Journal Indépendant et Militant
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Numéro 7 - Merci patron !

Edito n°7
Merci patron ! /
jeudi, 15 avril 2010
/ Gérard Craan
"MERCI PATRON !" - MAR.-AVR. JIM07

Merci patron !

Grâce à toi, la "crise" économique n’est plus qu’un souvenir. Tu es l’exemple vivant de la résistance à l’adversité. Le retour des investissements est prévu cette année, la valeur des actions de l’entreprise pour laquelle je travaille est enfin repartie à la hausse, la revalorisation du pouvoir d’achat est déjà là. C’est que, pour faire face à cette crise économique, châtiment divin s’il en est, tu n’as pas démérité. Courageusement, tu as refusé que l’on contrôle davantage la propriété privée et freine les mouvements spéculatifs boursiers. Pardon ! La fluidité des transactions financières. Dans ton entreprise, tu as fait le ménage en bon père de famille, n’épargnant ni ta sueur, ni tes larmes.

En fait, mon entreprise, ma sueur et mes larmes. Et s’il est question d’un père, tu me fais penser à celui du Petit Poucet : quand il n’y avait plus à becqueter, tu m’as largué dans la forêt.

Moi, par contre, pauvre travailleur, avec ou sans emploi, je galère.

Chaque jour, tu inventes des systèmes qui m’enfoncent un peu plus et me font produire plus. Pour l’illustrer, Frédéric Michel explique très bien la dureté d’un métier : celui de caissier. Pas de contrat fixe, je ne sais pas si je pourrai payer les cahiers scolaires de mes gosses demain. Ni même si je pourrai les aider pour leurs devoirs. Vois-tu, je ne sais jamais quel sera mon horaire et si tu ne vas pas me faire bosser tout le week-end. Et tant pis pour mes tendinites chroniques : il n’y a pas intérêt à lambiner aux caisses, tu me chronomètres ! Et chaque semaine tu affiches les résultats de la meilleure caissière. Les mauvaises auront du souci à se faire. Vive la concurrence entre travailleurs. Et que le meilleur gagne.

Somme toute, c’est un peu le résumé de l’article de Blacksad sur la délation, Soyez éthique : dénoncez vos collègues !. Pardon, les systèmes "d’alerte professionnelle". Des procédures qui permettent à des travailleurs de signaler un "comportement" problématique de supérieurs ou de collègues de leur entreprise. Officiellement, le système a été conçu pour dénoncer les manipulations comptables (scandale Enron) et éviter un étouffement interne de ce manque de... déontologie. En pratique, tu me demandes de faire le corbeau pour dénoncer anonymement le collègue qui va sur Facebook durant les heures de boulot, ou celui qui pique des fournitures de bureau début septembre. Bref, je deviendrais ton contremaitre bénévole.

Et tu t’étonnes que je n’aime pas (ou plus) mon travail !? Certains travailleurs ont pour premier combat, comme l’écrit si bien Cerise Van Aa, de se lever tous les matins. Que cette journée [qui s’annonce] (...) va se dérouler sur le même mode : des travaux demandés qui ne seront jamais assez bien et qui finiront dans une poubelle, des tâches irréalisables ou en totale contradiction avec d’autres travaux en cours, et des reproches, des pluies de reproches ; des reproches qu’on fasse bien ou mal. Pudiquement c’est ce que l’on nomme harcèlement moral. Un autre outil d’exploitation capitaliste.

Certains résistent pourtant. Ou essaient. Alain, agent de sécurité à la STIB a néanmoins fini par craquer. Après de multiples protestations face à la disparition non-annoncée de son service, après avoir passé des journées entières à ne pas pouvoir exercer son travail correctement, il est tombé en dépression. Pourtant la STIB est un service public. Son patron, c’est l’Etat. Qui ne pense plus service mais bien rentabilité. Que cela tombe sur son personnel et sur les usagers (pardon ! ses collaborateurs et les clients), peu lui chaud. Pour la STIB, seul importe le chiffre. Les propos d’Alain ont été retranscrits par Gérard Craan.

Sois donc heureux, cher patron, l’Etat t’abandonne petit à petit ses prérogatives. Les services publics seront privatisés si l’on ne s’y oppose pas plus fermement. Le travail est redevenu un grand marché, soumis aux lois de l’offre et de la demande. Certes, il y a bien des comédies ministérielles pour sauvegarder les apparences. Quand le producteur de chocolat Godiva lance une procédure de licenciement de nonante personnes et met l’usine en lock-out, Joëlle Milka [1] parade pour remettre les "partenaires" sociaux "autour de la table". Idem avec la cartonnerie Cartomills à Mettet. Seule nuance, c’est le tigre de papier Marcourt [2] qui s’y colle. Sans empêcher la fermeture.

Pour l’Etat, sauver l’emploi ne consiste pas à forcer la garantie de l’emploi dans le privé, mais à t’offrir des travailleurs précaires et sous-payés. "Intégration par le travail" cela s’appelle. Renaud Maes a recueilli des témoignages de ces forçats du CPAS, nouveau servage moderne. Il t’est encore plus facile de leur faire miroiter un poste fixe inexistant en échange de leur sueur et de leurs heures sup’ non déclarées. Ou de ne pas leur dire qu’il existe un règlement de travail. Même conscients du jeu de ballon dont ils sont les victimes, des allers-retours entre CPAS, chômage et petits boulots, ces travailleurs acceptent beaucoup de choses. Il est vrai qu’on leur refuse les réelles possibilités de s’en sortir, comme la reprise des études ou un vrai job qualifiant. Alors quand on n’a plus le choix...

Cher patron, avec la complicité de l’Etat tu réussis donc à nous transformer en paquets de muscles écervelés, en marchandises, en ressources. En capital humain, quoi. Le concept de "capital humain" est l’objet de l’article d’Ode. Comme au XIXè siècle, je dois vendre ma force de travail et la faire fructifier afin d’’en tirer le meilleur prix sur le marché du travail. Et, en cas d’échec, je suis le seul responsable. Toi, tu n’y serais pour rien. Tous les rapports de production capitaliste en deviennent incompréhensibles : tu m’exploites et en tires des bénéfices, mais c’est de ma faute.

Affiche de Mai ’68

Cher patron, je n’oublie pas la fable du Petit Poucet. Mais j’en change la fin. A sept frères, nous sommes bien capables de te jeter dehors. Et de faire un autre usage des cailloux qui traînent dans mes poches.

3A lire également dans ce numéro3

La cinquième partie (eh oui, déjà) de Le Vert et le Rouge, par Didier Brissa ainsi qu’un article d’Eponine Cynidès consacré aux différences entre cerveaux féminins et masculins. C’est que certains éminent savants ont toujours tenté de justifier la domination des femmes par leur incapacité génétique. Les femmes sont moins intelligentes que les hommes et font mieux la cuisine, disent-ils. Et le cantonnement des femmes aux tâches domestiques ne relève pas de la société mais des gènes et de la nature. Un peu comme les travailleurs précaires, cher patron. Ils sont nés comme ça.

Merci à Blacksad, Cerise, Didier, Eponine, Fiona, Frédéric, Gérard, Ode et Renaud.



Gérard Craan


Le numéro huit sera consacré à l’enseignement. Comme tout service public, il est menacé par la privatisation. Mais le fonctionnement bureaucratique de son administration, dans un étau financier, la reproduction sociale qu l’enseignement met en œuvre, en lieu et place de l’émancipation de chacun, sont d’autres aspects tout aussi interpellants.

[1Joëlle Milquet, Ministre fédérale de l’Emploi.

[2Ministre régional wallon de l’Economie.

 


 

Les multiples facettes de la pénibilité. Analyse du métier de caissier
lundi, 15 mars 2010
/ Frédéric Michel

Le terme de pénibilité est devenu un thème à la mode dont tout le monde parle. Les médias mettent en évidence que le travail est devenu plus pénible mais bien souvent il n’est pas évident de savoir véritablement ce que recouvre cette idée. C’est pourquoi nous avons décidé d’approfondir la pénibilité d’un métier spécifique : celui de caissier, en développant ses différents aspects [1].

Dans le cadre d’entretiens de recherche [2], il a été constaté que même si les caissiers interrogés travaillent dans des pays différents et dans des chaînes de magasin distinctes leur discours est similaire. Ils rencontrent un grand nombre de conditions de travail pénibles.

La précarité de l’emploi

Pour commencer, régulièrement les responsables des grands magasins jouent avec la législation afin de ne pas devoir les engager en Contrat à Durée Indéterminée (CDI). Ils sont donc pendant de nombreuses années sous contrats précaires.

Ils s’arrangent toujours évidemment. Si tu as trois contrats à durée déterminée, ils sont obligés de te donner un CDI. Alors ils s’arrangent. Ils donnent deux contrats déterminés et un contrat de remplacement du coup cela ne compte plus. Et puis j’ai eu une pause de deux mois du coup cela annule le reste. Puis j’ai repris. C’est de nouveau reparti à zéro. Eux ça les arrange bien. Chaque fois que ton contrat s’arrête tu dois te remettre au chômage. Puis chaque fois ils te reprennent et du coup ils touchent une prime. (…) Ils engagent pour trois mois. Ils ne vont pas prolonger trop longtemps parce qu’après trois contrats à durée déterminée, ils sont obligés de t’engager définitivement et ça les arrange pas.

Femme, 23 ans, Caissière dans un grand magasin (Belgique), vit maritalement.

Flexibilité du temps de travail

Deux autres difficultés sont que leurs horaires fluctuent énormément et qu’ils doivent régulièrement travailler le samedi. En plus, ils sont engagés en général sous contrat de 18h et, quand l’employeur a besoin de personnel supplémentaire, ce qui est fréquemment le cas, il leur demande de venir plus souvent. Etant en CDD et ayant un temps partiel, la plupart d’entre eux auront tendance à accepter. Dès lors, le temps partiel qui a priori permet de mieux concilier la vie privée et la vie professionnelle est, dans ce cas, plutôt pénalisant car ils doivent véritablement s’adapter au temps de l’entreprise [3].

 J’ai un 18 heures. C’est un 18 heures officiel. Evidemment ils profitent des temporaires justement pour faire des heures en plus. Comme tu es là comme temporaire, tu n’oses rien dire. Alors quand on te demande de faire des heures en plus, tu acceptes.

 C’est 18h sur le contrat et c’est combien d’heures réellement ?

 C’est une trentaine d’heures parce qu’évidemment les anciennes ne veulent pas faire des heures en plus. Elles les demandent chaque fois en récupération, du coup cela ne les arrange pas beaucoup.

 Et tes horaires, les sais-tu semaine après semaine ?

 Je le sais trois semaines à l’avance mais ce n’est jamais deux jours le même horaire et non plus jamais la même semaine. On a un jour de congé en plus du dimanche qui tombe au hasard quand la responsable l’a décidé. Les horaires changent tout le temps. (…)

 Tu n’as jamais le samedi ?

 On a huit samedis par an de congé. Mais il y en a apparemment qui ne les ont jamais. Je pense que je n’ai jamais eu de samedi donné.

Femme, 32 ans, Caissière dans un grand magasin (Belgique), mariée.


La pénibilité du travail vue par Carrefour (capture d’écran adaptée de son site)


La pénibilité pathologique (troubles de santé)

Ces caissiers sont confrontés à de nombreuses conditions de travail pénibles. La répétitivité des tâches et la monotonie les rapprochent même, dans une certaine mesure, des travailleurs à la chaîne. De plus, ils se plaignent régulièrement de souffrir de problèmes de santé récurrents. Mis à part la plainte de la fatigue, ils parlent de douleurs multiples au niveau des poignets, des épaules, du dos et de la nuque qui mènent régulièrement à l’apparition de tendinites.

 C’est vrai qu’ici il y a parfois des absences prolongées. Au fait il y en a beaucoup qui ont des problèmes de tendinite à cause du fait qu’on fait toujours les mêmes mouvements. C’est surtout les plus âgées. Elles travaillent aussi souvent avec un bandage ou une sorte d’attelle à la main. Et puis il faut aussi déplacer les paniers qui se trouvent aux caisses. Nous on doit les regrouper et les remettre à l’entrée du magasin. Il y en a une qui s’est cassée le dos en faisant ça. Elle a été en maladie pendant un petit temps.

 C’est fréquent d’avoir mal au poignet ?

 Moi ça m’arrive déjà maintenant. C’est musculaire. J’ai aussi mal à la nuque et aux épaules. Six heures c’est quand même long en caisse. Tu fais le même mouvement. Quand tu as du monde, ce n’est quand même super top.

Femme, 32 ans, Caissière dans un grand magasin (Belgique), mariée.

La pénibilité relationnelle

Ils vivent aussi au quotidien une pénibilité relationnelle du fait de certains clients qui ne se gênent pas pour les agresser verbalement en les insultant. Certains ont même déjà été agressés physiquement.

 C’est déjà arrivé qu’ils t’insultent ?

 C’est déjà arrivé : « espèce de conne », « t’es qu’une salle caissière », « t’es trop nulle ». (…)

 Et les insultes c’est fréquent ?

