Journal Indépendant et Militant
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Numéro 10

Editorial n°10
mardi, 13 juillet 2010
/ Christine Oisel
Juin-Juillet - JIM10

Les mots sont importants. Permettant de travestir, d’édulcorer voire de transformer une réalité afin de mieux l’imposer, ils constituent depuis toujours un outil de propagande essentiel aux mains des classes dominantes afin de maintenir leur ordre mondial. Ce constat, le collectif du même nom le pose depuis une dizaine d’années et fournit un travail remarquable d’analyse et de questionnement que le JIM a voulu mettre en lumière en publiant l’article de Pierre Tévanian et Sylvie Tissot "Pourquoi les mots sont importants : 2000/2010".

Au sein du JIM, nous essayons de travailler régulièrement sur l’importance des mots, notamment par le biais de notre rubrique Les mots des maux. "Ethique", "sécurité", "violence", "capital humain", autant de notions - et il y en a beaucoup d’autres - qu’il faut savoir appréhender avec la plus grande attention si l’on veut percevoir les enjeux de société réels qu’elles dissimulent. L’exemple des "réformes" est, à ce titre, tout à fait représentatif... et préoccupant : derrière un terme à connotation positive et, dirons-nous, progressiste se cache la remise en question brutale de conquis sociaux que l’on pensait, il y a encore 20 ans, indestructibles. Il en va ainsi de notre système de retraites, profondément mis en cause dans nos "démocraties" capitalistes. Et pourtant, comme nous le rappelle Luca Ciccia, Sauver les retraites, c’est sauver la démocratie ! .

Les mots contribuent également à perpétuer les rôles assignés à certaines catégories de personnes au sein de la société, comme par exemple les femmes. Vous savez, ces êtres "naturellement" soumis, dociles et voués au service des autres. Dans la sphère professionnelle, ces caractères semblent pour certains s’incarner parfaitement dans la figure de la secrétaire. Est-ce étonnant dès lors qu’ils confondent la journée des secrétaires avec la journée de la femme ? Ernestine Dupont nous livre son témoignage-coup de gueule et pose la question : s’agit-il d’Une assimilation anodine ?.

Ces mots si importants, nous les lisons, quotidiennement ou de temps à autre, dans les médias écrits. Il a beaucoup à dire sur le conformisme du discours médiatique, la pauvreté de l’analyse ou la complaisance envers le pouvoir politique et économique. Les alternatives papier existent mais sont très peu visibles à côté des géants de la presse et résistent difficilement au choc de la loi de marché. La concentration des médias est préoccupante : seuls quelques groupes d’éditeurs détiennent la majorité des titres présents dans nos librairies. Et les libraires qui souhaitent proposer du choix sont confrontés à un quasi monopole non seulement des éditeurs mais également des distributeurs, comme AMP. Chris B et Donya Feki ont rencontré Alexandre Ribadière qui explique comment, en tant que libraire indépendant, il tente avec d’autres de lutter contre ce géant de la distribution. Une rencontre à lire dans Les libraires en colère.

Les mots, les mots, les mots... Quand on les aime, quand on les soigne, quand on veut les analyser, les comprendre et les expliquer, se pose la question de leur présentation et de la méthode à adopter. Et si on les classait de A à Z ? Cela s’appelle un abécédaire et c’est ce que Vince Er nous propose au travers d’une chronique alphabétique consacrée à l’exploration philosophique. Commençons en toute logique avec la lettre A comme …Abécédaire.

Parmi les mots-stars en cette période estivale, le "voyage" et les "vacances" semblent faire partie du vocabulaire de chacun. Vraiment ? Eh bien non, tout le monde ne voyage pas. "Chez nous", en Occident, même si elles se sont relativement démocratisées, les vacances restent encore inaccessibles pour nombre de ménages précaires. Mais l’impossibilité de voyager est une vérité bien plus générale si l’on regarde du côté de l’Afrique ou de l’Amérique du Sud. Car si les Occidentaux peuvent décider de voyager ou de s’établir à peu près partout dans le monde, il n’en va pas de même pour les gens du Sud, confrontés à nos lois sur l’immigration et à nos frontières fermées. Chafik Allal nous invite à réfléchir sur certains de nos réflexes occidentalistes et, pourquoi pas, à pratiquer Un ramadan du voyage.

Les mots peuvent endormir ou réveiller ; reproduire ou créer ; asservir ou libérer. Dans tous les cas, leur maitrise constitue l’un des premiers outils à acquérir si l’on entend agir sur le monde et, soyons réalistes, demandons l’impossible ! [1], l’émanciper, l’arracher du joug capitaliste pour construire une société juste et solidaire. La question du "comment" lutter est importante et reviendra dans le JIM à la rentrée. Certains préfèrent imaginer ce qui se passerait après une révolution. C’est le cas de Jacques Doillon qui, dans "L’An 01", met nos rêves en images. Une critique ciné de Gérard Craan : Mardi 15h, on arrête tout : L’An 01 de Jacques Doillon et Gébé.

Merci à Chris, Chafik, Christine, Donya, Ernestine, Gérard, Luca, Pierre, Sylvie et Vince qui ont participé à ce numéro.

Christine Oisel, pour l’équipe du JIM

Bannière : Ode

L’équipe du JIM va profiter de l’été pour se reposer, bouquiner, prendre l’air, bref se ressourcer et vous proposer un JIM tonique à la rentrée !

En attendant, nous ne vous laissons pas sans rien. Le JIM vous propose de (re)découvrir certains de nos articles parus depuis le début du projet, il y a presque un an.

Bonne lecture et à bientôt !

C.O.

[1Citation d’Ernesto "Che" Guevara

 


 

Sauver les retraites, c’est sauver la démocratie !
mercredi, 16 juin 2010
/ Luca Ciccia

L’enjeu des retraites est non seulement fondamental en lui-même,
mais également parce qu’il indique combien nos démocraties sont sous l’emprise des « marchés ». Car de quoi parlons-nous ? Alors que notre civilisation connait le plus grand progrès de son histoire, les « marchés » voudraient que ce progrès soit synonyme de misère sociale. Nous vivons plus longtemps et en meilleure santé. Pour l’immense majorité de la population, c’est avant tout une sacré bonne nouvelle. Bigre, quelle horreur ! Car pour le « marché » c’est une sacré mauvaise nouvelle. Pensez-donc, ils pourraient devoir passer à la caisse. Petit décryptage en ces moments historiques en guise d’appel à l’éveil des consciences.

Qu’est-ce que le marché ? Le marché, c’est le monde de la spéculation. Rien de plus, rien de moins. Et qui spécule ? Les actionnaires ! Et que représentent-ils ? Pas grand monde… Au total, 300 millions de personnes, soit 5% de la population mondiale, la moitié aux USA, détiennent la quasi-totalité de la richesse boursière de la planète. En France comme aux Etats-Unis, 1% des ménages détient presque la moitié du patrimoine en actions du pays [1] [2]. Pour l’ensemble des pays développés, ça représente 10 à 12 millions d’individus qui contrôlent la moitié de la capitalisation boursière de la planète, et donc une proportion à peine plus faible du patrimoine marchand de l’humanité. [3]
Quel pouvoir ont-ils ? Enorme. Il n’est pas faux de dire qu’aussi bien la Banque centrale européenne que la Commission européenne sont à leurs ordres. Car les « marchés » c’est eux. Et c’est bien pour répondre aux « marchés » que la Commission et la Banque centrale européenne invitent les Etats membres à prendre des mesures drastiques en matière de retraites.

En quoi le problème des retraites pose-t-il problème aux spéculateurs (oublions dès maintenant le terme « marché » si vous le permettez) ? Les spéculateurs veulent du rendement. Et les retraites ? Les retraites sont financées soit par l’impôt, soit (comme c’est le cas en Belgique) par les cotisations sociales prélevées sur les salaires. Dans tous les cas de figure, c’est bien par le biais de l’impôt, prélevé donc directement ou indirectement sur les dividendes versés, que sont payés les retraites.
Avec le vieillissement, les impôts doivent augmenter. L’horreur pour les spéculateurs. L’alternative ? Les spéculateurs ont la solution : la capitalisation. Plutôt que de prélever par le biais de l’impôt - l’argent est ainsi de suite redistribué sous forme de retraites et soutient ainsi directement la demande - les spéculateurs aimeraient plutôt qu’on leur confie notre argent pour qu’ils puissent jouer en bourse. Par la même occasion, ils gagneraient en pouvoir sur l’entreprise, et sur les salariés. Le coup qui compte triple.
C’est ainsi que le MR (Mouvement réformateur) [4] et, derrière lui, la FEB (Fédération des entreprises de Belgique [5]), réclame une généralisation du second pilier de pension. Le Voka (Vlaams netwerk van ondernemingen) [6] est plus explicite encore. La très influente fédération patronale flamande exige ainsi dans sa dernière « VokaTribune » du mois de mai une « pension légale qui ne soit plus qu’une pension de base, à compléter impérativement du deuxième pilier ». Car il est impensable de payer davantage les pensions. Il faut donc que les spéculateurs viennent nous aider. Cherchez l’erreur.

Peut-on vraiment financer les retraites ? Sans contestation aucune, la réponse est oui. Il faut pour s’en convaincre revenir aux fondamentaux. La distribution des revenus entre le travail et le capital. Et que constate-t-on ? Depuis le début de la contre-révolution libérale du début des années 1980, les spéculateurs ont pris le pouvoir et n’ont cessé depuis lors d’engranger le résultat des politiques qu’ils prônaient. Le résultat tient en quelques chiffres. En France, par exemple, le rendement réel des actions (hors inflation), comprenant à la fois les dividendes et les gains en capital suite aux variations de cours, s’est établi en moyenne à 8,6% par an sur la période 1951-2000 contre 4,9% pour les obligations. Idem aux USA où les actions ont rapporté en terme réel une peu plus de 7% sur le dernier demi-siècle à comparer à 2% environ pour les obligations. Mais surtout, ces actions ont un rendement supérieur au rythme de croissance de l’économie réelle qui fut de 3,3% par an USA et de 3,5% par an en France sur cette même période [7].
Autre manière de lire ce hold-up des spéculateurs : la part des profits dans le partage de la valeur ajoutée des sociétés non financières est par exemple passé de 37,6% à 39,3% au niveau européen selon Eurostat (de 35,2% à 39,3% pour la Belgique) [8]. Sur les trente dernières années, ce processus de transferts des revenus au seins des entreprises équivaut, à l’échelle européenne - et belge - à +-10% de PIB qui a été transféré des salariés (et par extension des assurés sociaux et de l’Etat) vers les spéculateurs.

