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Journal Indépendant et Militant
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Reprises de l’été : Editorial n°10
mercredi, 8 septembre 2010
/ Christine Oisel
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[*Edito paru le 13 juillet 2010 dans le "Numéro 10" du JIM*]
Les mots sont importants. Permettant de travestir, d’édulcorer voire de transformer une réalité afin de mieux l’imposer, ils constituent depuis toujours un outil de propagande essentiel aux mains des classes dominantes afin de maintenir leur ordre mondial. Ce constat, le collectif du même nom le pose depuis une dizaine d’années et fournit un travail remarquable d’analyse et de questionnement que le JIM a voulu mettre en lumière en publiant l’article de Pierre Tévanian et Sylvie Tissot "Pourquoi les mots sont importants : 2000/2010".
Au sein du JIM, nous essayons de travailler régulièrement sur l’importance des mots, notamment par le biais de notre rubrique Les mots des maux. "Ethique", "sécurité", "violence", "capital humain", autant de notions - et il y en a beaucoup d’autres - qu’il faut savoir appréhender avec la plus grande attention si l’on veut percevoir les enjeux de société réels qu’elles dissimulent. L’exemple des "réformes" est, à ce titre, tout à fait représentatif... et préoccupant : derrière un terme à connotation positive et, dirons-nous, progressiste se cache la remise en question brutale de conquis sociaux que l’on pensait, il y a encore 20 ans, indestructibles. Il en va ainsi de notre système de retraites, profondément mis en cause dans nos "démocraties" capitalistes. Et pourtant, comme nous le rappelle Luca Ciccia, Sauver les retraites, c’est sauver la démocratie ! .
Les mots contribuent également à perpétuer les rôles assignés à certaines catégories de personnes au sein de la société, comme par exemple les femmes. Vous savez, ces êtres "naturellement" soumis, dociles et voués au service des autres. Dans la sphère professionnelle, ces caractères semblent pour certains s’incarner parfaitement dans la figure de la secrétaire. Est-ce étonnant dès lors qu’ils confondent la journée des secrétaires avec la journée de la femme ? Ernestine Dupont nous livre son témoignage-coup de gueule et pose la question : s’agit-il d’Une assimilation anodine ?.
Ces mots si importants, nous les lisons, quotidiennement ou de temps à autre, dans les médias écrits. Il a beaucoup à dire sur le conformisme du discours médiatique, la pauvreté de l’analyse ou la complaisance envers le pouvoir politique et économique. Les alternatives papier existent mais sont très peu visibles à côté des géants de la presse et résistent difficilement au choc de la loi de marché. La concentration des médias est préoccupante : seuls quelques groupes d’éditeurs détiennent la majorité des titres présents dans nos librairies. Et les libraires qui souhaitent proposer du choix sont confrontés à un quasi monopole non seulement des éditeurs mais également des distributeurs, comme AMP. Chris B et Donya Feki ont rencontré Alexandre Ribadière qui explique comment, en tant que libraire indépendant, il tente avec d’autres de lutter contre ce géant de la distribution. Une rencontre à lire dans Les libraires en colère.
Les mots, les mots, les mots... Quand on les aime, quand on les soigne, quand on veut les analyser, les comprendre et les expliquer, se pose la question de leur présentation et de la méthode à adopter. Et si on les classait de A à Z ? Cela s’appelle un abécédaire et c’est ce que Vince Er nous propose au travers d’une chronique alphabétique consacrée à l’exploration philosophique. Commençons en toute logique avec la lettre A comme …Abécédaire.
Parmi les mots-stars en cette période estivale, le "voyage" et les "vacances" semblent faire partie du vocabulaire de chacun. Vraiment ? Eh bien non, tout le monde ne voyage pas. "Chez nous", en Occident, même si elles se sont relativement démocratisées, les vacances restent encore inaccessibles pour nombre de ménages précaires. Mais l’impossibilité de voyager est une vérité bien plus générale si l’on regarde du côté de l’Afrique ou de l’Amérique du Sud. Car si les Occidentaux peuvent décider de voyager ou de s’établir à peu près partout dans le monde, il n’en va pas de même pour les gens du Sud, confrontés à nos lois sur l’immigration et à nos frontières fermées. Chafik Allal nous invite à réfléchir sur certains de nos réflexes occidentalistes et, pourquoi pas, à pratiquer Un ramadan du voyage.
Les mots peuvent endormir ou réveiller ; reproduire ou créer ; asservir ou libérer. Dans tous les cas, leur maitrise constitue l’un des premiers outils à acquérir si l’on entend agir sur le monde et, soyons réalistes, demandons l’impossible ! [1], l’émanciper, l’arracher du joug capitaliste pour construire une société juste et solidaire. La question du "comment" lutter est importante et reviendra dans le JIM à la rentrée. Certains préfèrent imaginer ce qui se passerait après une révolution. C’est le cas de Jacques Doillon qui, dans "L’An 01", met nos rêves en images. Une critique ciné de Gérard Craan : Mardi 15h, on arrête tout : L’An 01 de Jacques Doillon et Gébé.
Merci à Chris, Chafik, Christine, Donya, Ernestine, Gérard, Luca, Pierre, Sylvie et Vince qui ont participé à ce numéro.
Christine Oisel, pour l’équipe du JIM
Bannière : Ode
[1] Citation d’Ernesto "Che" Guevara
[*Edito paru le 13 juin 2010 dans le "Numéro 9" du JIM*]
Si ce n’est par ses brèves, le Journal Indépendant et Militant réagit rarement à chaud à l’actualité. Nous aurions pourtant aimé avoir un article de fond sur la Palestine. Sur l’historique du conflit, le sionisme, l’étouffement de Gaza, l’appropriation des ressources en eau, le mur, la vie au quotidien, l’attitude des pays occidentaux [1], l’hypocrisie des pays arabes. Ou plus simplement sur ces nouvelles brigades internationales, à vocation humanitaire faute de mieux : empêcher les Palestiniens de crever est devenu un objectif en soi.
Nous n’avons parlé de la lutte du peuple palestinien qu’au travers de nos brèves ainsi que par la publication d’une carte blanche ignorée des grands médias breve 818. Nous encourageons chacun à soutenir, d’une manière ou d’une autre, les peuples en lutte, dont les Palestiniens sont une constituante historique et spécifique. Une façon utile de se joindre à ce combat est de rallier la plate-forme Boycott-Désinvestissements-Sanctions qui vise à contraindre Israël à conférer des droits et un état aux Palestiniens autrement que par des ronds-de-jambes diplomatiques.
Dans ce numéro, nous avons donc proposé des articles qui abordent d’autres sujets, parfois moins connus.
En Afghanistan aussi, certains se battent. Leurs motifs ne sont pas toujours légitimes, loin de là. Ceux de ses envahisseurs ne le sont pas plus. La Belgique s’est rangée du côté de la "grande coalition" de l’OTAN et y a envoyé des troupes. De retour sur le sol belge en juillet 2001, Nizar Trabelsi a servi d’épouvantail idéal à la distillation de la peur du terrorisme. Militant islamiste, il a été arrêté en 2001. Le... 12 septembre. Il a très vite reconnu sa volonté de faire sauter la base militaire de Kleine Brogel, alors que le projet s’avérait complètement farfelu. Luk Vervaet, qui l’a longtemps côtoyé en prison, nous donne sa vision d’un homme menacé d’être extradé vers les Etats-Unis (et d’y être condamné une nouvelle fois) et victime de conditions de détention dignes de la torture "blanche" [2]. C’est à lire dans Extradition vers les USA : double-peine pour Nizar Trabelsi ?.
