Journal Indépendant et Militant
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Numéro 6 - Féminisme

Editorial n°6
samedi, 13 mars 2010
/ Ode
JIM 06 - jan.-fév. - FEMINISME
JIM 06 - jan.-fév. - FEMINISME

Ce mois-ci, le JIM s’attarde sur le féminisme, ou plus précisément sur la réalité sociale, toujours d’actualité, qui justifie la persistance de ce mouvement : l’inégalité entre les femmes et les hommes. Cette inégalité, profondément incrustée dans les mentalités, se manifeste de différentes façons au sein de notre société. Dans ce numéro, les auteurs du JIM abordent quelques unes de ces manifestations.

L’inégalité entre les hommes et les femmes est à comprendre comme une représentation sociale qui, schématiquement, attribue à l’homme le rôle actif du dominant, en opposition à la femme qui reçoit le rôle passif de la dominée. Revendiquer l’annihilation de ce déséquilibre ne doit en rien être compris comme une volonté d’estomper la diversité qui fait la richesse de chaque être, mais plutôt comme une volonté de briser un carcan binaire où la femme occupe systématiquement la moins bonne place, carcan dont les seules justifications sont sociales et culturelles.

Le film documentaire de Patric Jean, « La Domination Masculine » introduit parfaitement ce thème : diverses manifestations de l’inégalité entre les femmes et les hommes y sont présentées en images et en témoignages. Certaines de ces manifestations sont tellement bien intégrées dans les mentalités qu’il est difficile de les déceler si l’esprit n’y est pas préparé, et c’est ce à quoi s’attèle le film en mettant des faits anodins côte à côte ou en nous présentant des cas extrêmes (pas nécessairement minoritaires). Le documentaire met également en lumière le fait que l’homme n’est pas le seul à jouer son rôle dans ce carcan social : des femmes recherchent un homme au profil dominant tout en escomptant lui apporter une beauté passive en retour, ou encore affectionnent des outils de torture tels que les chaussures à hauts talons aiguilles. Dans son article "La Domination Masculine, un film de Patric Jean", Ode présente brièvement ce documentaire.

Ces interprétations inégalitaires liées au sexe se retrouvent de façon très prononcée dans la publicité où la femme, maigre et frêle, endosse souvent un rôle de ménagère ou de salope, tandis que l’homme endosse un rôle plus cérébral ou brutal, et dans ce dernier cas il sera alors bien musclé. Ces représentations sexistes constituent une manifestation des valeurs inégalitaires intégrées dans les mentalités, mais pire, elles les renforcent. Dans son article "Parce que nous le valons bien... ", Andrée Fonteyne nous offre un aperçu de ces multiples représentations et introduit brièvement quelques groupes qui luttent contre elles.

Un tel déséquilibre dans la perception des genres ne se limite pas à un matraquage visuel et sonore à des fins commerciales, il se retrouve également à différents niveaux de la sphère professionnelle : outre un taux d’emploi supérieur chez les hommes [1], les statistiques attestent une différence salariale non négligeable entre les hommes et les femmes [2]. Ceci s’explique par une ségrégation verticale qui se traduit par une sous-représentation des femmes dans les postes de direction, de chef d’entreprise, et de cadres supérieurs, mais également par une ségrégation horizontale qui se traduit par la présence d’emplois majoritairement masculins ou féminins, ces derniers étant généralement moins bien payés [3]. Une femme a cependant souhaité aller à l’encontre de cette ségrégation en se lançant dans la charpenterie. Dans "Féminisme en travaux, femme sur chantier", Gérard Craan nous fait part de ses propos qui témoignent de l’inégalité de traitement à laquelle elle fut confrontée, inégalité qui se solda par son licenciement.

Et parmi les activités majoritairement féminines on trouve la prostitution qui suscite de vifs débats quant à sa légalisation : certains soutiennent que ce "métier" doit être légalisé afin de renforcer la sécurité et les droits des prostituées, d’autres encore y verront un exutoire aux pulsions sexuelles masculines. Mais il ne faut pas perdre de vue la nature première de cette activité : une marchandisation du corps humain. En d’autres termes, la prostitution consiste à mettre des corps (majoritairement féminins) à disposition d’individus (majoritairement masculins) en échange d’une somme d’argent, et ce sans la moindre finalité thérapeutique (la légalisation de la prostitution ne réduit en rien le nombre de viols et les hommes manchots sont minoritaires). Une telle transaction est fort similaire au salariat mais dans ce cas-ci la sphère intime de la "main d’œuvre" est violée, voire détruite. La question de la sécurité et des droits des prositutées ne peut cependant pas être ignorée mais elle ne justifie en rien une légalisation des deux parties -client et prostituée- : le risque majeur consisterait en une banalisation de la prostitution [4]. Dans son article "Prostitution : légalisation ne rime ni avec libération ni avec protection", Eponine Cynidès ouvre la réflexion en développant différents arguments à l’encontre de la légalisation.

Des statistiques [5] témoignent également d’un fort conservatisme dans la répartition des tâches ménagères entre les femmes et les hommes : les femmes s’occupent plutôt des lessives et du nettoyage tandis que les hommes s’occupent plutôt du bricolage et du jardinage. D’autres statistiques [6] attestent également une plus grande charge de travail, ménager et rémunéré, pour la femme, et ce pour une rémunération moindre.

Face aux multiples manifestations de l’interprétation inégalitaire des rôles liés aux sexes, des femmes réagissent. Ces réactions, de même que les revendications associées, peuvent prendre de multiples formes, mais le point commun consiste en une volonté d’affirmation du statut de la femme, ou encore une volonté de briser ce rôle passif qui leur est socialement attribué.

Parmi ces personnes, on peut citer Irene Zeilinger et Anne Raymon, cofondatrices de l’ASBL Garance, une association bruxelloise d’autodéfense pour femmes. Irène Zeilinger a également rédigé un manuel d’autodéfense intitulé "Non, c’est non" qui vise à apprendre aux femmes l’autodéfense mentale, verbale et physique afin de mettre un terme aux diverses agressions dont elles sont victimes (ces agressions peuvent prendre la forme d’une remarque déplacée prononcée par un collègue de travail ou un inconnu dans la rue, mais aussi d’agressions plus violentes de la part d’un conjoint ou d’un inconnu). De telles situations résultent du déséquilibre dans la perception des genres mais peuvent aussi être évitées ou atténuées en se détachant d’une telle perception : pour la femme, en osant s’affirmer. Christine Oisel rapporte sa rencontre avec Irene Zeilinger et Anne Raymon dans son article "Non, c’est non".

Un autre groupement actif est l’association AWSA (Arab Women’s Solidarity Association) - Belgium qui lutte contre toute forme de discrimination envers les femmes arabes tant en Belgique que dans leur pays d’origine. Elles doivent donc faire face à plusieurs fronts. Dans son article "Un peu de présence féminine", Donya Feki témoigne de quelques échanges prononcés lors de l’action "Femmes au café", action menée par l’association au sein de cafés dont la population est majoritairement masculine. Les instigatrices de cette action la décrivent comme une "action citoyenne qui consiste en une descente surprise dans un café afin d’investir un espace réservé symboliquement aux hommes dans le but de faire la révolution aux traditions discriminatoires et de provoquer un changement : habituer le regard à la présence des femmes dans ces cafés et aider, à travers notre présence, d’autres femmes à en franchir la porte !" [7].

Ces réactions face aux inégalités ne sont pas uniquement le fruit de femmes, des hommes les soutiennent dans leur mouvement : les proféministes. Dans son article "Le mouvement proféministe : des hommes engagés pour l’égalité", Frédérique Herbigniaux nous présente ce mouvement masculin qu’il ne faut surtout pas confondre avec son opposé : les masculinistes. Ces derniers, à l’inverse des féministes et des proféministes, prônent un renforcement des inégalités : selon eux, le sexe est déterminant dans le rôle à jouer au sein de la société. Le film de Patric Jean sur "La Domination Masculine" présente quelques interventions de masculinistes.

L’égalité entre les femmes et les hommes est donc loin d’être une réalité : les mentalités intègrent encore des représentations sociales inégalitaires selon le sexe, cela se traduit par des situations où la femme est largement défavorisée. Et les hommes ne sont pas les seuls acteurs de ce carcan social, les femmes jouent également leur rôle. Le féminisme est donc loin d’être un mouvement fantasque, il vise à agir sur une réalité sociale profondément inégalitaire !

Merci à Andrée, Christine, Donya, Eponine, Frédérique, Gérard et Ode pour leur participation à ce numéro.

Texte et bannière : Ode, pour l’équipe du JIM

Rendez-vous le 15 mars pour le nouveau numéro du JIM qui portera sur le thème de la souffrance au travail. Vous pourrez notamment découvrir des articles abordant la pénibilité du métier de caissier, la délation au travail organisée par les patrons ou des témoignages de victimes de harcèlement moral.

[2Le salaire mensuel brut des femmes est en moyenne inférieur d’un quart à celui des hommes (Source : http://www.abvv.be/CODE/fr/Dossiers/Speciaux/Monsalaire/c01_09e0171.HTM)

[4Se poserait alors la question, par exemple, des choix qui s’offriront aux demandeurs d’emploi, ceux-là même qui ne peuvent refuser un emploi sans risquer de perdre leurs allocations de chômage.

 


 

"La Domination Masculine", un film de Patric Jean
dimanche, 14 février 2010
/ Ode

Dans son film documentaire « La Domination Masculine », Patric Jean nous présente divers témoignages qui mettent en exergue l’absence d’égalité entre les genres [1] au sein de notre société. Certains peuvent penser que cette inégalité est issue d’une époque révolue, mais il n’en est rien. Si on compare la situation actuelle avec celle des années ’60 par exemple, de nombreux changements se sont opérés, mais le documentaire montre que l’inégalité est toujours une réalité et qu’elle ne peut en rien se justifier par des arguments biologiques. Tout est question de construction sociale et culturelle.

Affiche "La Domination Masculine"

Le film commence en beauté par une séquence sur l’opération de prolongation du pénis (hommes sensibles s’abstenir). Parmi les intervenants, un homme explique pourquoi il lui est indispensable de se faire charcuter le pénis afin de gagner quelques centimètres : ses propos traduisent un "besoin symbolique de force et de puissance" [2]. Sa « virilité de mâle » semble n’avoir aucun prix. Tous les hommes ne vont peut-être pas se retrouver dans ce témoignage, mais il a pour mérite de parfaitement introduire la ligne directrice du film ou encore l’axe de déséquilibre qui gouverne les rapports entres les femmes et les hommes : schématiquement, dans le « jeu social », l’homme se voit attribuer le rôle actif du dominant, contrairement à la femme qui reçoit le rôle passif de la dominée ; l’homme se doit d’être fort et viril et la femme frêle et soumise. Une telle conception se retrouve dans diverses images publicitaires qui présentent des femmes très jeunes et maigres contrairement aux hommes plus âgés et musclés (avec un caleçon bien rembourré). Un tel visuel traduit la perception de l’idéal incrusté dans les rouages culturels mais renforce également cet idéal. Le film de Patric Jean nous présente également tout le travail de retouche d’image effectué sur un modèle féminin afin de le faire correspondre à un idéal, par définition bien loin des réalités.

Et il ne faut en rien penser que l’homme est le seul à jouer son rôle au sein de la société : il en va de même pour la femme. Sur un lieu de speed dating, les descriptions de l’homme idéal énoncées par des femmes témoignent d’une apparente volonté de trouver un homme au profil dominant tout en escomptant lui apporter une beauté passive en retour. De même, que penser des Miss qui s’exhibent dans un salon automobile face au strabisme d’un troupeau de mâles ne semblant plus faire la différence entre une femme et une voiture ? Ou encore des femmes qui favorisent l’élégance à la facilité de déplacement en se chaussant de talons aiguilles alors que les hommes se chaussent de façon plus confortable et adoptent une démarche plus rustre ? Selon Patric Jean, "le rapport de domination et de soumission ne peut pas exister sans l’accord du groupe soumis" [3].