Sans entrer dans une bataille stérile de chiffres, cela veut donc dire qu’il faudrait tout simplement revenir à un partage juste des revenus pour régler son sort à ce débat. Et on ne parle même pas du problème des paradis fiscaux, de la fraude fiscale, etc.

Si c’est payable, pourquoi les politiques mises en œuvre ne vont-elles pas dans ce sens ? Rappelons que les citoyens ont élu leurs représentants et que ceux-ci ont signé des traités européens. Parmi les quelques trouvailles européennes figure l’indépendance de la Banque centrale européenne et son objectif unique de rassurer les « marchés » en luttant contre l’inflation.
Pour ce faire, la Banque centrale vient de nous livrer ses recommandations, dans le contexte grec que nous connaissons : S’agissant des politiques budgétaires, il est maintenant essentiel que les gouvernements réduisent les déséquilibres de leurs finances publiques et corrigent les déficits excessifs dans les délais convenus. (…) En ce qui concerne les réformes structurelles, les conclusions du Conseil européen des 25 et 26 mars sur la stratégie Europe 2020 devraient contribuer à renforcer la création d’emplois, la compétitivité et une croissance soutenable. À cette fin, les politiques devraient désormais être axées sur le renforcement de la concurrence (...)  [9] En clair, il faut renforcer la concurrence, améliorer la « compétitivité », bref, poursuivre la stratégie de Lisbonne (c’est le sens même de la stratégie Europe 2020), celle-là même qui prévoit que pour remplir ses objectifs de « compétitivité », il faut relever l’âge de la retraite…

La Commission européenne prend alors le relais, et la Grèce fait office de laboratoire pour le reste de l’Europe.
Les recommandations de la Commission à l’Europe sont relatées par l’Agence Reuters ce mardi 25 mai : Lundi, le ministre grec du Travail avait déclaré que l’UE et le FMI demandaient à son pays d’aller plus loin dans son projet de réforme des retraites requis par le "paquet" de 110 milliards de dollars octroyé à Athènes en échange de mesures drastiques d’austérité. La réforme des retraites est un critère-clé d’évaluation des progrès de la Grèce dans le cadre du plan et toute difficulté sur ce dossier pourrait soulever des doutes sur la détermination du gouvernement grec à mettre en place les réformes prévues. Le projet de loi actuel octroie le bénéfice d’une retraite à taux plein aux travailleurs après 37 années de cotisation, soit trois ans de moins que ce qu’envisageait l’accord entre la Grèce, les pays de la zone euro et le FMI. Le texte grec prévoit en outre une application de la réforme à partir de 2018, alors que l’UE et le FMI souhaitent une entrée en vigueur dès 2015. [10]. Sous pression des spéculateurs, la Banque centrale européenne, puis la Commission plaident donc pour un changement du projet de loi grec, vers encore plus de précarisation des retraites, en particulier une augmentation de la durée de cotisation à 40 ans - ce qui, dans les faits, signifie une réduction des pensions octroyées...

Tout ca est fort loin, ne nous concerne pas ? Malheureusement, le débat sur les retraites est ancien et les politiques d’austérité imposées à l’Europe entière par les spéculateurs (et leurs collaborateurs de la Banque centrale européenne) ne sont que le moyen d’amplifier des politiques antérieures. Il s’agit de poursuivre le démantèlement des politiques sociales. Il s’agit de poursuivre le hold-up de la richesse collective au profit de quelques-uns. Il s’agit de continuer à faire croire que le débat sur les pensions n’est pas un débat sur la répartition des richesses. Impossible en Belgique ? Auriez-vous oublié le « pacte des générations » voté malgré plus de 100.000 personnes dans les rues ? Auriez-vous oublié le « livre vert », rendu public par le ministre des pensions M. Daerden, qui comptait ainsi lancer une grande conférence nationale sur les pensions, conférence avortée par les élections anticipées ? Nous voterons et les retraites seront alors au menu. C’est qu’il va falloir rassurer rapidement les spéculateurs…

Si nous voulons sauver la démocratie, il faudra sauver les retraites et renvoyer les « marchés » à leurs « inquiétudes ».

Luca Ciccia

[1Autrement dit en placements boursiers : actions, obligations, etc.

[2Actions : Titres cessibles et négociables représentant une fraction du capital d’une société de capitaux, Le Petit Robert, Paris, 1993 ; Obligations : titres représentatifs d’un emprunt à long terme émis par une personne morale et donnant droit à ses détenteurs de percevoir un intérêt annuel, ibidem

[3Cfr « Le capitalisme total », Jean Peyrelevade, Coll. La République des idées, éd. du Seuil, 2005

[4Parti de droite libérale

[5Organisation patronale des grosses entreprises

[6La plus importante organisation patronale flamande

[7« Le capitalisme total », Jean Peyrelevade, op. cit.

[8"Profits and Investment of Non-Financial Corporations, 1995-2007", Statistics in Focus 28-2009, Eurostat,

[9Banque centrale européenne. Bulletin mensuel, 15 avril 2010. Edito. www.ecb.europa.eu

 


 

Une assimilation anodine ?
Témoignage /
dimanche, 20 juin 2010
/ Ernestine Dupont

Jeudi 15 avril, je suis dans l’ascenseur qui m’emmène au boulot, un homme d’une soixantaine d’années partage la cabine avec moi. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, nous ne nous connaissons pas. L’homme est jovial, nous échangeons quelques banalités.
Lorsque je sors de l’ascenseur, continuant sur sa lancée, il me jette « Allez, je vous souhaite la bonne journée et j’espère qu’on vous offrira des fleurs, aujourd’hui ! ».
Quelque peu surprise par cet inhabituel souhait, je lui demande « Ah bon ?... Pourquoi ? ».
Sa réponse tombe, presque touchante d’innocence : « C’est la journée des secrétaires »…

J’en suis certaine, cet homme a voulu m’être agréable. Aucune manœuvre dans ses paroles. Simplement, pour lui, une femme qui travaille, c’est… d’office une secrétaire.
Sinon, quel(s) signe(s) distinctifs lui auraient permis de me cataloguer aussi rapidement ? J’ai bien été obligée d’en conclure que, pour cet individu, le fait d’être une femme constitue un signe extérieur de secrétariat !

Il doit pourtant en connaître, de près ou de loin, des femmes qui n’exercent pas cette fonction. Ne fut-ce qu’en regardant le journal télévisé, il a dû entendre parler de quelques femmes politiques, sportives ou artistes, au moins. Il n’empêche, quand je lui ai répondu que je n’étais pas secrétaire, tout son être s’est figé comme s’il se trouvait en présence d’une espèce jusqu’alors inconnue du monde humain...

Une petite précision s’impose : je n’éprouve aucune animosité à l’égard des secrétaires, j’aimerais juste comprendre la réaction de cette personne.
Vous me direz sans doute qu’il n’y a pas de quoi ameuter les foules pour si peu, que cet homme représente un cas isolé et que, de toute manière, ses propos n’étaient pas malveillants.
Malheureusement, cette anecdote fait écho à plusieurs situations du même acabit que j’ai vécues et que je vis régulièrement.

D’abord, quelques fêtes des secrétaires auront été nécessaires pour que mon directeur (je travaille dans le secteur public) comprenne que 2, 3 collègues féminines et moi-même éprouvions quelques difficultés à apprécier à sa juste valeur… le bouquet offert à toutes les femmes de l’entreprise à cette occasion.
Nos protestations ont bien failli nous livrer à la vindicte de la plupart de nos collègues (féminines et masculins)... Que n’avons-nous entendu comme commentaires : « pour qui se prennent-elles ? », « les gens qui ont font des études se croient supérieurs aux autres », « une tempête dans un verre d’eau, vraiment ! », « y’en a qui ne sont jamais contents ! », « mais enfin, prenez-le avec philosophie, il n’y a qu’à se dire que c’est la journée de la femme ! », « elles vont nous faire perdre nos privilèges », …

Pourtant, dans nos protestations, aucune trace d’un quelconque mépris pour les secrétaires.
Nous étions juste choquées par l’assimilation de fait entre la gent féminine et la fonction de secrétariat, en ces temps (bénis ?...) où aucune travailleuse n’avait pointé le problème.

Ensuite, une petite enquête auprès de quelques relations et amis n’a fait que noircir le tableau.
Plusieurs personnes de mes connaissances travaillent dans des entreprises (publiques et privées) qui appliquent le même système. Officiellement, pour ne pas froisser les femmes qui ne recevraient pas de bouquet et éviter les conflits de travail. Car vous savez, les femmes, on ne sait jamais comment les prendre…

La plupart des femmes ont jugé mon indignation futile tandis que la majorité des hommes n’en revenaient pas de ces pratiques d’un autre âge.

Mon indignation ne serait pas justifiée ? Pourquoi, dans ce cas, n’offre-t-on pas un petit cadeau (je n’ose proposer des fleurs…) à tous les hommes en cette journée de fête généralisée ?…
Il y a pourtant des hommes secrétaires et bien plus qu’on imagine.

Dans l’imaginaire collectif, la secrétaire, contrairement à son homologue masculin, symbolise le côté subalterne ; il s’agit d’une travailleuse au service de quelqu’un.
Un petit tour sur internet permet de s’en convaincre ; la secrétaire suscite des fantasmes de domination et de mise à disposition de son être. En témoignent les qualificatifs associés à son endroit sur une kyrielle de sites pornographiques. Leurs titres sont plus qu’évocateurs : « secrétaire soumise », « secrétaires à tout faire », « secrétaires en manque », « secrétaires en folie », « secrétaires très particulières », « secrétaire docile »… [1].

Cette représentation de la secrétaire dans l’imaginaire collectif n’est pas sans conséquence sur les relations hommes-femmes.
Si la secrétaire est une subalterne au service de son supérieur et que toutes les femmes sont assimilées à des secrétaires, il en résulte que le pouvoir et la prise de décision sont des affaires d’hommes…
Qu’on apprécie ou pas les fleurs, n’est-ce pas cher payé ?

Cette assimilation plus que douteuse entre femmes et secrétaires permet de subordonner l’ensemble des représentantes du sexe féminin à l’autre sexe et de les considérer de fait au service des hommes. Un « privilège » qui laisse rêveuse…

Cet amalgame révoltant entre les secrétaires et les femmes n’est pourtant qu’un symbole d’une situation d’inégalité bien enracinée et qui se manifeste au quotidien par des paroles mais également des comportements, des regards et des attentes particulières (par exemple, que les femmes présentes lors d’une réunion de travail s’occupent du service ou de la distribution de documents (je ne définis pas le travail de secrétaire ainsi mais force est de constater que beaucoup semblent le faire)). Les réactions dociles et même anticipatives de la plupart des femmes à ces attentes m’ont toujours laissée songeuse.
Pourquoi un tel empressement à répondre à des attentes aussi sexistes ? Les femmes auraient-elles des gènes qui les prédisposent aux tâches de service et de subordination ?