Mais La guerre ne se fait pas seulement avec des missiles, des avions et des chars : elle se fait depuis toujours avec des mots, phrase reprise par le Collectif Le Ressort [3] auteur de l’article La guerre des mots. Et, tiens, le premier exemple de cette guerre des mots nous vient du Proche-Orient : Devons-nous dire « Israël », l’« entité sioniste », la « Palestine occupée » ? « Intifada », « nouvel Holocauste » ou « lutte d’indépendance » ? Ce bout de terre est-il « contesté » ou « occupé » ? Et doit-il être « donné » ou « rendu » ? Un responsable politique israélien qui croit que seule la violence peut protéger son peuple est appelé un « faucon ». A-t-on jamais entendu parler d’un « faucon » palestinien ? Non, c’est un « extrémiste » ou un « terroriste » ?. Au-delà, les capitalistes au pouvoir usent et abusent de détournement de sens, de néologismes, de mots-écrans. La campagne électorale en cours nous donne un bon aperçu de l’attirail utilisé par le pouvoir pour tenter de masquer ce qu’il ne peut réellement taire. l’information de diversion des vrais problèmes avec, bien entendu, le communautaire. Ou encore la manipulation du langage. Les plans d’économie à venir, ce n’est pas de "l’austérité" (vocable utilisé par le passé) mais de la "rigueur". Nombreux sont ceux qui parlent de "nouvelles recettes", en fait des projets de taxes multiples : sur le carbone, sur les grosse fortunes, sur les transactions financières, sortes de potions magiques jamais utilisées. Ainsi, ils évitent d’aborder la "baisse des dépenses" qui touchera les plus pauvres. On parle de revoir les intérêts notionnels, pour en fait mieux les conserver, etc. etc.
Une autre machine se met également en œuvre. Face à l’éventualité d’un taux d’abstention élevé, les discours relevant l’importance du vote se sont succédé. Le JIM a publié deux articles sur la question. Le premier présente l’opinion, tranchée, d’Olivier sur le rôle de stabilisateur du système électoral, Pour ne rien changer : votez !. Le second pose la question : Le changement par les urnes, vous y croyez ? à des militants de gauche qui expliquent leur position quant au vote. Certains sont par ailleurs candidats aux élections. Le débat n’est pas facile, alors même que la position sur le vote est, entre guillemets, parasitée par un vote ou un non-vote protestataire lié au communautaire et pas au rôle des élections pour les luttes sociales. Et c’est bien le développement des ces luttes qui amène les personnes interviewées à voter… ou pas. Pour le JIM, qui n’a pas de « position officielle » à défendre [4], les élections ne représentent de toute façon qu’un élément parmi d’autres dans la question de la lutte. Juste voter ou juste s’abstenir, et ne rien faire à côté, ça ne sert à rien. C’est dans leur multiplication, leur diversité et leur capacité à être solidaires que toutes les « petites » luttes parviendront à faire changer le système.
Enfin, soulignons encore l’article de Fabien Truong, Enseigner Pierre Bourdieu dans le 9-3 : ce que parler veut dire, consacré à l’enseignement des théories de domination et de reproduction sociale développées par Pierre Bourdieu à des élèves qui... sont dominés socialement, économiquement, culturellement et scolairement. Autrement dit, comment faire comprendre à ces élèves que leur situation est statistiquement condamnée, sans pour autant les condamner eux. Bonne lecture.
Pour finir, le mois de mai fut l’occasion pour l’équipe de faire un premier bilan du projet, de se féliciter de ce qui marche bien et de chercher comment améliorer nos points faibles… Et le JIM a encore et toujours besoin d’articles et d’auteurs. N’hésitez pas à nous contacter si le projet vous inspire.
Merci à Christine, Fabien, Gérard, Luk, Ode et Olivier pour leur contribution à ce numéro.
Pour l’équipe du JIM, Gérard Craan
Bannière : Ode
[1] Dont la Belgique, qui s’est sagement abstenue au Conseil de sécurité des Nations Unies sur la question d’une enquête impartiale
[2] La torture blanche est une privation de stimulus : isolement, réveils brutaux, éclairages et bruits intempestifs, etc.
[3] et extraite de Marc Jacquemain et Corinne Gobin, « La guerre des mots », La Libre Belgique, 9-10 décembre 2006
[4] La première position officielle du JIM étant Notre Charte.
[*Edito paru le 20 mai 2010 dans le "Numéro 8" du JIM*]
L’enseignement a toujours suscité un intérêt particulièrement marqué. Au-delà de l’aspect strictement pédagogique et méthodologique se pose également la question du rôle de l’école dans la société. A quoi sert-elle ? A quoi doit-elle servir ? Dans une vision émancipatrice, l’école devrait permettre aux adultes de demain d’acquérir non seulement des connaissances, mais également les outils nécessaires afin qu’ils puissent poser des choix de vie conscients. Or, on le sait, l’école constitue l’un des premiers lieux de reproduction sociale. Il est donc permis de s’interroger sur les valeurs et les discours qui y sont transmis dans nos « démocraties » capitalistes.
C’est la démarche de Gérard Craan qui, dans L’école (entre-)prise d’assaut, s’intéresse à la manière dont l’école, soumise à la logique et aux exigences du secteur privé, inculque aux enfants dès leur plus jeune âge « l’esprit d’entreprise ». Des entreprises qui poussent et parviennent adapter les programmes des cours de manière à satisfaire leurs propres besoins en future main-d’œuvre : ce point précis fait l’objet du second volet de l’article, L’école (entre-)prise d’assaut : deuxième partie.
Les contenus sont donc au centre d’importants enjeux sociaux, économiques mais également philosophiques. Eponine Cynidès s’interroge pour sa part sur la pertinence de l’enseignement de contenus religieux à l’école : enseigner les croyances et les dogmes liés à une religion fait-il partie des attributions de l’école ? A lire dans Cours de religion à l’école ; et si l’on se préoccupait de l’intérêt de l’enfant ?.
Face aux questionnements multiples et nécessaires sur le rôle de l’école, différents projets pédagogiques alternatifs sont mis en œuvre depuis des décennies. Pierre Hère nous présente l’un d’entre eux, né en Belgique en 2008 : Pédagogie Nomade. Une école différente, basée sur le fonctionnement démocratique, l’autogestion et le décloisonnement, qui permet dans bien des cas de récupérer des élèves en décrochage dans l’enseignement ordinaire.
Si les matières et leurs contenus reflètent et entretiennent les valeurs que veut transmettre la société, il en va de même pour la façon dont l’école trie et sélectionne les enfants et les adolescents. Les enfants continuent à fréquenter des écoles et à suivre des filières différentes en fonction de leur classe sociale ou de leur origine.
Certains enfants, parce qu’ils souffrent d’un handicap par exemple, connaissent également des difficultés à évoluer dans le cadre de l’école ordinaire. Ceux-là sont majoritairement orientés vers un enseignement dit spécialisé ou adapté. Un système louable dans ses intentions, mais qui ne va pas sans susciter certaines préoccupations dans sa mise en oeuvre. Un système à l’image du lissage imposé par une société qui exclut les faibles et les originaux. Christine Oisel a rencontré le Dr Verheulpen qui revient sur les enjeux et les problèmes liés à ce type d’enseignement dans "Martine va à l’école spécialisée".
Ce tri commence bien avant l’école. La question de l’accès aux études, particulièrement aux études supérieures, reste très largement posée. Renaud Maes dans L’accès à l’enseignement supérieur : à questions idiotes, réponses stupides montre comment les diverses approches suivies jusqu’à présent se révèlent inefficaces et suggère d’en finir avec trois concepts mystificateurs : le talent, l’effort, le mérite.
Et pour tous ceux qui, en fin de parcours scolaire, n’ont que les petits boulots ou le chômage comme horizon ? Eh bien, on utilisera cette Armée de réserve de travailleurs [1] pour fournir au patronat une main-d’œuvre bon marché et corvéable à souhait et ce au travers, notamment, de « plans pour l’emploi ». Le plan Activa : « On a tous à y gagner ». Vraiment ? C’est la question posée par Ariane Lévêque. Ce « plan d’embauche massif » permet aux employeurs qui engagent des chômeurs « difficiles à placer » de bénéficier de réductions de cotisations ONSS tandis que les travailleurs subissent une instabilité financière importante liée à une bureaucratie effrayante et restent assimilés à des chômeurs.
Merci à Arianne, Christine, Eponine, Gérard, Renaud pour leur participation à ce numéro.
