourgeoise) et si, à cause de la croissance du PCB, le nombre de cadres militaires clandestins augmente, la part relative de ce travail se réduit. L’appareil militaire du PCB va cependant envoyer de nombreux cadres en Espagne, pour participer à la guerre civile antifasciste, et d’autres cadres participeront à la lutte secrète contre les agents de la Gestapo et les intérêts fascistes (une cellule de dockers communistes anversois place des bombes incendiaires dans les cargos allemands, italiens et japonais ravitaillant Franco).
Dès le début de l’occupation, le PCB entra en Résistance sous forme de sabotage de la production de guerre et des moyens de communication servant l’occupant. Un premier noyau de 20 partisans armés est organisé par le PCB au printemps ‘41. Cette activité alla en se développant après l’invasion de l’URSS et le PCB parvint à rassembler tous les résistants progressistes dans ce qui deviendra le Front de l’Indépendance.

L’organisation armée du PCB passa sous la tutelle du FI mais restait essentiellement composée de communistes puisés dans la "réserve militaire du Parti", qui organisait par cellule de trois tous les membres du PCB en état de combattre. Début 1943, il y a déjà 10.000 partisans armés, dont 6.000 combattants, 4.000 membres des services et 500 maquisards. 1.200 combattants de l’organisation des Partisans Armés seront tués par les nazis et les collaborateurs.

Plusieurs anciens partisans retrouveront le chemin des caches d’armes et d’explosifs à l’occasion de la question royale. Pour s’opposer au retour de Léopold III sur le trône, il n’y eut pas seulement une grève générale, des meetings et des manifestations de masses, il y eut aussi une vague d’attentats (dont la crête sera la semaine du 26 juillet au 1er aout avec 136 attentats dont 59 à l’explosif). Après que les gendarmes ont tué quatre ouvriers à Grâce-Berleur, une marche sur Bruxelles se décide, à laquelle doivent participer les forces de la Résistance antinazie, ce qui amènera Léopold à abdiquer. Cette dimension armée de l’Affaire royale est généralement occultée, comme celle de la grande grève de 1960-1961 contre le programme d’austérité du gouvernement (la « loi unique »). Là aussi, à la grève générale, aux meetings et aux rassemblements s’ajoute l’action des groupes armés. On a recensé 1.350 actions de sabotage, généralement des dynamitages de pylônes et de voies ferrées.

Le mouvement gauchiste issu de mai 68 n’a pas engendré en Belgique, à la différence de plusieurs autres pays, une organisation pratiquant la lutte armée. Ce n’est qu’en 1984 qu’apparait une organisation armée révolutionnaire sur des bases politiques voisines de celles des Brigades Rouges italiennes : les Cellules communistes combattantes. Les CCC réalisent trois « campagnes de propagande armée » totalisant 25 attentats à l’explosif contre des partis politiques, des installations militaires, des banques, des organisations patronales, etc. Les CCC se revendiquaient du marxisme-léninisme le plus strict et prônaient une clandestinisation de l’activité révolutionnaire (et non des révolutionnaires qui devaient, tant que possible, mener une vie en apparence « normale »). Une série d’opérations policières dans l’hiver 85-86 démantela les CCC. Quelques autres actions armées eurent lieu à ce moment, généralement issues du courant anarchiste.

La fin des années 90 et le début des années 2000 voient justement une spectaculaire renaissance de la « propagande par le fait » anarchiste : des dizaines d’actions incendiaires ont lieu sur deux thématiques, la « libération animale » (incendie de McDonald, de boucherie industrielle, etc.) avec des actions notamment signées de l’ALF, et la thématique anti-carcérale, avec des actions contre les sociétés faisant du profit avec les Centres fermés pour étrangers en situation irrégulière.

J’aurais voulu conclure ce survol par la bibliographie que m’avait demandée l’équipe du JIM. Mais cette bibliographie aurait eu la longueur même de l’article puisque chaque chiffre, chaque incident provient d’un ouvrage différent. Il n’existe ainsi aucun ouvrage historique décent consacré au PSR, à l’anarchisme en Belgique, ou aux CCC. Qu’il faille ainsi aller en débusquer les traces dans d’innombrables sources est un autre symptôme de l’omerta politique et idéologique frappant la lutte armée révolutionnaire en Belgique.

Thomas C.