Il m’est, bien sûr arrivé de rendre ce type de petits services et le faire ne me dérange nullement dans un rapport d’égalité entre les personnes en présence. Mais qu’on attende de moi que je fasse le service du fait de ma condition sexuelle, il n’en est pas question.

En ne réagissant pas à ces comportements arbitraires et à ces associations plus qu’abusives, on permet à des situations malsaines de s’installer et de perdurer. Et aux mentalités de reproduire les modèles traditionnels et de continuer à s’enfermer dans des schémas mentaux dont elles sont sciemment ou non prisonnières.
Ne pas refuser cette assimilation douteuse équivaut à accepter, pour les femmes, une condition de subordonnée à l’homme, de personne à son service. Et la femme qui s’y plie donne le signal qu’elle accepte une condition de citoyenne de seconde zone.
A force d’accepter des situations d’inégalité sans réagir, on s’enferme dans un carcan et on finit par ne même plus s’apercevoir de sa présence.

Les mots sont importants, « Quand les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté » disait déjà Confucius. Utiliser un mot plutôt qu’un autre n’est pas anodin, les mots, de façon consciente ou inconsciente reflètent le système de valeurs de la personne qui les utilise. Les prendre à la légère serait une erreur.
Il en va de même pour les comportements, les regards, les attentes qui se manifestent par un ensemble de signes non verbaux. Il est urgent de décoder systématiquement leur symbolique et d’insister sur leur véritable signification.

Il y a du pain sur la planche…
Je compte sur votre collaboration à tous et à toutes…

Ernestine Dupont

[1On tombe sur ces sites en tapant ces termes avec ou sans accents sur le moteur de recherche ‘google Belgique’

 


 

Pourquoi les mots sont importants : 2000/2010
Retour sur dix années d’analyse des discours
jeudi, 24 juin 2010
/ Sylvie Tissot , / Pierre Tévanian

Des sondages faussement neutres et vraiment orientés, des éditoriaux agressifs et donneurs de leçon, des bavures médiatiques, des indignations publiques à géométrie variable (suivant que vous serez puissant ou misérable, blanc ou noir, catho-laïque ou musulman), des inventions lexicales faussement bienveillantes (comme la mixité ou la diversité) ou franchement malveillantes (comme le communautarisme et la repentance), des évolutions idéologiques inquiétantes (la lepénisation, le sarkozysme, l’islamophobie et ses déclinaisons faussement « laïques-et-féministes »), et enfin la radicalisation et la « décomplexion » du racisme, du sexisme et du mépris de classe : tels sont les principaux sujets qu’aborde le recueil de Sylvie Tissot et Pierre Tevanian, Les mots sont importants - 2000/2010, qui vient de paraître aux Editions Libertalia et qui résume en trente textes dix années de critique sociale.

[NDR : Cet article a été initialement publié le 6 mai sur le site du collectif Les mots sont importants. Nous remercions ses auteurs et le collectif pour l’autorisation de publication. Et vous encourageons à aller y jeter un coup d’oeil].

Ce livre rassemble trente textes issus de dix années de travail au sein du Collectif Les mots sont importants. À côté des raisons biographiques ou sociologiques qui expliquent notre intérêt pour le langage et notre goût pour la critique, les raisons politiques qui nous [1] ont poussé à investir le champ de la critique du langage et plus spécifiquement de la langue des dominants, n’ont au fond rien d’original ni de nouveau. Georges Orwell, dès les années 1940, les expliquait avec force :

«  À notre époque, les discours et les écrits politiques sont pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. Des événements comme la continuation de la domination britannique en Inde, les purges et les déportations en Russie, le lancement de la bombe atomique sur le Japon, peuvent bien sûr être défendus, mais seulement avec des arguments que la plupart des gens ne peuvent pas reprendre à leur compte, et qui ne s’inscrivent pas dans les buts professés par les partis politiques.

Ainsi le langage politique consiste-t-il pour une grande part en euphémismes, pétitions de principe et pure confusion. Des villages sans défense sont bombardés par l’aviation, les habitants sont chassés vers la campagne, le bétail est passé à la mitrailleuse, les maisons sont incendiées : on appelle cela pacification. Des millions de paysans se font voler leur ferme et sont jetés sur les routes avec pour seul viatique ce qu’ils peuvent porter : on appelle cela transfert de population, ou rectification de frontière. Des gens sont emprisonnés pour des années sans jugement, ou abattus d’une balle dans la nuque, ou envoyés mourir du scorbut dans les camps de bûcherons de l’arctique : on appelle cela élimination des éléments suspects. Une telle phraséologie est nécessaire pour susciter les images qui leur correspondent.

Prenez par exemple un professeur anglais qui vit à l’aise et qui défend le totalitarisme russe. Il ne peut dire d’un trait : “je crois qu’il faut tuer ses adversaires toutes les fois qu’on peut en tirer un résultat profitable”. Par conséquent, il dira plutôt quelque chose de ce genre : “Tout en concédant volontiers que le régime soviétique affiche certains traits que les humanistes sont enclins à déplorer, nous devons, je pense, reconnaître qu’une certaine restriction du droit de l’opposition politique est un corollaire inévitable des périodes de transition, et que les rigueurs avec lesquelles le peuple russe a été confronté ont été amplement justifiées dans la sphère des réalisations concrètes”.  » [2]

Le fait qu’Orwell ait ciblé son travail critique sur des régimes totalitaires ou coloniaux et que nous nous consacrions pour notre part à des contextes démocratiques et post-coloniaux ne change pas fondamentalement l’enjeu, bien au contraire : plus un régime se dit démocratique et égalitaire, plus il doit légitimer la violence qu’il exerce et l’ordre inégalitaire qu’il instaure. Quant au rôle politique de plus en plus important que jouent les images du fait de l’essor et de la quasi-hégémonie des médias audiovisuels, s’il appelle en réponse une attention critique spécifique aux choix d’images, à leur cadrage et à leur montage – celle d’un Serge Daney, par exemple [3] – il n’annule pas, loin s’en faut, la centralité du langage dans la sphère du combat culturel et idéologique. Pierre Bourdieu l’a souligné :

« En fait, paradoxalement, le monde de l’image est dominé par les mots. La photo n’est rien sans la légende qui dit ce qu’il faut lire – legendum –, c’est-à-dire bien souvent des légendes qui font voir n’importe quoi. Nommer, on le sait, c’est faire voir, c’est créer, porter à l’existence. Et les mots peuvent faire des ravages : islam, islamique, islamiste – le foulard est-il islamique ou islamiste ? Et s’il s’agissait d’un fichu, sans plus ? Il m’arrive d’avoir envie de reprendre chaque mot des présentateurs qui parlent souvent à la légère sans avoir la moindre idée de la difficulté et de la gravité de ce qu’ils évoquent et des responsabilités qu’ils encourent en les évoquant, devant des milliers de téléspectateurs, sans les comprendre et sans comprendre qu’ils ne les comprennent pas. Parce que ces mots font des choses, créent des fantasmes, des peurs, des phobies ou, simplement, des représentations fausses.  » [4]

Il est dès lors assez indifférent, du point de vue de notre travail, que les discours critiqués émanent de la presse écrite, de la radio ou de la télévision – cela d’autant plus que c’est la même langue qui s’y exprime… et souvent les mêmes locuteurs : ces fameux éditocrates [5] (Alain Duhamel, Laurent Joffrin, Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy, Alexandre Adler, Christophe Barbier, Nicolas Baverez, Caroline Fourest, Jacques Marseille, Jacques Julliard, Philippe Val et une poignée d’autres) qui sont devenus, que nous le voulions ou non, les ténors de l’air du temps.

Il serait bien entendu abusif d’envisager de manière trop massive la langue des grands médias, en méconnaissant son hétérogénéité : même si la soumission à l’ordre établi demeure en tout lieu la règle, et même si l’on peut affirmer que tous les grands médias promeuvent pour l’essentiel une langue normalisée et appauvrie, une certaine hétérogénéité se manifeste toutefois. D’abord entre des médias populistes comme TF1, RTL ou Le Parisien, qui propagent une version pauvre, caricaturale et édulcorée de la culture populaire : la culture de masse – avec son avatar linguistique : une langue de masse – et des médias élitistes comme Le Monde, Le Nouvel Observateur, France Culture ou Arte, qui cultivent davantage la distinction et la cuistrerie. Ensuite entre les programmes de divertissement (jeux, reality-shows, talk-shows sans dimension politique affichée), la fiction, les programmes culturels, l’information, le commentaire politique et les « débats de société ». Du point de vue de la critique de la langue, tous ces types d’émissions méritent une lecture politique même si, de fait, nous concentrons pour notre part l’essentiel de notre attention sur l’information, le commentaire et le débat, en pointant deux langues sensiblement différentes, mais passibles des mêmes critiques :

 la langue du journalisme d’information ou d’enquête, dont nous dénonçons la fausse neutralité, la croyance naïve au « fait » et la méconnaissance de sa construction sociale (nous avons par exemple produit plusieurs analyses déconstruisant l’apparente réalité objective du « problème de l’immigration », du « problème des quartiers sensibles », du « problème de l’insécurité » et du « problème du voile à l’école », ou encore la fausse évidence, considérée comme acquise dans la plupart des reportages, d’une augmentation et d’une spécificité banlieusarde et « arabo-musulmane » des violences sexistes).

 la langue du commentaire autorisé, désormais rebaptisé « décryptage », dont nous dénonçons la fausse impartialité en mettant à jour leurs partis-pris implicites, leurs points aveugles et leurs présupposés idéologiques.

Nous avons retenu ici trente textes, regroupés en sept thématiques. Un premier chapitre, intitulé « Poupées ventriloques », analyse à partir d’exemples précis la manière dont la parole populaire est confisquée par ceux là-même qui prétendent la recueillir et la publiciser : les éditorialistes armés de sondages qui font dire à « l’opinion publique » absolument tout ce qu’ils veulent. Le chapitre suivant, « La France d’en bas vue d’en haut », s’intéresse à la manière dont ces mêmes éditorialistes, populistes lorsque le peuple opine sagement aux « inquiétudes » et aux « réformes » que lui ont concoctées les sondeurs, deviennent tout à coup anti-populistes à chaque fois qu’émerge une expression populaire authentique et autonome : la grève, l’émeute ou cette émeute électorale que fut la victoire du Non au référendum européen de 2005. Dans ces moments incontrôlés où les élites ne parviennent plus à « parler le peuple », le commentaire politique autorisé change de registre et parle du peuple – en des termes révélateurs d’un profond mépris de classe.