La construction du déséquilibre dans la perception des genres, pouvant mener à des situations aliénantes dans le quotidien de tout un chacun et surtout celui des femmes, s’opère dès la petite enfance : Serge Héfez, psychiatre et psychanalyste, explique que selon le sexe de leur enfant les parents vont adopter des attitudes différentes. L’interprétation de l’expression des émotions varie également : pour une même vidéo d’un bébé qui pleure, les adultes perçoivent de la tristesse si l’enfant est décrit comme de sexe féminin et de la colère s’il est décrit comme de sexe masculin [4]. Le jouet est également vecteur des perceptions sociales et culturelles relatives au sexe [5] : les fabricants et revendeurs de jouets effectuent régulièrement une distinction entre les jouets pour filles et ceux pour garçons. On trouvera, par exemple, des jouets destinés aux petits garçons qui permettent de mimer la profession de médecin ou papa qui bricole (imitations d’outils de bricolage tels que des foreuses), tandis que les petites filles se verront plutôt attribuer des jouets qui permettent de mimer la profession d’infirmière ou encore maman qui passe l’aspirateur, lave et repasse le linge (imitations de planches à repasser, machines à laver …). Heureusement, comme le film le souligne, certains consommateurs passent outre cette scission effectuée par les fabricants et revendeurs, mais ce ne sont certainement pas les cas les plus nombreux. Ce faisant le déséquilibre femme-homme est maintenu, voire renforcé. Un tel conservatisme des rôles est également visible dans des livres pour enfants où, par exemple, maman-ours fait la vaisselle pendant que papa-ours lit son journal dans le fauteuil.

Un autre passage du film est consacré à la violence conjugale. Celle-ci peut être interprétée comme une dérive du déséquilibre social et culturel entre les sexes : au sein des couples hétérosexuels, les statistiques attestent que les violences effectuées par des hommes sont largement plus nombreuses que celles effectuées par des femmes, et les scénarios de violence conjugale commencent toujours par une étape de volonté de contrôle de l’autre (contrôle des fréquentations, des vêtements, du maquillage...). Tout porte à penser que la construction sociale de l’homme comme incarnant le dominant mène à des dérives agressives et violentes au sein du couple.

Face aux multiples manifestations de l’inégalité entres les femmes et les hommes est né le mouvement féministe visant à instaurer l’égalité entre les genres. On en retrouve des traces en France dès le 19ème siècle [6] et actuellement ce mouvement est très développé au Canada où il a peut-être été catalysé par le massacre des femmes de l’École Polytechnique de Montréal en 1989 (également présenté en images dans le documentaire de Patric Jean) [7]. Le film nous présente quelques témoignages de féministes qui offrent leur interprétation du mouvement et de son évolution (principalement au Canada).

Cependant, un tel mouvement, composé de femmes mais également d’hommes, a vu naître un groupe d’opposants assez hargneux : les masculinistes. Ces derniers, contrairement aux féministes, prônent un renforcement des inégalités : selon eux, le sexe est déterminant dans le rôle à jouer au sein de la société. Outre des propos classiques tels que « l’homme est un être de compétition, il aime la compétition, il aime les défis (…), c’est aussi celui qui protège les membres de sa famille », on pourra entendre des discours qui effectuent un parallélisme entre nazisme et féminisme — « le féminisme est un crime contre l’humanité » affirmera un masculiniste —, d’autres iront même jusqu’à justifier la violence des hommes envers les femmes. Les propos d’Eric Zemmour illustrent parfaitement ce cas de figure quand il affirme "Ce n’est pas monstrueux. Il faut qu’il [l’homme, NDLR] soit un prédateur sexuel civilisé. Il y a une attente de virilité, il y a une attente de violence. Donc il faut de la virilité, il faut de la violence" [8]. Plus sinistre : dans une interview, Patric Jean affirme que certains masculinistes théorisent et défendent la pédophilie [9].

Ce film documentaire ne propose pas une analyse complexe et détaillée de la situation actuelle (pour ce faire, le site web www.ladominationmasculine.net propose quelques articles, statistiques et vidéos complémentaires), mais présente, en images et en témoignages, diverses manifestations marquantes des rapports d’inégalité entre les femmes et les hommes au sein de notre société. Ces exemples, pour la plupart amusants (autant que l’ironie peut l’être) ou choquants, sont parfois tellement bien intégrés dans notre quotidien que l’on n’y porte pas attention [10]. Un des mérites du film est de les mettre en lumière. Patric Jean affirme vouloir susciter le débat auprès du public, le faire réfléchir et dialoguer.

Ce film, qui nous ouvre les yeux sur un pan patriarcal de notre société, n’est malheureusement plus à l’affiche en Belgique mais il sera certainement bientôt disponible sur support DVD, ceux qui n’en ont pas encore eu l’occasion pourront ainsi en profiter.

Ode

Et après le film ...


[1« Le genre fait référence aux différences sociales entre les femmes et les hommes ; elles sont acquises, et peuvent présenter des variations tant à l’intérieur des cultures qu’entre elles », contrairement au « sexe qui fait référence aux différences biologiques existant entre les femmes et les hommes. »
Source : http://www.ladominationmasculine.net/themes/47-la-construction-du-genre/87-concepts.html

[5Lire à ce sujet « Le jouet, outil de reproduction sociale », une interview d’Anne Morelli par Christine Oisel

[8Ces propos ont été diffusés à la suite d’un passage sur les violences conjugales, après une voix off annonçant "Ils semblent rares, ces hommes de plus en plus conscients de leur violence. Par contre certains, de plus en plus nombreux, en viendraient presque à justifier l’injustifiable.". Eric Zemmour accuse un montage et a conséquemment envoyé "une sommation d’huissier exigeant la cessation d’exploitation immédiate" du documentaire à Elzévirs Films, producteur du film. Cependant, dans l’émission "Ce soir ou jamais" sur France 3, il ne nie pas avoir prononcé ces paroles et sa seule justification est que ses propos étaient issus d’une ancienne émission où il essayait "d’expliquer la symbolique de la violence, et de ce que Jacques Brel appelait la tendre guerre, c’est-à-dire qu’il y a de la violence dans ce qu’on appelle l’amour, les relations sexuelles, etc, c’est une évidence depuis des millions d’années". Si il ne souhaitait pas consciemment justifier les actes de violence conjugale, il considère de toute évidence que les rapports entre les femmes et les hommes sont naturellement déséquilibrés et que l’homme doit faire preuve de virilité et de violence. Ce qui n’est pas pardonnable.
Source : http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=6387.
D’autres interventions masculinistes d’Eric Zemmour ici et ici.

[10Par exemple, comme le mentionne Patric Jean dans son interview, la différentiation des rôles n’est pas immédiatement visible dans les images de livres pour enfants, il faut mettre plusieurs livres côte à côte pour en prendre conscience. Le film effectue cette mise en évidence.

 


 

Prostitution : légalisation ne rime ni avec libération ni avec protection
jeudi, 18 février 2010
/ Eponine Cynidès

A force d’avoir été rabâchés, les clichés associés à la prostitution selon lesquels elle serait le plus vieux métier du monde, un mal nécessaire, un exutoire aux pulsions sexuelles irrépressibles de certains hommes, une sorte de régulateur social, un remède magique au viol, etc… apparaissent comme des réalités aux yeux de beaucoup. La prostitution est même en passe d’être érigée en liberté fondamentale de la femme à choisir librement son « travail » !

Il y a 60 ans, l’ONU établissait un cadre légal visant à l’abolition de la prostitution (Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui, 2 décembre 1949). La Convention l’affirme sans équivoque : « Considérant que la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains en vue de la prostitution sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine et mettent en danger le bien-être de l’individu, de la famille et de la communauté (...) Les Parties à la présente Convention conviennent de punir toute personne qui, pour satisfaire les passions d’autrui : 1° embauche, entraîne ou détourne en vue de la prostitution une autre personne, même consentante ; 2° exploite la prostitution d’une autre personne, même consentante [1].

Ces bonnes intentions sont malheureusement restées lettre morte dans la quasi-totalité des Etats signataires [2]. Et dans le reste du monde. Le phénomène de la prostitution n’a fait que s’amplifier et s’est banalisé.
Depuis les années 80 [3], on assiste même à un durcissement sensible du mouvement en faveur de la légalisation de la prostitution.

Quelques pays sont passés à l’acte [4] : les Pays-Bas, l’Allemagne, la Grèce, la Turquie, la Hongrie, la Suisse, l’Etat du Nevada aux Etats-Unis, entre autres.
L’Union européenne, elle-même, s’est totalement détournée de la Convention du 2 décembre 1949 ; la résolution votée par le Parlement européen le 19 mai 2000 la délégitime et ouvre la voie à une légalisation générale de la prostitution [5].

Mythes de la légalisation : Des contrevérités à la réalité

Pour ses partisans, la légalisation renforcerait la sécurité des personnes prostituées. Elle permettrait un encadrement de l’activité et sortirait de l’illégalité les prostituées pour leur donner des droits. Elle permettrait aussi de lutter contre le crime organisé et de porter un coup fatal à la traite [6].

La majorité des prostituées ignorée

Tout d’abord, comme tend à le montrer l’expérience néerlandaise [7] de la légalisation, cette dernière n’a pas donné lieu à un afflux de régularisations de la situation des prostituées.
Comme l’indiquent Legardinier et Bouamama, « Les premières à refuser le ‘cadeau’ de la légalisation sont les personnes prostituées elles-mêmes qui redoutent un étiquetage qui n’aboutira qu’à les stigmatiser à vie. (...) 5 à 10% (chiffre 2003) seulement des prostituées paieraient les taxes légales selon le Centre d’information sur la prostitution d’Amsterdam. (...) Les Pays-Bas se heurtent donc au développement d’un important secteur de prostitution clandestine ». [8].

Ensuite, le commerce des corps est inextricablement lié à la traite. Comme l’explique Richard Poulin, « L’explosion des marchés sexuels est largement contrôlée par le crime organisé. S’il en est ainsi, ce n’est pas parce que la prostitution est illégale ou prohibée. Dans les pays où la prostitution est légale (Allemagne, Pays-Bas, Grèce, Espagne), comme dans ceux où des bordels sont propriété d’Etat (Turquie, Indonésie) ou comme dans les pays qui la reconnaissent comme une industrie vitale à l’économie nationale (Thaïlande, Philippines), le rôle du crime organisé reste fondamental dans l’organisation des marchés. C’est que la violence est décisive dans la production des « marchandises sexuelles » que sont les personnes prostituées » [9].

La légalisation favorise l’essor de la prostitution

En outre, les expériences de légalisation de la prostitution ont montré que, loin d’enrayer la pratique, elle engendre une hausse sensible du recours à la prostitution et, partant de la traite [10]. A tel point que certains pays l’ayant légalisée pensent à faire marche arrière [11].

Cet effet s’explique aisément ; le cautionnement de l’état à la marchandisation des corps, le fait que les autorités publiques considèrent désormais la prostitution comme un travail comme un autre donne le signal à l’ensemble de leur population que le corps de certaines personnes peut devenir (pendant quelques instants) la propriété d’une autre personne. Il suffit de payer. En légalisant la prostitution et en la réduisant à une profession reconnue, les Etats ne font que la banaliser et encourager son utilisation.
Ils n’en sont malheureusement pas à leur coup d’essai ; les conflits armés ont souvent été à l’origine d’un essor considérable de la prostitution dans les pays où les militaires s’installaient [12]. Plus récemment, l’organisation des Jeux olympiques de 2004 à Athènes [13] ont aussi été l’occasion d’une collaboration entre les autorités publiques et le milieu de la prostitution.