Chris et Christine, pour l’équipe de JIM
[1] K. Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XXV. Voir :
http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-25-3.htm
[*Edito paru le 15 avril 2010 dans le "Numéro 7" du JIM*]
Merci patron !
Grâce à toi, la "crise" économique n’est plus qu’un souvenir. Tu es l’exemple vivant de la résistance à l’adversité. Le retour des investissements est prévu cette année, la valeur des actions de l’entreprise pour laquelle je travaille est enfin repartie à la hausse, la revalorisation du pouvoir d’achat est déjà là. C’est que, pour faire face à cette crise économique, châtiment divin s’il en est, tu n’as pas démérité. Courageusement, tu as refusé que l’on contrôle davantage la propriété privée et freine les mouvements spéculatifs boursiers. Pardon ! La fluidité des transactions financières. Dans ton entreprise, tu as fait le ménage en bon père de famille, n’épargnant ni ta sueur, ni tes larmes.
En fait, mon entreprise, ma sueur et mes larmes. Et s’il est question d’un père, tu me fais penser à celui du Petit Poucet : quand il n’y avait plus à becqueter, tu m’as largué dans la forêt.
Moi, par contre, pauvre travailleur, avec ou sans emploi, je galère.
Chaque jour, tu inventes des systèmes qui m’enfoncent un peu plus et me font produire plus. Pour l’illustrer, Frédéric Michel explique très bien la dureté d’un métier : celui de caissier. Pas de contrat fixe, je ne sais pas si je pourrai payer les cahiers scolaires de mes gosses demain. Ni même si je pourrai les aider pour leurs devoirs. Vois-tu, je ne sais jamais quel sera mon horaire et si tu ne vas pas me faire bosser tout le week-end. Et tant pis pour mes tendinites chroniques : il n’y a pas intérêt à lambiner aux caisses, tu me chronomètres ! Et chaque semaine tu affiches les résultats de la meilleure caissière. Les mauvaises auront du souci à se faire. Vive la concurrence entre travailleurs. Et que le meilleur gagne.
Somme toute, c’est un peu le résumé de l’article de Blacksad sur la délation, Soyez éthique : dénoncez vos collègues !. Pardon, les systèmes "d’alerte professionnelle". Des procédures qui permettent à des travailleurs de signaler un "comportement" problématique de supérieurs ou de collègues de leur entreprise. Officiellement, le système a été conçu pour dénoncer les manipulations comptables (scandale Enron) et éviter un étouffement interne de ce manque de... déontologie. En pratique, tu me demandes de faire le corbeau pour dénoncer anonymement le collègue qui va sur Facebook durant les heures de boulot, ou celui qui pique des fournitures de bureau début septembre. Bref, je deviendrais ton contremaitre bénévole.
Et tu t’étonnes que je n’aime pas (ou plus) mon travail !? Certains travailleurs ont pour premier combat, comme l’écrit si bien Cerise Van Aa, de se lever tous les matins. Que cette journée [qui s’annonce] (...) va se dérouler sur le même mode : des travaux demandés qui ne seront jamais assez bien et qui finiront dans une poubelle, des tâches irréalisables ou en totale contradiction avec d’autres travaux en cours, et des reproches, des pluies de reproches ; des reproches qu’on fasse bien ou mal. Pudiquement c’est ce que l’on nomme harcèlement moral. Un autre outil d’exploitation capitaliste.
Certains résistent pourtant. Ou essaient. Alain, agent de sécurité à la STIB a néanmoins fini par craquer. Après de multiples protestations face à la disparition non-annoncée de son service, après avoir passé des journées entières à ne pas pouvoir exercer son travail correctement, il est tombé en dépression. Pourtant la STIB est un service public. Son patron, c’est l’Etat. Qui ne pense plus service mais bien rentabilité. Que cela tombe sur son personnel et sur les usagers (pardon ! ses collaborateurs et les clients), peu lui chaud. Pour la STIB, seul importe le chiffre. Les propos d’Alain ont été retranscrits par Gérard Craan.
Sois donc heureux, cher patron, l’Etat t’abandonne petit à petit ses prérogatives. Les services publics seront privatisés si l’on ne s’y oppose pas plus fermement. Le travail est redevenu un grand marché, soumis aux lois de l’offre et de la demande. Certes, il y a bien des comédies ministérielles pour sauvegarder les apparences. Quand le producteur de chocolat Godiva lance une procédure de licenciement de nonante personnes et met l’usine en lock-out, Joëlle Milka [1] parade pour remettre les "partenaires" sociaux "autour de la table". Idem avec la cartonnerie Cartomills à Mettet. Seule nuance, c’est le tigre de papier Marcourt [2] qui s’y colle. Sans empêcher la fermeture.
Pour l’Etat, sauver l’emploi ne consiste pas à forcer la garantie de l’emploi dans le privé, mais à t’offrir des travailleurs précaires et sous-payés. "Intégration par le travail" cela s’appelle. Renaud Maes a recueilli des témoignages de ces forçats du CPAS, nouveau servage moderne. Il t’est encore plus facile de leur faire miroiter un poste fixe inexistant en échange de leur sueur et de leurs heures sup’ non déclarées. Ou de ne pas leur dire qu’il existe un règlement de travail. Même conscients du jeu de ballon dont ils sont les victimes, des allers-retours entre CPAS, chômage et petits boulots, ces travailleurs acceptent beaucoup de choses. Il est vrai qu’on leur refuse les réelles possibilités de s’en sortir, comme la reprise des études ou un vrai job qualifiant. Alors quand on n’a plus le choix...
Cher patron, avec la complicité de l’Etat tu réussis donc à nous transformer en paquets de muscles écervelés, en marchandises, en ressources. En capital humain, quoi. Le concept de "capital humain" est l’objet de l’article d’Ode. Comme au XIXè siècle, je dois vendre ma force de travail et la faire fructifier afin d’’en tirer le meilleur prix sur le marché du travail. Et, en cas d’échec, je suis le seul responsable. Toi, tu n’y serais pour rien. Tous les rapports de production capitaliste en deviennent incompréhensibles : tu m’exploites et en tires des bénéfices, mais c’est de ma faute.
Cher patron, je n’oublie pas la fable du Petit Poucet. Mais j’en change la fin. A sept frères, nous sommes bien capables de te jeter dehors. Et de faire un autre usage des cailloux qui traînent dans mes poches.
3A lire également dans ce numéro3
La cinquième partie (eh oui, déjà) de Le Vert et le Rouge, par Didier Brissa ainsi qu’un article d’Eponine Cynidès consacré aux différences entre cerveaux féminins et masculins. C’est que certains éminent savants ont toujours tenté de justifier la domination des femmes par leur incapacité génétique. Les femmes sont moins intelligentes que les hommes et font mieux la cuisine, disent-ils. Et le cantonnement des femmes aux tâches domestiques ne relève pas de la société mais des gènes et de la nature. Un peu comme les travailleurs précaires, cher patron. Ils sont nés comme ça.
Merci à Blacksad, Cerise, Didier, Eponine, Fiona, Frédéric, Gérard, Ode et Renaud.
Gérard Craan
[1] Joëlle Milquet, Ministre fédérale de l’Emploi.
[2] Ministre régional wallon de l’Economie.
[*Edito paru le 13 mars 2010 dans le "Numéro 6" du JIM*]
Ce mois-ci, le JIM s’attarde sur le féminisme, ou plus précisément sur la réalité sociale, toujours d’actualité, qui justifie la persistance de ce mouvement : l’inégalité entre les femmes et les hommes. Cette inégalité, profondément incrustée dans les mentalités, se manifeste de différentes façons au sein de notre société. Dans ce numéro, les auteurs du JIM abordent quelques unes de ces manifestations.
L’inégalité entre les hommes et les femmes est à comprendre comme une représentation sociale qui, schématiquement, attribue à l’homme le rôle actif du dominant, en opposition à la femme qui reçoit le rôle passif de la dominée. Revendiquer l’annihilation de ce déséquilibre ne doit en rien être compris comme une volonté d’estomper la diversité qui fait la richesse de chaque être, mais plutôt comme une volonté de briser un carcan binaire où la femme occupe systématiquement la moins bonne place, carcan dont les seules justifications sont sociales et culturelles.