 Des clients chiants je crois qu’on doit en avoir trois fois par semaine. Ils insultent vraiment, ils sont méchants. Pour eux on est un peu des sous-merdes. C’est la même chose pour les quarts d’heure. C’est une autre caissière qui vient nous remplacer quand on prend la pause. Elle doit ranger sa caisse et je dois mettre la mienne. Cela prend 2 minutes 30 à tout casser. Pour eux c’est énorme »

Femme, 37 ans, Caissière dans un grand magasin (France), vit maritalement.

La pénibilité temporelle

Ils sont également confrontés à des formes de pénibilité temporelle. Leur vitesse de pointage est généralement chronométrée. Ce contrôle permanent les pousse à accélérer un maximum [4].

 On est chronométré aussi pour la vitesse de pointage et la vitesse quand tu rends la monnaie. Tu as une minuterie qui se met en route chaque fois que tu ouvres ta caisse. Les clients ne s’en rendent pas compte. Parfois on va super vite et les personnes âgées n’arrivent pas à suivre. Elles disent qu’on va trop vite mais on a quand même une vitesse à respecter. Logiquement on est censé avoir deux clients en attente plus celui avec lequel on est occupé. (…)

 Et après on te dit en combien de temps tu travailles ?

 Après ils affichent une semaine par mois au hasard avec ton numéro de matricule. Ils « tipex » les noms et tu ne connais pas les numéros de tout le monde. Elle met une grosse barre au fluo sur la liste. Du haut jusqu’à la ligne c’est très bien et de la ligne jusqu’au bas c’est trop lent. Tu as intérêt à avancer et à accélérer si tu es dans les trop lents.

 C’est une fois par mois ?

 Une fois par mois, il y a le temps qui est calculé sur une semaine. On est chronométré tous les jours mais on ne sait jamais quelle semaine elle va afficher. Généralement d’une semaine à l’autre, ça change pas beaucoup. (…) Celles qui sont là en contrat définitif, une fois par an elles sont appelées au bureau. Alors elles ont un compte rendu de leur dossier avec justement la vitesse de pointage, les présences, les absences. C’est un peu un compte-rendu de ce qu’elles ont fait et si tu n’es pas bien, tu te prends un savon. Il y en a qui sont déjà sortis en pleurant .

Femme, 41 ans, Caissière dans un grand magasin (France), Divorcée.

Dans certains cas, le contrôle de ces caissières est même poussé à son paroxysme. « Depuis le début de l’année 1998, j’ai pu observer dans un Hypermarché D de Nantes que les clients pouvaient aussi avoir un droit de regard sur le rythme du travail des caissières par l’intermédiaire d’un écran ordinateur, placé de manière très visible devant la barrière des caisses. Celle-ci enregistre les temps de passage en caisse de la clientèle pour chaque caissière et les restitue sous forme de courbes et de graphiques lisibles par tous » [5].

Conclusion

Dans le cadre de cet écrit, différents aspects de la pénibilité du travail de caissier ont été relevés. La particularité de ces travailleurs est qu’ils cumulent différentes formes de pénibilité : physique, relationnelle et temporelle. Autrement dit, leur travail est lourd physiquement, ils sont en plus confrontés à des comportements indélicats de la part de certains clients et, pour finir, ils doivent se dépêcher continuellement. En conséquence, ils souffrent de nombreuses douleurs physiques et de pathologies telles que les troubles musculo-squelettiques (TMS) voire, quand la pression est trop forte, de troubles psychologiques comme des dépressions.

Frédéric Michel

L’article de Frédéric Michel nous est parvenu peu après que Carrefour a décidé de licencier presque 2000 personnes. Non content de faire souffrir ses travailleurs, le groupe Carrefour entend les rémunérer moins. Derrière les licenciements se cache en effet la volonté du groupe Carrefour de changer de commission paritaire. Pour mémoire, une commission paritaire est l’organe, constitué à base égale de représentants des travailleurs et des patrons, en charge de déterminer les conditions de travail et de salaire [6] dans un secteur d’activité précis. Une entreprise (et ses travailleurs) est donc rattachée à une commission paritaire en fonction de ce qu’elle fait. Au fil des années, la force syndicale a permis de dégager des avantages substantiels dans certains secteurs, moins dans d’autres. De nouveaux secteurs sont également apparus, dans lesquels il a fallu partir de zéro [7]. La sous-traitance, la franchise [8], des combines techniques, etc. permettent parfois aux employeurs de choisir la commission paritaire qui leur semblait la plus intéressante. Confronté à des difficultés économiques majeures, en raison surtout de la mauvaise gestion patronale [9], le groupe Carrefour ne se remet cependant pas en question mais tente plutôt de faire passer les travailleurs à… la caisse. Comme il l’a déjà tenté en 2008, le groupe tente de changer de commission paritaire et, cette fois-ci, d’également recourir massivement à la franchise. Comme en 2008, Carrefour met en balance le maintien de l’emploi ou un nombre restreint de licenciements contre un changement de commission paritaire avantageux [10]. En plus du bâton des licenciements, il propose également une maigre carotte : la possibilité que certains magasins soient repris par le groupe Mestdagh. Mais via un système de franchise et donc à des conditions de salaire et de travail nettement plus dures pour les travailleurs.

Où en est-on aujourd’hui ?

Les négociations entre organisations syndicales et patronat se poursuivent. Après une grève réussie le 27 février, un arrêt de travail le samedi 13 mars était également prévu mais a finalement été annulé. Si l’outil de la grève est abandonné, il est envisageable que le personnel de Carrefour, victorieux lors du conflit de 2008, ne puisse être en mesure de maintenir ses conditions de travail actuelles en cette période de crise économique.

GC

[1L’auteur se base pour ce faire sur sa thèse de doctorat et les 150 entretiens approfondis réalisés en France et en Belgique (Michel F, De l’exploitation à la pénibilité. Etude de la pénibilité du travail en France et en Belgique, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 2010).

[2Ceux que l’auteur a lui-même menés.

[3. Cattanéo N, Le travail à temps partiel : un rêve ou un cauchemar ? Du volontariat à la contrainte ou les variations de la disponibilité permanente professionnelle selon les logiques du temps partiel, Thèse de doctorat, Université de Paris VII, 1996.

[4Prunier-Poulmaire S, « Flexibilité assistée par ordinateur. Les caissières d’hypermarché », Actes de la recherche en sciences sociales, n°134, septembre 2000, p.29-36.

[5Alonzo P, « Les rapports au travail et à l’emploi des caissières de la grande distribution. Des petites stratégies pour une grande vertu », Travail et emploi, n°76, 1998, p.41.

[6Comme la durée du travail, le salaire minimum sectoriel, la formation spécifique, la prime de fin d’année, le congé d’ancienneté, etc.

[7Par exemple, le secteur des Titres-services

[8Sur le système de franchise et l’extrême dépendance qui en résulte, lireEt voici l’entreprise sans patron...

[10L’hebdomadaire du PTB, Solidaire, donne un descriptif des différences de commission paritaires dans le commerce.

 


 

Soyez éthique : dénoncez vos collègues !
jeudi, 18 mars 2010
/ Blacksad

Les systèmes d’alerte professionnelle (ou « whistleblowing ») sont des procédures permettant à des travailleurs de signaler un « comportement » d’un membre de leur entreprise (collègues ou supérieur) contraire, selon eux, à une législation, une réglementation ou aux règles établies par leur entreprise. En d’autres mots, il s’agit de systèmes par lesquels des travailleurs peuvent, sans passer par leur hiérarchie, dénoncer anonymement leurs collègues via mail ou appel téléphonique gratuit.

…à l’origine pour des raisons d’éthique

Le système de « whistleblowing » vient des Etats-Unis. À la suite des scandales éthico-financiers ‘Enron’ et ‘Worldcom’, les États-Unis ont voté en juillet 2002 une loi [1] qui oblige les sociétés américaines à instaurer des « Codes de conduite » (Code of conduct) établissant un ensemble de règles déontologiques à appliquer pour tous les membres de la société [2]. Ces codes prévoient la possibilité de recourir aux « systèmes d’alerte professionnelle » qui combinent des encouragements à la dénonciation et des règles de confidentialité.

Sont visées les entreprises implantées sur le territoire américain ainsi que leurs filiales à l’étranger. Le sont également les entreprises étrangères cotées en bourse aux États-Unis. Certaines entreprises belges ont donc dû se mettre en conformité avec cette loi et établir une charte de conduite qui réponde à ces exigences.

De nombreuses sociétés américaines se sont donc spécialisées dans l’offre de ce type de « service ». La plus connue étant « EthicsPoint » dirigée par… un général de la U.S. Navy à la retraite ! [3].
Au départ, l’objectif était donc de dénoncer les irrégularités dans la comptabilité, les délits d’initiés ou la corruption. Mais on devine évidemment les dérives qui peuvent découler d’appels ou de mails anonymes.

Les systèmes d’alerte professionnelle en Belgique et en France

Ces systèmes sont de plus en plus fréquents dans tous les pays de l’Union Européenne dont la Belgique et la France.

En Belgique, certains médias [4] citent Baxter, Alcatel-Lucent, Adecco, ABInbev, Delhaize Group, Coca-Cola, Arcelor Mittal, Eli Lilly et Siemens.

Le contrat de Delhaize Group et d’Arcelor Mittal ne vaudrait apparemment que pour les filiales situées aux Etats-Unis et au Canada.
Mais chez Adecco par exemple, le numéro 0-800-100-10 est mis à la disposition des employés, et ce 7 sur jour sur 7, 24 heures sur 24 ! On explique qu’une opératrice vous invite à composer un numéro et que vous obtiendrez rapidement la société chargée de noter votre alerte. On précise que le numéro est gratuit et que l’on peut demander à parler en français.

Du côté français, la Fédération CGT des travailleurs de la métallurgie a contesté, devant la Cour de Cassation, le dispositif d’alerte mis en place chez "Dassault Systèmes" [5].
Dans son arrêt rendu mardi 8 décembre 2009, la chambre sociale de la Cour de cassation a estimé que le dispositif mis en place par Dassault allait au-delà de ce qui était permis par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Une victoire pour la CGT !
Notons néanmoins que la Cour de Cassation ne juge pas qu’un tel système est illicite. Elle estime seulement que les modalités pratiques du système mis en place par Dassault sont contraires à la législation française sur l’informatique et la vie privée.

Ce système est-il légal au regard du droit belge ?

La législation belge ne prévoit aucune règlementation spécifique concernant les systèmes d’alerte professionnelle. Il faut donc se référer à la loi générale de 1992 sur la protection de la vie privée.
De plus, aucune juridiction belge ne s’est encore prononcée sur ce type de pratique.

La seule disposition dont nous disposons est une recommandation de la Commission de Protection de la Vie Privée de 2006 [6].
Mais les recommandations de la commission n’ont pas d’effet contraignant - notons toutefois que les juges les utilisent généralement comme base pour rendre leurs décisions.

Position de la Commission de Protection de la Vie Privée du 29 novembre 2006

Dans sa recommandation, la Commission rappelle d’abord que la loi sur la protection de la vie privée est applicable dans ce type de cas et que ce type de système doit respecter les dispositions de celle-ci. Autrement dit, elle reconnait – sous certaines conditions - l’admissibilité d’un tel système.

En mettant - comme à son habitude - une multitude d’intérêts en balance, la Commission érige une série de « garde-fous » à l’introduction de ces dispositifs d’alerte.
Ainsi, on relèvera que :

• Le système doit décrire clairement les conséquences pour les travailleurs en cas d’alertes justifiées et injustifiées.

• Il est interdit de prévoir une obligation de dénoncer.

• Le dénonciateur doit avoir un motif raisonnable et des informations précises pour suspecter la situation problématique qu’il signale. De simples rumeurs ne sont donc pas suffisantes.

• La Commission se dit « favorable à une interdiction de principe des signalements anonymes » (mais elle ne dit pas que l’anonymat est illégal…)

• « le gestionnaire de plaintes » doit être tenu au secret professionnel

• « Le gestionnaire de plaintes » doit être protégé contre les pressions qu’il pourrait subir de la hiérarchie ou des syndicats

• Le système d’alerte doit prévoir une protection du dénonciateur et de la personne mise en cause à l’encontre d’éventuelles fautes du « gestionnaire de plainte ».

• Il ne peut s’agir que de signalements relatifs à des faits suffisamment graves et de dysfonctionnements sérieux (sans être nécessairement des infractions)

• L’organisation qui souhaite mettre en place un système d’alerte doit en informer son personnel en respectant les législations sur le droit collectif du travail (en informant, le conseil d’entreprise, le comité pour la protection et la prévention du travail ou la délégation syndicale).

• La personne mise en cause doit être informée le plus rapidement possible par « le gestionnaire de plaintes » de l’existence d’un signalement et des faits qui lui sont reprochés afin de lui permettre de faire respecter ses droits.

• Tous les intervenants dans le système d’alerte ont un droit de rectification de leurs données à caractère personnelles qui seraient incorrectes ainsi que le droit de faire supprimer ces mêmes données qui seraient incomplètes ou non pertinentes.

• Préalablement à sa mise en œuvre, une déclaration de tout système d’alerte est obligatoire auprès de la Commission.