De la légalisation à la normalité

L’institutionnalisation de la prostitution se reflète dans ce recours de plus en plus fréquent à un nombre massif de prostituées lors de grands événements (Coupe du monde de football en 2006 en Allemagne, par exemple). Est-il nécessaire de préciser que ces accroissements ponctuels sensibles de la demande ne peuvent être satisfaits par la prostitution locale ce qui donne lieu à une progression de la traite. [14].

Il ne s’agit pas d’un épiphénomène ; il semble aller de soi que la prostitution est de plus en plus associée à toutes sortes d’événements (sportifs, politiques, etc...). Les sommets européens et le Paris-Dakar, pourtant sans rapport à première vue, drainent également leur lot de prostitution [15]. Fustigée à certaines périodes de l’histoire, la prostitution est en train de tenter de se faire une virginité.

Elle essaime également dans des domaines n’ayant rien à voir avec le milieu de la prostitution. Citée par Legardinier et Bouamama, Ulrike Moustgaard souligne, au Danemark, l’accroissement dans le temps, d’une part, du nombre de clients et, d’autre part, de personnes qui se convertissent au proxénétisme ; « Des chefs d’entreprise, des chauffeurs de bus et des coiffeurs ont ainsi été arrêtés pour proxénétisme » [16].

Des conséquences de la banalisation

Et que penser d’une hypothétique protection légale apportée aux prostituées par la règlementation de leur activité ? Par la légalisation, l’Etat normalise l’utilisation des corps d’une partie de sa population comme éléments de défoulement et leur assigne un rôle d’exutoire, faisant fi des droits fondamentaux de la personne.
Depuis quand, l’instauration par l’Etat d’une situation de discrimination et de perte de droits d’une partie de sa population renforce-t-elle la sécurité des personnes en question ? Il s’agit d’une manière très étrange d’envisager les choses !

En niant leurs droits les plus élémentaires, la légalisation de la prostitution fragilise les personnes prostituées mais elle fait également tache d’huile.
Dorénavant, toutes les jeunes femmes seront-elles des prostituées potentielles dans les fichiers des agences d’emploi puis dans les mentalités ?
« Désormais des agences pour l’emploi néerlandaises proposent aux jeunes chômeuses des emplois de ‘travailleuses du sexe’. Toujours aux Pays-Bas, les ‘services sexuels’ aux handicapés sont remboursés par des bureaux d’aide sociale au même titre que les chaussures orthopédiques ». [17]

Quelles sont les possibilités pour les jeunes chômeuses non-qualifiées de refuser des offres de leur agence d’emploi ?
Le fait qu’aucun garde-fou ne soit prévu contre cette situation témoigne d’ailleurs de l’optique de la loi. En 2005, l’Allemagne a modifié le régime de l’assurance-chômage ; dorénavant, toute personne de moins de 55 ans sans emploi depuis plus d’un an pourrait être exclue du système en cas de refus d’une offre d’emploi. Aucune exception n’a été prévue par la loi.
Mona Chollet cite le cas d’une serveuse de 25 ans ayant reçu une proposition d’un bordel, en Allemagne. « Sa capacité à la refuser ne dépendait que du bon vouloir de son agence pour l’emploi et ne reposait sur aucune base légale » [18].
Et que penser de ce fait relayé par la presse il y a peu ; en France, pays qui n’a pas légalisé la prostitution, une offre d’emploi pour une activité de strip-teaseuse figurait sur le site public ‘Pôle emploi’ [19].

Démystification

En fait, le commerce de la prostitution rapporte des profits considérables. A la criminalité organisée mais également à tout un ensemble d’acteurs économiques qui en tirent un profit indirect (agences de voyage, hôtels, media, etc…).
La prostitution représente également une part non négligeable du PIB de certains pays [20].
A tel point que les autorités thaïlandaises faisaient elles-mêmes, en 1997, la promotion auprès des touristes de leur secteur de la prostitution ; « The one fruit of Thaïland more delicious than Durian (un fruit) its young women » [21]. En Australie, le bordel ‘le Daily Planet’ (désormais côté en bourse), a reçu, en 1991, le ‘Victorian Tourism Award’, décerné par le gouvernement, pour sa contribution à l’économie de la région ». [22]

Pour beaucoup, la tentation devient grande : « En Belgique, une proposition de loi déposée par les libéraux en juillet 2003 visait, de l’aveu même d’un député à injecter plus de 50 millions dans les caisses de l’Etat. Le premier ministre se rangeait à cette idée en évoquant la création de 200 000 emplois » [23].

Pour en finir avec les idées reçues

Dans l’imaginaire collectif, la prostitution est associée à des représentations et fantasmes vivaces. Il n’est pas inutile de les passer en revue pour examiner leur bien-fondé.
D’autant que ces images se retrouvent dans toutes les couches de la société et transcendent les clivages politiques [24].

La prostitution, un ‘travail’ comme un autre ?

Idée reçue : la prostitution serait un moyen comme un autre de gagner sa vie.

Analyse : la marchandisation de l’être humain

La prostitution est une activité qui marginalise, met au ban de la société [25]. S’il s’agissait d’un travail comme un autre, pourquoi les prostituées seraient-elles stigmatisées ? Pourquoi les parents ne rêvent-ils pas d’envoyer leurs filles dans des écoles de la prostitution ?

Le Petit Robert définit une marchandise comme suit : “Chose mobilière (qu’on peut déplacer) pouvant faire l’objet d’un commerce, d’un marché ». La location, quant à elle, est un contrat par lequel on cède l’usage d’un bien pour un temps et à un prix déterminés.
Lorsqu’une personne prostituée a affaire à un client, elle loue de fait, pendant le temps de la ‘transaction’ l’usage de son corps (au minimum) à ce client. L’acte de prostitution en tant que tel réduit la personne prostituée à l’état de marchandise. Cette caractéristique est inhérente à l’activité de prostitution et ne se retrouve dans aucun type de travail.

Le marché du travail n’est pourtant pas avare de personnes qui utilisent leur corps pour gagner leur vie. La différence fondamentale réside dans le fait que, dans le cas d’une profession, le corps est un outil de travail, il n’est pas réduit à l’état de marchandise. Un outil sert à construire quelque chose, à être utilisé par une personne pour mener à bien une tâche. Contrairement à la marchandise qui est uniquement destinée à être utilisée, à l’appropriation pure et simple. Dans la prostitution, la marchandisation dépasse même le corps, elle s’étend à la personne. En plus, comme le fait très justement remarquer Rhéa Jean [26] la sphère du ‘travail’ empiète sur la vie privée. Tout emploi se doit de respecter ce qui touche à l’intimité de ses travailleurs. Dans la prostitution, « l’envahissement de la vie privée est total, la personne prostituée devant s’impliquer sexuellement, en allant à l’encontre de sa propre vie sexuelle » [27].

Outre ses implications philosophiques et politiques, la marchandisation du corps a des répercussions directes indéniables sur les personnes prostituées.
En plus de ses effets sur la santé physique [28], 71% des prostituées ont subi des agressions physiques et 68% souffrent du syndrome de stress post-traumatique [29]. Il se caractérise par un ensemble de symptômes tels que l’anxiété, la dépression, les insomnies, les cauchemars récurrents, la dissociation psychique, les pulsions suicidaires, les troubles sexuels, etc… Ce syndrome affecte également les anciens combattants, les femmes battues, les victimes de viol et celles de la torture [30].
Ces éléments jouent sur leur espérance de vie ; « Les femmes prostituées comptent pour 15% des suicides rapportés par les hôpitaux américains » [31] et « Les femmes et les filles embrigadées dans la prostitution au Canada connaissent un taux de mortalité quarante fois supérieur à la moyenne nationale » [32].

A côté de cela, selon une enquête [33], 92% des prostituées souhaitent échapper immédiatement à la prostitution si elles en avaient la possibilité économique [34].

Un libre choix ?

Idée reçue : si les prostituées n’aimaient pas ‘ça’, elles ne choisiraient pas cette activité. A ce niveau, beaucoup distinguent la prostitution choisie de la prostitution forcée. Les instances internationales ont d’ailleurs franchi ce cap [35].

Analyse : le conditionnement à la prostitution

On considère généralement (et avec raison) que pour être apte à faire des choix, une personne doit avoir atteint sa majorité.
Peut-on parler d’activité librement choisie lorsque l’âge moyen d’entrée dans la prostitution est de 14 ans [36] ?

La majorité des prostituées ont un lourd passé ; 80% d’entre elles ont été victimes d’inceste ou d’abus sexuel étant mineures [37]. Ces violences sexuelles subies au cours de leur enfance les ont en quelque sorte conditionnées à accepter la prostitution.

En outre, la majorité des prostituées proviennent des catégories sociales les plus défavorisées et/ou immigrées [38].

En conséquence ; non seulement, la prostitution ne correspond pas un choix (pour la quasi-totalité des prostituées, à tout le moins) mais sa légalisation entraînera sur le plus ou moins long-terme une absence totale de choix pour des personnes sans qualification au chômage.

Comme l’illustre le cas des Pays-Bas, la légalisation nationale de la prostitution engendre une assimilation des personnes prostituées à des travailleurs aux mêmes droits et obligations que les autres (en matière d’impôts, de protection sociale, d’allocations de chômage, etc...). Déjà, des agences d’emploi (néerlandaises, allemandes) proposent des ‘emplois’ dans le secteur de la prostitution parmi leurs offres. Beaucoup d’années seront-elles nécessaires à ce que, banalisation de la prostitution et marchandisation de plus en plus exacerbée aidant, les chômeuses qui refuseront une proposition d’activité prostitutionnelle se verront supprimer leur droit aux allocations de chômage ? On est malheureusement loin de la fiction (Cfr. supra).

Le plus vieux métier du monde ?

Idée reçue : la prostitution existerait depuis toujours, c’est la preuve qu’il est inutile de tenter de l’éradiquer, elle continuera à exister.

Analyse : la persistance de l’inégalité hommes-femmes

En imaginant que la prostitution ait toujours existé, est-ce un argument en faveur de sa légalisation ? Doit-on légaliser les assassinats, les vols, au prétexte qu’ils sont présents depuis longtemps dans nos sociétés ?

Cela étant, intuitivement, on peut raisonnablement supposer que des activités indispensables à la survie quotidienne des sociétés (chasse, cueillette, etc…) ont dû exister avant la prostitution…

Selon l’historien Jean Bottéro [39], les origines de la prostitution remontent à Babylone dans le cadre de la prostitution sacrée. Les femmes stériles étaient prostituées pour honorer la déesse de la fertilité.
Les débuts de la prostitution indiquent de manière limpide le rôle assigné aux femmes dans la société depuis des siècles : la maternité et le sexe. Ses origines le confirment ; ce n’est pas la prostitution qui est inhérente à toute société, quelle soit sa forme, c’est la domination des hommes sur les femmes. La permanence de cette dernière éclaire le développement concomitant de la prostitution, un des nombreux indicateurs de cette situation de dominant-dominé.

« La conviction partout chevillée d’une irrépressible nécessité, uniquement pour les hommes, signe le line viscéral qui unit la prostitution et la forme de domination la plus ancienne de l’histoire de l’humanité, le patriarcat. En l’interrogeant, les études anthropologiques ont montré l’inégalité qui structure l’ensemble des rapports hommes-femmes, notamment dans le domaine de la sexualité, et l’appropriation universelle des femmes par les hommes. Le contrôle du corps des femmes est une donnée transversale de l’organisation des sociétés aux fins de la reproduction et de la sexualité, qu’elles soient capitalistes ou communistes, intégristes ou ‘libérées’. Perçue comme la base de l’ordre social, la sexualité féminine est à canaliser culturellement et socialement, à modeler en fonction des exigences masculines. La création de deux images des femmes, la maman et la putain, l’une réduite aux fonctions de la maternité, l’autre à celles du sexe, la construction d’images de femmes disponibles dans le message publicitaire, pornographique et médiatique, ne sont que quelques exemples des mutilations du féminin. » [40].