Le film documentaire de Patric Jean, « La Domination Masculine » introduit parfaitement ce thème : diverses manifestations de l’inégalité entre les femmes et les hommes y sont présentées en images et en témoignages. Certaines de ces manifestations sont tellement bien intégrées dans les mentalités qu’il est difficile de les déceler si l’esprit n’y est pas préparé, et c’est ce à quoi s’attèle le film en mettant des faits anodins côte à côte ou en nous présentant des cas extrêmes (pas nécessairement minoritaires). Le documentaire met également en lumière le fait que l’homme n’est pas le seul à jouer son rôle dans ce carcan social : des femmes recherchent un homme au profil dominant tout en escomptant lui apporter une beauté passive en retour, ou encore affectionnent des outils de torture tels que les chaussures à hauts talons aiguilles. Dans son article "La Domination Masculine, un film de Patric Jean", Ode présente brièvement ce documentaire.
Ces interprétations inégalitaires liées au sexe se retrouvent de façon très prononcée dans la publicité où la femme, maigre et frêle, endosse souvent un rôle de ménagère ou de salope, tandis que l’homme endosse un rôle plus cérébral ou brutal, et dans ce dernier cas il sera alors bien musclé. Ces représentations sexistes constituent une manifestation des valeurs inégalitaires intégrées dans les mentalités, mais pire, elles les renforcent. Dans son article "Parce que nous le valons bien... ", Andrée Fonteyne nous offre un aperçu de ces multiples représentations et introduit brièvement quelques groupes qui luttent contre elles.
Un tel déséquilibre dans la perception des genres ne se limite pas à un matraquage visuel et sonore à des fins commerciales, il se retrouve également à différents niveaux de la sphère professionnelle : outre un taux d’emploi supérieur chez les hommes [1], les statistiques attestent une différence salariale non négligeable entre les hommes et les femmes [2]. Ceci s’explique par une ségrégation verticale qui se traduit par une sous-représentation des femmes dans les postes de direction, de chef d’entreprise, et de cadres supérieurs, mais également par une ségrégation horizontale qui se traduit par la présence d’emplois majoritairement masculins ou féminins, ces derniers étant généralement moins bien payés [3]. Une femme a cependant souhaité aller à l’encontre de cette ségrégation en se lançant dans la charpenterie. Dans "Féminisme en travaux, femme sur chantier", Gérard Craan nous fait part de ses propos qui témoignent de l’inégalité de traitement à laquelle elle fut confrontée, inégalité qui se solda par son licenciement.
Et parmi les activités majoritairement féminines on trouve la prostitution qui suscite de vifs débats quant à sa légalisation : certains soutiennent que ce "métier" doit être légalisé afin de renforcer la sécurité et les droits des prostituées, d’autres encore y verront un exutoire aux pulsions sexuelles masculines. Mais il ne faut pas perdre de vue la nature première de cette activité : une marchandisation du corps humain. En d’autres termes, la prostitution consiste à mettre des corps (majoritairement féminins) à disposition d’individus (majoritairement masculins) en échange d’une somme d’argent, et ce sans la moindre finalité thérapeutique (la légalisation de la prostitution ne réduit en rien le nombre de viols et les hommes manchots sont minoritaires). Une telle transaction est fort similaire au salariat mais dans ce cas-ci la sphère intime de la "main d’œuvre" est violée, voire détruite. La question de la sécurité et des droits des prositutées ne peut cependant pas être ignorée mais elle ne justifie en rien une légalisation des deux parties -client et prostituée- : le risque majeur consisterait en une banalisation de la prostitution [4]. Dans son article "Prostitution : légalisation ne rime ni avec libération ni avec protection", Eponine Cynidès ouvre la réflexion en développant différents arguments à l’encontre de la légalisation.
Des statistiques [5] témoignent également d’un fort conservatisme dans la répartition des tâches ménagères entre les femmes et les hommes : les femmes s’occupent plutôt des lessives et du nettoyage tandis que les hommes s’occupent plutôt du bricolage et du jardinage. D’autres statistiques [6] attestent également une plus grande charge de travail, ménager et rémunéré, pour la femme, et ce pour une rémunération moindre.
Face aux multiples manifestations de l’interprétation inégalitaire des rôles liés aux sexes, des femmes réagissent. Ces réactions, de même que les revendications associées, peuvent prendre de multiples formes, mais le point commun consiste en une volonté d’affirmation du statut de la femme, ou encore une volonté de briser ce rôle passif qui leur est socialement attribué.
Parmi ces personnes, on peut citer Irene Zeilinger et Anne Raymon, cofondatrices de l’ASBL Garance, une association bruxelloise d’autodéfense pour femmes. Irène Zeilinger a également rédigé un manuel d’autodéfense intitulé "Non, c’est non" qui vise à apprendre aux femmes l’autodéfense mentale, verbale et physique afin de mettre un terme aux diverses agressions dont elles sont victimes (ces agressions peuvent prendre la forme d’une remarque déplacée prononcée par un collègue de travail ou un inconnu dans la rue, mais aussi d’agressions plus violentes de la part d’un conjoint ou d’un inconnu). De telles situations résultent du déséquilibre dans la perception des genres mais peuvent aussi être évitées ou atténuées en se détachant d’une telle perception : pour la femme, en osant s’affirmer. Christine Oisel rapporte sa rencontre avec Irene Zeilinger et Anne Raymon dans son article "Non, c’est non".
Un autre groupement actif est l’association AWSA (Arab Women’s Solidarity Association) - Belgium qui lutte contre toute forme de discrimination envers les femmes arabes tant en Belgique que dans leur pays d’origine. Elles doivent donc faire face à plusieurs fronts. Dans son article "Un peu de présence féminine", Donya Feki témoigne de quelques échanges prononcés lors de l’action "Femmes au café", action menée par l’association au sein de cafés dont la population est majoritairement masculine. Les instigatrices de cette action la décrivent comme une "action citoyenne qui consiste en une descente surprise dans un café afin d’investir un espace réservé symboliquement aux hommes dans le but de faire la révolution aux traditions discriminatoires et de provoquer un changement : habituer le regard à la présence des femmes dans ces cafés et aider, à travers notre présence, d’autres femmes à en franchir la porte !" [7].
Ces réactions face aux inégalités ne sont pas uniquement le fruit de femmes, des hommes les soutiennent dans leur mouvement : les proféministes. Dans son article "Le mouvement proféministe : des hommes engagés pour l’égalité", Frédérique Herbigniaux nous présente ce mouvement masculin qu’il ne faut surtout pas confondre avec son opposé : les masculinistes. Ces derniers, à l’inverse des féministes et des proféministes, prônent un renforcement des inégalités : selon eux, le sexe est déterminant dans le rôle à jouer au sein de la société. Le film de Patric Jean sur "La Domination Masculine" présente quelques interventions de masculinistes.
L’égalité entre les femmes et les hommes est donc loin d’être une réalité : les mentalités intègrent encore des représentations sociales inégalitaires selon le sexe, cela se traduit par des situations où la femme est largement défavorisée. Et les hommes ne sont pas les seuls acteurs de ce carcan social, les femmes jouent également leur rôle. Le féminisme est donc loin d’être un mouvement fantasque, il vise à agir sur une réalité sociale profondément inégalitaire !
Merci à Andrée, Christine, Donya, Eponine, Frédérique, Gérard et Ode pour leur participation à ce numéro.
Texte et bannière : Ode, pour l’équipe du JIM
[2] Le salaire mensuel brut des femmes est en moyenne inférieur d’un quart à celui des hommes (Source : http://www.abvv.be/CODE/fr/Dossiers/Speciaux/Monsalaire/c01_09e0171.HTM)
[4] Se poserait alors la question, par exemple, des choix qui s’offriront aux demandeurs d’emploi, ceux-là même qui ne peuvent refuser un emploi sans risquer de perdre leurs allocations de chômage.