Conclusions et petits conseils

Les systèmes organisant la délation entre collègues sont intolérables. Les effets sur l’atmosphère de travail dans une entreprise peuvent être désastreux. Par ailleurs, quelles seront les conséquences dans les sociétés où ça se passe déjà mal ? L’entreprise se transformera vite en « règlement de compte à O.K. Corral entre corbeaux-travailleurs »...

Comment résister si l’on veut vous imposer ce système ?

Vous pouvez bloquer l’introduction du système là où vous disposez de la force syndicale suffisante.

S’il n’y a pas moyen de faire blocage, utilisez tous les garde-fous édictés par la Commission de la Protection de la Vie Privée pour rendre le système le plus inopérant possible.

Enfin, certains lecteurs penseront peut-être : mais pourquoi ne pas bombarder la boite d’ « alertes » en envoyant des PowerPoint de blagues ou des « chaines d’amitiés » ? Ou appeler ces numéros gratuits et y pousser, par exemple, des cris d’animaux ? L’auteur de ces lignes ne prendra pas la responsabilité d’encourager de telles pratiques… mais ne les découragera pas non plus.

Blacksad

[1Loi américaine Sarbanes-Oxley (dites loi « SOX ») du 31 juillet 2002

[2NDLR : Lire à ce propos "L’éthique contre la crise" dans le JIM n°0.

[6Recommandation de la CPVP du 29 novembre 2006 (http://www.privacycommission.be/fr/decisions/commission/recommendations/)

 


 

Intégration par le travail : vers un servage moderne ?
dimanche, 21 mars 2010
/ Renaud Maes

La loi du 26 mai 2002 concernant le droit à l’intégration sociale, souvent appelée « Loi Vande Lanotte-Onkelinx » a profondément transformé le rôle des centres publics d’action sociale (CPAS) en introduisant une disposition voulant que tous les candidats au revenu d’intégration sociale doivent être disponibles sur le « marché » du travail. Pour atteindre ce but, les CPAS peuvent notamment « proposer » un emploi via les dispositions dites « article 60§7 » et « article 61 » (du nom de deux articles de Loi organique des CPAS) à leurs usagers.

Concrètement, étant donné que l’usager qui refuse un emploi peut se voir privé du revenu d’intégration (et donc de tout revenu), le CPAS peut forcer des usagers à travailler. Le principal objectif de cette « mise à l’emploi » est de permettre aux usagers du CPAS d’avoir accès aux allocations de chômage. L’usager « article 60 ou 61 » sera donc engagé pour une durée déterminée correspondant à la période nécessaire pour qu’il puisse avoir accès au chômage.

Dans le cas de l’article 60§7, le CPAS agit lui-même comme employeur. Il peut soit utiliser l’usager ainsi embauché dans ses services, soit le « mettre à disposition » d’une organisation tierce (asbl, service public, entreprise d’économie sociale, etc.). Pour l’article 61, l’employeur est un employeur classique, qui peut bénéficier de primes pour l’embauche de l’usager concerné.

En théorie, le libre choix du travailleur quant à son emploi doit être respecté par le centre. Dans la pratique, vu le nombre restreint d’emplois disponibles et le fait qu’un usager du CPAS qui refuse un emploi peut être sanctionné par le retrait de son revenu d’intégration sociale, cette liberté de choix n’est absolument pas garantie.

Les témoignages retranscrits ici concernent pour l’essentiel des travailleurs « mis à dispositions » de services communaux et d’associations éligibles au sens de l’article 60§7. Ils ont été recueillis en 2009, dans le cadre d’un travail de recherche jusqu’à présent inédit. A la demande des interviewés, les témoignages sont retranscrits avec un nom d’emprunt.

Les fonctions occupées par les « articles 60§7 » sont très variées. Une constante cependant : il s’agit souvent de fonctions de service (accueil, surveillance, nettoyage, etc.). Fréquemment, les travailleurs interrogés témoignent du fait qu’ils ont remplacé des employés partis à la retraite et qui n’ont pas été remplacés. Globalement, ils se disent satisfaits de leur fonction, même si cette satisfaction vient de la comparaison avec d’autres fonctions qu’ils ont dû occuper.

Pedro, 45 ans : « Mon travail c’est du gardiennage. De la surveillance, en fait. Je surveille le parking, je vois s’il y a des trucs pas nets sur le parking (…) Mais bon, je suis payé moitié moins que les Securitas qui prennent le relais le soir. Et parfois en journée. »

Marie, 34 ans : « J’assure l’accueil dans le CPAS. C’est sympa comme job. Avant, il y avait une dame très chouette, elle est partie à la pension et ils ne l’ont pas remplacée. Alors ils ont mis des gens comme moi, des allocataires. Ce sont des articles 60. »

Yves, 20 ans : « Mon rôle c’est l’entretien des chemins. C’est bizarre, parce que je suis le seul qui n’est là que pour quelques mois, en fait. Après, le gars que je remplace, qui s’est fait opérer, il revient. Puis je serai envoyé vers un autre service. Je ne sais pas encore lequel. »

Hakim, 25 ans : « Je ne peux pas me plaindre : je suis éducateur de rue dans mon quartier. C’est mieux que de ramasser les poubelles ou de nettoyer à la commune ! J’ai dû faire ça, avant. Mais là, c’est bien. »

Michèle, 34 ans : « Je fais du classement, je réponds au téléphone. Secrétariat, quoi. L’association ici c’est bien, les gens sont gentils ! Mais par contre, c’est le bordel ! »

Les travailleurs interrogés ont tout à fait conscience du caractère temporaire de leur emploi et ne se font aucune illusion sur les possibilités d’embauche…

Pedro : « Oui, je sais qu’il n’y a pas l’argent pour moi. Enfin, pour un emploi pour moi. En fait, je suis là en stage. Après, je vais retourner au chômage. Je pense. Je n’ai pas des diplômes, enfin j’en ai un, mais il ne vaut rien en Belgique. Donc voilà. Mais je ne me plains pas, j’ai des papiers. »

Marie : « J’ai plusieurs collègues qui sont aussi allocataires. Une qui part, une qui vient. On retrouve le chômage, du coup on n’est plus intéressante. Et quand on va à un entretien d’embauche, que le recruteur demande « vous avez fait quoi pendant 3 ans ? » et qu’on répond « j’ai fait l’accueil dans un CPAS », c’est comme si vous racontiez une bonne blague. »

En matière de pénibilité du travail, les travailleurs interrogés considèrent que le fait d’avoir un emploi est une « faveur » et qu’ils doivent s’en montrer « dignes ». Comme résultat, ils ne respectent que rarement les horaires de travail et acceptent sans discussion des conditions de travail qui enfreignent clairement leur contrat de travail ou, pire encore, la législation !

Pedro : « Au début je faisais plein d’heures sup’, mais bon sans le dire. Mais le chef m’a dit d’arrêter : l’assurance couvre pas en dehors des heures normales du travail. »

Marie : « On nous demande un peu plus que si on était des vraies employées. Moi par exemple, j’ai un horaire plus important (…) que celui des assistantes sociales, même si elles sont à temps plein. »

Yves : « Le règlement du travail, c’est quoi ? C’est le règlement communal ? Non, j’ai jamais reçu de règlement du travail. Puis mes horaires, c’est le chef du service qui le fait. Quand il a besoin de moi, il fixe les heures. Je pense pas qu’il y a un horaire fixe. »

Michèle : « Bon, j’ai dû amener mon ordinateur, y en avait pas ici. J’ai un ordinateur portable, j’ai reçu un prêt du CPAS pour ça. Je dois rembourser, mais le CPAS prélève directement sur mon salaire. »

Sans surprise, le retour au chômage est une perspective effrayante surtout pour ceux qui sont déjà subi des sanctions de l’ONEm, qui leur semblent absurdes.

Hakim : « L’ONEm ? Un connard avec un costume et une cravate qui te regarde de haut. Il a jugé que je n’avais pas envoyé assez de CV. Mais ça sert à quoi de postuler à des postes quand tu sais que tu seras pas embauché ? C’est juste de la connerie, excuse-moi ! Retourner là ? J’ai pas envie d’y penser, là je fais mon job. »

Quand on leur demande quel est leur projet professionnel, les réponses varient fortement. Sans surprise, les plus âgés entrevoient peu de possibilités. Il est à noter que les plus jeunes ont été véritablement désinformés quant aux possibilités de reprendre des études tout en émargeant aux CPAS !

Yves : « J’aimerais suivre des études, mais l’assistante sociale m’a dit que ce n’est pas possible quand on est au CPAS. Je voudrais faire un truc utile, genre agronomie. »

Hakim : « Si la commune arrive à trouver de l’argent, ils me garderont. Je voudrais rester, ils veulent me garder… »

Marie : « J’aimerais bien rester ici. Mais je sais que je ne pourrai pas, ils vont me remplacer par quelqu’un qui en a plus besoin. Moi je vais retourner au chômage. Puis je ne sais pas. »

Michèle : « J’aimerais faire des formations en langue. Puis alors je pourrais peut-être faire du secrétariat, mais j’aimerais bien ne pas le faire à temps plein. J’aimerais pouvoir m’occuper un peu de mes enfants. »

Pedro : « Bah on va attendre la pension. Sans doute qu’il faudra aller au chômage, puis revenir au CPAS. Je ne sais pas trop. »

Sur la question du choix de leur fonction actuelle, les réponses sont assez unanimes, même s’il faut noter que plusieurs interviewés ont refusé de répondre à cette question.

Hakim : « Le choix ? De quoi ? D’être à la rue ou éducateur de rue ? C’est un choix, ça ? »

Yves : « Je vois pas de quoi tu parles : le choix de quoi ? T’as un contrat d’intégration, du coup tu prends le job. Point. »

Michèle : « Moi j’ai choisi, j’avais le choix entre plusieurs associations. Mais je n’en connaissais aucune. L’assistante sociale m’a dit de prendre celle dont le nom était le plus joli. »

Les bribes de témoignages retranscrites ici démontrent la précarité du statut des travailleurs « articles 60§7 ». Généralement, ils ne se considèrent même pas comme des travailleurs, s’auto-définissant comme des allocataires sociaux, alors qu’ils sont (faiblement) rémunérés pour leur travail. Le discours des travailleurs sociaux leur présentant la possibilité d’avoir accès à un emploi comme une « faveur » fonctionne d’une manière excessivement efficace en la matière. Les travailleurs interrogés agissent comme acteurs consentants dans la dynamique parce qu’ils ont été parfaitement désinformés quant à leurs droits en tant que travailleurs et en tant qu’usagers des CPAS ! Remplaçant des travailleurs employés à durée indéterminée par les « articles 60 », ces serfs modernes apparaissent taillables et corvéables à merci. Leur « patron » n’ayant aucune responsabilité lorsque l’employeur reste le CPAS, certains sont exposés à des situations hallucinantes.

En la matière, laissons le mot de la fin à Pedro : « Lorsque je suis venu ici, j’ai demandé qui était le syndicat. On m’a dit : il s’occupe des vrais employés. Pas des gens du CPAS. Puis mon travailleur social m’a appelé, le soir, en me demandant si je voulais finir dans la rue. Le chef s’était plaint de mon « attitude ». »

Renaud Maes

 


 

Le Vert et le Rouge - Cinquième partie : Les questions environnementales et la domination capitaliste
mercredi, 24 mars 2010
/ Gérard Craan , / Didier Brissa

Le mode de production capitaliste détruit l’environnement et les fondements naturels de la société humaine. La phase actuelle de la domination capitaliste, et son idéologie (la croissance infinie ou le gâteau qui ne cesserait de grossir), a atteint une dimension nouvelle. Et c’est en soi un problème pour la bourgeoisie. Autrement dit : la contradiction est de plus en plus frappante.

(Suite de la série d’articles dont vous pouvez lire le premier volet ici : Le Vert et le Rouge - Première partie : Les causes structurelles de la crise écologique . Par ailleurs le numéro 2 de JIM a consacré un thème à : "Ecologie et capitalisme")

La « solution » idéologique et économique avancée est de refuser cette contradiction et d’en proclamer le contraire. Ainsi, en 1988, l’assemblée générale des Nations Unies a adopté le rapport Brundtland [1].

Il est déjà entièrement marqué par la conviction bourgeoise que le capitalisme, tout en portant malheureusement atteinte à l’environnement, sera en même temps en condition de prendre les mesures de réparation nécessaires. Il prétendait ainsi rassembler les éléments d’une nouvelle croissance plus équilibrée. C’est ce rapport qui officialise le concept de développement durable [2]

Pourtant, la crise écologique est mondiale et, dans un contexte de concurrence inhérent au capitalisme, elle ne peut qu’être conçue comme un mal commun ; que vont faire pour le bien commun des entreprises guidées par leurs objectifs propres ? Maintenir leur système et développer un arsenal publicitaire visant à proclamer le contraire de ce qu’elles font.

Bien sûr, d’autres documents et déclarations ont cherché à dégager de grands principes écologiques. La Déclaration de Rio [3], par exemple. Elle énonce notamment que Les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable. Ils ont droit à une vie saine et productive en harmonie avec la nature. Issue du sommet de la Terre en 1992, elle a aussi popularisé le principe de précaution qui représente une avancée dans la prise de conscience des données de la crise écologique. Mais ni l’Agenda 21, un vaste fourre-tout de 2500 mesures, ni les conventions internationales sur la biodiversité ou les changements climatiques, n’ont débouché sur les solutions radicales nécessaires. Les soubresauts de la ratification, mais encore plus de la mise en œuvre du protocole de Kyoto sur les changements climatiques, illustrent parfaitement l’impossible action concertée… Par analogie avec les droits de l’homme, ceux-ci sont le résultat d’un compromis entre puissances et ne sont pas pour autant appliqués.