Afin d’orienter le lecteur et de l’encourager à mener ses propres recherches sur le sujet, le JIM propose une sélection bibliographique de base à même de fournir des indications sur les actions politiques illégales, dans le cadre de grands mouvements de protestation ou isolées

Ouvrages et revues généraux

PUISSANT, Jean, "La question sociale dans l’historiographie en Belgique ", in ALLARD, J.-J. et al., La question sociale en Belgique et au Canada. XIX-XX siècles, Bruxelles, Editions de l’Université Libre de Bruxelles, 1988, pp. 81-92.

GOTOVITCH, José, "Histoire du Parti communiste de Belgique", in Courrier hebdomadaire du C.R.I.S.P., Bruxelles, C.R.I.S.P., 1997, n° 1582.

MOULAERT, Jan, Le mouvement anarchiste en Belgique (1870-1914), éd. Quorum, 1996

La revue à parution annuelle "L’Année sociale", pour la période de 1960 à aujourd’hui.

La revue Dissidences, en particulier le numéro 7 (octobre 2009).

Sur la révolution belge

BOLOGNE, Maurice, L’insurrection prolétarienne de 1830 en Belgique, Aden, 2005

Sur la révolte de 1848 en Belgique

GRANIER-PAGES, Louis-Antoine, Histoire de la Révolution de 1848, 2e éd., t. 4, vol. II, Paris, Pagnerre, 1866, chap. 6, XVI-XXV, p. 263-273

Et également cette notice wikipedia sur la Légion belge

Sur la Question royale (1950)

THEUNISSEN, Paul, 1950, Le dénouement de la Question royale. Cinq mois qui ébranlèrent la Belgique, Bruxelles, éd. Complexe, 1986, trad. de Paul Theunissen et Paul Tannewald

Sur la grève générale de 1960-1961

Nous invitons le lecteur à se rendre au colloque du 4 décembre 2010 sur le sujet.

FEAUX, Valmy, Cinq semaines de luttes sociale. La grève de l’hiver 1960-1961, Bruxelles, Editions de l’Institut de Sociologie de l’Université libre de Bruxelles (Cahiers du centre national de sociologie), 1963.

NEUVILLE, Jean, YERNA, Jacques, Le choc de l’hiver 60-61. Les grèves contre la loi unique, Bruxelles, Politique et Histoire, 1990.

SPITAELS, Guy (éd.), Les conflits sociaux en Europe. grèves sauvages, contestation, rajeunissement des structures, Bruges / Verviers, Collège d’Europe / Marabout service, 1971. En particulier l’intervention de George Debunne, intitulée : "La Belgique, la crise des relations industrielles. La rupture. Les mouvements spontanés et sauvages".

Sur le syndicalisme wallon et le mouvement renardiste

MOREAU, Robert, Combat syndical et conscience wallonne. Du syndicalisme clandestin au Mouvement Populaire Wallon, 1943-1963, Liège / Bruxelles / Mont-Sur-Marchienne, Fondation A. Renard / Vie Ouvrière / Institut Jules Destrée, 1984.

Sur les Cellules communistes combattantes

Un site d’archives consacré aux CCC.

Le JIM

[1Volonté d’amalgamer nazisme et communisme, de s’approprier le combat des Résistants, de réhabiliter le colonialisme, etc.

 


 

Edito 14
Hors-la-loi /
vendredi, 12 novembre 2010
/ Chris B.

Victor Serge, témoin privilégié de la répression tsariste, écrivait en 1925 : "Le fétichisme de la légalité fut et reste un des traits les plus marquants du socialisme acquis à la collaboration des classes. Il implique la croyance en la possibilité de transformer l’ordre capitaliste sans entrer en conflit avec ses privilégiés. Mais plutôt que l’indice d’une candeur peu compatible avec la mentalité des politiciens, c’est celui de la corruption des leaders. Installés dans une société qu’ils feignent de combattre, ils recommandent le respect des règles du jeu. La classe ouvrière, elle, ne peut respecter la légalité bourgeoise qu’à la condition d’ignorer le rôle véritable de l’Etat, le caractère trompeur de la démocratie ; bref, les premiers principes de la lutte des classes." [1]

Des propos qui devraient non seulement interpeller les acteurs du monde syndical ; mais surtout nous rappeler que la question de la légalité a toujours accompagné les diverses luttes sociales.

Ainsi, Thomas C. nous éclaire sur l’histoire de la lutte armée révolutionnaire en Belgique, généralement occultée et remplacée par une version idéologiquement "présentable" de l’Histoire. Oubliées les origines prolétariennes de l’insurrection de 1830 [2], aujourd’hui revêtue de l’habit d’une révolution nationale bourgeoise.