[5] http://www.ladominationmasculine.net/themes/41--taches-menageres/67-statistiques-sur-la-repartition-du-travail-domestique-.html
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Reprises de l’été : Editorial n°6
jeudi, 19 août 2010
/ Ode
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[*Edito paru le 13 mars 2010 dans le "Numéro 6" du JIM*]
Ce mois-ci, le JIM s’attarde sur le féminisme, ou plus précisément sur la réalité sociale, toujours d’actualité, qui justifie la persistance de ce mouvement : l’inégalité entre les femmes et les hommes. Cette inégalité, profondément incrustée dans les mentalités, se manifeste de différentes façons au sein de notre société. Dans ce numéro, les auteurs du JIM abordent quelques unes de ces manifestations.
L’inégalité entre les hommes et les femmes est à comprendre comme une représentation sociale qui, schématiquement, attribue à l’homme le rôle actif du dominant, en opposition à la femme qui reçoit le rôle passif de la dominée. Revendiquer l’annihilation de ce déséquilibre ne doit en rien être compris comme une volonté d’estomper la diversité qui fait la richesse de chaque être, mais plutôt comme une volonté de briser un carcan binaire où la femme occupe systématiquement la moins bonne place, carcan dont les seules justifications sont sociales et culturelles.
Le film documentaire de Patric Jean, « La Domination Masculine » introduit parfaitement ce thème : diverses manifestations de l’inégalité entre les femmes et les hommes y sont présentées en images et en témoignages. Certaines de ces manifestations sont tellement bien intégrées dans les mentalités qu’il est difficile de les déceler si l’esprit n’y est pas préparé, et c’est ce à quoi s’attèle le film en mettant des faits anodins côte à côte ou en nous présentant des cas extrêmes (pas nécessairement minoritaires). Le documentaire met également en lumière le fait que l’homme n’est pas le seul à jouer son rôle dans ce carcan social : des femmes recherchent un homme au profil dominant tout en escomptant lui apporter une beauté passive en retour, ou encore affectionnent des outils de torture tels que les chaussures à hauts talons aiguilles. Dans son article "La Domination Masculine, un film de Patric Jean", Ode présente brièvement ce documentaire.
Ces interprétations inégalitaires liées au sexe se retrouvent de façon très prononcée dans la publicité où la femme, maigre et frêle, endosse souvent un rôle de ménagère ou de salope, tandis que l’homme endosse un rôle plus cérébral ou brutal, et dans ce dernier cas il sera alors bien musclé. Ces représentations sexistes constituent une manifestation des valeurs inégalitaires intégrées dans les mentalités, mais pire, elles les renforcent. Dans son article "Parce que nous le valons bien... ", Andrée Fonteyne nous offre un aperçu de ces multiples représentations et introduit brièvement quelques groupes qui luttent contre elles.
Un tel déséquilibre dans la perception des genres ne se limite pas à un matraquage visuel et sonore à des fins commerciales, il se retrouve également à différents niveaux de la sphère professionnelle : outre un taux d’emploi supérieur chez les hommes [1], les statistiques attestent une différence salariale non négligeable entre les hommes et les femmes [2]. Ceci s’explique par une ségrégation verticale qui se traduit par une sous-représentation des femmes dans les postes de direction, de chef d’entreprise, et de cadres supérieurs, mais également par une ségrégation horizontale qui se traduit par la présence d’emplois majoritairement masculins ou féminins, ces derniers étant généralement moins bien payés [3]. Une femme a cependant souhaité aller à l’encontre de cette ségrégation en se lançant dans la charpenterie. Dans "Féminisme en travaux, femme sur chantier", Gérard Craan nous fait part de ses propos qui témoignent de l’inégalité de traitement à laquelle elle fut confrontée, inégalité qui se solda par son licenciement.
Et parmi les activités majoritairement féminines on trouve la prostitution qui suscite de vifs débats quant à sa légalisation : certains soutiennent que ce "métier" doit être légalisé afin de renforcer la sécurité et les droits des prostituées, d’autres encore y verront un exutoire aux pulsions sexuelles masculines. Mais il ne faut pas perdre de vue la nature première de cette activité : une marchandisation du corps humain. En d’autres termes, la prostitution consiste à mettre des corps (majoritairement féminins) à disposition d’individus (majoritairement masculins) en échange d’une somme d’argent, et ce sans la moindre finalité thérapeutique (la légalisation de la prostitution ne réduit en rien le nombre de viols et les hommes manchots sont minoritaires). Une telle transaction est fort similaire au salariat mais dans ce cas-ci la sphère intime de la "main d’œuvre" est violée, voire détruite. La question de la sécurité et des droits des prositutées ne peut cependant pas être ignorée mais elle ne justifie en rien une légalisation des deux parties -client et prostituée- : le risque majeur consisterait en une banalisation de la prostitution [4]. Dans son article "Prostitution : légalisation ne rime ni avec libération ni avec protection", Eponine Cynidès ouvre la réflexion en développant différents arguments à l’encontre de la légalisation.
Des statistiques [5] témoignent également d’un fort conservatisme dans la répartition des tâches ménagères entre les femmes et les hommes : les femmes s’occupent plutôt des lessives et du nettoyage tandis que les hommes s’occupent plutôt du bricolage et du jardinage. D’autres statistiques [6] attestent également une plus grande charge de travail, ménager et rémunéré, pour la femme, et ce pour une rémunération moindre.
Face aux multiples manifestations de l’interprétation inégalitaire des rôles liés aux sexes, des femmes réagissent. Ces réactions, de même que les revendications associées, peuvent prendre de multiples formes, mais le point commun consiste en une volonté d’affirmation du statut de la femme, ou encore une volonté de briser ce rôle passif qui leur est socialement attribué.
Parmi ces personnes, on peut citer Irene Zeilinger et Anne Raymon, cofondatrices de l’ASBL Garance, une association bruxelloise d’autodéfense pour femmes. Irène Zeilinger a également rédigé un manuel d’autodéfense intitulé "Non, c’est non" qui vise à apprendre aux femmes l’autodéfense mentale, verbale et physique afin de mettre un terme aux diverses agressions dont elles sont victimes (ces agressions peuvent prendre la forme d’une remarque déplacée prononcée par un collègue de travail ou un inconnu dans la rue, mais aussi d’agressions plus violentes de la part d’un conjoint ou d’un inconnu). De telles situations résultent du déséquilibre dans la perception des genres mais peuvent aussi être évitées ou atténuées en se détachant d’une telle perception : pour la femme, en osant s’affirmer. Christine Oisel rapporte sa rencontre avec Irene Zeilinger et Anne Raymon dans son article "Non, c’est non".
Un autre groupement actif est l’association AWSA (Arab Women’s Solidarity Association) - Belgium qui lutte contre toute forme de discrimination envers les femmes arabes tant en Belgique que dans leur pays d’origine. Elles doivent donc faire face à plusieurs fronts. Dans son article "Un peu de présence féminine", Donya Feki témoigne de quelques échanges prononcés lors de l’action "Femmes au café", action menée par l’association au sein de cafés dont la population est majoritairement masculine. Les instigatrices de cette action la décrivent comme une "action citoyenne qui consiste en une descente surprise dans un café afin d’investir un espace réservé symboliquement aux hommes dans le but de faire la révolution aux traditions discriminatoires et de provoquer un changement : habituer le regard à la présence des femmes dans ces cafés et aider, à travers notre présence, d’autres femmes à en franchir la porte !" [7].
Ces réactions face aux inégalités ne sont pas uniquement le fruit de femmes, des hommes les soutiennent dans leur mouvement : les proféministes. Dans son article "Le mouvement proféministe : des hommes engagés pour l’égalité", Frédérique Herbigniaux nous présente ce mouvement masculin qu’il ne faut surtout pas confondre avec son opposé : les masculinistes. Ces derniers, à l’inverse des féministes et des proféministes, prônent un renforcement des inégalités : selon eux, le sexe est déterminant dans le rôle à jouer au sein de la société. Le film de Patric Jean sur "La Domination Masculine" présente quelques interventions de masculinistes.