Deuxièmement, les déchets nucléaires impossibles à éliminer, les perturbations des courants marins, la lente montée des émissions des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, l’accumulation progressive de dioxine sans qu’elle ne se dissolve ont une origine de plusieurs dizaines d’années et sont le produit de différents facteurs séparés ; Il est donc difficile d’en établir et d’en dater les causes temporelles et physiologiques, même si elles sont principalement issues des révolutions industrielles du monde occidental basée sur l’exploitation des énergies fossiles (atome compris) et des procédés d’application chimique complexes. Il est donc difficile de cibler une et une seule responsabilité. Résoudre cette crise écologique, ou au moins la réfréner et la maîtriser, nécessite du temps et des investissements qui condamnent au désarroi toutes les conceptions bourgeoises des cycles input/output. En clair, la durée de vie d’un produit, de son temps de production à sa vente, son usage et sa disparition, ne tiennent pas compte du coût écologique et social de la fabrication et de l’élimination de ce produit. Le coût d’une voiture néglige ainsi la facture écologique (production de CO2, etc.) et sociale (embouteillages et allongement du temps de déplacement, entretien de la voirie, etc.).

Et c’est entre autre cette maîtrise de la crise écologique à long terme qui freine la décision politique. Le capitalisme se satisfait de grands principes mais refuse leur mise en œuvre en vertu de la vision étroite de la rentabilité qu’il sous-tend. Le protocole de Kyoto (1997) [4] sur l’effet de serre n’induit donc aucune obligation pour les pays riches sur les moyens d’accéder aux objectifs, fort modestes, de réduction des émissions de gaz à effet de serre. 125 milliards de dollars sur 10 ans avaient été annoncés à Rio pour ces politiques de défense de l’environnement à l’échelle internationale. Soit 12,5 milliards par an. Durant l’année précédant le sommet de Kyoto (1996), seuls 315 millions de dollars avaient été investis dans des politiques visant à réduire l’effet de serre [5]

Enfin, contrairement à ce qui est le cas quant à la crise économique classique, aux conséquences sociales néfastes du capitalisme et même aux suites d’affrontements militaires, on ne peut faire payer que partiellement l’addition de la crise écologique aux classes dominées et exploitées. Elles n’en ont tout simplement pas les moyens. Cependant, il est incontestable que, surtout dans les pays dépendants, les classes opprimées en portent le fardeau essentiel. D’autant plus qu’il y a interaction entre crise sociale et économique et crise écologique : dans de plus en plus d’endroits, les dégâts environnementaux pèsent directement sur la situation économique des populations désertification, appauvrissement des sols, sur-pêches, etc.)

A coté des oppositions au capitalisme sur base marxiste, la prise de conscience croissante de la crise écologique et le mouvement écologique qui s’est formé dès le début des années 1960 ont représenté un nouvel angle d’attaque contre l’un des concepts les plus importants de l’idéologie bourgeoise : l’idée selon laquelle l’ordre social et économique bourgeois serait à même de garantir de façon continue un "progrès pour tous". Appliquée à l’environnement cette idée soutient que la soumission continue de la nature est en soi positive et que tous les problèmes en rapport avec elle pourraient être résolus. Face à ce nouveau défi idéologique, l’idéologie bourgeoise tâche a contrattaqué.

Au plus tard au milieu des années 1980, une deuxième offensive bourgeoise sur le terrain de la défense de l’environnement s’était avérée nécessaire : il fallait apporter des solutions, surtout au niveau de la politique concrète, à de telles contradictions. En Occident, c’est la période qui marque la naissance des produits verts : lessives sans phosphates, aérosols « respectueux » de la couche d’ozone, etc.

Mais les années 1990 ont accentué la contradiction entre les promesses de nouvelles régulations internationales du capitalisme mondialisé et la brutalité de leurs conséquences sociales et environnementales.
Tandis que la création de l’OMC soumet plus encore l’environnement aux effets de la libéralisation du commerce international, les conventions internationales de protection de l’environnement sont restées largement en échec.

Les proclamations en défense de la biodiversité sont impuissantes face à la dégradation continue des milieux naturels. Sur le plan politique, elles se heurtent aux intérêts des multinationales de l’agrochimie et de la pharmacie qui cherchent à s’approprier le vivant par l’expansion des OGM et le brevetage des génomes [6]. Désormais, les décharges sauvages sont délocalisées de l’Occident vers les pays dépendants de même que le recyclage de porte-avions.

Entre les idées réformistes prônées dans le rapport Bruntland, puis à Rio, et le modèle ultra-libéral de l’impérialisme dominant, ce dernier l’a pour le moment emporté.

Aujourd’hui, une approche pratique des problèmes de l’environnement fait partie du programme de tout gouvernement bourgeois. En général, on s’efforce de fixer des limites à la pollution de l’air, de la terre et de l’eau. S’y ajoutent des plans progressifs de réduction des effets dangereux des résidus des processus de production. Ces plans font péniblement l’objet d’accords internationaux. En fin de compte, une telle politique n’est que du rafistolage : elle reste toujours insuffisante pour contrecarrer les destructions qui se produisent réellement. Les programmes économiques et les orientations politiques concernant "l’économie écologique de marché" prennent eux aussi de l’importance [7]. Jusqu’à présent, les tentatives de tourner intrinsèquement l’économie capitaliste vers un fonctionnement respectueux de l’environnement n’ont pas dépassé le stade de la théorie.

Cependant dans le contexte de mondialisation capitaliste, une vaste offensive est en cours pour imposer un système de "marchés de droits à polluer" à l’échelle mondiale dans le cadre de la lutte pour la réduction de la quantité de gaz à effet de serre. Mis en avant par les États-Unis, ce mécanisme a été accepté par l’Union Européenne. Il comporte de graves dangers qu’il convient de combattre. En premier lieu, il ouvre la voie à un renforcement de la dépendance des pays sous-développés par rapport à ceux du Nord : dans un dispositif où chacun dispose de son quota monnayable de pollution, le pouvoir de décider appartient à ceux qui disposent de la puissance financière pour marchander la pollution à leur guise. Les pays du Sud et de l’Est, fortement endettés, risquent fort de vendre leur quota aux pays du Nord, pourtant déjà largement les plus pollueurs. Ensuite le système vise à transformer la pollution en marchandise, donc en source de profit. Comment imaginer dans ces conditions que cela permette une réduction effective de la pollution ?

Enfin, il faut souligner que ce dispositif, pièce maîtresse de l’offensive libérale dans le domaine environnemental, a pour objectif de désamorcer la charge subversive de la critique écologique dont la logique tend à remettre en cause le fonctionnement d’ensemble du système capitaliste : il s’agit d’accréditer l’idée que le marché est le meilleur instrument de lutte contre la pollution, que plus de capitalisme rendrait le capitalisme intrinsèquement "propre". Cette idée doit être combattue au même titre que la thèse selon laquelle la protection de l’environnement pourrait devenir le moteur d’une "nouvelle modernisation de l’économie capitaliste".

Un véritable fossé sépare les états riches des états pauvres. Si, dans les pays impérialistes riches, on a réussi ces dernières années à endiguer quelques-uns des phénomènes les plus graves de pollution et de destruction, dans les pays pauvres, même les moindres mesures nécessaires échouent face aux problèmes de financement ou face à l’intérêt de quelques entreprises qui réalisent leurs profits, en grande partie, justement en dégradant l’environnement.

Expériences d’organisation politique du mouvement écologique

Dans un nombre croissant de pays, des partis verts se développent. En Europe occidentale, ils ont acquis une représentation parlementaire dans des pays aussi différents que l’Allemagne, la France, l’Autriche, la Belgique, la Suède ou le Portugal [8] et constituent un groupe significatif du Parlement Européen avec 55 députés [9]. Ils participent ou ont participé à des coalitions de gauche aux gouvernements dans au moins de trois pays de l’Union : Allemagne, France et Belgique. Des partis verts existent de même dans des pays dépendants (Brésil, Turquie, etc.). Aux USA, la candidature de Ralph Nader aux élections présidentielles symbolise l’émergence politique, à partir des luttes anti-mondialisation, d’un front rassemblant défenseurs de l’environnement, jeunes et syndicalistes.

Le développement d’organisations et de partis verts depuis une trentaine d’années s’explique, bien sûr, par l’émergence d’une crise écologique à dynamique globale, mais ne peut se comprendre sans des facteurs politiques supplémentaires, comme le manque de perspectives générales des directions traditionnelles du mouvement ouvrier ou l’absence de percée révolutionnaire en Europe capitaliste après 1968, et ce malgré quelques percées récentes (NPA, Bloco de Esquerda, Die Linke, etc.)

Il serait complètement erroné de mettre dans le même sac les diverses expériences "vertes". Selon les pays, les cultures politiques, leur origine historique concrète, elles ont des caractéristiques spécifiques. La palette va d’une forte influence de forces de droite ou des classes moyennes (dont l’émergence est liée aux préoccupations d’environnement immédiat d’individus ayant une bonne condition sociale et vivant dans les villes jusqu’à la cohabitation de courants gauches, alternatifs, éco-socialistes, en passant par des groupements verts réformistes. On peut dire d’une façon générale et avec toute la prudence qui s’impose que :

 Il s’agit parfois de tentatives d’organisation dans la gauche réformiste qui se situent plus à gauche des directions traditionnelles ;

 bien que leur base sociale soit souvent composée à 75% de salariés, ces courants ne se considèrent pas comme faisant partie du mouvement ouvrier [10].

 tout en étant souvent nés comme des structures électorales informelles sur des plates-formes centrées sur l’écologie, les mouvements verts ont pris des positions critiques dans d’autres domaines aussi (politique sociale, course aux armements, tiers-monde, etc.) ;

L’activité des écologistes est caractérisée par la combinaison d’une critique souvent correcte d’injustices sociales sectorielles et de "stratégies" réformistes illusoires [11]. Dans la plupart des cas, l’activité gouvernementale ou parlementaire étouffe quasiment l’activité militante du parti vert, favorise l’apparition de formes traditionnelles de délégation de pouvoir, et par-là même tend à désamorcer le caractère radical de son mouvement [12]. Pire, les Verts allemands, par exemple, sont en passe de perdre toute la charge utopique contenue dans la critique écologiste, et de se transformer en un simple "parti de réforme" parmi d’autres. Leur entrée dans le gouvernement, à la fin 1998, a provoqué chez les " Grünen " un véritable séisme politique. Les secousses se sont succédé avec le compromis difficile sur le dossier nucléaire, la guerre au Kosovo ou en Afghanistan, et l’accentuation du cours néolibéral de la politique gouvernementale. Venant d’une filiation moins radicale, les verts belges [13] ont suivi la même route avec encore plus de rapidité... Pour autant, il est vain de spéculer sur le rythme et les formes possibles des évolutions encore à venir dans les partis écologistes et sur la question de savoir dans quelle mesure la succession de décisions prises par les Verts pourrait faire système en modifiant ainsi leur caractère.

Il faut juger les acteurs politiques non pas en premier lieu en fonction de leurs affirmations, de leurs programmes ou de la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes, mais d’après leur fonction réelle dans la lutte de classe qui se traduit par les actes qu’ils posent. De façon générale, on peut affirmer que l’apparition d’organisations et de partis verts n’a pas eu d’effets rétrogrades, mais a, dans nombre de cas, élargi le champ d’action de la gauche. Loin de les ignorer, il s’agit plutôt de développer vis-à-vis d’eux une politique active : actions communes, débat sur leurs positions théoriques, etc. Dans certains pays ont surgi des partis de protestation et des mouvements écologiques qui rassemblent électoralement et organisent une partie du potentiel critique social [14], au Portugal. Suivant la situation dans chaque pays, il appartient de juger concrètement de la meilleure forme de coopération avec de tels partis ou mouvements.



Didier Brissa
(relu et adapté par Gérard Craan)

[1Le rapport est disponible ici.

[3Consultable ici.

[4Texte et synthèses consultable ici.

[5Rapport (1996) de la Commission du développement durable (CSD) instituée par les Nation Unies pour assurer le suivi de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, au sommet de Rio (1992).Source.

[7Voir e.a. Un capitalisme vert peut-il exister http://hussonet.free.fr/capivert.pdf et "Peut-on verdir le capitalisme ?" http://pierre.eyben.be/article405.html

[9Pour un total de 750 député européens.

[10Voir entre autres : Les cadres intermédiaires du Parti socialiste et d’Écolo : 41% de salariés du privé et 30% de fonctionnaires.

[11Citons par exemple l’article très « neutre » : « Qu’est-ce que l’écologie politique, écrit par Benoît Lechat du centre d’études d’Ecolo, Etopia

[12Ainsi, Ecolo connut une scission dès le milieu des années ’80 sur base de ces critiques. Ce fut l’existence éphémère de Vega, pour VErts pour une Gauche Alternative.

[13Guerre en Irak : les votes à La Chambre.