La prostitution, garante d’un certain ordre sociétal ?

Idée reçue : selon l’expression consacrée, la prostitution serait un mal nécessaire ; en tant qu’exutoire des pulsions sexuelles masculines irrépressibles, elle limiterait les cas de viols dans nos sociétés. Elle constituerait également une solution à la misère sexuelle vécue par certains hommes. En d’autres mots, la prostituée aurait comme fonction de se sacrifier pour le ‘bien-être’ d’autres personnes.

Analyse : « C’est une erreur de croire que le salut public puisse commander une injustice »  [41]

Contrairement aux idées reçues, la légalisation de la prostitution ne réduit ni le nombre de viols, ni la violence subie par les personnes prostituées. Au contraire.
En France, le nombre de viols déclarés est passé de 2 500 à 10 000 par an entre 1985 et 1998 [42]. « Lors de la période coloniale en Afrique du Nord, les viols ont augmenté en même temps que la prostitution » [43]. De même, « Au Nevada, seul Etat américain à avoir légalisé la prostitution dans treize comtés, le taux de crimes sexuels était nettement plus élevé que dans les autres Etats au cours des années 90 » [44].
« Loin de s’exclure, viol et prostitution sont des ‘alliés objectifs’. (…) La justification et la banalisation de la prostitution, lieu de violence sexuelle par nature, barre la route au changement des mentalités qui rendrait possible une diminution des viols [45] ».

L’acceptation étatique de la prostitution donne le signal que le corps des femmes est à la disposition des hommes. Par là même, la légalisation banalise également le viol et l’ensemble des violences sexuelles.

Les études montrent que le viol est avant tout un acte de domination, d’affirmation de son pouvoir sur l’autre. En outre, les viols sont, en général, des actes prémédités, ce qui met à mal l’idée que de prétendues pulsions sexuelles irrépressibles des hommes seraient à l’origine des viols. Et comment interpréter le viol comme arme de guerre si on le réduisait à des pulsions sexuelles ? Tout un régiment éprouverait simultanément des pulsions irrépressibles d’une force telle que les soldats se verraient contraints de violer les femmes du camp adverse ? Si ces pulsions existaient, laisseraient-elles la possibilité aux violeurs de choisir leur victime avec soin ?

En réalité, les études sociologiques sur le sujet l’ont montré, il n’y a pas plus de besoins sexuels irrépressibles masculins que féminins, il n’y a qu’une éducation différente dès la naissance qui inculque des droits et devoirs différents selon qu’il s’agit d’un enfant de sexe féminin ou masculin [46].

Comme l’explique, Philippe Brenot [47], « Il n’existe pas d’état de nature dans la sexualité humaine. Ce sont les rapports sociaux de sexe, marqués par la domination masculine, qui déterminent ce qui est considéré comme normal et souvent interprété comme naturel, comme les fameux besoins sexuels irrépressibles que les prostituées seraient chargées d’assouvir. Les hommes et les jeunes garçons peuvent contrôler leurs pulsions sexuelles. L’agression sexuelle est un crime motivé par un désir de contrôle et de domination plutôt que par une pulsion sexuelle incontrôlable ».

De même, la misère sexuelle n’est pas une fatalité et elle ne justifie en rien le recours à la prostitution. Le sexologue Pierre-Olive Esséric [48] le dit clairement ; « nombre de paraplégiques en fauteuil ont une vie amoureuse épanouie. Pour lui, ‘les hommes qui ont recours à la prostitution sont surtout des handicapés de la relation, et notamment de la relation homme-femme’. Il voit, derrière l’excuse de la misère sexuelle, l’effet de la ‘misère relationnelle’ et ‘le besoin de se rassurer’ ».

Cette manière de considérer (le mot est mal choisi...) les prostituées prouve la permanence de la situation d’inégalité entre les hommes et les femmes ainsi que l’assimilation des prostituées à une classe de personnes n’ayant pas les mêmes droits que le reste de la population.

Quelle que soit l’efficacité de cette ‘mesure’, mettre à disposition de violeurs potentiels le corps de certaines femmes, est totalement arbitraire et correspond à condamner une personne innocente pour permettre à une autre personne de commettre un crime en toute impunité. De même, charger les prostituées de la misère sexuelle de certains hommes signifie les rendre responsables d’une situation qui leur est complètement étrangère.
Le fait de payer ne modifie pas le caractère profondément inéquitable de l’acte, c’est d’ailleurs pour s’assurer de sa soumission et de sa chosification que le client paie la personne prostituée.

La magnification du droit au plaisir

Une classe de la population devrait subir des atteintes à son intégrité physique [49] et des violences (psychiques et physiques) au nom de l’ordre social ! Ou, plus exactement, les prostituées devraient être ‘élevées’ au rang d’utilité publique, au nom du droit au… plaisir ! Le droit au plaisir devrait être magnifié !
Le ‘droit au plaisir’ serait-il un droit vital ? Au point qu’il surclasserait le droit à l’égalité, à la non-discrimination (cités dans les premiers articles de la Convention des droits de l’homme [50] et à l’intégrité physique ?

L’article 16-3 du Code civil français, en vertu duquel chacun a droit au respect de son corps [51], stipule qu’ « Il ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité médicale pour la personne ou à titre exceptionnel dans l’intérêt thérapeutique d’autrui ».
Il est évident que la prostitution d’une personne ne représente pas une nécessité médicale pour elle-même. Elle ne constitue pas non plus un intérêt thérapeutique pour les clients potentiels ; il n’y a aucune urgence médicale à soulager ses pulsions sexuelles…

Les clients : des victimes ?

Une enquête menée par la mouvement du Nid en 2004 [52], relative à l’opinion publique sur les clients de la prostitution mettait en évidence les éléments suivants : la majorité des personnes interrogées imaginent des hommes majoritairement célibataires ou isolés et des inadaptés sociaux pour qui les femmes sont inaccessibles.

Qui sont les clients ? [53]

Ce sont des « hommes de tous âges, de toutes professions, de toutes classes sociales. (...) Le client se distingue des autres hommes « pour ce qui est de son attitude envers la sexualité et les femmes » [54].

Contre rémunération, ils espèrent assouvir des fantasmes refoulés ou contrariés. « Selon le sociologue Axel Manson, les clients s’appuient sur un fantasme, celui de l’animal sexuel, de la femme sexuellement agressive ; un mythe absolu mais extrêmement puissant dans l’imaginaire masculin. Un monde qui préserve l’ordre ancien. Un certain nombre d’hommes continuent donc d’user de leur pouvoir, de leur argent, pour s’acheter le droit à l’indulgence et le sentiment d’être maîtres du jeu. Ils voient les femmes, et de plus en plus d’autres hommes, comme des êtres qui doivent être disponibles en permanence pour répondre à leurs désirs et s’y adapter. Même si des évolutions se dessinent, c’est bien leur pouvoir mâle qu’ils consolident. Ainsi, selon Welzer-Lang, le client achète-t-il, dans une société officiellement monogame, un droit à la polygamie par ailleurs renforcé par les multiples images de femmes offertes au désir des hommes dans les médias et la pornographie » [55].

Contrairement à une idée bien ancrée, la majorité des clients ne sont pas des solitaires ; un tiers seulement des clients sont célibataires et 57% ont des enfants [56].

Contre toute attente, « il y a davantage d’hommes qui paient pour avoir des relations sexuelles parmi ceux qui ont de nombreux partenaires sexuels » [57].
« Plus que des hommes étranglés par un ‘besoin’ vital, il apparaît que les clients sont des individus fatigués à la recherche de divertissement. (...) qu’il ne s’agit pour eux que d’un ‘voyage vers une réalité différente’, d’un ‘terrain de jeux’, d’un ‘univers parallèle’. Leurs sont aussi garantis ‘l’abandon des valeurs, de la morale, des responsabilités de mari et de père, la possibilité d’être purement égoïstes’ » [58].
Les études montrent également que le recours à la prostitution est une manière pour les clients d’évaluer leur image et leurs performances et de se dédouaner de l’échec sexuel conjugal [59].

La consommation de pornographie semble être un préalable au recours aux prostituées ; 55% des clients ont découvert le corps féminin par l’intermédiaire de films ou revues pornographiques [60]. Un tiers des clients ont connu leur première expérience sexuelle avec une prostituée. Parmi les anciens clients, un sur trois explique le recours aux prostituées par « la peur des femmes ».

Sous des faux-semblants de liberté sexuelle exacerbée, la prostitution reproduit et pérennise les structures traditionnelles d’inégalité des sexes et ne permet pas l’évolution du modèle actuel [61].
« Les études de Mansson débusquent, sous les emballages subversifs, un système fortement conservateur. (...) A l’heure où beaucoup d’entre elles (les femmes) n’acceptent plus d’être dominées sexuellement par les hommes, ceux qui ne sont pas capables de vivre ces changements trouvent dans la prostitution un monde où ‘l’ordre ancien est restitué’ » [62].
« En gérant avec les personnes prostituées des demandes sexuelles qu’il pense, à tort ou à raison, ne pas pouvoir être acceptées par sa partenaire habituelle, le client reproduit l’ancestrale distinction entre la femme que l’on ‘respecte’, la maman, et la ‘putain’ » [63].

En France, 12,7% des hommes et 0,6% des femmes ont été ou sont clients [64].

Le modèle de la Suède

Responsabilisation des clients

Le 11 janvier 1999, la Suède s’est dotée d’une loi interdisant tout achat de "service sexuel". Pour la première fois, une loi pénalise le client [65], « véritable moteur du système prostitutionnel [66] ».

L’esprit de cette disposition est de condamner toutes les violences faites aux femmes (prostitution, viol, violences conjugales, etc...) et d’interdire l’achat du corps d’autrui [67]. La loi suédoise condamne également le trafic d’êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle de 10 ans d’emprisonnement.
Les personnes prostituées ne sont pas poursuivies car elles sont considérées comme des victimes. Coupables aux yeux de la loi de nombreux pays, le statut de victimes leur est enfin reconnu. Des mesures de réinsertion à leur égard sont également prévues. Simultanément à l’entrée en vigueur de la loi de 1999, des politiques de formation des policiers ont été mises en place ainsi qu’une campagne d’affichage à l’attention de la population suédoise.

Cette nouvelle législation découle d’un choix politique pour évoluer sur le chemin de l’égalité hommes-femmes [68] en plaçant les clients potentiels face à leurs responsabilités [69] et en refusant la marchandisation des personnes [70].

Sigma Huda, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits fondamentaux des victimes de la traite des êtres humains, en particulier les femmes et les enfants, considère la loi suédoise « particulièrement appropriée contre la demande », notamment pour sa « fonction normative. C’est une expression concrète et tangible de la conviction qu’en Suède les femmes et les enfants ne sont pas à vendre. » alors que « la légalisation de la prostitution a pour effet de faire passer des atteintes aux droits de l’homme pour un simple travail légitime, « occultant » ainsi certaines atteintes commises au vu de tous. » Pour elle, cette légalisation « crée un climat favorable à la demande et doit donc être déconseillée » [71].

Une culture de l’égalité hommes-femmes

Ce n’est pas un hasard si la Suède est le premier pays à appliquer ce type de législation.
Le pays pratique depuis longtemps une politique avant-gardiste en matière d’égalité hommes-femmes. La parité en matière politique est pratiquement réalisée [72].
Des campagnes d’égalité de droits pour les deux sexes y ont été mises en oeuvre depuis longtemps : dès 1942, par exemple, l’éducation sexuelle était introduite à l’école et devenait obligatoire dans toutes les classes à partir du primaire en 1956. Ces actions ont porté leurs fruits ; elles ont mené à une prise de conscience de la part de la population suédoise sur le sujet [73] et la loi est approuvée par 80% de la population [74]. La Suède est aussi le premier pays à avoir adopté une loi condamnant le viol au sein du mariage [75] et les années 70 ont été témoin de plusieurs avancées des droits des femmes [76].