L’égalité entre les femmes et les hommes est donc loin d’être une réalité : les mentalités intègrent encore des représentations sociales inégalitaires selon le sexe, cela se traduit par des situations où la femme est largement défavorisée. Et les hommes ne sont pas les seuls acteurs de ce carcan social, les femmes jouent également leur rôle. Le féminisme est donc loin d’être un mouvement fantasque, il vise à agir sur une réalité sociale profondément inégalitaire !
Merci à Andrée, Christine, Donya, Eponine, Frédérique, Gérard et Ode pour leur participation à ce numéro.
Texte et bannière : Ode, pour l’équipe du JIM
[2] Le salaire mensuel brut des femmes est en moyenne inférieur d’un quart à celui des hommes (Source : http://www.abvv.be/CODE/fr/Dossiers/Speciaux/Monsalaire/c01_09e0171.HTM)
[4] Se poserait alors la question, par exemple, des choix qui s’offriront aux demandeurs d’emploi, ceux-là même qui ne peuvent refuser un emploi sans risquer de perdre leurs allocations de chômage.
[5] http://www.ladominationmasculine.net/themes/41--taches-menageres/67-statistiques-sur-la-repartition-du-travail-domestique-.html
[*Edito paru le 15 avril 2010 dans le "Numéro 7" du JIM*]
Merci patron !
Grâce à toi, la "crise" économique n’est plus qu’un souvenir. Tu es l’exemple vivant de la résistance à l’adversité. Le retour des investissements est prévu cette année, la valeur des actions de l’entreprise pour laquelle je travaille est enfin repartie à la hausse, la revalorisation du pouvoir d’achat est déjà là. C’est que, pour faire face à cette crise économique, châtiment divin s’il en est, tu n’as pas démérité. Courageusement, tu as refusé que l’on contrôle davantage la propriété privée et freine les mouvements spéculatifs boursiers. Pardon ! La fluidité des transactions financières. Dans ton entreprise, tu as fait le ménage en bon père de famille, n’épargnant ni ta sueur, ni tes larmes.
En fait, mon entreprise, ma sueur et mes larmes. Et s’il est question d’un père, tu me fais penser à celui du Petit Poucet : quand il n’y avait plus à becqueter, tu m’as largué dans la forêt.
Moi, par contre, pauvre travailleur, avec ou sans emploi, je galère.
Chaque jour, tu inventes des systèmes qui m’enfoncent un peu plus et me font produire plus. Pour l’illustrer, Frédéric Michel explique très bien la dureté d’un métier : celui de caissier. Pas de contrat fixe, je ne sais pas si je pourrai payer les cahiers scolaires de mes gosses demain. Ni même si je pourrai les aider pour leurs devoirs. Vois-tu, je ne sais jamais quel sera mon horaire et si tu ne vas pas me faire bosser tout le week-end. Et tant pis pour mes tendinites chroniques : il n’y a pas intérêt à lambiner aux caisses, tu me chronomètres ! Et chaque semaine tu affiches les résultats de la meilleure caissière. Les mauvaises auront du souci à se faire. Vive la concurrence entre travailleurs. Et que le meilleur gagne.
Somme toute, c’est un peu le résumé de l’article de Blacksad sur la délation, Soyez éthique : dénoncez vos collègues !. Pardon, les systèmes "d’alerte professionnelle". Des procédures qui permettent à des travailleurs de signaler un "comportement" problématique de supérieurs ou de collègues de leur entreprise. Officiellement, le système a été conçu pour dénoncer les manipulations comptables (scandale Enron) et éviter un étouffement interne de ce manque de... déontologie. En pratique, tu me demandes de faire le corbeau pour dénoncer anonymement le collègue qui va sur Facebook durant les heures de boulot, ou celui qui pique des fournitures de bureau début septembre. Bref, je deviendrais ton contremaitre bénévole.
Et tu t’étonnes que je n’aime pas (ou plus) mon travail !? Certains travailleurs ont pour premier combat, comme l’écrit si bien Cerise Van Aa, de se lever tous les matins. Que cette journée [qui s’annonce] (...) va se dérouler sur le même mode : des travaux demandés qui ne seront jamais assez bien et qui finiront dans une poubelle, des tâches irréalisables ou en totale contradiction avec d’autres travaux en cours, et des reproches, des pluies de reproches ; des reproches qu’on fasse bien ou mal. Pudiquement c’est ce que l’on nomme harcèlement moral. Un autre outil d’exploitation capitaliste.
Certains résistent pourtant. Ou essaient. Alain, agent de sécurité à la STIB a néanmoins fini par craquer. Après de multiples protestations face à la disparition non-annoncée de son service, après avoir passé des journées entières à ne pas pouvoir exercer son travail correctement, il est tombé en dépression. Pourtant la STIB est un service public. Son patron, c’est l’Etat. Qui ne pense plus service mais bien rentabilité. Que cela tombe sur son personnel et sur les usagers (pardon ! ses collaborateurs et les clients), peu lui chaud. Pour la STIB, seul importe le chiffre. Les propos d’Alain ont été retranscrits par Gérard Craan.
Sois donc heureux, cher patron, l’Etat t’abandonne petit à petit ses prérogatives. Les services publics seront privatisés si l’on ne s’y oppose pas plus fermement. Le travail est redevenu un grand marché, soumis aux lois de l’offre et de la demande. Certes, il y a bien des comédies ministérielles pour sauvegarder les apparences. Quand le producteur de chocolat Godiva lance une procédure de licenciement de nonante personnes et met l’usine en lock-out, Joëlle Milka [1] parade pour remettre les "partenaires" sociaux "autour de la table". Idem avec la cartonnerie Cartomills à Mettet. Seule nuance, c’est le tigre de papier Marcourt [2] qui s’y colle. Sans empêcher la fermeture.
Pour l’Etat, sauver l’emploi ne consiste pas à forcer la garantie de l’emploi dans le privé, mais à t’offrir des travailleurs précaires et sous-payés. "Intégration par le travail" cela s’appelle. Renaud Maes a recueilli des témoignages de ces forçats du CPAS, nouveau servage moderne. Il t’est encore plus facile de leur faire miroiter un poste fixe inexistant en échange de leur sueur et de leurs heures sup’ non déclarées. Ou de ne pas leur dire qu’il existe un règlement de travail. Même conscients du jeu de ballon dont ils sont les victimes, des allers-retours entre CPAS, chômage et petits boulots, ces travailleurs acceptent beaucoup de choses. Il est vrai qu’on leur refuse les réelles possibilités de s’en sortir, comme la reprise des études ou un vrai job qualifiant. Alors quand on n’a plus le choix...
Cher patron, avec la complicité de l’Etat tu réussis donc à nous transformer en paquets de muscles écervelés, en marchandises, en ressources. En capital humain, quoi. Le concept de "capital humain" est l’objet de l’article d’Ode. Comme au XIXè siècle, je dois vendre ma force de travail et la faire fructifier afin d’’en tirer le meilleur prix sur le marché du travail. Et, en cas d’échec, je suis le seul responsable. Toi, tu n’y serais pour rien. Tous les rapports de production capitaliste en deviennent incompréhensibles : tu m’exploites et en tires des bénéfices, mais c’est de ma faute.
Cher patron, je n’oublie pas la fable du Petit Poucet. Mais j’en change la fin. A sept frères, nous sommes bien capables de te jeter dehors. Et de faire un autre usage des cailloux qui traînent dans mes poches.
3A lire également dans ce numéro3
La cinquième partie (eh oui, déjà) de Le Vert et le Rouge, par Didier Brissa ainsi qu’un article d’Eponine Cynidès consacré aux différences entre cerveaux féminins et masculins. C’est que certains éminent savants ont toujours tenté de justifier la domination des femmes par leur incapacité génétique. Les femmes sont moins intelligentes que les hommes et font mieux la cuisine, disent-ils. Et le cantonnement des femmes aux tâches domestiques ne relève pas de la société mais des gènes et de la nature. Un peu comme les travailleurs précaires, cher patron. Ils sont nés comme ça.
Merci à Blacksad, Cerise, Didier, Eponine, Fiona, Frédéric, Gérard, Ode et Renaud.