Ce qui est en question dans ces deux chapitres est en somme la distribution de la parole : qui est sujet du discours autorisé, qui n’est qu’objet ? Bref : qui parle de qui ? On l’oublie trop souvent : les rapports du pouvoir s’expriment sur le plan linguistique autant que sur le plan politique, économique ou social. Le dominant est entre autres choses celui qui a la parole tandis que le dominé doit sans cesse la conquérir. Quand le second doit se battre non seulement pour avoir la parole mais aussi et surtout pour être écouté (c’est-à-dire pris au sérieux) et entendu (c’est-à-dire au moins compris, à défaut d’être approuvé), le premier est investi d’une autorité symbolique qui lui donne à peu près toute légitimité à dire à peu près tout ce qu’il veut sur à peu près tous les sujets et sa parole jouit d’une légitimité, d’un intérêt et d’un crédit quasi-naturels. C’est ainsi par exemple que, parallèlement à la domination militaire, politique et économique que la France coloniale a exercé et exerce sur une bonne partie de l’Afrique noire, s’est mis en place un ordre symbolique qui répercute la division sociale du travail sur le terrain linguistique en instituant les Français blancs dans le rôle de sujet ou d’agent d’énonciation tandis que les Africains sont relégués soit au rang d’objet soit à celui de destinataire des discours – c’est ce qu’a illustré sous une forme particulièrement brutale l’ahurissant Discours de Dakar de Nicolas Sarkozy [6].

Le troisième chapitre poursuit la réflexion en s’attardant sur le contenu des discours : comment nos clercs, éditorialistes et journalistes parlent-ils du peuple et de ses différentes composantes – immigrés, jeunes des quartiers populaires, lesbiennes, femmes émancipées ? Une même réponse se dégage, au-delà des différences et des nuances : mal. Le discours est mal construit, mal fondé logiquement, mal étayé empiriquement, mauvais en somme d’un strict point de vue technique au regard des exigences du bon journalisme, mais aussi malveillant et malfaisant. Stigmatisation des pauvres et des étrangers, légitimation de la violence économique, raciste, sexiste et homophobe : les raisons sont nombreuses d’intituler ce chapitre « Mauvaises langues, mauvais traitements ».

Cette analyse qualitative du contenu des discours est prolongée dans le chapitre suivant par une perspective quantitative : comment, à quelle échelle et à quelle intensité ces discours autorisés sont-ils diffusés ? Quel bruit médiatique font-ils ? Quelle est leur force de frappe politique ? La signification et les effets sociaux d’un discours dépendent en effet autant de ce qui est dit que de qui le dit et de la manière dont le discours est reçu. Nous soulevons en particulier un effet de quantité particulièrement opérant ces dernières années : la figure du deux poids deux mesures, en particulier dans la manière de publiciser, réprouver et combattre les différentes formes de violence raciste ou sexiste. Toujours au détriment des mêmes…

Le cinquième chapitre resserre encore plus la focale en se concentrant sur des mots. Il porte plus précisément sur ce que Gille Deleuze appelait les gros concepts : ces grands mots d’apparence savante qui ont en commun d’intimider et de servir à ne pas penser. À la fois vides (de sens) et trop pleins (de présupposés et de moralisme), ils forment l’armature de ce qu’Orwell a nommé la novlangue du pouvoir. Alain Bihr en a répertorié un certain nombre, en particulier dans le domaine des discours socio-économique [7], nous en avons retenus quatre, apparus récemment et vite devenus hégémoniques : la mixité sociale et la diversité (coefficientées positivement), le communautarisme et la honte d’être français (coefficientés négativement).

Ironiquement intitulé « Grandes questions », le sixième chapitre vient contester le monopole de l’objectivité et du discours vrai que se sont réservé les clercs de l’ordre dominant, qu’ils soient écrivains, éditorialistes, chargés de cours à Sciences-Po ou histrions télévisuels – ou, comme c’est souvent le cas, tout cela à la fois. Nous y proposons des analyses approfondies qui ont en commun d’aller à contre-courant des interprétations dominantes de divers phénomènes : la lepénisation et les dessous de l’identité nationale, la nature du sarkozysme et les raisons de son succès, les enjeux de la lutte contre le sexisme en banlieue mais aussi la construction-même de cet objet politique très particulier qu’est la banlieue.

Nous avons réuni pour finir plusieurs textes d’intervention sur l’hétérosexisme, et plus précisément sur ses formes machistes et virilistes, telles qu’elles se manifestent dans les hautes sphères de la politique, de la culture et de la communication – ce Gotha qu’on nous présente toujours comme policé et courtois par opposition aux maris violents, jeunes violeurs et autres harceleurs supposés tous d’origine populaire, pas très française et pas très catho-laïque. En épinglant entre autres Julien Dray, Ségolène Royal, Xavier Darcos, Eric Zemmour, Alain Soral, Patrick Buisson et Dominique de Villepin, sans oublier notre petite bite sur pattes nationale, Nicolas Sarkozy, ces textes sont autant d’occasions de rappeler que le sexisme, y compris le plus grossier, est loin d’être l’apanage des gueux et des basanés.

De cet ensemble se dégage, nous l’espérons, un souci qui anime le travail de publication poursuivi depuis dix ans autour du site lmsi.net : contribuer avec bien d’autres collectifs et médias alternatifs, à promouvoir une contre-culture anticapitaliste, antiraciste et antisexiste. Ce travail et ce livre sont dédiés à toutes celles et ceux qui, loin des radicalités aristocratiques, du communisme mondain et des poses prophétiques, s’engagent en pensée, en paroles et en actes, et s’efforcent jusque dans leur vie professionnelle et affective de faire vivre un minimum les mots émancipation, égalité et amitié.

Pierre Tévanian & Sylvie Tissot

Le livre de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Les mots sont importants, est en vente en ligne sur le site des Editions Libertalia.

Table des matières

Présentation. Pourquoi les mots sont importants

I. Poupées ventriloques

1. La France d’en bas n’est pas sarkoziste

2. Le populisme contre le peuple

3. État de l’opinion ou opinion de l’État ?

4. Perdre son honneur ne fait pas gagner les élections

II. La France d’en bas vue d’en haut

1. Le 21 avril : usages et mésusages

2. Un cri de douleur de Serge July

3. Écrire contre la canaille

4. L’école du mépris

III. Mauvais traitements

1. Une bavure médiatique

2. Retour sur une émeute

3. Une nouvelle zone dangereuse : le festival du film féministe et lesbien

4. Beauvoir revisitée

5. Les chemins de la méconnaissance

IV. Deux poids, deux mesures

1. Un négationnisme respectable

2. Une fatwa contre Bové ?

3. Charlie Sarkozy et Nico hebdo

4. Un devoir de réserve à géométrie variable

V. Gros concepts

1. La mixité contre le droit

2. Le repli communautaire : un concept policier

3. Honte d’être français, honte d’être un homme

4. Des jeunes d’origine difficile aux candidats issus de la diversité

VI. Grandes questions

1. Racisme, lepénisme et lepénisation

2. Qu’est-ce que le sarkozisme ?

3. Bilan d’un féminisme d’État

4. Aux banlieues, la République reconnaissante

5. Les dessous de l’identité nationale

VII. Grosses bites

1. String, voile et poing dans la gueule

2. Les choses en main

3. Les mains, les couilles et le trou du cul

4. Les couilles de Villepin

5. Travail, Famille, Partouze

Conclusion. La langue des maîtres et sa fabrique

[1NDR : Le chapeau de présentation est écrit par le collectif Les Mots sont importants, le "nous" vaut pour les auteurs du livre, également auteurs de l’article de présentation.

[2George Orwell, « La politique et la langue anglaise », in Tels étaient nos plaisirs et autres essais. 1944-1949, Ivrea, 2005.

[3Cf. notamment Le salaire du zappeur, P.O.L, 1993 et Devant la recrudescence des vols de sac à main, Alea, 1993

[4Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d’Agir, 1998

[5Cf. Mona Chollet, Olivier Cyran, Sébastien Fontenelle, Mathias Reymond, Les éditocrates, La Découverte, 2009

[6Cf. Achille Mbembe, « L’Afrique de Nicolas Sarkozy ».

[7Cf. Alain Bihr, La novlangue néo-libérale, Éditions Pages Deux, 2007

 


 

A comme …Abécédaire
Premier article d’une chronique alphabétique consacrée à l’exploration philosophique
lundi, 28 juin 2010
/ Vince Er

Un abécédaire [1], c’est un sac de mots, un sac de nœuds, certains pour nous ligoter d’autres pour nous relier. Pas que certains mots soient tabous et d’autres sacrés mais qu’ils instaurent entre nous et les choses des rapports parfois contraignants, parfois terrifiants et quelquefois intéressants.

C’est une question de bon usage comme dirait le père Grevisse [2]. Pour le philosophe, l’abécédaire est un exercice prestigieux et dangereux. Gilles Deleuze [3] a commis un « abécédaire » testamentaire filmé que tout "honnête homme" se doit de posséder dans sa vidéothèque. Il commence par une mise en garde sur le risque de paralysie inhérent à toute définition rigide de sa pensée.

Pour le révolutionnaire, l’abécédaire fait partie de son arsenal. Les mots sont ici des armes et il n y’aura pas de critique des armes sans armes de la critique pour paraphraser le professeur Karl Marx [4].

Nestor Makhno [5] a ainsi écrit un court « abécédaire de l’anarchiste révolutionnaire » qui lui sert de profession de foi.
Ces deux documents sont tout autant une introduction à leurs pensées qu’une mise au point sur le bien fondé de celles-ci.

En parlant de fondement, toute définition est quelque part un enfant dans le dos [6], une trahison. Un point d’arrêt sur image sur laquelle on choisi de faire le point.
Images et mots sont ici au centre d’une démarche documentaire qui privilégiera l’imagination. Cet abécédaire ne prétendra pas faire autre chose qu’une collection de mots plaçant chacun d’entre eux dans les différentes cages d’un zoo formant un bestiaire sauvage de bons mots.
C’est à vous, lecteur-chercheur, qu’il reviendra d’en libérer certain et surtout d’en cadenasser d’autres.
Comme toute collection, elle demeurera inachevée, libre à vous de la compléter en récoltant ou inventant de nouveaux éléments. Soyez cependant certains, qu’avant même qu’elle ne soit constituée, l’on est déjà en train de piller cette collection pour en revendre les plus belles pièces sous forme de concepts marketing ou de propagande fasciste.