[14Outre VEGA, déjà cité, mentionnons encore la Gauche Verte Nordique, en Scandinavie ou Os Verdes.

 


 

Les cerveaux masculins viennent-ils de Mars et les féminins de Vénus ?
samedi, 27 mars 2010
/ Eponine Cynidès

Y a-t-il des différences entre les capacités intellectuelles, sociales, et émotionnelles des hommes et des femmes ? Et si de telles différences existent, sont-elles innées ou acquises ? Existe-t-il un fondement biologique aux inégalités entre les hommes et les femmes ?
C’est ce que Catherine Vidal, neurobiologiste et directrice de recherche à l’Institut Pasteur [1], s’attache à étudier. Dans son livre, Cerveau, sexe et pouvoir [2], elle passe en revue les évolutions de la science en matière de compréhension des mécanismes de l’intelligence et de l’apprentissage et détaille la réalité du fonctionnement du cerveau humain [3].

Marqueurs d’intelligence à l’aube de la science

Au 19ème siècle, la science ne disposait pas de beaucoup de moyens pour étudier le fonctionnement du cerveau ; les scientifiques tentaient d’étudier et de prédire l’intelligence humaine en se basant essentiellement sur la phrénologie [4] et la craniométrie [5].

A l’époque, ces techniques, désavouées à l’heure actuelle, ont permis de justifier les inégalités entre Blancs et Noirs, ouvriers et patrons, hommes et femmes. « En considérant que les individus opprimés et désavantagés socialement étaient inférieurs biologiquement, il était aisé de démontrer qu’ils méritaient leur statut » [6].
Le critère prépondérant dans la détermination de l’intelligence était donc la taille du cerveau. Un cerveau de petite taille était interprété comme le reflet d’une intelligence moindre.
Le neuro-anatomiste Paul Broca a pesé et comparé le poids de cerveaux féminins et masculins pour arriver à la conclusion que le cerveau des hommes est, en moyenne, plus lourd de 181g que celui des femmes. Minimisant l’évidente proportionnalité entre poids du cerveau et taille de l’individu, Broca en a conclu que « la petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuelle ».

Il affirme : « On s’est demandé si la petitesse du cerveau de la femme ne dépendait pas exclusivement de la petitesse de son corps. Pourtant, il ne faut pas perdre de vue que la femme est en moyenne un peu moins intelligente que l’homme. Il est donc permis de supposer que la petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuelle » [7].
Pour déterminer si les hommes et les femmes possèdent des degrés différents d’intelligence, Paul Broca part de l’hypothèse que la femme serait, en moyenne, un peu moins intelligente que l’homme ! Ce faisant, Broca conclut a priori son analyse, avant même d’avoir entrepris ses recherches ! Son approche est empreinte d’idéologie, elle laisse peu de place à la démarche scientifique.
Sans compter qu’elle se base sur un autre présupposé, à savoir l’existence d’une corrélation entre taille du cerveau et degré d’intelligence.

Invalidation des premières théories

Des recherches ultérieures sur la comparaison de la taille de divers cerveaux ont invalidé cette hypothèse.
En réalité, le poids du cerveau est extrêmement variable d’une personne à l’autre ; il s’élève à 1350g, en moyenne [8].
L’élément déterminant des aptitudes intellectuelles est la qualité des connexions entre neurones. Comme le confirme François Jacob, « L’être humain est génétiquement programmé mais programmé pour apprendre ».

En outre, la morphologie du cerveau est très variable d’une personne à l’autre et aucun élément n’est particulier au sexe de l’individu. A l’autopsie, aucun élément ne permet de distinguer un cerveau féminin d’un masculin. De même, Les études anatomiques montrent des hémisphères de poids et de volume identiques quels que soient le sexe et les compétences du sujet.
Ces observations mettent sérieusement à mal l’idée, pourtant très répandue, d’une différence entre les hémisphères droit et gauche et d’un développement distinct de ces derniers en fonction du sexe. Cette conception erronée, popularisée par la « théorie des deux cerveaux », lancée par trois neurologues dans les années 70 [9], se fonde, à l’origine, sur des études peu étayées menées à la fin du 19ème siècle [10].

L’apport des techniques d’imagerie cérébrale

Depuis ses balbutiements, la connaissance du cerveau a fait d’énormes progrès et, à l’heure actuelle, les techniques d’imagerie cérébrale permettent l’observation du cerveau en activité [11].

Il en ressort que la façon d’activer son cerveau et d’organiser ses pensées est très variable d’un individu à l’autre. Des études, en matière de calcul mental, par exemple, ont montré que, pour une performance identique, les zones du cerveau utilisées diffèrent d’une personne à l’autre, indépendamment de son sexe, chacun ayant sa propre manière de réaliser l’opération [12]. Un simple calcul de ce type mobilise plusieurs zones du cerveau.
En conséquence, une région du cerveau ne correspond pas à une aptitude bien précise. D’abord, une fonction mobilise simultanément plusieurs régions (le langage, par exemple, fait appel à une dizaine d’aires cérébrales réparties sur les deux hémisphères). Ensuite, une région n’est jamais spécialisée dans une seule fonction.

L’imagerie cérébrale montre clairement que les deux hémisphères sont en communication permanente, qu’ils ne fonctionnent pas isolément et qu’une fonction n’est pas assurée par une zone unique mais bien par un ensemble de zones reliées en réseau. Et pourtant, malgré son simplisme, la théorie des deux hémisphères reste très en vogue [13]
.

Des capacités différentes en fonction du sexe ?

De nombreux travaux consacrés à l’analyse des écarts de compétences entre les deux sexes ont été menés ; ils incluent une kyrielle de tests relatifs à des domaines aussi variés que la mémoire, les capacités de perception, la motricité, le raisonnement, etc…
Parmi toutes ces expériences, les seules reposant sur des bases rigoureuses [14] concernent le langage et l’orientation dans l’espace.

Qu’en ressort-il ? On constate des différences d’aptitudes à certains niveaux entre les hommes et les femmes. Globalement, les femmes réussissent mieux les tests de langage tandis qu’elles éprouvent, dans l’ensemble, plus de difficultés à s’orienter dans l’espace. Cela étant, un nombre non négligeable d’individus de chaque sexe sont plus performants dans les tests du sexe opposé.

La répétition de ces tests au même groupe d’individus et l’entraînement égalisent les résultats des deux sexes. Ensuite, on observe une évolution parallèle des progrès des deux sexes [15].
De même, ces différences d’aptitudes n’apparaissent pas avant l’âge adolescent.
Ces éléments démontrent le caractère acquis de ces compétences [16].

En outre, ces différences de capacités entre les sexes sont beaucoup moins marquées dans certains groupes ethniques (Américains noirs et asiatiques) que chez les Blancs. La culture, au sens large (les connaissances acquises en fonction du milieu éducatif, familial et social), joue donc également un rôle indéniable.
Enfin, quand on s’attache à étudier le phénomène dans le temps, les différences entre les aptitudes des hommes et des femmes se réduisent, parallèlement à l’intégration des femmes dans la vie sociale et professionnelle [17].

Ces différents éléments montrent la prépondérance de l’acquis sur l’inné. Des études sociologiques mettent également l’accent sur le rôle de l’éducation [18]. Les études récentes en imagerie cérébrale viennent corroborer l’importance cruciale de l’éducation, l’apprentissage et l’expérience dans le fonctionnement du cerveau de chaque individu [19].
Naturellement, l’acquis ne peut se définir sans l’inné ; l’inné correspond à la « faculté d’acquérir » tandis que l’acquis est le « développement indéterminé de cette faculté » [20]. « Le génome est câblé pour accueillir les influences de l’environnement, mais n’en commande pas les effets » [21].

A l’origine des différences

La neurobiologie met un élément en évidence ; l’extrême malléabilité du cerveau en fonction de l’expérience et de l’apprentissage. On parle de plasticité cérébrale.
Le fonctionnement du cerveau n’est pas fixé une fois pour toutes, il est en constante évolution et son fonctionnement est le reflet des événements vécus par l’individu. « Le cerveau est en quelque sorte notre livre d’histoire personnel, témoin du passé et ouvert sur l’avenir » [22].
Nourri d’expériences (apprentissage d’une langue, d’un instrument de musique, d’un sport, etc…), il acquiert des compétences liées à ces pratiques.
Des sports comme le football apprennent, par exemple, à se repérer et se déplacer dans l’espace. La pratique de ce sport va donc développer ce type d’aptitudes.

La prime enfance apparaît comme le moment de la plus grande malléabilité du système nerveux. A la naissance, 10% seulement des connexions entre neurones (les synapses) sont construites. Les 90% restants [23] vont peu à peu se mettre en place jusqu’à l’âge de 18-20 ans. De nombreuses études témoignent de la prépondérance de l’environnement sur la construction des circuits synaptiques.
Par exemple, des expériences ont montré que « si un chaton est élevé pendant les 3 premiers mois de sa vie dans l’obscurité totale, les voies nerveuses de la vision, qui relient l’oeil au cerveau, ne pourront pas se former. Le chaton, une fois remis à la lumière, sera aveugle alors que ses yeux sont en parfait état (...) Une situation extrême est celle des enfants sauvages privés de tout contact humain dès le plus jeune âge. Sur une quarantaine de cas recensés, aucun ne parlait. Une fois dans la civilisation, ils se sont montrés incapables d’apprendre une langue » [24].
Il existe, par conséquent, des ‘périodes critiques’ dans le développement du cerveau pour permettre aux systèmes sensoriels et aux fonctions cognitives de se développer. Ce sont les stimulations de l’environnement qui vont induire ce développement.

Des différences innées ou acquises ?

Chaque individu possède un cerveau unique.
Du point de vue anatomique [25] comme en matière de fonctionnement. Les vrais jumeaux n’échappent pas à cette observation.
« Au sein des grandes lignes fixées par une ‘enveloppe génétique’, des processus de plasticité génèrent de la variabilité, et cela à plusieurs niveaux : celui de la molécule, du neurone et de ses synapses, des réseaux de neurones, des réseaux de réseaux… Le cerveau n’a donc rien d’un automate rigidement câblé. Au contraire, chaque cerveau est unique » [26].

D’où viennent ces différences ?
L’être humain dispose d’environ 100 milliards de neurones et de 6000 gènes. Un neurone est, en moyenne, connecté à 10 000 autres neurones [27]
Les 6 000 gènes sont en nombre insuffisant pour pouvoir coder spécifiquement la fabrication de nos synapses. Ces gènes vont seulement intervenir au cours du développement embryonnaire dans la mise en place du plan général d’organisation du cerveau (formation des hémisphères, du cervelet, du tronc cérébral, en d’autres mots, de l’architecture du cerveau). L’environnement et l’apprentissage vont, quant à eux, mettre en place des synapses inexistants à la naissance.

Une étude IRM [28] récente sur les chauffeurs de taxi londoniens a montré un développement accru des régions du cerveau mobilisées dans l’orientation spatiale, en fonction du nombre d’années d’exercice de leur profession [29].
Une expérience d’apprentissage de l’art de la jonglerie a, quant à elle, montré une extension des régions cérébrales qui contrôlent la vision et la motricité [30].
Ces connexions neuronales ont également la particularité de régresser lorsqu’on ne les sollicite pas. En outre, elles se réorganisent constamment en fonction de l’acquisition de compétences et même pour compenser certaines défaillances [31].
La place prise par l’exécution d’une tâche diminue également avec le développement d’une aptitude ; au commencement d’un apprentissage, de vastes zones du cerveau sont mobilisées, l’étendue de cette mobilisation cérébrale se réduit ensuite à mesure de la progression de l’apprentissage.

Les aptitudes sont donc en constante évolution ; elles s’acquièrent et se conservent par la pratique. Dans nos sociétés, dès leur plus jeune âge, les enfants reçoivent une éducation différenciée en fonction de leur sexe. Ce qui les amène à vivre des expériences différentes. Ce parcours divergent va développer des aptitudes propres à chaque sexe.
Par exemple, les petits garçons sont souvent dirigés très jeunes vers des jeux collectifs de plein air (comme le football). Ce type d’apprentissage favorise l’aptitude à se déplacer et s’orienter dans l’espace. Cette capacité est moins sollicitée chez les petites filles pour lesquelles on privilégie souvent des loisirs plus calmes (poupées, etc...), activités d’intérieur plus favorables au développement du langage.

Conclusion

On n’observe pas de différence dans l’organisation et le fonctionnement du cerveau selon le sexe. Ces éléments sont extrêmement variables d’un individu à l’autre ; la variabilité entre sujets d’un même sexe l’emporte sur la variabilité entre les sexes. Le développement du cerveau est intimement lié à l’apprentissage et à l’environnement dans lequel il a lieu. Les circuits neuronaux se construisent au fil de nos expériences successives. A la naissance, seuls 10% des connexions neuronales sont en place, les 90% restants vont s’élaborer jusqu’à l’âge de 18-20 ans.

Les différences d’aptitudes entre les deux sexes reflètent la persistance de l’inégalité de traitement entre les garçons et les filles dès leur plus jeune âge. Il s’agit de différences acquises. Hommes et femmes sont construits socialement. Dès le berceau, les garçons et les filles reçoivent une éducation sexuée qui va les orienter vers des activités et expériences différentes, éléments qui vont les modeler différemment et développer des aptitudes dans des domaines distincts.
« Un ordre social provisoire devient un ordre naturel incontournable » [32].