Gérard Craan
[1] Joëlle Milquet, Ministre fédérale de l’Emploi.
[2] Ministre régional wallon de l’Economie.
[*Edito paru le 20 mai 2010 dans le "Numéro 8" du JIM*]
L’enseignement a toujours suscité un intérêt particulièrement marqué. Au-delà de l’aspect strictement pédagogique et méthodologique se pose également la question du rôle de l’école dans la société. A quoi sert-elle ? A quoi doit-elle servir ? Dans une vision émancipatrice, l’école devrait permettre aux adultes de demain d’acquérir non seulement des connaissances, mais également les outils nécessaires afin qu’ils puissent poser des choix de vie conscients. Or, on le sait, l’école constitue l’un des premiers lieux de reproduction sociale. Il est donc permis de s’interroger sur les valeurs et les discours qui y sont transmis dans nos « démocraties » capitalistes.
C’est la démarche de Gérard Craan qui, dans L’école (entre-)prise d’assaut, s’intéresse à la manière dont l’école, soumise à la logique et aux exigences du secteur privé, inculque aux enfants dès leur plus jeune âge « l’esprit d’entreprise ». Des entreprises qui poussent et parviennent adapter les programmes des cours de manière à satisfaire leurs propres besoins en future main-d’œuvre : ce point précis fait l’objet du second volet de l’article, L’école (entre-)prise d’assaut : deuxième partie.
Les contenus sont donc au centre d’importants enjeux sociaux, économiques mais également philosophiques. Eponine Cynidès s’interroge pour sa part sur la pertinence de l’enseignement de contenus religieux à l’école : enseigner les croyances et les dogmes liés à une religion fait-il partie des attributions de l’école ? A lire dans Cours de religion à l’école ; et si l’on se préoccupait de l’intérêt de l’enfant ?.
Face aux questionnements multiples et nécessaires sur le rôle de l’école, différents projets pédagogiques alternatifs sont mis en œuvre depuis des décennies. Pierre Hère nous présente l’un d’entre eux, né en Belgique en 2008 : Pédagogie Nomade. Une école différente, basée sur le fonctionnement démocratique, l’autogestion et le décloisonnement, qui permet dans bien des cas de récupérer des élèves en décrochage dans l’enseignement ordinaire.
Si les matières et leurs contenus reflètent et entretiennent les valeurs que veut transmettre la société, il en va de même pour la façon dont l’école trie et sélectionne les enfants et les adolescents. Les enfants continuent à fréquenter des écoles et à suivre des filières différentes en fonction de leur classe sociale ou de leur origine.
Certains enfants, parce qu’ils souffrent d’un handicap par exemple, connaissent également des difficultés à évoluer dans le cadre de l’école ordinaire. Ceux-là sont majoritairement orientés vers un enseignement dit spécialisé ou adapté. Un système louable dans ses intentions, mais qui ne va pas sans susciter certaines préoccupations dans sa mise en oeuvre. Un système à l’image du lissage imposé par une société qui exclut les faibles et les originaux. Christine Oisel a rencontré le Dr Verheulpen qui revient sur les enjeux et les problèmes liés à ce type d’enseignement dans "Martine va à l’école spécialisée".
Ce tri commence bien avant l’école. La question de l’accès aux études, particulièrement aux études supérieures, reste très largement posée. Renaud Maes dans L’accès à l’enseignement supérieur : à questions idiotes, réponses stupides montre comment les diverses approches suivies jusqu’à présent se révèlent inefficaces et suggère d’en finir avec trois concepts mystificateurs : le talent, l’effort, le mérite.
Et pour tous ceux qui, en fin de parcours scolaire, n’ont que les petits boulots ou le chômage comme horizon ? Eh bien, on utilisera cette Armée de réserve de travailleurs [1] pour fournir au patronat une main-d’œuvre bon marché et corvéable à souhait et ce au travers, notamment, de « plans pour l’emploi ». Le plan Activa : « On a tous à y gagner ». Vraiment ? C’est la question posée par Ariane Lévêque. Ce « plan d’embauche massif » permet aux employeurs qui engagent des chômeurs « difficiles à placer » de bénéficier de réductions de cotisations ONSS tandis que les travailleurs subissent une instabilité financière importante liée à une bureaucratie effrayante et restent assimilés à des chômeurs.
Merci à Arianne, Christine, Eponine, Gérard, Renaud pour leur participation à ce numéro.
Chris et Christine, pour l’équipe de JIM
[1] K. Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XXV. Voir :
http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-25-3.htm
[*Edito paru le 13 juin 2010 dans le "Numéro 9" du JIM*]
Si ce n’est par ses brèves, le Journal Indépendant et Militant réagit rarement à chaud à l’actualité. Nous aurions pourtant aimé avoir un article de fond sur la Palestine. Sur l’historique du conflit, le sionisme, l’étouffement de Gaza, l’appropriation des ressources en eau, le mur, la vie au quotidien, l’attitude des pays occidentaux [1], l’hypocrisie des pays arabes. Ou plus simplement sur ces nouvelles brigades internationales, à vocation humanitaire faute de mieux : empêcher les Palestiniens de crever est devenu un objectif en soi.
Nous n’avons parlé de la lutte du peuple palestinien qu’au travers de nos brèves ainsi que par la publication d’une carte blanche ignorée des grands médias breve 818. Nous encourageons chacun à soutenir, d’une manière ou d’une autre, les peuples en lutte, dont les Palestiniens sont une constituante historique et spécifique. Une façon utile de se joindre à ce combat est de rallier la plate-forme Boycott-Désinvestissements-Sanctions qui vise à contraindre Israël à conférer des droits et un état aux Palestiniens autrement que par des ronds-de-jambes diplomatiques.
Dans ce numéro, nous avons donc proposé des articles qui abordent d’autres sujets, parfois moins connus.
En Afghanistan aussi, certains se battent. Leurs motifs ne sont pas toujours légitimes, loin de là. Ceux de ses envahisseurs ne le sont pas plus. La Belgique s’est rangée du côté de la "grande coalition" de l’OTAN et y a envoyé des troupes. De retour sur le sol belge en juillet 2001, Nizar Trabelsi a servi d’épouvantail idéal à la distillation de la peur du terrorisme. Militant islamiste, il a été arrêté en 2001. Le... 12 septembre. Il a très vite reconnu sa volonté de faire sauter la base militaire de Kleine Brogel, alors que le projet s’avérait complètement farfelu. Luk Vervaet, qui l’a longtemps côtoyé en prison, nous donne sa vision d’un homme menacé d’être extradé vers les Etats-Unis (et d’y être condamné une nouvelle fois) et victime de conditions de détention dignes de la torture "blanche" [2]. C’est à lire dans Extradition vers les USA : double-peine pour Nizar Trabelsi ?.
Mais La guerre ne se fait pas seulement avec des missiles, des avions et des chars : elle se fait depuis toujours avec des mots, phrase reprise par le Collectif Le Ressort [3] auteur de l’article La guerre des mots. Et, tiens, le premier exemple de cette guerre des mots nous vient du Proche-Orient : Devons-nous dire « Israël », l’« entité sioniste », la « Palestine occupée » ? « Intifada », « nouvel Holocauste » ou « lutte d’indépendance » ? Ce bout de terre est-il « contesté » ou « occupé » ? Et doit-il être « donné » ou « rendu » ? Un responsable politique israélien qui croit que seule la violence peut protéger son peuple est appelé un « faucon ». A-t-on jamais entendu parler d’un « faucon » palestinien ? Non, c’est un « extrémiste » ou un « terroriste » ?. Au-delà, les capitalistes au pouvoir usent et abusent de détournement de sens, de néologismes, de mots-écrans. La campagne électorale en cours nous donne un bon aperçu de l’attirail utilisé par le pouvoir pour tenter de masquer ce qu’il ne peut réellement taire. l’information de diversion des vrais problèmes avec, bien entendu, le communautaire. Ou encore la manipulation du langage. Les plans d’économie à venir, ce n’est pas de "l’austérité" (vocable utilisé par le passé) mais de la "rigueur". Nombreux sont ceux qui parlent de "nouvelles recettes", en fait des projets de taxes multiples : sur le carbone, sur les grosse fortunes, sur les transactions financières, sortes de potions magiques jamais utilisées. Ainsi, ils évitent d’aborder la "baisse des dépenses" qui touchera les plus pauvres. On parle de revoir les intérêts notionnels, pour en fait mieux les conserver, etc. etc.