Pour donner la clef de cette cage aux mots, sachez que la méthode choisie est la curiosité, tout est donc fait pour susciter l’intérêt, le désir ou l’effroi entourant chaque mot.
Leur ordre formel sera donc purement laissé à l’arbitraire alphabétique latin qui nous sert ici de seule référence transcendante. Chacune des notices pourra donc être lue pour elle-même ou en rapport avec d’autres. Des liens de ressemblance et d’affinité existent certainement mais cet abécédaire ambitionne surtout de contribuer à l’émergence d’hybrides monstrueux ou magnifiques.

Il s’agit donc d’un exercice de style, peu accommodant avec la rigueur d’un dictionnaire ou la cohérence d’une doctrine.
On y trouvera donc un peu de tout comme dans l’inventaire du père Prévert [7]tout en y retrouvant toujours un peu de la même chose du tonneau de maître Queneau [8].
Rien de très scolaire, beaucoup de révolutionnaire dans cet attirail pour petit chimiste des mots.

Cet abécédaire est donc à prendre comme un bric à brac conceptuel, une boite à outils révolutionnaires mise à la disposition du lecteur qui la trouvera tantôt utile, tantôt curieuse, tantôt désastreuse mais en tout cas jamais ennuyeuse.

Vince Er

[1Ce premier mot est donné en guise d’introduction à l’ouvrage. Il s’auto inclut donc dans ce qu’il prétend re-présenter, tout le paradoxe de l’inventaire qui fit tant suer sir Bertrand Russell. Ce paradoxe se pose aussi à propos de la question de la place du parti révolutionnaire vis-à-vis de la classe ouvrière.

[2Maurice Grevisse, Le Bon Usage, quatorzième édition par André Goosse, de Boeck

[3Gilles Deleuze et Claire Parnet, Abécédaire

[4Karl Marx, la citation exacte est « les armes de la critique ne remplaceront jamais la critique des armes »

[5Nestor Makhno « abécédaire de l’anarchiste révolutionnaire », Probouzdénié, n°18, janvier 1932, pp.57-63, et n°19-20, février-mars 1932, pp.16-2

[6Comme celui fait par le père Marx à sa Jenny, sa fidélité se voulant surtout politique

[7Jacques Prévert, PAROLES, Gallimard

[8Raymond Queneau, exercices de style, Gallimard

 


 

Mardi 15h, on arrête tout : L’An 01 de Jacques Doillon et Gébé
jeudi, 1er juillet 2010
/ Gérard Craan

Dans l’An 01 Jacques Doillon refuse de s’interroger sur une question militante importante : comment faire la révolution ? En lieu et place, il décrit comment ce serait après. C’est tout le bonheur de voir l’An 01, qui met nos rêves en image.

Réalisé par Jacques Doillon, en 1973, l’An 01 [1] est tiré de la bande dessinée du même nom, écrite et dessinée par Gébé. Succession de saynètes illustratives de l’aliénation dans laquelle le capitalisme nous a plongé, l’An 01 s’attaque essentiellement au travail, à la société de consommation et à l’inutile, aux hiérarchies. Reflet de l’après Mai ’68, certains de ses aspects sont visionnaires.

Cette fois, le parti pris n’a pas été de décrire "comment" faire la révolution. Elle est expédiée en quelques minutes, au début du film. Sans violence, il est convenu collectivement de tout "arrêter mardi à 15h". Les préparatifs ont été peu nombreux été anonymes. Quelques affiches et actions spontanées suffisent, tant le vide du système est flagrant et perçu comme tel par tous [2]. Il va tomber comme un fruit mur [3]. Ainsi, deux voyageurs, dont l’un est incarné par Gérard Depardieu, refusent ou plutôt, n’ont plus envie, de prendre le train qui les amène au turbin, conscients de l’inutilité de leur vie si elle se poursuit de cette façon. L’An 01 s’annonce tout de même dans quelques luttes folkloriques :

"- il faut économiser l’essence parce que les gars des raffineries ils ont décidé d’apprendre la musique, explique un pompiste à son client.

 C’est une blague !?

 Mais non, c’est officiel, bientôt c’est l’An 01.".

L’An 01 se répand à toute allure
Ce n’est pas que les types [qui l’on annoncé à la radio] sont avec nous , c’est qu’on est partout, répond une fille à son interlocutrice.

Et c’est ainsi que la non-révolution se "décide" :
"- C’est simple il n’y a qu’à fixer une date.
 Chiche ! Quel jour ?
 Ben n’importe. Mardi
 Ouais mais mardi quelle heure ?
 Pourquoi pas 15h ?
"

Et, le mardi à 15h, seul un général égaré dévisagé curieusement par la foule, véritable poème antimilitariste, ne comprend pas ce qu’il se passe.

Un général, déjà objet du passé

Diverses scènes décrivent ainsi la découverte du temps libre, du temps pour se connaître et se parler, trouver des idées, ne rien faire. On change de prénom et d’identité, cela n’a plus d’importance. Et le rêve commence.

Désormais on marche sur la pelouse de la cité ouvrière où l’on ne pouvait poser le pied, la télévision et la radio sont réappropriées. Torse nu décontracté, on fait tourner les machines en fonction des besoins. Les billets de banque sont brûlés. La propriété privée est supprimée à l’occasion d’une grande fête au cours de laquelle les clés d’immeubles sont récupérées pour les fondre à des fins plus utiles. On chante, on danse, la conception de la culture est radicalement transformée.

Y a qu’bouffer qu’est un problème répond un ex-banquier à une ex-vendeuse de soutiens-gorges. Bouffer et devenir intelligent. Devenir intelligent... et savant et tout l’reste. Pour pas que... tes seins tombent. Ni tes dents, ni tes ch’veux. Et que tu fermes pas les yeux... Jamais.

Un magasin-musée à saloperies est créé. S’y exposent des lustres, des caddies de supermarchés, des cuisinières, des mixeurs, des sculptures en plâtre d’êtres humains à travers lesquelles on se faufile pour découvri ce qu’était le métro aux heures de pointe, des tondeuses et du désherbant alors que le gazon devient un mot inconnu des enfants. En cinq petites minutes l’An 01 flingue la société de consommation. Et en 15 secondes, la crise écologique est dénoncée après la découverte du premier poisson d’une rivière en phase de dépollution.

Pour autant, la réaction n’est pas loin. Les stocks de pâtes pour deux mois produits, un ex-directeur imagine ainsi en produire plus pour les échanger à d’autres. Les quelques travailleurs volontaires se fichent de lui tandis que Doillon le discrédite complètement : en pleine discussion, il est tenu de donner son pantalon pour le faire réparer.
Le ridicule est plus grand encore pour une bande de conspirateurs [4] nostalgiques de l’ancien régime projettent de reconquérir le monde en commençant par le retour du port de la cravate et des chaussures cirées. Ils sont filmés à leur insu et... suivis chaque soir par des millions de téléspectateurs, qui n’en demandent pas mieux pour rigoler un bon coup.

Le conspirateur Cavanna sous la bannière "Idéal Travail Hiérarchie"

A travers la dénonciation de ce que nous ne voulons plus, mais surtout, en montrant ce que nous voulons : un monde sans hiérarchie, sans sexisme, non pollué, sans militaires, curés, patrons,... l’An 01, fable utopiste, nous montre aussi que c’est possible, que c’est beau, qu’on doit le faire. Et nous donne du courage pour les luttes d’aujourd’hui en rêvant aux lendemains. C’est la démonstration par l’image de ce qu’est "l’impossible" d’Ernesto "Che" Guevara [5]



Gérard Craan

[1La fiche technique du film est consultable sur le site d’Internet Movie Database. Voir également la notice Wikipédia.

[2En tous cas par les Européens, Français en particulier, puisque la vague révolutionnaire s’amorce dans l’Hexagone avant de s’étendre partout

[3On retrouve bien là une certaine facilité utopiste dans laquelle le capitalisme peut s’effondrer de lui-même, sans lutte. C’est là sous-estimer sa capacité de résistance. Mais ce n’est pas non plus le but du film.

[4On reconnaîtra des membres de la rédaction de Hara-Kiri : Cavanna, le professeur Choron, Cabu, etc.

[5De la citation : Soyons réaliste, exigeons l’impossible.

 


 

Les libraires en colère
lundi, 5 juillet 2010
/ Donya Feki , / Chris B.

Depuis plus d’un an, les libraires indépendants sont en conflit avec le distributeur AMP (Agences et messageries de la Presse), filiale du groupe Lagardère [1]. Nous avons voulu en savoir plus sur ce qui se passe en coulisse et nous avons rencontré, à deux reprises, Alexandre Ribadière qui tient depuis quatre ans la Librairie Brillat-Savarin à Ixelles et qui est à la tête de la fronde des libraires indépendants contre le géant de la distribution de la presse en Belgique.

Notre première rencontre a été enregistrée et diffusée sur Radio Panik le mardi 18 mai 2010. La présente interview a été réalisée le 23 juin 2010.

JIM : Il y a trois acteurs dans le cycle de la diffusion de la presse : les éditeurs, les distributeurs et les diffuseurs. Si l’on conçoit facilement le rôle des éditeurs (qui publient du contenu) et celui des diffuseurs (les libraires indépendants et les divers points de vente de la presse), peux-tu nous expliquer en quelques mots quel est le rôle des distributeurs comme AMP ?

Alexandre Ribadière : Leur rôle, de manière générale, c’est d’avoir un maximum de titres dans leur assortiment et d’organiser d’une part toute la chaîne logistique, c’est-à-dire recevoir les titres des éditeurs, puis d’organiser quotidiennement des livraisons (de nuit, deux fois chaque nuit) dans les sas et les halls d’entrée des libraires. Ca c’est leur rôle purement logistique. D’autre part, ils ont une tâche administrative et financière : nous payons notre marchandise au distributeur et c’est lui qui s’occupe de faire la balance entre ce qui nous revient à nous diffuseurs, ce qui leur revient à eux et ce qu’ils doivent reverser aux éditeurs.

JIM : Vous n’avez donc pas de contact direct avec les éditeurs ?

AR : Du point de vue logistique et financier non, sauf, en contre-exemple, pour le groupe Rossel [2] qui a décidé d’organiser sa distribution logistique tout seul.

JIM : Il y a trois distributeurs en Belgique [3] ; mais vous n’êtes en conflit qu’avec AMP. Qu’y a-t-il de particulier avec ce distributeur ?