Mais aujourd’hui encore, malgré les tentatives de réécriture de l’Histoire et la volonté des gouvernements, avec la collaboration des médias de masse [3], de vouloir cantoner les luttes sociales dans le cadre strict de la loi, et de préférence entre deux cordons de robocops, certains refusent ce "fétichisme de la légalité".

Il en va ainsi de nombreux groupes pratiquant la désobéissance civile. Qu’il s’agisse de faucheurs d’OGM, de groupes antipub ou encore de militants anti-nucléaires [4], ils refusent de se laisser enfermer dans les règles du jeu imposé par la bourgeoisie pour défendre une cause qu’ils jugent légitime.

D’autres, particulièrement sur le front visible de la lutte des classes qu’est le combat syndical, sautent le pas après avoir souvent épuisé les divers recours offerts par le cadre légal. C’est ainsi que certains travailleurs en viennent à retenir leurs directions pour obtenir une attention qu’un prétendu "dialogue social" (s’apparentant généralement plus à une série de diktats patronaux) n’a jamais pu faire naître. Blacksad revient sur cette pratique, ce qui la motive et les dangers qu’elle peut présenter pour ceux qui y recourent dans Bossnapping : n’oubliez pas votre kit de survie lors d’une séquestration !.

Pensons aussi à ceux qui, victimes des guerres et de la misère, caractéristiques du capitalisme mondialisé, cherchent une vie meilleure sous nos lattitudes et qui, "sans papiers", sont considérés comme "illégaux". "Il n’y a pas d’humains illégaux mais seulement des lois inhumaines", nous rappellent les militants du camp No Border, qui se tenait le mois dernier à Bruxelles. Dans notre précédent numéro, ils nous expliquaient le principe de ces camps ainsi que la question de la légalité/illégalité de leurs actions.

La volonté d’étendre le champ du capitalisme au domaine du vivant a pour effet de mettre certaines pratiques traditionnelles "hors-la-loi". Ainsi, dans le domaine agricole où, depuis des générations, les paysans replantent les fruits qu’ils ont fait pousser, pratique que les semenciers cherchent à interdire. Eros Sana nous l’explique dans Comment les semenciers tentent d’asservir l’agriculture paysanne. « Solutions locales pour un désordre global », le dernier documentaire de Coline Serreau dont Eponine Cynidès nous fait le compte-rendu, revient sur les méfaits de cette marchandisation du vivant, démonte quelques uns des mythes de l’agriculture industrielle et explore quelques pistes de résistance.

Cette résistance ne pourrait-elle pas s’organiser autour des partis de la gauche radicale, ceux qui ont historiquement défendu l’idée de révolution sociale ? Mais aujourd’hui ? La révolution est-elle encore au programme ? Gérard Craan a posé la question à trois de ces partis : le Parti du Travail de Belgique (PTB), la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) et La Lutte.
Si tous se revendiquent encore de la révolution, et s’ils soutiennent la lutte armée de groupes à l’étranger, celle-ci n’est actuellement pas à l’ordre du jour dans nos démocraties bourgeoises.

Mais Le capitalisme est-il soluble dans la démocratie ? s’interroge Saïd Deir Oued. Et de nous rappeler que le capitalisme n’accepte la démocratie, dans sa forme actuelle, que si elle se soumet à ses diktats et que, le cas échéants, les nantis s’accomodent fort bien des diverses formes de dictature pour autant que leur profits soient préservés.

Laissons le mot de la fin à Serge : "S’il sait que l’Etat est le faisceau des institutions destinées à défendre les intérêts des possédants contre les non-possédants, [...] que la loi est invariablement appliquée dans un rigoureux esprit de classe ; que la coercition [...] est l’exercice systématique de la violence légale contre les exploités, le travailleur ne peut désormais considérer la légalité que comme un fait [...] dont il faut quelquefois savoir tirer parti, mais qui ne doit jamais être devant sa classe plus qu’un obstacle purement matériel." [5]

Merci à Blacksad, Eponine, Eros, Gérard, Thomas et Saïd pour leur contribution à ce numéro.

Chris B. pour l’équipe du JIM

Bannière : Ode

[1Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, La Découverte, 2009, p.65

[2cf. Maurice Bologne, L’insurrection prolétarienne de 1830 en Belgique, Aden, 2005

[3Songeons à l’actuel traitement médiatique de la contestation sociale en France, avec la mise en exergue de "casseurs" qui se trouvent souvent être des policiers ou des agents provocateurs ; phénomène déjà décrit par Serge en 1925 (cf. Victor Serge, op. cit.)

[5V. Serge, op. cit., p. 66