Malheureusement, dans ce débat, science et idéologie sont intimement liées [33].« Toute l’histoire médicale des deux derniers siècles témoigne d’une quête d’un support biologique pour expliquer les différences entre les sexes et plus largement entre les groupes humains » [34].

Le débat entre inné et acquis ne date pas d’hier. Il est antérieur à l’étude scientifique du cerveau. Il opposait déjà Aristote à Platon [35].
Malgré les preuves de leur irrecevabilité, beaucoup d’idées déterministes sont régulièrement remises au goût du jour et continuent à avoir le vent en poupe. [36]. « Cette vision déterministe est en totale opposition avec nos connaissances scientifiques » [37]. Or, de toutes les espèces vivantes, « L’être humain est le seul à pouvoir échapper aux lois dictées par les gènes et les hormones » [38], grâce à un élément qui distingue radicalement l’Homme des autres espèces, à savoir, l’extraordinaire développement du cortex cérébral [39].
L’utilisation de la biologie pour expliquer les différences de comportement et d’intelligence entre les hommes et les femmes permet de justifier de nombreuses situations d’inégalité entre les sexes et de les faire perdurer [40]. Le recours au déterminisme biologique est une stratégie de dédouanement de la responsabilité collective et le meilleur instrument au service de la reproduction des inégalités entre les hommes et les femmes, mais aussi d’autres inégalités bien ancrées dans la société ; « La cécité aux inégalités sociales condamne et autorise à expliquer toutes les inégalités, particulièrement en matière de réussite scolaire, comme inégalités naturelles, inégalités de dons » [41].

« Prétendre que les inégalités entre hommes et femmes s’expliquent par un ordre biologique naturel, c’est ignorer l’histoire et nier la réalité. C’est la pensée humaine qui a construit des systèmes d’interprétation et des pratiques symboliques, constituant autant de manières d’organiser et de légitimer la primauté des hommes sur les femmes » [42].

Eponine Cynidès

« Cerveau, sexe et pouvoir », Catherine Vidal (neurobiologiste, directrice de recherche à l’Institut Pasteur) et Dorothée Benoit-Browaeys (journaliste scientifique), Paris, Editions Belin, 2005.

[1Catherine Vidal est responsable de la division « Déficits cognitifs associés à différentes neuropathologies (neuroSIDA, neuropaludisme et schizophrénie) à l’Institut Pasteur et a mené diverses études en imagerie cérébrale fonctionnelle et des tests neuropsychologiques dans les pathologies des fonctions cognitives ainsi que les troubles cognitifs associés au SIDA et à la schizophrénie. Elle a également fait de la recherche dans le domaine des mécanismes physiologiques de la douleur, du rôle du cortex cérébral dans la mémoire et de l’infection du cerveau par le virus du SIDA. Elle est également l’auteur de divers ouvrages de vulgarisation scientifique.

[2Co-écrit avec D. Benoit-Browaeys (journaliste scientifique), Editions Belin, Paris, 2005

[3Une conférence sur le sujet donnée par Catherine Vidal à l’université Lyon 2, en 2007, résume son livre

[4Etude du caractère, des facultés dominantes d’un individu, d’après la forme de son crâne. La phrénologie localise les fonctions cérébrales dans des régions précises du cerveau. C’est la phrénologie qui a popularisé des concepts infondés tels que « la bosse des maths ». http://fr.wikipedia.org/wiki/Phr%C3%A9nologie

[5Etude des mensurations des os du crâne. La craniométrie se base sur l’hypothèse que la taille et la forme du crâne déterminent la taille du cerveau, qui, elle-même, est un indicateur du degré d’intelligence des individus

[6Vidal, page 20

[7Paul Broca, 19ème siècle, Sur le volume et la forme du cerveau suivant les individus et suivant les races, Bull. Soc. Anthropologie, Paris, volume 2, 1861, p. 153

[8A ce sujet, il est piquant de noter que le poids du cerveau d’Einstein était inférieur à la moyenne (1215g)

[9Geschwind, Levitsky et Galaburda estiment que chaque hémisphère joue un rôle particulier. L’hémisphère gauche serait le spécialiste du langage et de la pensée rationnelle et l’hémisphère droit, le siège de la représentation dans l’espace et des émotions

[10Ces études se basaient sur des observations réalisées sur des patients porteurs de lésions cérébrales. C’est en analysant les troubles fonctionnels consécutifs à ces lésions qu’une cartographie du cerveau a été établie (reliant région lésée et perte de fonction) sans tenir compte de la complexité des mécanismes mis en œuvre dans ces fonctions. Complexité qui sera mise en évidence par les avancées ultérieures de la science (voir infra, l’apport des techniques d’imagerie cérébrale)

[11L’imagerie par résonance magnétique (IRM) montre les zones du cerveau impliquées dans diverses actions (langage, contrôle des mouvements, sensibilité, mémoire, etc...)

[12Vidal, p. 30-31

[13Une étude IRM de 1995 présentait comme vérité scientifique une mobilisation différente des deux hémisphères en fonction du sexe lors d’un test de langage (Shaywitz, "Sex differences in the functional organization of the brain for langage", Nature, vol. 373, 1995, p. 607-607). Pour reconnaître des rimes entre les mots, les 19 hommes soumis à l’expérience utilisaient uniquement leur hémisphère gauche alors que 11 femmes sur 19 faisaient appel à leurs deux hémisphères. Depuis, de nombreuses équipes de recherche se sont penchées sur la question. Le bilan de ces nouvelles études (Sommer, Do women really have more bilateral langage representation than men ? A meta-analysis of functional imagined studies, Brain, vol. 127, 2004, p. 1845-1852), réalisées sur un échantillon de plusieurs centaines d’hommes et de femmes, ne montre aucune différence significative dans la répartition des aires du langage selon le sexe.
Autre contrevérité scientifique : le faisceau de fibres (le corps calleux) reliant les deux hémisphères cérébraux serait plus large chez la femme que chez l’homme (De Lacoste et Holloway, "Sexual dismorphism in the human corpus callosum", Science, vol. 216, 1982, p. 1431-1432). L’étude portait sur 20 cerveaux conservés dans le formol. Depuis, les corps calleux de centaines de sujets ont pu être examinés. De nouveau, aucune différence significative entre les sexes n’est apparue (Bishop et Walhsten, "Sex differences in the human corpus callosum : myth or reality ?", Neuroscience, vol. 21, 1997, p. 581-601

[14Elles ont été reproduites par diverses équipes de recherche. A ce propos, on peut citer Halpern, "Sexe, brains, hands and spatial cognition", Developmental review, vol. 16, 1996, p. 261-270

[15Kass, Ahlers et Dugger, "Eliminating gender differences through pratice in an applied visual spatial task", Human performance, vol. 11, 1998, p. 337-349. Baenninger et Newcombe, "Environmental input to the development of sex-related differences in spatial and mathematical ability", Learning and individual references, vol. 7, 1995, p. 363-379.

[16Fausto-Sterling, "Myths of gender", Basic Books, New York, 1992

[17Feingold, "Cognitive gender differences are disappearing", American Psychologist, 43, 1988, p. 95-103

[18M. Margaret, Femmes, genre et société, La Découverte, 2005

[19Cfr. infra

[20Albert Jacquard, généticien, C’est quoi l’intelligence ?, Editions Points, Paris, 2009

[22Vidal

[23Un seul neurone reçoit, en moyenne, 10 000 synapses.

[24Vidal, page 34

[25Les circonvolutions du cerveau et le cheminement des vaisseaux sanguins, par exemple, sont très variables d’un individu à l’autre

[27Ce qui nous amène à, en moyenne, un million de milliards de synapses par individu.

[28Imagerie par résonance magnétique

[29Maguire, Gadian et Frith, "Navigation-related structural change in the hippocampi of taxi drivers", PNAS, 97, 2000, p.4398-4403

[30Draganski, "Changes in grey matter induced by training", Nature, 427, 2004, p.311-312

[31Un nouveau-né ayant subi l’ablation de l’hémisphère gauche (siège du langage) suite à une grave épilepsie ou tumeur, réussit à apprendre à parler. Car le cerveau a la faculté de se réorganiser en profondeur sous l’influence de l’environnement et des contraintes qui lui sont posées (http://www.larecherche.fr/content/recherche/article?id=7064)

[32Maurice Godelier, anthropologue, préface du livre, page 9

[33En voici quelques illustrations. Au 19ème siècle, lorsque Broca conclut à une intelligence moindre de la femme étant donné le poids inférieur de son cerveau, la science sait déjà que le volume du cerveau est très variable d’un individu à l’autre et dépend de divers éléments (la taille, l’âge, la cause du décès, les méthodes de mesure, entre autres). Le parcours de la psychologue canadienne Doreen Kimura constitue également un exemple éloquent de ce mélange des genres (Vidal, p. 80-81). Partisane de la thèse d’une différence entre les cerveaux masculins et féminins, elle est membre active du « Freedom party », parti d’obédience ultra-libérale qui milite activement contre le principe d’égalité des chances et les programmes d’aide sociale.
Dans son livre, « La femme des origines » (Belin-Herscher, Paris, 2003), Claudine Cohen, montre que les scénarios du rôle des deux sexes pendant la préhistoire reflètent l’époque à laquelle ils ont été étudiés, à savoir, la période conservatrice du 19ème siècle et ne sont étayés par aucun élément de preuve.
Plus récemment, en 2005, le président de Harvard de l’époque, Larry Summers, affirmait que la faible représentation des femmes dans les filières scientifiques était plus le reflet de différences innées de capacités que d’une discrimination en fonction du sexe (http://www.journaldunet.com/science/biologie/dossiers/07/cerveau-sexe/10.shtml). Cette affirmation a eu l’utilité de soulever un grand débat au sein de la communauté scientifique et à un rapport qui a conclu à l’absence de différence significative entre les sexes.

[34Vidal, page 19

[35Pour Platon, tout était inné, les fonctions du cerveau comme les idées. Aristote, au contraire, considérait notre expérience du monde comme la source de toutes nos pensées (http://www.larecherche.fr/content/recherche/article?id=7064)

[36Elles ne concernent pas que le domaine des compétences en fonction du sexe. On voit fleurir des études qui tentent d’expliquer de plus en plus de comportements humains ; l’homosexualité, le fait de fumer, la fidélité, la passion amoureuse, la foi religieuse, la délinquance, entre autres (Vidal, p. 82).

[37Vidal, p.17. Cette vision déterministe a également été dénoncée par Axel Khan, généticien, historien des sciences et philosophe, suite à la célèbre affirmation par Nicolas Sarkozy que l’ « on naît pédophile » : « La vision d’un gène commandant un comportement complexe tel que ceux conduisant à l’agressivité, à la violence, à la délinquance, à la dépression profonde avec dérive suicidaire, est ridicule et fausse (http://www.textes-psy.com/spip.php?article1050). Souvent, les tenants de ces thèses déterministes s’appuient sur des expériences réalisées sur des animaux, en extrapolant abusivement les résultats de ces expériences à l’être humain [[Vidal, p. 52 et 66

[38Vidal, p. 93

[39La surface du cortex cérébral humain est 10 fois plus élevée que chez le singe. Ce qui permet à l’être humain de superviser ses instincts et d’opérer une dissociation entre comportements pulsionnels et réfléchis (rendant possibles des comportements tels que la grève de la faim, le suicide, entre autres) ainsi que d’accéder à la pensée abstraite, la capacité d’imagination, la capacité de conscience, etc…

[40Comme le déterminisme biologique trouve écho dans le darwinisme social. A titre d’exemple, le livre « The bell curve » (la courbe en cloche) de Murray et Hernstein (1994), respectivement politologue et psychologue, explique le statut économique et social moins élevé des Noirs américains par une intelligence moindre de cette population. Il milite, en conséquence pour supprimer les politiques de discrimination positive à l’égard des Noirs (http://www.doctissimo.fr/html/sante/mag_2002/sem01/mag0524/dossier/sa_5529_inne_acquis_02.htm)

[41Bourdieu, Les héritiers, 1964

[42Vidal, p. 63

 


 

Le premier combat
Témoignage /
mercredi, 31 mars 2010
/ Cerise Van Aa

Le premier combat, c’est de se lever tous les matins. Pour « y » aller. Ce sont les trajets. Toujours trop courts les matins, toujours trop longs les soirs.

Le premier combat, c’est de se lever tous les matins. C’est de savoir que cette journée, exactement comme toutes les autres depuis que ce calvaire a commencé, va se dérouler sur le même mode : des travaux demandés qui ne seront jamais assez bien et qui finiront dans une poubelle, des tâches irréalisables ou en totale contradiction avec d’autres travaux en cours, et des reproches, des pluies de reproches ; des reproches qu’on fasse bien ou mal.

Des reproches sans qu’on puisse se défendre « à la loyale » parce qu’ici aucune loyauté : un pur monde de mépris, de coups bas et de critiques. Toujours dans votre sens. Facile, vous ne pouvez pas répondre.