Des résultats encourageants

La loi suédoise a fait diminuer la traite [77].

Le nombre de prostituées est passé de 2500 en 1999 à 1500 en 2004, la prostitution de rue a baissé tandis que la prostitution internet restait stable. La législation a également fait disparaître les bordels et salons de massage. Dans le même temps, la prostitution de rue augmentait au Danemark [78].

La législation suédoise a fait des émules. Sur la période 2002-2003, la Suède lançait avec sept autres pays une grande ‘campagne nordique et balte’ contre la prostitution et le trafic des femmes auprès des autorités, ONG, médias et de l’opinion publique.
Depuis, la Norvège et le Danemark, par leur loi de 2008 ont pénalisé les clients sur le modèle de la loi suédoise. En avril 2009, l’Islande est à son tour devenue néo-abolitionniste en votant la loi de dépénalisation des personnes prostituées et en criminalisant les clients.

Conclusion

A l’heure où des droits fondamentaux de l’ensemble de la population (droit au travail, droit à la santé, à l’éducation, etc...) sont remis en question par la sacro-sainte loi du libéralisme économique et que les droits fondamentaux des femmes subissent de plus en plus d’attaques [79], la légalisation de la prostitution apparaît comme la suite logique de ce mouvement. Sous des apparences de libération sexuelle totale [80] et de liberté de choix, elle n’est que marchandisation des corps et réduction de la valeur de la personne humaine.

Défendue par certains comme instrument d’assainissement du milieu de la prostitution, elle est impuissante à résoudre la criminalité organisée qu’au contraire, elle nourrit.

La prostitution ne bafoue pas uniquement les droits fondamentaux de la personne du fait de la traite des personnes prostituées mais bien en raison de sa nature même. Ce n’est pas uniquement les intermédiaires qu’il faut condamner, c’est l’acte lui-même, l’abus de pouvoir inhérent à la consommation de prostitution de la part des clients, prêts à faire passer leurs envies sexuelles au-delà des droits fondamentaux de la personne. C’est la commercialisation du corps, sa marchandisation qui doit être refusée. C’est la raison pour laquelle, en plus des proxénètes, la loi doit responsabiliser les clients.

Les personnes prostituées, par contre, n’ont pas à être stigmatisées, elles n’enfreignent les droits de personne. Curieusement, ce sont pourtant les premières à être marginalisées par l’opinion publique alors que les clients le sont rarement [81].

La prostitution est une des violences faites aux femmes. Elle témoigne de la domination des hommes sur les femmes, de la libre-disposition du corps des femmes accordée au sexe masculin et de l’enracinement de ces éléments dans les mentalités. Sa légalisation cautionne et légitime cet état de fait et ne peut que faire régresser les droits des femmes pour, dans un second temps, tirer vers le bas les droits de l’ensemble de la population [82].
Et comme l’énonçait Condorcet, « Il ne peut y avoir ni vraie liberté ni justice dans une société si l’égalité n’est pas réelle ».

Eponine Cynidès

[1Préambule et article premier

[2La Convention a été ratifiée par 76 Etats

[4A la ‘pointe’ des pays européens en matière de légalisation, les Pays-Bas ont, le 1er octobre 2000, décriminalisé le proxénétisme (sans traite) et alourdit les peines pour proxénétisme par coercition et exploitation des mineurs. Prostituées acceptées : les Hollandaises et les étrangères en situation régulière. Deux statuts possibles en tant que prostituée : salariées par un employeur-proxénète (c’est le cas des Eros-center, par exemple) ou indépendantes. La prostitution est devenue un travail comme un autre. L’Allemagne a suivi les Pays-Bas en légalisant complètement la prostitution, le 1er janvier 2002. A côté de cela, d’autres pays ont légalisé certains pans de la prostitution ; par exemple, la Grèce autorise, depuis 1981, la prostitution par l’unique médium des bordels, dont elle régule le nombre

[5La résolution énonce : « considérant que les instruments juridiques internationaux existants, notamment la Convention des Nations Unies relative à l’abolition de la traite des êtres humains et à l’exploitation de la prostitution d’autres êtres humains ne sont pas appropriés »

[6Dans les pays occidentaux, on estime le pourcentage de personnes prostituées sous la coupe de proxénètes à 85 à 90%. Ce taux est encore plus élevé dans les pays du tiers monde et de l’Europe de l’Est. 90% des victimes de la traite aux fins de prostitution sont des femmes et des enfants de sexe féminin. Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, France, Editions Imago, 2005, p. 12 et 13

[7Le 1er octobre 2000

[8Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions Presse de la Renaissance, 2006, p.98}}.
La légalisation de leur statut ne permet pas non plus aux prostituées de se défaire de leur image marginalisée ; « selon une étude effectuée à Amsterdam, les prostituées qui se présentent comme des travailleuses indépendantes découvrent que les banques et les compagnies d’assurances leur refusent toujours leurs services » [[http://www.pourunesocietesans prostitution.org/les-promesses-non-tenues-de-la

[9Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005, p.70. Pour une étude détaillée des techniques de transformation de femmes en prostituées, voir le chapitre II du livre

[10« Selon l’australienne Sheila Jeffreys, loin de faire reculer le crime organisé, la légalisation a entraîné une explosion des trafics criminels de femmes ; et des criminels condamnés conservent leur rôle dans le business, couverts par des personnes plus honorables » http://www.pourunesocietesansprostitution.org/les-promesses-non-tenues-de-la

[11« En octobre 2003, la mairie d’Amsterdam a décidé de fermer la zone de tolérance ouverte à la prostitution de rue. Le maire a invoqué "un dilemme diabolique" en expliquant qu’il "apparaissait impossible de créer pour les femmes prostituées une zone saine et contrôlable qui ne soit pas récupérée par le crime organisé." En 2007, la municipalité d’Amsterdam se lance dans une profonde et coûteuse opération de rachat des bordels du quartier rouge afin d’amener la restructuration du quartier : un constat d’échec sans appel » Julie Bindel et Liz Kelly de la London Metropolitan University, http://www.pourunesocietesansprostitution.org/les-promesses-no-tenues-de-la

[12« L’industrie massive de la prostitution en Asie du Sud-Est a pris son essor à la faveur des guerres du Vietnam et de Corée et du stationnement de militaires au Vietnam, en Thaïlande et aux Philippines (...) L’augmentation très importante de la prostitution locale a permis l’établissement de l’infrastructure nécessaire au développement du tourisme sexuel ». Jeffreys (1989) cité par et Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005,p.53.
« Entre 1937 et 1945, l’armée japonaise d’occupation a utilisé entre 100 000 et 200 000 Coréennes qui ont été incarcérées dans des ‘comfort stations’ (bordels de réconfort) ». Etudes de Hicks et Latsetter, citées par Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005, p.53.
« Au fur et à mesure de la guerre et de l’occupation de différents pays par les troupes impériales, des bordels ont été ouverts et ‘approvisionnés’ en femmes des nouvelles colonies de Chine, des Philippines, de Birmanie, d’Indonésie, de la Malaisie, de Singapour et du Timor. Toutes ces femmes étaient considérées inférieures du point de vue ‘racial’, ce qui légitimait leur esclavage sexuel ». Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005, p.53

[14« De nouveaux éléments de preuve, venus de pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Australie, (qui) démontrent que la légalisation s’est avérée désastreuse là-bas. (…)Dans ces pays, la légalisation des bordels et la tolérance de la prostitution de rue s’est soldée par une hausse de la traite, l’absence de réduction de la violence anti-femmes, une hausse de la demande et une augmentation du nombre des bordels illégaux ; la légalisation n’a pas brisé les liens reliant le crime organisé et l’industrie du sexe. Elle a normalisé la prostitution dans l’esprit des citoyens de sorte que les enfants grandissent en y voyant simplement une industrie de services comme une autre » Julie Bindel, the Guardian, La prostitution n’est pas un service comme un autre, 2007

[15Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions de la Renaissance, 2006, p. 16-17

[16Ulrike Moustgaard (2001) citée par Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions Presses de la Renaissance, 2006, p. 102

[17Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Editions Presses de la Renaissanxe, Paris, 2006, p.78

[18Mona Chollet, Les pièges du pragmatisme, 8 juillet 2006, http://www.peripheries.net/article216.html?var_recherche=prostitution

[205% du PIB des Pays-Bas. Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Paris, Editions Imago, 2005, p.22)

[21Hechler (1999), cité par Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Editions Imago, Paris, 2005

[22Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Editions de la Renaissance, Paris, 2006, p.78

[23Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Editions de la Renaissance, Paris, 2006, p.91

[24En Allemagne, la légalisation de la prostitution a été votée par le parti social-démocrate et les verts ainsi que les libéraux et des députés du parti postcommuniste » Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, p.91

[25« Dire qu’on a « fait des clients », c’est se mettre à l’écart, et se soumettre aux fantasmes les plus divers. Rien d’anodin. Dire qu’on va aux putes, c’est différent. Ca ne fait pas d’un homme un homme à part, ne le marque pas dans sa sexualité, ne le prédéfinit en rien ». Virginie Despentes, King Kong Théorie, p.72

[26Doctorante en philosophie

[28MST, pour ne citer qu’elles

[29Selon une étude publiée par The Journal of Trauma Practice, menée dans 9 pays

[31Farley (2003) cité par Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, Paris, 2005, p.94

[32Baldwin (1992) cité par Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, Paris, p.94

[33500 prostituées ont été interrogées dans 5 pays différents

[34Site d’Isabelle Alonso. www.isabelle-alonso.com

[35Introduit par la Conférence de Pékin sur les femmes de 1995, le terme de ‘prostitution forcée’ (en lieu et place de ‘prostitution’) ouvre la voie à la reconnaissance d’une ‘prostitution libre’ et, en conséquence, à la légalisation de la prostitution. Ce que fait le rapport du Conseil de l’Europe du 9 juillet 2007, par la voix du Hollandais, Leo Platvoet. Il recommande la légalisation de la prostitution ‘volontaire’, c’est-à-dire « exercée par des personnes de plus de 18 ans qui ont choisi la prostitution comme moyen de gagner leur vie »

[36Chiffre pour les USA. www.fondationscelles.org

[37Site d’Isabelle Alonso. www.isabelle-alonso.com

[38Site d’Isabelle Alonso. www.isabelle-alonso.com

[40Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Presses de la Renaissance, Paris, 2006, p. 14-15.

[41Condorcet

[43Taraud, cité(e) par Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions de la Renaissance, 2006, p.234

[44Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions de la Renaissance, 2006, p.234

[46Voir, à propos de la construction et de l’apprentissage des gens, le livre sur les jouets sexistes. « Contre les jouets sexistes », Collectif contre le publisexisme et Mix-Cité, Paris, Editions l’Echappée, 2007

[48Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, p.233

[49« Je me place dans le cadre d’une réflexion éthique qui dépasse largement la question de la prostitution. C’est celui du respect, de la non-commercialisation du corps, commercialisation qui a d’ailleurs lieu sous contrainte dans la plupart des cas. L’idée forte de la pensée éthique, c’est que le corps est indissociable de la personne. Si la personne n’est pas réductible à son corps, il reste que son rein, son pied, sa main procèdent de la personne et par conséquent la dégradation de l’intégrité physique est une atteinte au respect de sa dignité : ce qui sous-tend le refus de l’esclavage, qui est une aliénation du corps, comme de la commercialisation des organes. (...) Légaliser la prostitution comme le font les Pays-Bas, c’est considérer qu’il y a des exceptions à cette exigence de non-commercialisation du corps humain. La prostitution n’est pas l’expression d’une liberté essentielle ni un métier normal. Le corps humain comme objet de commerce est une aliénation. Ce principe ne souffre aucune exception. (...) ». Axel Kahn (généticien), extrait d’un entretien accordé à Prostitution et Société, numéro 131, octobre - décembre 2000, http://www.prostitutionetsociete.fr/cultures/divers/theories-et-engagements-les?lang=fr

[50« Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice (...) Considérant que dans la Charte les peuples des Nations Unies ont proclamé à nouveau leur foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité des droits des hommes et des femmes (...)