AR : Ce qui est particulier dans la position d’AMP c’est qu’ils représentent de l’ordre de 85-90% du marché, c’est-à-dire qu’ils ont 85 à 90% des éditeurs, ce qui les place en position dominante sur le marché. De plus ils concluent des accords d’exclusivité avec les éditeurs. C’est à dire que l’éditeur ne peut pas donner le choix à un libraire d’être distribué par un autre distributeur qu’AMP.

JIM : Il est donc impossible à un libraire de se passer d’AMP ?

AR : Ah, c’est tout à fait impossible...

JIM : La première pomme de discorde entre vous et AMP a été l’augmentation des frais de port début 2009. Peux-tu nous expliquer de quoi il s’agit ?

AR : C’est un sujet très complexe et encore en cours d’instruction. Il y a d’ailleurs des expertises en cours, à notre charge et qui nous coûtent extrêment cher car c’est assez compliqué.
De manière générale, on reçoit dans les bacs de marchandises des communiqués qui nous informent sur les décisions qui ont été prises par le distributeur et auxquelles nous, clients, nous devons nous conformer. On a reçu, fin 2008, un communiqué qui nous apprenait que début 2009 les frais de port qu’on paie de manière mensuelle allaient doubler tout bonnement. Bon, ce ne sont pas des sommes astronomiques : on parle de 110€ avant et donc de 220€ maintenant. A la limite on peut l’accepter mais encore faut-il que ce soit justifié et fait en toute transparence. Il faut quand même réaliser que pour un diffuseur qui vit modestement, sur un an, ça peut représenter un mois de revenus.
Donc on n’a pas pu accepter que ça se passe comme ça et on a signifié à AMP que c’était pas possible. Notre première réaction ça a été de leur demander des explications et donc plutôt être dans un processus de discussion et de négociation.

JIM : Et comment AMP a-t-il réagi ?

AR : Le truc c’est que AMP nous appelle toujours "cher client, cher client" et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant qu’on accepte les décisions qui sont prises. Mais à partir du moment où il y a quelque chose qui ne va pas dans leur sens, il y a un blocage total de leur côté et alors on passe en mode "partie d’échec". Donc, on n’a pas eu d’autre choix que de consulter un cabinet d’avocat pour demander leur point de vue. Ensuite, il y a eu un certain nombre d’échanges avec AMP jusqu’au moment où il a fallu aller jusqu’au dépôt de plainte, ce qui a été fait au printemps 2009.

JIM : Le deuxième conflit qui a amené vos organisations professionnelles, Prodipresse côté francophone et la Vlaamse Federatie van Persverkopers(VFP) côté néerlandophone, à porter plainte contre AMP concernait la question du calcul de vos invendus. Tu peux nous en dire plus ?

AR : Alors, on dirait pas comme ça mais une librairie c’est beaucoup de boulot. On n’est pas que derrière un comptoir comme ça. (rires) On reçoit beaucoup de marchandises et on renvoie beaucoup de marchandises. Si on parle d’AMP, ils livrent chaque jour 2.400.000 copies en Belgique et ils en récupèrent chaque jour 1.200.000, c’est à dire la moitié. Jusqu’à présent la procédure de vérification était manuelle. C’est à dire que chaque jour on reçoit une liste de titres qu’on doit retourner le jour même ; on met ça dans les bacs en étant le plus consciencieux possible. La nuit, quand ils viennent nous livrer, ils reprennent les invendus et une fois que ça arrive chez eux, avant ce changement, AMP faisait un contrôle manuel sur un échantillon de 25% de clients par semaine, donc chaque libraire était contrôlé une fois par mois. Il y avait une certaine souplesse. Comme on parle de quantités industrielles, ils ont décidé, et on n’est pas contre puisqu’un autre distributeur, Imapress, utilise le même procédé sans problème et on en est content, ils ont décidé de se doter d’un système nommé Axon qui est sensé détecter automatiquement les titres et les quantités retournées. Bon, on a attendu de voir. Trois semaines plus tard, le process était en marche et ça s’est tout de suite très mal passé puisqu’ils ont été débordés et que très rapidement on s’est rendu compte qu’entre ce que nous on écrivait sur nos bordereaux d’invendus et le relevé dont ils nous créditaient après avoir contrôlé notre marchandise, il y avait des discordances, des erreurs, et, bien évidemment, en notre défaveur quasi-systématiquement.

JIM : Le problème n’est pas seulement technique, il y a un aspect financier en jeu pour vous.

AR : Au-delà de l’aspect technique, comment ça fonctionne : on vous livre chaque jour de la marchandise qui va être facturée et on vous crédite ce que vous retournez et vous, vous payez la différence. Du coup, on est forcément très attentifs à être correctement crédités sur ce qu’on retourne, autrement on est facturé pour de la marchandise qu’on n’a pas vendu, ça creuse la trésorerie semaine après semaine et de plus on va payer des impôts sur un chiffre d’affaire qu’on n’a pas réalisé, donc, les erreurs sur le calcul d’invendus, à la longue, c’est intenable.

JIM : Quand vous avez constaté le problème, votre première réaction a été de chercher à faire comprendre à AMP l’existence du problème. Toi et d’autres libraires avez commencé à filmer vos invendus [4], d’autres les ont pris en photo et certains ont même fait réaliser des constats d’huissiers. Malgré tout ça, rien n’a changé du côté d’AMP. L’action judiciaire était alors inévitable ?

AR : Après des réunions, les vidéos, un certain nombre de constats d’huissier et voyant que ça ne menait à rien et que ça mettait beaucoup de gens dans une situation de grosse inquiétude et certains dans une situation financière difficile. Du coup la seule solution ça a été de passer à l’action judiciaire pour faire monter la pression et pour les pousser à la discussion. Donc il y a eu dépôt de plainte au mois de mars [5]. On a appris lors du jugement en référé que toutes les vidéos qu’on a faites, et les photos aussi (qui sont encore plus pénibles à faire), AMP n’a même pas pris la peine d’aller les voir.

JIM : Après ces deux plaintes, vous avez décidés d’en introduire une troisième, pour abus de position dominante ?

AR : A force d’être en permanence acculés à des décisions unilatérales qui contribuent à rendre notre quotidien compliqué, voire pénible, et dans la mesure où on est pas en mesure de s’entendre, il nous est venu naturellement l’idée que tout ceci était lié à un abus de position dominante. Je rappelle qu’une entreprise peut avoir une position dominante sur un marché mais qu’elle n’a pas le droit d’en abuser. Au-delà des frais de port et des invendus, il y a beaucoup de petites choses sur lesquelles je ne rentrerai pas ; mais qui font de nous des salariés externalisés et corvéables à merci et que donc il fallait aller jusque là pour instaurer un rapport de force qui fasse qu’on change de culture relationnelle.

JIM : Vos relations avec AMP ont-elles évolué négativement récemment où bien est-ce que ce problème de culture relationnelle existe depuis longtemps ?

AR : Bon, je ne suis pas là depuis longtemps, ça fait 4 ans ; mais ça n’a jamais été simple. En tout cas, il y avait une espèce de façon de travailler, à l’ancienne, avec des gens d’AMP qui sont sur le terrain, qui viennent voir les libraires et s’il y a des problèmes, ils prenaient sur eux, ils essayaient de régler les problèmes. On était tous dans une espèce de relation de travail qui faisait que l’un dans l’autre, tout le monde s’y retrouvait. On savait travailler ensemble.

JIM : Et suite aux actions judiciaires, l’attitude d’AMP a-t-elle changé ?

AR : Non, ils sont restés fidèles à eux-mêmes, c’est-à-dire, nous mettre une grosse pression. Dès qu’ils ont vu qu’on déposait un référé, ils ont demandé au juge qu’on paie dix mille euros de frais de justice pour nous enterrer. On est donc en face de gens qui sont assez violents dans leur façon d’envisager un conflit. Et puis aucun contact. En gros c’est le statu quo total.

JIM : Vous avez été déboutés en référé concernant la question du contrôle automatique des invendus, même si le jugement sur le fond doit encore avoir lieu, il y a tout de même un risque de voir vos actions judiciaires échouer. Que se passerait-il dans ce cas là ? La situation actuelle est-elle tenable pour les libraires indépendants ou bien y aura-t-il un problème de survie dans ce secteur ?

AR : Si on était dans un secteur d’activité dans lequel tout le monde vit bien et qu’on faisait des marges gigantesques, on pourrait tenir longtemps. Le truc c’est qu’une grosse partie des libraires sont déjà dans des situations très fragiles et que donc ça rend l’ensemble très sensible. La moindre perturbation peut en faire sombrer un certain nombre. Toute une série de personnes avec lesquelles on travaille, nous disaient que depuis le début de l’année, il y a eu énormément de fermetures, des cessations de payements, des faillites et aussi des gens qui arrêtent parce que "ça suffit". Un certain nombre de libraires se posent la question, et certains l’ont déjà fait, de revoir la vocation commerciale de leur librairie, c’est-à-dire de faire autre chose. Rien que cette semaine, j’ai eu trois mails de libraires qui me disaient qu’ils feraient un point début 2011 mais que si rien ne changeait ils ne pourraient plus continuer. Donc oui, la situation est fragile et inquiétante. Le processus de "dé-librairisation" est déjà en cours en Belgique. Soyons juste, AMP n’est pas entièrement responsable de ça mais en tout cas c’est un phénomène qui est massif à l’heure actuelle.

JIM : Tu penses que l’Etat pourrait jouer un rôle, par exemple en prenant certaines mesures exceptionnelles pour soutenir les librairies indépendantes ?

AR : L’Etat a plusieurs rôles à jouer. Déjà un rôle d’arbitrage. Il est tout à fait capable de demander des comptes à des banques ou à des secteurs qui abusent. Il pourrait donc, par exemple, présider des états généraux de la presse et surtout instaurer d’un organe mixte de concertation au niveau du secteur avec l’ensemble des acteurs, de façon à ce que les choses soient concertées et non pas subies par les plus faibles. Donc que l’état reprenne son rôle d’arbitre. Ensuite y a des mesures concrètes, comme par exemple l’instauration d’un prix unique du livre, comme en France ; ou bien intervenir au niveau de nos frais de port, comme l’Etat subsidie la poste qui se charge d’acheminer les abonnements sans que ça ne lui coûte rien alors que nous qui sommes dans une situation fragile devons payer des frais de port.

JIM : Au delà des mesures ponctuelles que tu viens d’évoquer, tu penses qu’il faudrait également mettre en place des mesures structurelles ?