Et si vous répondez ? La porte. « Ah, personne ne vous interdit de la prendre ». Si ! Vous, et c’est justement cela qui dérange. Le fait que la « poussière » que vous êtes et dont on aimerait tellement qu’elle s’en aille (« Ce serait mieux pour tout le monde ») ou qu’elle se cache (« vous ne voulez pas de ce charmant cagibi sous l’escalier ? ») ne prenne pas la porte. Parce qu’elle sait que si elle ferme cette porte, elle y laissera le peu de dignité qui lui reste et les principes auxquels elle croit. Et qu’elle sait que ne tarderont pas à fuser les « Bon débarras » et les « Enfin, elle en a mis du temps ») de ceux qui l’auront poussée à la franchir.

Le deuxième combat, c’est la peur au ventre, la « grosse boule » qui s’installe, la peur de savoir que, comme les autres jours, on va rester dans l’attente de s’en manger plein la figure et qu’on ne va pouvoir faire qu’une chose : rester là et encaisser.

Oui, qu’une seule chose parce que tout ce qui devait être fait pour faire connaître cette pourriture de situation a déjà été fait.

Tout.

Le service de prévention (s’il existe), les supérieurs, les travailleurs sociaux, les collègues et soutiens, les syndicats. Tout et tout le monde, pour peu que « radio couloir » fasse son office, est au courant et hormis de belles âmes amicales, courageuses ou pensant que rien n’est plus important que de combattre des injustices, la majorité se tait. Souvent par peur, parfois par traitrise, toujours par lâcheté.

In fine il ne reste deux personnes dans le bureau que vous occupez seul : la peur et vous.

Et tous les cafés compatissants, les clins d’oeil en passant, les petits mots envoyés aussi précieux soient-ils - et comprenez-bien que chacun de ces indices de solidarité resteront à jamais gravés dans le cœur de la personne qui souffre de cette situation - n’empêcheront pas cette boule de s’installer en vous. Rien ne l’empêchera. Parce que même le jour où, d’une façon ou d’une autre, et les situations peuvent varier du tout au tout, on vous dira que c’est « fini » (et on ne compte plus les cas où dans un contexte de harcèlement dénoncé, c’est le…harcelé qui se fait mettre au placard, ou, pire, à la porte…Rappelez-vous, la poussière sous le tapis) la boule sera toujours là.

Parce que vous vous demandez ce que vous avez fait. Ou pas. Ce qu’il aurait fallu. Comment les choses ont pris une telle ampleur ? Pourquoi vous ? Et comment s’en relever ?

Cette boule sera toujours là. Pour quelques jours, quelques mois, la vie entière qui sait ? Qui sait quel fardeau portait David, postier, qui a mis fin à ses jours et dont l’employeur a été acquitté de tout fait de harcèlement en appel en 2007 ? Et que dire des employés de France Télécom ?

Le harceleur, lui, a déjà probablement trouvé une toute nouvelle proie. Une souris pour le chat.

« Le bruit des bottes et le silence des pantoufles » disait cette affiche anar qui fleurissait souvent sur les murs de la ville. Dans l’univers du travail, c’est le bruit du harceleur, le silence des collègues et le salaire de la peur.

Mais jusqu’à quand ?

Cerise Van Aa

 


 

La STIB harcèle son personnel
Metro-boulot-bobo
vendredi, 2 avril 2010
/ Gérard Craan

Alain [1] est en incapacité de travail. Il est suivi pour dépression depuis plusieurs mois. L’accumulation de multiples frustrations dans son travail, des refus consécutifs d’aménagement de son horaire, une inactivité forcée et pesante ont constitué les gouttes d’eau d’un vase qui ne demandait qu’à déborder. Mais derrière les causes de sa maladie se cache aussi la volonté de la direction de faire de la STIB une entreprise commerciale plutôt qu’un service public.

Alain travaille comme agent de sécurité de la STIB depuis plusieurs années. Je suis d’abord passé par le service « contrôles » [NDA : le contrôle des tickets]. Après, je suis entré au service « interventions ». Nous agissons sur appel pour tout ce qui concerne les agressions sur chauffeurs, les suicides, les accidents de la route, etc. Mais nous n’avons plus rien d’autre à faire dans notre service [2] que de patrouiller dans le métro, sans pouvoir réellement intervenir. Tout le monde grignote nos compétences. A présent, nous sommes juste appelés quand un clochard dérange.

Avant 2004-2005, la STIB était encore dotée de son propre service de police [3] pour assurer la sécurité dans les transports en commun ou assumer des OS, des « ordres spéciaux » comme la surveillance de stations de métro lors de matches de foot. Depuis la loi Tobback [4] réglementant les services de sécurité et de gardiennage, le service de sécurité interne a abandonné matraques et boucliers, au grand soulagement de nombre de ses victimes [5]. Il est devenu un service de sécurité dans les transports en commun. Depuis, les agents de sécurité doivent porter des badges permettant de les identifier, une formation est devenue obligatoire [6] et, surtout, leurs compétences ont été restreintes. Mais la STIB ne nous jamais fourni les badges adéquats et chaque fois que je me balade dans une station, je risque une amende de 2.500€., explique Alain. Je suis constamment dans l’illégalité. La STIB a dit qu’elle nous couvrait pour le volet "civil" mais pas sur le plan pénal. Si quelque chose dérape, nous sommes donc responsables.

Parallèlement à son service de sécurité, la STIB a développé un service de prévention, ce sont les agents de l’organisme parapublic que l’on voit affublés de leur gilet rouge et gris. Tout ça c’est de la poudre aux yeux pour donner une impression de sécurité. Ces types n’ont aucune formation. Ils sont engagés pour quelques mois et ne savent absolument pas quoi faire en cas de problème. Quand ils découvrent un colis suspect, par exemple. La règle est de ne pas utiliser son téléphone portable, mais ils s’empressent de s’en servir pour alerter la police. Et en cas de problème d’ordre général, ils téléphonent aussi à la police.

C’est qu’en plus du service de sécurité, il existe une police des métros, rattachée à la police des chemins de fer depuis 2001. Ils patrouillent jusque 1 heure du matin et nous assurons le reste de la nuit. Mais ils ne connaissent pas le terrain ni le réseau de transports. Avant, nous étions souvent en contact. désormais la police des chemins de fers est en sous-effectifs et ils n’arrivent plus dans les délais quand nous avons un problème [7]

Du coup, les tâches du service d’Alain se trouvent peu à peu éparpillées parmi d’autres unités ou services, qu’ils dépendent de la STIB ou non. Certaines communes ont même signé des accords avec la STIB pour que les stewards [8] descendent dans le métro. Alain et ses collègues se retrouvent sans boulot. Il y a une volonté délibérée de la STIB de mettre fin à notre service. Les plus âgés de mes collègues n’osent rien dire. Ils sont arrivés dans le service un peu par hasard et n’ont pas de diplôme. Ils ne veulent pas partir. A quarante-cinq cinquante ans, ils n’ont pas envie de travailler à la chaîne. certains des plus jeunes prennent du plaisir à ne rien faire, mais ils sont en général plus revendicatifs.

Mais ce n’est pas tout. En plus de cela, la direction a inventé un système de facturation interne, entre services. En conséquence de quoi, les superviseurs [NDA, les personnes chargées de veiller à la fluidité des transports en commun dans leurs voitures grises avec gyrophares] ne nous appellent plus en cas de problème avec un chauffeur. Ils préfèrent se rendre sur place eux-mêmes pour faire quelques économies dans leur département [9]. Dans le même esprit comptable, la STIB aurait réintroduit les quotas de Procès-verbaux pour les agents de contrôle [10]. En parallèle, la direction n’a pas souhaité procéder à l’engagement de responsables compétents, avec le souci du service public. Ils ont engagé des personnes qui étaient inspecteurs de magasins ou encore directeur de prison. Ils n’ont jamais travaillé dans la sécurité publique. Cette compétence coûte cher et ils n’ont pas voulu mettre les moyens.

Humainement, la situation d’Alain est intenable. Et il n’est pas le seul : selon lui, 30% des agents du service sécurité et contrôle sont régulièrement malades [11]. Un collègue est en dépression depuis plusieurs mois. Depuis peu, il est en absence illégale. Il n’a plus de contact avec personne et ne remet plus de certificats médicaux.

Et Alain, comment vit-il son inoccupation ? Je me suis rendu compte que j’étais de plus en plus surmené et agressif. Que je n’avais plus de contacts sociaux. Avant, quand il y avait un sans-abri on lui disait parfois de se mettre à un endroit bien précis, hors du champ des caméras. Tout ça disparaissait, je n’avais plus de considération et de préoccupation sociale. Un soir où l’on évoquait un clochard ivre, il a menacé de porter plainte, râlait, s’est finalement accroché à moi et nous sommes tous les deux tombés. Je lui ai donné un coup de poing. Et en même temps, j’ai immédiatement eu un déclic me disant STOP. J’étais allé trop loin.

Suite à son incapacité de travail, plusieurs collègues lui ont témoigné leur sympathie. A l’inverse, le soutien syndical est faible. Les délégués libéraux ont été achetés et je ne sais plus quoi penser de la CGSP [12]. Dans mon service, seule la CSC résiste.

La constante volonté de rentabilité [13], exprimée par la direction de la STIB a des conséquences humaines désastreuses sur les agents qu’elle emploie. Entre alignement sur la future concurrence entre sociétés de transports urbains [14] et souci d’un service public pour lequel travaille un personnel motivé, la balance est nettement déséquilibrée.


Gérard Craan

[1Prénom d’emprunt. Dans le même souci d’anonymat, certains détails non-essentiels pour la bonne compréhension ont été modifiés ou omis

[2Le service d’Alain est actuellement divisé en trois parties : les agents de contrôles des titres de transport (une centaine de personnes), le service d’intervention, dont il fait partie (nombre équivalent) et une brigade canine (15 unités).

[3En réalité, il s’agit du Service de surveillance générale avec compétence de police. Suite à des mépris nombreux des libertés fondamentales, assortis de violences policières, ce service a été dissous en 2001 pour devenir le Service de contrôle et de gardiennage. Aujourd’hui, l’organigramme de la STIB (pdf) mentionne un service de sécurité et de contrôle. A titre informatif, le rapport annuel du Comité P 2001 décrit le fonctionnement « milicien » de cet ancien service.

[4Loi du 10 avril 1990 organisant la sécurité privée et particulière. Les dispositions relatives aux services de sécurités dans les transports en communs sont rentrées en vigueur en 2005

[6Dixit la loi Tobback

[7Alain évoque ici la possibilité de rétention de personnes dans certains cas très spécifiques. Comme le mentionne la loi du 10 avril 1990 (modifiée pour ce chapitre en 2004) La rétention ne peut durer plus longtemps que les circonstances le justifient.

Il faut en tout état de cause y mettre fin immédiatement :
a) si le service de police averti fait savoir qu’il ne viendra pas sur place ;
b) si le service de police averti signale qu’il ne viendra pas sur place ultérieurement dans les 30 minutes à compter de l’avertissement ;
c) si le service de police averti signale qu’il arrivera sur place, mais que les fonctionnaires de police appelés ne sont pas sur place ultérieurement dans les 30 minutes après que le service de police a été averti.
d) si l’intéressé présente un document d’identité aux agents de sécurité ou s’identifie à l’aide d’autres documents, sauf si le § 1er, alinéa 2, est d’application
[NDA plus ou moins un flagrant délit].

Il semble que la police n’arrive que rarement dans les trente minutes.

[8Que l’on reconnaît à leur chasuble de couleur variée selon la commune : mauve, verte, etc.

[9L’aspect de la sécurité des chauffeurs et de l’arrivée tardive du service de sécurité est indirectement abordé dans cet article

[10Sur le principe des quotas de PV, lire cet article consacré aux quotas de PV pour les policiers français.

[11En Belgique, le taux d’absence au travail pour maladie est largement inférieur à 5%.

[12L’auteur de l’article a, à plusieurs reprises et de sources différentes, entendu parler des problèmes syndicaux au sein de la STIB. D’où le choix de publier ces propos.

[13Consulter notamment ce rapport du Quatrième rendez-vous de progrès, (sic), consacré au financement des transports publics de la STIB en juin 2005. Document en pdf.

[14Sur cette question, lire cet article de même que le communiqué de presse de Jean-Louis Borloo, ministre sarkozien.

 


 

Le concept de "capital humain"
D’après une analyse d’Alain Bihr
vendredi, 9 avril 2010
/ Ode

Dans son ouvrage « La Novlangue Néolibérale - La Rhétorique du Fétichisme Capitaliste », Alain Bihr décortique quelques concepts issus du discours néolibéral qui envahit les scènes médiatique, politique et académique actuelles. L’auteur assimile ce discours à la novlangue introduite par Orwell dans son roman « 1984 » : dans les deux cas le langage est atrophié et, conséquemment, la capacité de réflexion des individus sur les réalités sociales et politiques est altérée.

Dans notre société, cette dégradation du langage s’effectue par injection massive, au sein de la population, de concepts dont le sens a été remanié. Ces concepts, généralement issus du milieu académique, sont largement utilisés par le milieu politique et diffusés au sein de la population par le biais des médias. Ils tendent généralement à masquer les inégalités propres au système capitaliste et donc à faussement valider le discours néolibéral.