[51loi nº 94-653 du 29 juillet 1994

[53La plupart des données reprises dans cette section viennent de l’étude très détaillée de Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostituion : l’enquête, Paris, Presses de la Renaissance, 2006

[54Manson (1984), cité par Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, p.65-66

[57Manson, cité par Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, p.66-67

[58Selon une enuquête de la chercheuse Anna-Maria Martilla, qui s’est intéressée aux habitués de la prostitution des pays baltes en Finlande, citée par Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, p.67

[60« L’Express, Quand les clients parlent, 18 octobre 2004 »

[61« La question de la prostitution n’est envisagée dans aucun pays (...) comme la question absolument centrale des rapports du masculin et du féminin qu’elle est. (...) Un point n’est jamais mis en discussion : c’est la licéité de la pulsion sexuelle masculine exclusivement, sa nécessité à être comme composante légitime de la nature de l’homme, son droit à s’exprimer, tous éléments refusés à la pulsion sexuelle féminine, jusqu’à son existence même. C’est l’élément le plus fort et absolument invariable de la valence différentielle des sexes : la pulsion sexuelle masculine n’a pas à être entravée ou contrecarrée ; il est légitime qu’elle s’exerce sauf si elle le fait de manière violente et brutale à l’encontre du droit officiel d’autres hommes. Elle est ». Françoise Héritier, professeure au Collège de France, anthropologue, Extrait de Masculin Féminin tome II - Dissoudre la hiérarchie, Odile Jacob, 2002, sur le site http://www.prostitutionetsociete.fr/cultures/divers/theories-et-engagements-les?lang=fr

[62Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions de la Renaissance, 2006, p.69

[65passible d’amendes et jusqu’à 6 mois de prison

[66Mouvement du Nid

[67D’après une enquête menée par la mouvement du Nid en 2004 (http://www.mouvementdunid.org/Ou-en-est-l-opinion-publique-par), 34,5% des répondants étaient favorables à la pénalisation des clients (dont 1 ancien client sur 5)

[68« On ne peut pas défendre l’idée d’une égalité sociale, économique et politique des hommes et des femmes et accepter que des femmes et des jeunes gens, en majorité des filles, soient des objets achetables, vendables et exploités sexuellement » Gunilla Ekberg, parlementaire, http://www.pourunesocietesansprostitution.org/gunilla-ekberg-parlementaire-suede

[69Elle s’applique également à ses citoyens en dehors du pays

[70La loi est neutre, elle peut également s’appliquer à des femmes-clientes

[72En 2007, le Parlement était constitué de 47% de femmes

[73« En Suède, on emploie depuis longtemps, pour désigner ces hommes (les clients), un terme péjoratif (il se traduit en français par morue). C’est l’un des éléments qui témoignent de la prise de la conscience dans l’opinion suédoise du caractère inadmissible de la prostitution au regard des droits humains » Florence Montreynaud, http://www.sosfemmes.com/sexwork/sexwork_punir_clients.htm

[751965

[761974 : Création de l’assurance parentale. En 1995, l’assurance parentale se développe et réserve 30 jours de congé parental au père ; 1975 : loi sur l’interruption de grossesse, la décision revient à la femme jusqu’à la 18ème semaine ; 1979 : la succession du trône de Suède est ouverte aux femmes

[77Fait confirmé par la police judiciaire. http://www.isabelle-alonso.com/suede-les-clients-de-la

[78Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions de la Renaissance, 2006

[79Simultanément à la montée de ces revendications au droit au plaisir, une réelle avancée dans la libre-disposition de leur corps par les femmes, l’avortement, est de plus en plus souvent remise en cause

[80« La liberté sexuelle telle que la préconise la société capitaliste n’est qu’un autre opium destiné à endormir les énergies qui, sinon, se mobiliseraient pour lutter contre toutes les formes d’exploitation » Nawal Sadawi

[81« L’épouse elle-même, si elle l’apprend, se console en estimant que c’est moins dangereux pour le couple qu’une liaison durable. Payer une ou des « filles » fait partie des rituels machos, tels l’enterrement de la vie de garçon la veille du mariage, la « troisième mi-temps » des sportifs, ou les sorties collectives des appelés (jusqu’à la disparition du service militaire en 1999). Florence Montreynaud, http://www.sosfemmes.com/sexwork/sexwork_punir_clients.htm

[82La prostitution masculine à destination des hommes existe également. De plus, toujours très minoritaires, des clientes féminines ont fait leur apparition

 


 

Féminisme en travaux, femme sur chantier
lundi, 22 février 2010
/ Gérard Craan

Marie n’a pas commencé la charpente par hasard, mais elle n’y était pas non plus prédestinée. Ses études de régendat ne lui plaisaient pas. C’est un entrepreneur qui lui suggérera donc de se lancer dans la charpente. Bref parcours de femme dans un milieu que se réservent les hommes.

Je crois qu’au départ on ne prenait pas trop mon initiative au sérieux. Cela explique que je n’ai reçu aucune pression de mon entourage ou de ma famille. Lorsque je me suis rendue au Forem de Libramont [1], j’ai été très bien accueillie.

Sitôt terminée sa formation, Marie est acceptée par les Compagnons du Devoir, en France, qui lui offriront une formation spécifique à la charpente. Exclusivement masculin, le Compagnonnage venait de s’ouvrir aux femmes. Nous sommes pourtant en 2002. Je me suis alors rendue à Angers où l’on m’avait avertie que c’était une organisation très masculine. Dans mon souvenir, j’ai été très bien accueillie tant en entreprise que durant les stages de formation [NDA : la formation est basée sur six semaines de travail en entreprise payées au salaire minimum suivies de deux semaines de cours, en internat]. A aucun moment je n’ai été mise de côté. Mes collègues avaient néanmoins une certaine prévenance dès qu’il fallait porter quelque chose de lourd ou utiliser des machines dangereuses.

Et j’ai dû subir les traditionnelles questions sur l’aspect physique du travail. Sur le chantier je n’ai jamais eu de remarque. Par contre, le racisme est fréquent, particulièrement vis-à-vis des Arabes. J’essayais de dire que j’étais aussi une étrangère venue travailler en France, et que les cons se trouvaient partout.

Durant tout ce temps, Marie a toujours été la seule femme, que ce soit en formation ou en entreprise. Sauf bien sûr en ce qui concerne les aspects administratifs de l’entreprise.

Au terme de ses deux années d’apprentissage à Angers, elle rejoint un plus grand centre des Compagnons, à Strasbourg, pour se préparer à faire le Tour de France. Là, nous étions cinq filles et tous les compagnons vivaient dans un esprit communautaire. Je me suis aperçue que tous n’étaient pas d’accord avec l’accession des femmes au compagnonnage. Certains avaient peur que les femmes les « déconcentrent » et les éloignent du droit chemin du compagnonnage et du travail. Il y en avait d’autres qui disaient que c’était trop dur pour une femme. Et enfin d’autres affirmaient que cela n’avait rien de féminin et qu’ils ne supporteraient pas que leur copine revienne sale du travail ou avec un ongle cassé.

Mais le problème, c’est que toute la vie compagnonnique est effectivement prévue pour les hommes. On y développe des sentiments de camaraderie, de fraternité. Et l’arrivée de femmes casse un peu tout cela. Ce ne sont plus les mêmes blagues. C’est peut-être con mais un compagnon avait adopté une attitude très chouette en disant : « Marie c’est un charpentier, je lui sers la main, comme à tout le monde". Mais le jour où j’ai roté moi aussi, il a été très choqué. On leur gâche un peu le plaisir de pêter ensemble.

Mais je ne me dis pas féministe pour autant. La hiérarchie des compagnons voulait que je me consacre à la féminisation de la corporation. J’étais d’accord à la condition de pouvoir faire cela en plus de mes activités et eux me disaient plutôt que je devais interrompre les cours pour cela. J’ai donc refusé, je ne voulais pas être mise à part des autres ou avoir un statut privilégié. Je suis donc partie directement travailler en entreprise, à Dijon.

Au coeur de la France, Marie a également rencontré quelques « petits » problèmes de machisme. Avec Fred, le macho de base qui refusait que sa femme passe son permis de conduire. Ça lui donnerait trop de liberté, arguait-il. Avec un ouvrier qui m’a aussi dit de passer l’aspirateur [NDA : l’aspirateur de chantier] et de me taire. J’ai demandé à changer d’équipe. Lui ? il n’a pas eu de conséquences, complète-t-elle.

A part ces quelques remarques et brimades, Marie estime toutefois ne pas avoir été considérée trop violemment par ses collègues hommes.

Embauchée dans une autre entreprise, en Belgique cette fois, elle sera en effet victime de pressions bien plus fortes. Je travaillais dans une entreprise de Gembloux, au départ dans les bureaux, ensuite sur chantier. Et là, ça a été l’horreur. Dès la deuxième semaine, les ouvriers se sont sentis à l’aise avec moi. Ils ont donc repris leurs sujets de conversation « normaux » : le cul et les motos. Je peux dire que je connais par cœur la route des putes de la région. Ils voulaient aussi me choquer et j’ai fait l’erreur (sic) de leur montrer que je ne l’étais pas. Ils sont alors encore montés d’un cran et m’ont demandé si je portais des strings, quelle position sexuelle j’aimais, et ce genre de conneries. Quand je disais que les plus courtes étaient les meilleures, ils répondaient évidemment que seules les grosses font jouir. Il n’y avait plus d’issue possible. Souvent, le patron était présent et n’est jamais intervenu.

Marie est bien allée au syndicat pour se renseigner sur le harcèlement sexuel. Et la juriste lui a dit que ça ne servait à quelque chose que si elle voulait rester dans l’entreprise, pas si elle comptait partir. Mais comment vouloir rester dans une entreprise où règne une telle ambiance de travail ?

Marie lâche : J’en avais marre. Et puis l’entreprise a été en difficulté et je me suis retrouvé en chômage économique durant plusieurs semaines. J’ai finalement été licenciée alors que je n’étais pas l’ouvrière avec le moins d’ancienneté. Et bien entendu, alors que les autres ouvriers ne connaissaient que quelques jours de chômage économique par semaine parce qu’un mécanisme de tournante était organisé, Marie, elle, était en chômage toute la semaine et était exclue du système.

Pour autant, la charpentière n’est pas acerbe. Mais ne se fait beaucoup d’espoirs quant à travailler à nouveau sur chantier en Belgique. Ou alors un petit peu en tant qu’indépendante complémentaire, à côté d’un travail administratif ou d’une gestion d’entreprise. Elle estime aussi qu’en France, le statut "ouvrier" n’existe pas, il n’y a pas de discrimination avec les employés [2] : le métier y est plus considéré, et on ne travaille pas comme des malades. Alors qu’en Belgique on ne devient que rarement ouvrier par choix. On mêle les idiots et les quelques motivés. Tout le monde devient imbécile. Par exemple, on ne parle plus de culture alors que je parlais de cela en France. Alors pour l’acceptation de la femme, hein.