AR : Il me semble effectivement que c’est un secteur qui, dans ses structures actuelles, ne fonctionne plus. En plus, il y a les histoires du groupe Lagardère en négociations à Paris, donc on est là aux mains de multinationales qui manifestement ne vont pas du tout dans le sens d’un développement commun, productif et qui soit positif pour l’ensemble. Donc oui, on pourrait envisager, comme ça s’est passé après la guerre, de mettre sur pied un système coopératif, par exemple, de façon à réinventer un modèle économique qui soit viable. Ca c’est quelque chose de gigantesque et ça relève du rêve parce que quand tu connais le secteur, c’est particulièrement figé. Après, il faudrait être en mesure d’attirer des profils qui soient intéressés par le monde de l’information, par le monde des médias, par le monde de l’édition et qui puissent retrouver un rôle qualitatif, c’est à dire tenir ce qui est notre rôle, celui d’un passeur. Notre boulot, ce n’est pas se contenter de recevoir de la marchandise et d’attendre que le chaland débarque mais au contraire d’être un passeur : faire un choix d’assortiment, un choix de mise en avant, bien connaître les clients, faire des choix éditoriaux, prendre son boulot au sérieux. Voilà pour la partie magasin ; mais il y a aussi le web. Le web est tout sauf un ennemi. Il permet de faire un lien avec le client qui n’a pas le temps de passer tous les jours qui pourrait être content de voir ce que nous on a jugé intéressant. Qu’on fasse même du rédactionnel sur nos sites, qu’on mette peut-être en commun une régie de contenu entre plusieurs diffuseurs de bon niveau. On peut aussi envisager, comme ça se passe en France, une plateforme sur laquelle les gens puissent avoir accès à toute la presse qui existe et ensuite savoir où ils peuvent la trouver dans les points de vente. Il faut qu’on trouve notre place sur le web. Sur tous ces chantiers, on en est à des années-lumières.

JIM : Quand on voit les difficultés que rencontre actuellement la presse en général et la presse quotidienne en particulier, avec une baisse des ventes, une baisse de la qualité et la concurrence d’internet, ne penses-tu pas que c’est l’ensemble de la chaîne qu’il faudrait réinventer ?

AR : Ce qu’il faudrait d’abord c’est que chez eux il y ait un changement culturel pour ne pas nous voir uniquement comme des terminaisons nerveuses logistiques nécessaires ; mais que nécessaires. Il serait bon de collaborer, travailler ensemble. On est le thermomètre de leur activité, on a des choses à dire et pas uniquement sur le plan commercial. Il y a aussi un problème d’édition. Je suis content que je vois arriver un titre qui est bien foutu, qui est intelligent, qui tire vers le haut, qui me semble apporter quelque chose de neuf et donc avoir capacité à plaire à un nouveau lectorat, peut-être à faire revenir vers une presse écrite. Il y a des exemples rien que cette année de 2, 3 titres, comme XXI, qui trouvent preneur, chez les jeunes.
Je pense qu’en matière d’information il faut revenir aux fondamentaux, c’est-à-dire faire de l’information sérieuse, de qualité. En terme de projets éditoriaux il faut effectivement tout réinventer. Si les gens se détournent de la presse écrite ce n’est pas uniquement parce qu’il y a le web ou parce qu’ils sont devant la télé, c’est tout simplement parce qu’ils ne trouvent pas nécessairement la qualité dans les magasins. Ca n’est pas tout à fait vrai parce qu’il y a plein de titres de qualité ; mais je dirais qu’il y a encore vraiment du boulot à faire à ce niveau là et que la révolution numérique, la révolution du web, va devoir engendrer un révolution de l’édition et des formats papier. En tout cas c’est mon point de vue. Mon expérience au quotidien de libraire presse, c’est celle-là.

JIM : C’est un appel à voir de nouveaux projets éditoriaux se développer ?

AR : Ah oui ! Les gars, envoyez-moi des trucs qui me donnent le sourire et qui me donnent envie de les mettre sur le comptoir, de les pousser... Parce qu’on connaît nos clients, leur sensibilité, on sait ce qui les fait pétiller, on n’attend que ça ! Et puis après on peut les relayer sur le web pour en faire la promotion. On a tous les outils aujourd’hui. Ca n’était pas le cas il y a 15 ans. On peut vraiment rayonner sur le quartier et tisser des liens, encore faut-il qu’on recoive des trucs intéressants.

Propos recueillis par Chris B. et Donya Feki

[1Egalement détenteur du groupe de distribution Prestalis (ex-NMPP) en France mais aussi présent dans l’édition (Hachette, Fayard, Stock, ...) et dans la diffusion (Relay, Press Shop, ...)

[2Qui édite, entre autres, le quotidien Le Soir.

[3Outre AMP, il existe deux autres distributeurs, Imapress et Tondeur Diffusion.

[5Il y a eu une action en référé afin de mettre fin au contrôle automatique. Les libraires ont été déboutés dans cette procédure. Lire le communiqué d’AMP et celui de Prodipresse

 


 

Un ramadan du voyage
Et si nous vous proposions de rester chez vous une année, une seule année ?
jeudi, 8 juillet 2010
/ Chafik Allal

Précision de l’auteur : si la signataire (« Meriem ») est fictive, tout comme la destinataire (« Isabelle »), la lettre s’inspire toutefois d’une histoire réelle. La personne qui l’a vécue ne veut pas être mise en avant et souhaite donc que son vrai prénom ne soit pas mentionné (ni celui de son interlocutrice). D’où cette « lettre presque imaginaire ».

[NDR : nous reprenons, avec l’aimable accord de son auteur, cet article initialement paru dans Antipodes, la revue d’ITECO]

Chère Isabelle,

Cela fait un petit bout de temps que je voulais t’écrire ; enfin t’écrire une vraie lettre, car je trouve que sur Facebook, je n’arrive pas à exprimer une vraie pensée, autre que ces trucs consensuels et sans intérêt. De plus, entre les coupures d’électricité nombreuses et courantes, si j’ose le jeu de mots, et les coupures d’accès au réseau, je me dis que ce n’est pas le plus intéressant d’échanger par un chat qui ne cartonne pas.

Tu me disais que tu étais étonnée par le fatalisme qui règne chez les jeunes ici en Algérie. Tu me fais bien rire de venir avec vos vieilles histoires et votre regard éternellement orientaliste : franchement, qui est fataliste ?

Celui qui accepte d’être au chômage et faire partie de 10 % de la population sans emploi et accepte d’être traité comme un paria dans la société ?

Ou bien celui qui invente un système de débrouillardise pour survivre tant bien que mal avec du bezness et des petits trafics ?

Celui qui reste enfermé chez lui, fier d’acquis sociaux historiques – de plus en plus remis en question – ou bien celui qui veut migrer – au péril de sa vie – pour tenter d’améliorer sa situation économique, sociale, culturelle ? Celui qui manifeste …

Ah oui, j’ai oublié : vous manifestez aussi ; de moins en moins, mais quand même … Et souvent poliment. Lorsque, chez vous, des jeunes des banlieues poussent l’impertinence jusqu’à se révolter, la bien-pensance des autres jeunes les empêche de les soutenir. Je n’ose même pas citer la crise financière, qui vous touche à fond, où vous voyez des milliards s’envoler devant vos yeux et pourtant vous réagissez tellement peu. Et tu vas me faire croire que les jeunes chez vous sont moins fatalistes qu’ailleurs ?

Certes, j’ai connu, sur le net, beaucoup de jeunes Européens qui se révoltent, qui sont pour la révolution : ils soutiennent Chavez, ils encensent Cuba, ils veulent voir la révolution en Iran ; Révoluti-ON dans le monde, partout ailleurs, mais en Europe rien, leur rêve semble être la révoluti-OFF.

En fait, j’ai l’impression que ni toi, ni d’autres jeunes Européens avec qui j’ai chatté, n’acceptez l’idée que vous soyez satisfaits, au fond de vous, du monde actuel : les rapports de domination traditionnels entre vous et nous, pour en rester aux jeunes d’Europe et jeunes d’Afrique, sont renforcés par vos énormes possibilités de mobilité et nos possibilités très réduites. Et vous n’essayez pas grand’ chose pour changer cela collectivement, vous essayez parfois – plutôt rarement – individuellement.

Ainsi, quand je te demande de me faire un certificat d’hébergement et une attestation d’accueil pour que je vienne en vacances en Belgique, ça paraît rien pour toi ; pour moi ça compte énormément. Pour moi, en plus de m’aider à voyager, c’est une façon de lutter contre ce rapport de domination par la mobilité ; et le manque de liberté de voyager (même si c’est à nuancer), dans mon cas et celui de mes copines, ne provient pas de nos parents, ou d’une quelconque oppression dont nous serions victimes dans la société. Cela provient de lois faites par des pays du Nord pour nous limiter les possibilités de déplacement.

Tu comprendras ma grande déception de ne pas avoir reçu ce certificat d’hébergement ; d’autant plus que tu m’avais dit au début que tu le ferais rapidement. Bien sûr, idéalement, moi aussi j’aimerais ne pas dépendre de toi pour aller en vacances. Je ne sais pas si tu peux le comprendre mais je te le dis quand même : je sens comme une humiliation de devoir te demander de m’aider à voyager ; si, en plus, tu me dis oui et puis tu disparais dans la nature, tu imagines ma souffrance.

J’en viens ainsi, petit à petit, à ton envie de venir t’installer comme jeune coopérante ici, après que ton stage se soit bien passé à l’Alliance Française d’Alger. Ton envie d’ « aider », comme tu dis, et de contribuer à quelque chose qui fasse sens pour toi est touchante. Je ne vois pas très bien si tu as réfléchi au type de personne que tu vas aider en étant à l’Alliance Française, mais soit. Parce que, comme tu le sais, le public de l’Alliance Française est constitué de gens économiquement à l’aise, parfois riches, appartenant à un groupe social de rang élevé.

Je me demande d’ailleurs parfois si ce n’est pas la reconnaissance – que ces gens auraient pour toi – qui t’intéresse. Dans un certain sens, peut-être qu’ils t’aident plus que tu ne les aides. Au passage, je ne comprends pas bien d’où vous vient cette envie de nous aider. Et avec toute l’histoire tumultueuse entre nos peuples, d’Europe et d’Afrique, nous, anciennement colonisés, avons développé une authentique paranoïa dans nos relations avec vous, sur ce point entre autres. Est-ce que vous voulez aider par culpabilité ?