Un de ces concepts, abordé par Alain Bihr, est celui de « capital humain ». Utilisé pour désigner la force de travail, il est introduit en 1961 par Theodore Schultz, un économiste américain : ce dernier compare les savoir-faire et les savoirs utiles à un capital résultant d’un investissement délibéré. Quelques années plus tard, la notion de « capital humain » est approfondie et vulgarisée par Gary Becker dont les travaux sur le sujet seront récompensés, en 1992, par le prix de l’Academie Nobel pour l’économie [1]. Ses travaux ont longtemps été controversés, mais sont aujourd’hui à la base de la microéconomie, voire même de la démo-économie [2]. Il en résulte une utilisation massive du concept de « capital humain » dans le discours médiatique et politique :

Extrait d’une intreview d’Eric Van Rompuy publiée sur le site du quotidien Le Soir au sujet de la fermeture d’Opel : « (…) Comme si la Flandre avait la capacité de contrer ce processus inévitable de destruction d’emplois dans l’industrie !(…) Que faire alors ? Investir dans le capital humain, dans l’éducation et la formation ; promouvoir la science et investir dans la recherche… – toutes ces choses dont on sait qu’elles auront, à terme, des effets positifs » [3].
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capital humain
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Un autre article, publié sur le site du quotidien La Libre et rédigé par un professeur d’université et un assistant de la Louvain School of Management (Université catholique de Louvain), mentionne la nécessité de préserver le capital humain dans le contexte de la crise économique actuelle : « La valeur d’une entreprise ne repose pas tant sur ses actifs ’physiques’ tels que ses bureaux, usines, machines, que sur ses personnes, leurs savoir-faire, leurs compétences (…) Alors que 2009 se profile comme l’année des conséquences de la crise et que de nombreuses entreprises, confrontées à une diminution de leur activité, seront tentées par la voie de la restructuration, il importe de mettre en garde contre le départ forcé et précipité des salaires les plus lourds, souvent les personnes les plus expérimentées, sans une gestion planifiée et réfléchie de ce capital humain. » [4].

L’Oxymore " capital humain " assimile la force de travail à un capital [5] : la force de travail, ou encore les diverses aptitudes physiques, morales, intellectuelles, esthéthiques, relationnelles, etc. dont disposent les individus, est réduite à un capital qu’il convient de faire fructifier afin d’en tirer le meilleur prix sur le marché du travail. D’après Alain Bihr, ce concept positionne l’individu comme seul responsable de son parcours de travailleur : c’est à lui à veiller à faire fructifier et à investir dans son capital (par exemple par des formations ou un travail intensif) et en cas d’échec, il ne pourra reporter la responsabilité que sur lui-même. Une telle conception peut mener les individus à consacrer toute leur existence à l’enrichissement, ou du moins la conservation, de leur « capital humain » et tend aussi à désolidariser ceux disposant d’un emploi stable des autres. En concentrant les responsabilités sur l’individu seul, cette notion, profondément individualiste, masque les réalités structurelles relatives à la distribution inégale des richesses matérielles, sociales, culturelles et symboliques – ces mêmes réalités structurelles qui ne placent pas tous les individus sur un même pied d’égalité face au marché de l’emploi, de par leur milieu social et culturel par exemple.

Mais par cette assimiliation de la force de travail à un capital, c’est aussi tout le mécanisme de l’exploitation capitaliste lui-même qui est occulté : l’individu, en charge de la gestion de son capital, ne vend plus une force de travail destinée à générer une plus-value accumulée par un autre, mais échange des services contre une valeur monétaire équivalente. Dans une telle conception, le véritable capitaliste dispose juste d’un ‘pouvoir de marché’ plus étendu que le salarié qui n’est plus exploité par le premier. Un tel concept fait preuve de pas mal d’hypocrisie quand on considère les salaires de misère dont disposent certains travailleurs au service de l’enrichissement de capitalistes authentiques.

L’auteur considère qu’une telle assimilation de la force de travail à un capital procède du fétichisme dénoncé par Marx [6] et découle d’une conception du capital comme valeur qui se conserve et s’accroît au cours d’un procès incessant où il prend tour à tour forme de force de travail, de marchandise [7] et d’argent. Le capital est alors assimilé à ces mêmes éléments. Une telle conception tend également à occulter les inégalités du système capitaliste en en masquant les diverses formes d’exploitation et d’expropriation sous le couvert d’un cycle uniforme, lisse et parfait.

La notion de « capital humain » semble donc désigner un capital dont chacun disposerait en toute équivalence alors qu’en réalité elle désigne une force de travail qui permet de faire fructifier le capital de quelques individus minoritaires. Une telle altération du sens voile donc des logiques inégalitaires propres au système capitaliste. « Parler de ‘capital’ à propos de ce qui est le contraire même du capital en même temps que son principe générateur, c’est renverser tous les rapports de production capitalistes en les rendant incompréhensibles » [8]. La diffusion massive d’un tel concept tend ainsi à altérer les réflexions sur l’environnement social, politique et économique et participe à la validation d’un système dont le principal moteur est l’exploitation d’autrui.

Ode

[5"Le capital est l’ensemble de biens ou de richesses accumulés générant de nouveaux biens ou revenus". (Plus sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Capital

[6"Le fétichisme de la marchandise opère une confusion dans le système capitaliste entre les relations sociales et les marchandises. Cette théorie fut introduite par Karl Marx. Le terme apparaît dans l’ouvrage Le Capital, en 1867". (Plus sur http://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9tichisme_de_la_marchandise)

[7Dans ses écrits, l’auteur inclut la force de travail dans les marchandises. Il est fort probable qu’une telle assimilation résulte des théories de Marx sur le fétichisme, mais dans cet article, par souci de clarté, les éléments sont cités de façon distincte.

[8« La Novlangue Néolibérale – La Rhétorique du Fétichisme Capitaliste », Alain Bihr, Éditions Page deux, 2007 – page 28

 


 

Edito n°7
Merci patron ! /
jeudi, 15 avril 2010
/ Gérard Craan
"MERCI PATRON !" - MAR.-AVR. JIM07

Merci patron !

Grâce à toi, la "crise" économique n’est plus qu’un souvenir. Tu es l’exemple vivant de la résistance à l’adversité. Le retour des investissements est prévu cette année, la valeur des actions de l’entreprise pour laquelle je travaille est enfin repartie à la hausse, la revalorisation du pouvoir d’achat est déjà là. C’est que, pour faire face à cette crise économique, châtiment divin s’il en est, tu n’as pas démérité. Courageusement, tu as refusé que l’on contrôle davantage la propriété privée et freine les mouvements spéculatifs boursiers. Pardon ! La fluidité des transactions financières. Dans ton entreprise, tu as fait le ménage en bon père de famille, n’épargnant ni ta sueur, ni tes larmes.

En fait, mon entreprise, ma sueur et mes larmes. Et s’il est question d’un père, tu me fais penser à celui du Petit Poucet : quand il n’y avait plus à becqueter, tu m’as largué dans la forêt.

Moi, par contre, pauvre travailleur, avec ou sans emploi, je galère.

Chaque jour, tu inventes des systèmes qui m’enfoncent un peu plus et me font produire plus. Pour l’illustrer, Frédéric Michel explique très bien la dureté d’un métier : celui de caissier. Pas de contrat fixe, je ne sais pas si je pourrai payer les cahiers scolaires de mes gosses demain. Ni même si je pourrai les aider pour leurs devoirs. Vois-tu, je ne sais jamais quel sera mon horaire et si tu ne vas pas me faire bosser tout le week-end. Et tant pis pour mes tendinites chroniques : il n’y a pas intérêt à lambiner aux caisses, tu me chronomètres ! Et chaque semaine tu affiches les résultats de la meilleure caissière. Les mauvaises auront du souci à se faire. Vive la concurrence entre travailleurs. Et que le meilleur gagne.

Somme toute, c’est un peu le résumé de l’article de Blacksad sur la délation, Soyez éthique : dénoncez vos collègues !. Pardon, les systèmes "d’alerte professionnelle". Des procédures qui permettent à des travailleurs de signaler un "comportement" problématique de supérieurs ou de collègues de leur entreprise. Officiellement, le système a été conçu pour dénoncer les manipulations comptables (scandale Enron) et éviter un étouffement interne de ce manque de... déontologie. En pratique, tu me demandes de faire le corbeau pour dénoncer anonymement le collègue qui va sur Facebook durant les heures de boulot, ou celui qui pique des fournitures de bureau début septembre. Bref, je deviendrais ton contremaitre bénévole.

Et tu t’étonnes que je n’aime pas (ou plus) mon travail !? Certains travailleurs ont pour premier combat, comme l’écrit si bien Cerise Van Aa, de se lever tous les matins. Que cette journée [qui s’annonce] (...) va se dérouler sur le même mode : des travaux demandés qui ne seront jamais assez bien et qui finiront dans une poubelle, des tâches irréalisables ou en totale contradiction avec d’autres travaux en cours, et des reproches, des pluies de reproches ; des reproches qu’on fasse bien ou mal. Pudiquement c’est ce que l’on nomme harcèlement moral. Un autre outil d’exploitation capitaliste.

Certains résistent pourtant. Ou essaient. Alain, agent de sécurité à la STIB a néanmoins fini par craquer. Après de multiples protestations face à la disparition non-annoncée de son service, après avoir passé des journées entières à ne pas pouvoir exercer son travail correctement, il est tombé en dépression. Pourtant la STIB est un service public. Son patron, c’est l’Etat. Qui ne pense plus service mais bien rentabilité. Que cela tombe sur son personnel et sur les usagers (pardon ! ses collaborateurs et les clients), peu lui chaud. Pour la STIB, seul importe le chiffre. Les propos d’Alain ont été retranscrits par Gérard Craan.

Sois donc heureux, cher patron, l’Etat t’abandonne petit à petit ses prérogatives. Les services publics seront privatisés si l’on ne s’y oppose pas plus fermement. Le travail est redevenu un grand marché, soumis aux lois de l’offre et de la demande. Certes, il y a bien des comédies ministérielles pour sauvegarder les apparences. Quand le producteur de chocolat Godiva lance une procédure de licenciement de nonante personnes et met l’usine en lock-out, Joëlle Milka [1] parade pour remettre les "partenaires" sociaux "autour de la table". Idem avec la cartonnerie Cartomills à Mettet. Seule nuance, c’est le tigre de papier Marcourt [2] qui s’y colle. Sans empêcher la fermeture.

Pour l’Etat, sauver l’emploi ne consiste pas à forcer la garantie de l’emploi dans le privé, mais à t’offrir des travailleurs précaires et sous-payés. "Intégration par le travail" cela s’appelle. Renaud Maes a recueilli des témoignages de ces forçats du CPAS, nouveau servage moderne. Il t’est encore plus facile de leur faire miroiter un poste fixe inexistant en échange de leur sueur et de leurs heures sup’ non déclarées. Ou de ne pas leur dire qu’il existe un règlement de travail. Même conscients du jeu de ballon dont ils sont les victimes, des allers-retours entre CPAS, chômage et petits boulots, ces travailleurs acceptent beaucoup de choses. Il est vrai qu’on leur refuse les réelles possibilités de s’en sortir, comme la reprise des études ou un vrai job qualifiant. Alors quand on n’a plus le choix...

Cher patron, avec la complicité de l’Etat tu réussis donc à nous transformer en paquets de muscles écervelés, en marchandises, en ressources. En capital humain, quoi. Le concept de "capital humain" est l’objet de l’article d’Ode. Comme au XIXè siècle, je dois vendre ma force de travail et la faire fructifier afin d’’en tirer le meilleur prix sur le marché du travail. Et, en cas d’échec, je suis le seul responsable. Toi, tu n’y serais pour rien. Tous les rapports de production capitaliste en deviennent incompréhensibles : tu m’exploites et en tires des bénéfices, mais c’est de ma faute.

Affiche de Mai ’68

Cher patron, je n’oublie pas la fable du Petit Poucet. Mais j’en change la fin. A sept frères, nous sommes bien capables de te jeter dehors. Et de faire un autre usage des cailloux qui traînent dans mes poches.

3A lire également dans ce numéro3

La cinquième partie (eh oui, déjà) de Le Vert et le Rouge, par Didier Brissa ainsi qu’un article d’Eponine Cynidès consacré aux différences entre cerveaux féminins et masculins. C’est que certains éminent savants ont toujours tenté de justifier la domination des femmes par leur incapacité génétique. Les femmes sont moins intelligentes que les hommes et font mieux la cuisine, disent-ils. Et le cantonnement des femmes aux tâches domestiques ne relève pas de la société mais des gènes et de la nature. Un peu comme les travailleurs précaires, cher patron. Ils sont nés comme ça.

Merci à Blacksad, Cerise, Didier, Eponine, Fiona, Frédéric, Gérard, Ode et Renaud.



Gérard Craan


Le numéro huit sera consacré à l’enseignement. Comme tout service public, il est menacé par la privatisation. Mais le fonctionnement bureaucratique de son administration, dans un étau financier, la reproduction sociale qu l’enseignement met en œuvre, en lieu et place de l’émancipation de chacun, sont d’autres aspects tout aussi interpellants.

[1Joëlle Milquet, Ministre fédérale de l’Emploi.

[2Ministre régional wallon de l’Economie.