Marie n’est sans doute pas une victime "martyre" du sexisme. Elle n’a été ni violée, ni battue, ni constamment harcelée. Son cas n’a pas fait la "Une" des journaux. Elle a même reçu du soutien dans sa démarche. Pourtant son cas est exemplaire à double titre. Premièrement c’est le sexisme, entre autres données, qui l’a amenée à changer d’emploi et ensuite à être licenciée. Si l’accès au travail est entravé par le sexisme, le cas de Marie montre aussi qu’être femme est un facteur de licenciement. En Belgique, le taux d’emploi des femmes est inférieur de 12% à 15% à celui des hommes [3]. Deuxièmement, Marie se distancie fortement par rapport au mouvement féministe. Au fil de l’interview, elle affirmera plusieurs fois ne pas être féministe. Se basant sur le principe "qu’on ne peut être égaux" et "les femmes ne peuvent pas tout faire, les hommes non plus", elle reproduit une vision du féminisme tendant à l’égalitarisme et pas à l’égalité, laquelle n’implique pas que chacun soit identique mais que chacun ait les mêmes droits.

Gérard Craan

[1Le Forem organise des formations aux métiers du bois

[2NDA Au contraire de la Belgique où existent encore les deux statuts : "employé", occupation majoritairement intellectuelle et "ouvrier", défini comme occupation majoritairement manuelle.

[3Et leur salaire brut inférieur de 24%, selon la FGTB (Syndicats, 13 mars 2009).

 


 

Parce que nous le valons bien...
vendredi, 26 février 2010
/ Andrée Fonteyne

La publicité est partout. Chaque jour, nous sommes confrontés, avec ou contre notre gré, à près de 15.000 « stimuli commerciaux » [1] . Parmi ces « stimuli commerciaux », nombreux sont ceux qui sont, de manière flagrante ou non, sexistes. Voici quelques clés pour décrypter ces images qui nous encerclent.

La publicité est un outil de propagande de masse de notre société capitaliste et patriarcale. Son but étant de nous vendre des choses ou un état d’esprit à tout prix, en essayant de correspondre le plus possible à nos attentes pour une efficacité maximum, on peut considérer que la publicité est un reflet des valeurs défendues par notre société et, plus particulièrement, de la place que celle-ci accorde aux femmes.

Elle joue aussi un rôle sur notre propre vision consciente ou inconsciente des rôles féminins, que nous soyons femme ou homme [2]. La publicité renforce les rôles traditionnels accordés aux femmes (mais aussi aux hommes) et consolide les différences entre les genres. L’homme domine et l’homme sait, la femme se soumet et la femme ne sait pas. Le plus bel exemple est sans doute celui des publicités pour des lessives où la femme ne sachant pas comment faire partir les tâches est heureusement sauvée par un expert scientifique qui lui explique que son produit cible le cœur des taches…

La femme est une ménagère

Le rôle donné aux femmes dans les publicités balance donc, invariablement, entre celui de la ménagère/épouse/mère parfaite et soumise et celui de la salope renforçant, dans notre imaginaire collectif, les stéréotypes bien connus sur la place de la femme. Elle ne peut, elle ne doit même, pas être autre chose…

C’est en cela aussi que la cible de la pub est très perverse. Ce ne sont pas forcément aux hommes, sensés être séduits par ces « femmes parfaites », que ces publicités s’adressent. Bien souvent, elles sont surtout destinées au public féminin puisque, évidemment, ce sont elles qui font les courses et qui, dans nos sociétés patriarcales, détiennent les cordons d’une bourse que les hommes remplissent (bien sûr) par leur dur labeur. Et si ce n’est pas le cas, si elles n’ont ni mari, ni enfant, c’est sans doute parce qu’elles ne sont pas aussi séduisantes que les femmes des pubs…

La femme est une salope

Quand elle n’est pas cantonnée à son rôle de ménagère, la femme est bien souvent réduite au rôle d’objet de désir. Un corps « parfait » et une position soumise, voilà ce qui sert à vendre n’importe quelle marchandise.

Voilà aussi, ce qui sert à vendre les produits qui permettront à cette femme de correspondre aux modèles féminins qui lui sont servis à longueur de journée. Parce que je le vaux bien.

Peu importe que ces corps ne soient pas réels et soient d’abord passés par des heures de maquillage et de retouches informatiques [3]. Une marque de produits de beauté en a même pris le contre-pied en défendant, via ses campagnes publicitaires, les 99,99% d’autres femmes qui ne sont pas mannequins [4]. Sans aucun but mercantile évidemment…

Light

Dans la même veine, le concept de produit « light » ou « pauvre en calories » est également un dérivé de ces publicités sexistes. Jeune, belle et maigre, c’est le triptyque physique de la femme parfaite d’aujourd’hui.

Quand on pense que Marylin Monroe faisait une taille 46 [5] et qu’aujourd’hui, la norme dans les agences de mannequin est la taille 36 [6], on regarde d’un autre œil toutes ces publicités alimentaires et l’effet que ce modèle inhumain de femme peut engendrer sur la santé, notamment en termes d’anorexie [7].

Hypersexualisation et légitimation de la violence contre les femmes

Un autre effet collatéral de ces publicités sexistes est l’hypersexualisation. La femme est une salope et doit se comporter comme telle.

Peu importe son âge d’ailleurs. Les femmes, les jeunes femmes, voire les filles, voire même les jeunes filles, sont habituées, dès leur plus jeune âge à vivre dans une société où la pornographie est la norme sexuelle,

et même parfois la norme tout court. Plus personne n’est aujourd’hui étonné de côtoyer en rue des filles à peine pubères vêtues comme des secrétaires des films porno, avec minijupe, hauts talons et string de vigueur.

En même temps, la publicité sexiste insinue également que la violence contre les femmes est légitime. Leur corps est un objet, une marchandise, que l’homme dominant peut exploiter comme il le souhaite. La violence fait vendre. La violence contre les femmes est normalisée.

Métrosexuel vs übersexuel

Les hommes ne sont pas non plus épargnés. Le plus bel exemple est sans aucun doute l’arrivée du terme « métrosexuel » et de son opposé « übersexuel » qui sont deux concepts qui permettent d’élargir la palette des publicitaires en faisant croire aux hommes qu’ils ont aussi des besoins jusque là réservés aux femmes (maquillage, produits de beauté, vêtements, …) ou qu’à contrario ils doivent aussi consommer des produits qui les renforceront dans leur rôle de mâle dominant. En gros, le marché de la femme n’est plus assez lucratif, ouvrons le aux hommes.

S’il est nécessaire de déconstruire les mécanismes de la publicité sexiste, il faut aussi la dénoncer. C’est ce à quoi s’attèlent, entre autres, le groupe bruxellois de Vie Féminine en Belgique via le Comité Vigipub ou la Meute des Chiennes de garde contre la publicité sexiste basée en France mais dont les actions couvrent aussi la Belgique, la Suisse, le Québec ou l’Italie. Les modes d’action de ces deux groupes sont assez similaires : réagir à toute publicité sexiste en portant plainte auprès des annonceurs, des agences de publicité, des médias, auprès du Jury d’Ethique Publicitaire (pour la Belgique) ou de l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité (pour la France) mais aussi auprès des institutions garantes de l’égalité [8]. La Meute décerne également chaque année ses prix Femino [9] et Macho [10].

En conclusion, la publicité n’est que le reflet des valeurs prônées par notre société. Cette arme de propagande massive n’est, contrairement à ce qu’on essaye de nous faire avaler, ni de l’art, ni un instrument de comparaison pour choisir entre plusieurs produits similaires. C’est essentiellement un media qui diffuse un seul et même message (« consommez ! ») et qui utilise et renforce toutes les variantes possibles des stéréotypes de la société patriarcale et capitaliste dans laquelle nous vivons. La femme et l’homme ne sont que des objets et les consommateurs de ces mêmes objets. La publicité sexiste n’est donc finalement qu’une publicité parmi les autres, elle exacerbe juste les valeurs ambiantes…

Andrée Fonteyne

[1en considérant les médias classiques (télévisions, journaux, internet, …), tout ce qui est « hors médias classiques » (publicités sur les trams, …) et tout le reste (les logos sur les vêtements, les présentoirs dans les magasins, les publicités sur les distributeurs de boissons, …). Cf. l’intervention d’Arnaud Pêtre lors du colloque « publicité et espace public » du 27 janvier 2007 http://www.etopia.be/spip.php?article569

[2Cf. le texte de l’intervention de Bénédicte Angelroth, de l’asbl Respire, lors de la journée d’étude "La publicité exploite et dégrade l’image de la femme", organisée par Vie Féminine Bruxelles le 3 mars 2007 http://www.respire-asbl.be/La-publicite-sexiste-un-outil

[9pour les publicités qui rompent le mieux avec des stéréotypes sexistes

[10aux pires publicités sexistes

 


 

"Non, c’est non"
Interview / Agir et ne plus subir, c’est possible !
mardi, 2 mars 2010
/ Christine Oisel

Régulièrement, les femmes font l’objet de remarques sur leur physique ou les vêtements qu’elles portent ; sont harcelées moralement ou sexuellement (par exemple sur leur lieu de travail) ; subissent des agressions verbales, psychologiques voire physiques plus ou moins graves. Face à cette violence masculine, elles se sentent bien souvent dépourvues. Depuis leur naissance en effet, elles sont conditionnées à être douces, jolies et polies, à ne pas se battre. Au travers des jeux "de filles" [1], elles ont appris le rôle social que l’on attend d’elles, notamment le fait de dépendre des hommes pour les défendre... contre d’autres hommes. Pas facile alors de se défendre contre les coups d’un mari violent, les remarques déplacées d’un collègue ou l’agression par un inconnu dans la rue. Pour toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, Irene Zeilinger a publié un petit manuel d’autodéfense intitulé "Non, c’est non" [2]. Rencontre.

Irene Zeilinger est sociologue et formatrice d’auto-défense pour femmes et filles depuis 15 ans. Elle a travaillé dans différents pays dont la France, la Belgique et le Luxembourg.
Nous l’avons rencontrée à l’ASBL Garance, une association bruxelloise d’autodéfense pour femmes et filles [3] qu’elle a fondée il y a une dizaine d’années avec Anne Raymon, présente également.

Comment voyez-vous votre travail de formatrice d’auto-défense ?

Irene Zeilinger- Je le vois comme un travail d’archéologie où je dois déterrer ce qui est déjà là. Chaque personne a des instincts de survie, des réflexes pour réagir quand il y a un danger etc. Mais dans notre éducation, nous [les femmes] avons appris à ne pas utiliser ces ressources. Mon travail est de les rendre visibles et de les valoriser. Rendre aux femmes ce qui leur appartient déjà. Les femmes ne sont pas incapables de se défendre, il faut voir les recherches sur les stratégies de prévention que les femmes mettent en place : la plupart du temps ça marche très bien, même pour celles qui n’ont pas suivi de cours d’auto-défense.

Certaines femmes pensent pourtant qu’elles ne seraient pas capables de se défendre face à un agresseur.

I.Z.- Je leur poserais la question : et si vous aviez un enfant, vous pensez que vous ne seriez pas capable de le défendre s’il était agressé ? Je crois que la réponse serait différente. Cela montre à quel point cette incapacité à se défendre est construite socialement, au cours de l’éducation.

Anne Raymon- Quand dans un stage, pareille crainte est exprimée, je pose toujours cette question des enfants. Et pour défendre des gens qui leur sont chers, les gens sont prêts à tout, au pire ! Donc c’est vraiment la question de la valeur que l’on s’accorde et de l’autorisation que l’on se donne.

Stage à l’association Garance

Du côté des hommes, certains ne supportent pas l’idée que les femmes puissent se défendre toutes seules !