Parfois, j’avoue que ça peut être un bon moteur de changement. En même temps, quand vous venez jusqu’ici pour nous expliquer qu’il nous faut rester chez nous, qu’il ne faut pas migrer car c’est la désillusion là-bas en Europe, qu’il faut changer la vision du monde chez les jeunes ici, est-ce que, inconsciemment, vous ne considérez pas que vous savez mieux que nous ce qui est bon pour nous ?

Est-ce que ce ne serait pas une énième tentative de domination, qui passe par la colonisation de nos imaginaires ? Pourquoi vous, jeunes Européens, pourriez rêver de tous les endroits de la terre, pour des vacances ou pour y vivre, et nous pas ? Vous voudriez dominer même nos rêves ? Nous en priver ? Exiger de nous un visa pour pouvoir rêver ?

Le pire, c’est lorsque des jeunes Européens, éventuellement progressistes, nous tiennent pareils discours « dans notre intérêt et l’intérêt de nos sociétés », disent-ils. Merci de vous préoccuper de nous et de notre intérêt.

Et si dans votre intérêt et dans l’intérêt de vos sociétés, nous vous proposions de rester chez vous, une année, une seule année ? Je le dis en souriant certes, mais je crois beaucoup à l’intérêt d’une « non-mobilité » temporaire – une espèce de ramadan du voyage.

Et je ne peux que me réjouir des avantages que j’y vois : déjà réduire les risques de propagation de maladies et de virus, nouvelle peur-panique chez vous (quand j’y pense, j’en ris).

Ensuite, faire l’expérience d’une telle forme d’abstinence pour vous mettre à notre place et mieux nous comprendre.

Et enfin vous permettre de vous mobiliser un peu plus pour changer des choses « dans votre intérêt et l’intérêt de vos sociétés ».

En effet, mon hypothèse est que le voyage et les vacances sont une puissante soupape contre la contestation et la mobilisation, et la disparition de cette soupape pourrait enfin vous aider à vous mobiliser pour changer les choses chez vous. Et là je t’assure que nous serions tout à fait disposés, nous jeunes d’Afrique, d’Amérique du Sud et de partout, à venir vous « aider » et contribuer à changer les choses là où les rapports de domination se décident et se construisent, consciemment et inconsciemment.

En quoi peut-on vous aider ? Peut-être déjà à développer vos capacités à vous mettre en colère, car ce que nous, jeunes Arabes, Africains ou Sud-américains, apportons au monde n’est peut-être pas énorme à vos yeux, mais est très important aux nôtres : nous apportons au monde notre colère. Ça vous intéresse de tels projets de développement de la colère ? On commence par un ramadan du voyage ? Chiche ?

Au moins ça pourrait inspirer les plus poètes d’entre vous pour écrire : connaissez-vous le poème Passeport du Palestinien Mahmoud Darwich ?

Ou bien encore le texte Une seule année sans vous tous de l’Irakienne Alia Mamdouh ?

Est-ce que de tels écrits (certes nés dans des contextes particuliers) pourront, un jour, être parlants pour vous ?

Pourriez-vous, un jour, être touchés et concernés par de tels écrits ?

Pourrons-nous vous aider à développer vos capacités à vous mettre en colère ?

Dans notre cas et pour notre amitié, je vais tenter de t’y « aider » en partageant avec toi un passage d’un texte de Alia Mamdouh. Elle l’a écrit suite au traitement subi dans un aéroport : en route pour New York, elle transite par l’aéroport de Montréal où elle se fait gentiment humilier. Ce texte (que tu peux trouver sur le site Bellaciao) se termine de façon majestueuse :

« Ainsi, nous mettrons notre doigt dans l’œil du maître du temps en disant : nous voulons que personne ne nous apprenne à panser nos blessures.

À cause de la sottise, de l’archaïsme, de la grossièreté et de l’arrogance, du manque de sagesse et de la passion de la peur, de la lueur de la souffrance et du courant de tristesse dans les cœurs, nous ne voulons pas de festivals de deuil pour nous, ni de votre admiration pour notre visage vigoureux et pâle, pour notre liquide ardent et impétueux, pour nos testicules chauds et nos bourses qui emplissent nos pantalons. Nous ne voulons pas de votre confort, de votre coquetterie, de votre grande taille qui n’améliorera pas notre descendance primaire et trapue. Nous ne voulons surtout pas être forts comme vous, pissant sur les bords de l’univers et ricanant devant les hommes qui rendent l’âme. Nous voulons nous rouler dans notre sable et mourir dessus comme les plus beaux brigands, les fous, les malins et les poètes. Nous voulons rester là-bas, face au soleil féroce et bon pour peupler la terre et continuer d’écrire sur les tablettes.

Que nous vivions un autre jour, pas trop long grâce à nous, ni trop court à cause de vous. Nous voulons une année, une seule sans vous, vous tous, car vous êtes seuls. Nous partageons avec vous la loi de la force, c’est là peut-être la raison de votre fureur, nous faisons partie de la loi universelle, le puissant peut anéantir le monde, mais le faible aussi. »

Je te laisse, chère Isabelle, avec toute mon amitié,

Meriem

Cet article est paru dans le numéro 186 d’Antipodes, revue de l’ONG ITECO, Centre de formation pour le développement et la solidarité internationale.

 


 

Editorial n°10
mardi, 13 juillet 2010
/ Christine Oisel
Juin-Juillet - JIM10

Les mots sont importants. Permettant de travestir, d’édulcorer voire de transformer une réalité afin de mieux l’imposer, ils constituent depuis toujours un outil de propagande essentiel aux mains des classes dominantes afin de maintenir leur ordre mondial. Ce constat, le collectif du même nom le pose depuis une dizaine d’années et fournit un travail remarquable d’analyse et de questionnement que le JIM a voulu mettre en lumière en publiant l’article de Pierre Tévanian et Sylvie Tissot "Pourquoi les mots sont importants : 2000/2010".

Au sein du JIM, nous essayons de travailler régulièrement sur l’importance des mots, notamment par le biais de notre rubrique Les mots des maux. "Ethique", "sécurité", "violence", "capital humain", autant de notions - et il y en a beaucoup d’autres - qu’il faut savoir appréhender avec la plus grande attention si l’on veut percevoir les enjeux de société réels qu’elles dissimulent. L’exemple des "réformes" est, à ce titre, tout à fait représentatif... et préoccupant : derrière un terme à connotation positive et, dirons-nous, progressiste se cache la remise en question brutale de conquis sociaux que l’on pensait, il y a encore 20 ans, indestructibles. Il en va ainsi de notre système de retraites, profondément mis en cause dans nos "démocraties" capitalistes. Et pourtant, comme nous le rappelle Luca Ciccia, Sauver les retraites, c’est sauver la démocratie ! .

Les mots contribuent également à perpétuer les rôles assignés à certaines catégories de personnes au sein de la société, comme par exemple les femmes. Vous savez, ces êtres "naturellement" soumis, dociles et voués au service des autres. Dans la sphère professionnelle, ces caractères semblent pour certains s’incarner parfaitement dans la figure de la secrétaire. Est-ce étonnant dès lors qu’ils confondent la journée des secrétaires avec la journée de la femme ? Ernestine Dupont nous livre son témoignage-coup de gueule et pose la question : s’agit-il d’Une assimilation anodine ?.

Ces mots si importants, nous les lisons, quotidiennement ou de temps à autre, dans les médias écrits. Il a beaucoup à dire sur le conformisme du discours médiatique, la pauvreté de l’analyse ou la complaisance envers le pouvoir politique et économique. Les alternatives papier existent mais sont très peu visibles à côté des géants de la presse et résistent difficilement au choc de la loi de marché. La concentration des médias est préoccupante : seuls quelques groupes d’éditeurs détiennent la majorité des titres présents dans nos librairies. Et les libraires qui souhaitent proposer du choix sont confrontés à un quasi monopole non seulement des éditeurs mais également des distributeurs, comme AMP. Chris B et Donya Feki ont rencontré Alexandre Ribadière qui explique comment, en tant que libraire indépendant, il tente avec d’autres de lutter contre ce géant de la distribution. Une rencontre à lire dans Les libraires en colère.

Les mots, les mots, les mots... Quand on les aime, quand on les soigne, quand on veut les analyser, les comprendre et les expliquer, se pose la question de leur présentation et de la méthode à adopter. Et si on les classait de A à Z ? Cela s’appelle un abécédaire et c’est ce que Vince Er nous propose au travers d’une chronique alphabétique consacrée à l’exploration philosophique. Commençons en toute logique avec la lettre A comme …Abécédaire.

Parmi les mots-stars en cette période estivale, le "voyage" et les "vacances" semblent faire partie du vocabulaire de chacun. Vraiment ? Eh bien non, tout le monde ne voyage pas. "Chez nous", en Occident, même si elles se sont relativement démocratisées, les vacances restent encore inaccessibles pour nombre de ménages précaires. Mais l’impossibilité de voyager est une vérité bien plus générale si l’on regarde du côté de l’Afrique ou de l’Amérique du Sud. Car si les Occidentaux peuvent décider de voyager ou de s’établir à peu près partout dans le monde, il n’en va pas de même pour les gens du Sud, confrontés à nos lois sur l’immigration et à nos frontières fermées. Chafik Allal nous invite à réfléchir sur certains de nos réflexes occidentalistes et, pourquoi pas, à pratiquer Un ramadan du voyage.

Les mots peuvent endormir ou réveiller ; reproduire ou créer ; asservir ou libérer. Dans tous les cas, leur maitrise constitue l’un des premiers outils à acquérir si l’on entend agir sur le monde et, soyons réalistes, demandons l’impossible ! [1], l’émanciper, l’arracher du joug capitaliste pour construire une société juste et solidaire. La question du "comment" lutter est importante et reviendra dans le JIM à la rentrée. Certains préfèrent imaginer ce qui se passerait après une révolution. C’est le cas de Jacques Doillon qui, dans "L’An 01", met nos rêves en images. Une critique ciné de Gérard Craan : Mardi 15h, on arrête tout : L’An 01 de Jacques Doillon et Gébé.

Merci à Chris, Chafik, Christine, Donya, Ernestine, Gérard, Luca, Pierre, Sylvie et Vince qui ont participé à ce numéro.

Christine Oisel, pour l’équipe du JIM

Bannière : Ode

L’équipe du JIM va profiter de l’été pour se reposer, bouquiner, prendre l’air, bref se ressourcer et vous proposer un JIM tonique à la rentrée !

En attendant, nous ne vous laissons pas sans rien. Le JIM vous propose de (re)découvrir certains de nos articles parus depuis le début du projet, il y a presque un an.

Bonne lecture et à bientôt !

C.O.

[1Citation d’Ernesto "Che" Guevara