Une autre machine se met également en œuvre. Face à l’éventualité d’un taux d’abstention élevé, les discours relevant l’importance du vote se sont succédé. Le JIM a publié deux articles sur la question. Le premier présente l’opinion, tranchée, d’Olivier sur le rôle de stabilisateur du système électoral, Pour ne rien changer : votez !. Le second pose la question : Le changement par les urnes, vous y croyez ? à des militants de gauche qui expliquent leur position quant au vote. Certains sont par ailleurs candidats aux élections. Le débat n’est pas facile, alors même que la position sur le vote est, entre guillemets, parasitée par un vote ou un non-vote protestataire lié au communautaire et pas au rôle des élections pour les luttes sociales. Et c’est bien le développement des ces luttes qui amène les personnes interviewées à voter… ou pas. Pour le JIM, qui n’a pas de « position officielle » à défendre [4], les élections ne représentent de toute façon qu’un élément parmi d’autres dans la question de la lutte. Juste voter ou juste s’abstenir, et ne rien faire à côté, ça ne sert à rien. C’est dans leur multiplication, leur diversité et leur capacité à être solidaires que toutes les « petites » luttes parviendront à faire changer le système.
Enfin, soulignons encore l’article de Fabien Truong, Enseigner Pierre Bourdieu dans le 9-3 : ce que parler veut dire, consacré à l’enseignement des théories de domination et de reproduction sociale développées par Pierre Bourdieu à des élèves qui... sont dominés socialement, économiquement, culturellement et scolairement. Autrement dit, comment faire comprendre à ces élèves que leur situation est statistiquement condamnée, sans pour autant les condamner eux. Bonne lecture.
Pour finir, le mois de mai fut l’occasion pour l’équipe de faire un premier bilan du projet, de se féliciter de ce qui marche bien et de chercher comment améliorer nos points faibles… Et le JIM a encore et toujours besoin d’articles et d’auteurs. N’hésitez pas à nous contacter si le projet vous inspire.
Merci à Christine, Fabien, Gérard, Luk, Ode et Olivier pour leur contribution à ce numéro.
Pour l’équipe du JIM, Gérard Craan
Bannière : Ode
[1] Dont la Belgique, qui s’est sagement abstenue au Conseil de sécurité des Nations Unies sur la question d’une enquête impartiale
[2] La torture blanche est une privation de stimulus : isolement, réveils brutaux, éclairages et bruits intempestifs, etc.
[3] et extraite de Marc Jacquemain et Corinne Gobin, « La guerre des mots », La Libre Belgique, 9-10 décembre 2006
[4] La première position officielle du JIM étant Notre Charte.
[*Edito paru le 13 juillet 2010 dans le "Numéro 10" du JIM*]
Les mots sont importants. Permettant de travestir, d’édulcorer voire de transformer une réalité afin de mieux l’imposer, ils constituent depuis toujours un outil de propagande essentiel aux mains des classes dominantes afin de maintenir leur ordre mondial. Ce constat, le collectif du même nom le pose depuis une dizaine d’années et fournit un travail remarquable d’analyse et de questionnement que le JIM a voulu mettre en lumière en publiant l’article de Pierre Tévanian et Sylvie Tissot "Pourquoi les mots sont importants : 2000/2010".
Au sein du JIM, nous essayons de travailler régulièrement sur l’importance des mots, notamment par le biais de notre rubrique Les mots des maux. "Ethique", "sécurité", "violence", "capital humain", autant de notions - et il y en a beaucoup d’autres - qu’il faut savoir appréhender avec la plus grande attention si l’on veut percevoir les enjeux de société réels qu’elles dissimulent. L’exemple des "réformes" est, à ce titre, tout à fait représentatif... et préoccupant : derrière un terme à connotation positive et, dirons-nous, progressiste se cache la remise en question brutale de conquis sociaux que l’on pensait, il y a encore 20 ans, indestructibles. Il en va ainsi de notre système de retraites, profondément mis en cause dans nos "démocraties" capitalistes. Et pourtant, comme nous le rappelle Luca Ciccia, Sauver les retraites, c’est sauver la démocratie ! .
Les mots contribuent également à perpétuer les rôles assignés à certaines catégories de personnes au sein de la société, comme par exemple les femmes. Vous savez, ces êtres "naturellement" soumis, dociles et voués au service des autres. Dans la sphère professionnelle, ces caractères semblent pour certains s’incarner parfaitement dans la figure de la secrétaire. Est-ce étonnant dès lors qu’ils confondent la journée des secrétaires avec la journée de la femme ? Ernestine Dupont nous livre son témoignage-coup de gueule et pose la question : s’agit-il d’Une assimilation anodine ?.
Ces mots si importants, nous les lisons, quotidiennement ou de temps à autre, dans les médias écrits. Il a beaucoup à dire sur le conformisme du discours médiatique, la pauvreté de l’analyse ou la complaisance envers le pouvoir politique et économique. Les alternatives papier existent mais sont très peu visibles à côté des géants de la presse et résistent difficilement au choc de la loi de marché. La concentration des médias est préoccupante : seuls quelques groupes d’éditeurs détiennent la majorité des titres présents dans nos librairies. Et les libraires qui souhaitent proposer du choix sont confrontés à un quasi monopole non seulement des éditeurs mais également des distributeurs, comme AMP. Chris B et Donya Feki ont rencontré Alexandre Ribadière qui explique comment, en tant que libraire indépendant, il tente avec d’autres de lutter contre ce géant de la distribution. Une rencontre à lire dans Les libraires en colère.
Les mots, les mots, les mots... Quand on les aime, quand on les soigne, quand on veut les analyser, les comprendre et les expliquer, se pose la question de leur présentation et de la méthode à adopter. Et si on les classait de A à Z ? Cela s’appelle un abécédaire et c’est ce que Vince Er nous propose au travers d’une chronique alphabétique consacrée à l’exploration philosophique. Commençons en toute logique avec la lettre A comme …Abécédaire.
Parmi les mots-stars en cette période estivale, le "voyage" et les "vacances" semblent faire partie du vocabulaire de chacun. Vraiment ? Eh bien non, tout le monde ne voyage pas. "Chez nous", en Occident, même si elles se sont relativement démocratisées, les vacances restent encore inaccessibles pour nombre de ménages précaires. Mais l’impossibilité de voyager est une vérité bien plus générale si l’on regarde du côté de l’Afrique ou de l’Amérique du Sud. Car si les Occidentaux peuvent décider de voyager ou de s’établir à peu près partout dans le monde, il n’en va pas de même pour les gens du Sud, confrontés à nos lois sur l’immigration et à nos frontières fermées. Chafik Allal nous invite à réfléchir sur certains de nos réflexes occidentalistes et, pourquoi pas, à pratiquer Un ramadan du voyage.
Les mots peuvent endormir ou réveiller ; reproduire ou créer ; asservir ou libérer. Dans tous les cas, leur maitrise constitue l’un des premiers outils à acquérir si l’on entend agir sur le monde et, soyons réalistes, demandons l’impossible ! [1], l’émanciper, l’arracher du joug capitaliste pour construire une société juste et solidaire. La question du "comment" lutter est importante et reviendra dans le JIM à la rentrée. Certains préfèrent imaginer ce qui se passerait après une révolution. C’est le cas de Jacques Doillon qui, dans "L’An 01", met nos rêves en images. Une critique ciné de Gérard Craan : Mardi 15h, on arrête tout : L’An 01 de Jacques Doillon et Gébé.
Merci à Chris, Chafik, Christine, Donya, Ernestine, Gérard, Luca, Pierre, Sylvie et Vince qui ont participé à ce numéro.
Christine Oisel, pour l’équipe du JIM
Bannière : Ode
[1] Citation d’Ernesto "Che" Guevara