I.Z.- En effet, une femme qui sait se défendre provoque chez certains hommes un sentiment d’insécurité, ce qui a bien sûr un rapport avec le rôle traditionnel de l’homme protecteur : si les femmes savent se défendre toutes seules, à quoi servent-ils encore, les pauvres ? Il y a aussi dans le lot des hommes qui ont mauvaise conscience parce qu’ils savent qu’ils sont violents et qui n’aiment pas trop l’idée qu’ils risquent de ramasser des coups s’ils sont violents ! (rires) Mais à mon avis, une grande partie des hommes qui se sentent mal à l’aise ne savent tout simplement pas où est leur place ou ce qu’ils peuvent encore signifier pour les femmes. Et je trouve triste que des hommes voient leur utilité réduite à cette seule protection.

Eux aussi aussi ont un rôle construit socialement...

I.Z.- Tout à fait. D’ailleurs, cela fait pas mal d’années maintenant que je fais ce travail et quand je rencontre un homme, que ce soit dans le cadre professionnel ou dans le cadre privé, quel que soit son âge, et que je lui dis ce que je fais professionnellement, la réaction est pratiquement toujours la même : "Ah mais alors tu es très dangereuse ! Je dois faire attention à ce que je dis !". Comme si savoir se défendre nous rend forcément agressive. Pour moi, ça montre clairement qu’ils ne savent pas où se placer face à une femme qui sait se défendre. Quand un homme dit qu’il fait du jiu-jitsu, par exemple, ça correspond parfaitement à l’image de la masculinité. S’il y a discussion, ce sera sans doute parce qu’un autre fait du kung-fu et qu’ils vont discuter pendant des heures pour savoir ce qui est le mieux ! (rires) Mais il n’y a pas cette remise en question, ces sarcasmes, ce clin d’oeil que j’observe quand il s’agit de femmes.

Il y a pas mal d’idées reçues concernant l’attitude que doit avoir une femme qui est agressée. On a souvent entendu qu’une femme ferait mieux de se laisser faire, face à un viol par exemple, qu’ainsi elle risquerait moins d’être blessée ou tuée etc.

I.Z.- C’est très victorien ! (rires) C’est la reine Victoria, je crois, qui a dit qu’au lit marital, elle fermait les yeux et pensait à l’Angleterre... Ce qui est terrible, c’est que ce mythe continue alors que, depuis les années 80, il y a des enquêtes objectives et scientifiques, largement approuvées, qui contredisent cette idée. La pire des choses que l’on puisse faire, c’est ne rien faire, parce qu’alors on est sûre de subir tout ce que l’autre aura décidé de nous faire subir. Qu’importe que l’on choisisse de résister physiquement ou verbalement, de négocier ou de parler pour se rendre plus humain aux yeux de l’agresseur - chaque réaction étant plus ou moins adaptée selon le type de violence - tout marche mieux que ne rien faire.

Quand on lit les études concernant les violences faites aux femmes, on s’aperçoit que l’on s’intéresse encore trop peu à mon sens, mais quand même pas mal, à la description de ces violences (quelles sont les formes de violences, qui sont les auteurs, etc.) mais pas à ce que les femmes font en retour et si ça marche. Même dans des études menées par des chercheuses féministes, cet aspect est la plupart du temps mis sur le côté. Bien sûr la description de la violence est nécessaire, mais si on veut miser sur la prévention, il est très important de savoir ce qui marche. La plupart des statistiques que je cite dans le livre sont américaines parce que, que je sache, il n’y a pas de recherches menées en Europe sur les stratégies de prévention des femmes.

Stage à l’association Garance

Un des aspects très intéressants de votre livre, c’est le travail sur la langue. Il y a une page très amusante sur "le parler féminin" par exemple ; vous parlez également des expressions qui traduisent la culpabilité de la femme : "elle s’est fait violer" par exemple.

I.Z.- C’est quelque chose qui m’a choquée quand je suis arrivée en Belgique. J’avais déjà appris le français mais je ne connaissais pas cette construction-là. Pour moi, "faire + infinitif", ça signifiait être responsable de l’action ! [4] Donc, lors des premiers stages d’auto-défense que j’ai animés, quand une femme me disait : "Je me suis fait agresser" ou "Je me suis fait tripoter", je n’en revenais pas. Je ne sais pas si c’est parce que je suis germanophone, et que j’ai donc un autre regard sur la langue, ou parce que je suis féministe, et que donc j’ai un autre regard sur les rôles qu’on s’attribue au travers de la langue, mais ça me tient vraiment à coeur que l’on fasse attention à la manière de présenter les faits. Il faut être claire dès le début : ce n’est pas de notre faute et on n’a rien fait pour. Au mieux, on peut faire quelque chose contre.

Dans mes stages, j’attire donc l’attention sur la manière de présenter la violence. Dans le cadre de l’auto-défense verbale, j’insiste sur les formules que l’on utilise par habitude pour rendre moins important ce que l’on a à dire : "Je pense que" ou "Ce serait peut-être mieux que" au lieu de tout simplement dire : "C’est comme ça". Ou alors poser une question plutôt que d’affirmer quelque chose.

A.R. - Cela revient à mettre en doute sa propre volonté. Dire : "Je crois que je préfère" plutôt que : "Je préfère", c’est dire : "Je ne sais pas ce que je préfère", ce qui est faux bien sûr mais le discours est atténué.

I.Z.- Et ça laisse à l’autre le terrain libre pour décider à notre place !

Vous prenez également le parti de renverser le point de vue traditionnel pour parler d’une agression. Les médias, notamment, présentent en général ce qu’a fait l’agresseur, rarement ce qu’a fait la victime pour se défendre.

I.Z.- Pour nous, c’est un point très important. On parle beaucoup, notamment dans les groupes de réflexion qu’on organise avec les femmes de 55 ans et plus, des causes du sentiment d’insécurité. Cette façon de présenter les choses n’est pas le seul facteur, mais joue un rôle : l’image qu’on nous renvoie tout le temps, c’est que quand quelque chose arrive, l’agresseur est tout puissant, c’est lui qui décide ce qui se passe et la victime ne fait que subir passivement, elle n’a aucun remède. A force de lire cela, les femmes se disent que le monde est dangereux, qu’elles sont incapables d’y faire quoi que ce soit et qu’il vaut mieux s’enfermer à la maison.

A.R.- Elles intériorisent leur sentiment d’impuissance face aux hommes.

I.Z.- Il y a aussi la question du pouvoir que je donne mentalement : est-ce que je le donne à moi ou à l’autre ? Et si je veux, moi, avoir le pouvoir, je dois m’accorder le droit de faire quelque chose. Encore une fois, ne rien faire est toujours pire.

Récemment, une collègue est tombée sur un article intitulé "Comment se protéger contre des vols à la tire" dans lequel étaient présentées diverses stratégies des agresseurs, comme par exemple renverser du yahourt sur votre manteau et profiter du fait que vous vous nettoyez pour vous faire les poches. Il y a beaucoup de légendes urbaines de ce type qui sont propagées sans vérification ni questionnement réel sur leur fréquence. Dans l’article en question, contrairement à ce que le titre annonçait, il n’y avait pas une ligne sur les moyens de résister.

A.R.- Ca veut dire que, finalement, le meilleur moyen d’éviter tous les soucis, c’est d’éviter tout contact avec le monde !

I.Z.- Oui, éviter de sortir seule, d’aller dans le métro, surtout ne pas répondre à quelqu’un qui demande de l’aide, car ça pourrait être dangereux !

A.R.- Notamment s’il est étranger, par exemple...

I.Z.- Oui. Que les journaux recherchent le sensationnel pour vendre, je peux encore l’imaginer, mais ce serait tout aussi sensationnel de raconter comment une femme a cassé la gueule à un mec qui voulait l’agresser (rires) ! Or, j’observe que quand un article en parle, c’est toujours avec ironie (la super mamie qui sort son parapluie à la surprise de tout le monde), présenté comme exceptionnel voire ridicule et cela n’encourage pas les femmes à se défendre.

"Non, c’est non" est un ouvrage à l’orientation très pratique : vous décrivez les techniques qui marchent ou ne marchent pas selon les situations et les formes de violences, donnez des "trucs" pour ne pas entrer dans le jeu de l’agresseur etc. Ce n’est pas courant dans la littérature féministe.

I.Z.- Je reste souvent sur ma faim. Une des raisons pour laquelle j’ai écrit ce livre, c’est que je ne trouvais aucun livre que je pouvais recommander aux femmes qui venaient au stage pour continuer à lire et à réfléchir. Je l’ai écrit en français car on a quinze ans de retard par rapport à d’autres langues en ce qui concerne l’auto-défense féminine. En allemand, en néerlandais, en anglais, vous avez depuis des années plusieurs livres sur l’auto-défense qui expliquent très pratiquement comment faire face à une agression. Bien sûr, il y a ma touche personnelle, mais je n’ai rien inventé.

Y a-t-il des pays où les techniques d’auto-défense féminine sont enseignées plus largement, à l’école par exemple ?

I.Z.- Le paradis pour l’auto-défense, ce sont les Pays-Bas. Là-bas, l’auto-défense est intégrée dans le plan d’action national de lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants. Il y a un diplôme reconnu par le gouvernement de formateur d’auto-défense ainsi que des spécialisations - j’ai par exemple suivi une formation sur l’auto-défense des personnes avec handicap moteur. Vous avez une association professionnelle de formatrices d’auto-défense qui regroupe plus de deux-cents membres. Vous avez des stages organisés dans les écoles, dans les organisations de jeunes, dans les maisons de quartier, etc. Tout ça nous fait un peu rêver, en Belgique ! Et encore, la Belgique est plus avancée que la France en la matière.

En Belgique, ce que les partis proposent en terme de prévention des violences faites aux femmes est très faible. On est surtout dans le curatif, les maisons d’accueil, l’aide aux victimes, le travail avec les auteurs etc. Tout cela est très important, bien sûr, mais dans ce cadre, la violence a déjà eu lieu, avec tout ce qu’elle apporte comme souffrances mais également comme coûts personnels et pour la société. La prévention se traduit ici en "éducation à l’égalité". Mais ce n’est pas ça qui va aider une femme - ou un garçon - à savoir faire face à une agression.

En plus, on inculque aux enfants que l’égalité est déjà atteinte. Quand il y a un problème, on cherche toujours des raisons chez soi, on individualise complètement sans faire le lien avec le contexte social. J’observe dans nos stages "grand public" que ce sont surtout des femmes entre 30 et 40 qui viennent, c’est-à-dire des femmes qui se sont rendu compte, une fois leurs études terminées, que faire carrière, ça va beaucoup plus lentement que pour les collègues masculins, qu’après le premier ou le deuxième enfant, tout d’un coup, la distribution des tâches au sein du couple devient très inégalitaire, etc. Des femmes qui prennent conscience que, même si l’égalité est acquise légalement, dans les faits, c’est tout à fait autre chose et qu’il y a encore beaucoup de travail à faire.

Recevez-vous des subsides pour votre travail ?

I.Z.- Pour le moment, nous n’avons pas de subsides récurrents pour l’emploi (ACS, Rosetta etc.). Nous avons un petit subside de la Communauté française en éducation permanente pour des frais de fonctionnement qui couvre tout juste le loyer. Dans le paysage politique belge, il y a une situation assez perverse concernant les compétences des institutions : les communautés sont responsables pour la prévention et les régions pour l’aide aux personnes. Cela signifie que les Communautés devraient investir pour que les régions économisent ! Et en Communauté française, il n’y a aucune case prévue spécifiquement pour la prévention des violences.

Nous, on est péniblement entrés dans le budget d’éducation permanente, mais on nous reproche de ne pas vraiment faire d’éducation permanente mais de la prévention, comme si c’était différent. C’est une situation difficile, frustrante et épuisante car nous devons à chaque fois adapter ou changer l’emballage pour pouvoir continuer notre projet. Nous n’avons officiellement pas le droit de continuer une action qui marche sauf si nous lui trouvons l’emballage qu’il faut. Cela met en danger la qualité du travail de prévention qui est mené en Belgique.

Propos recueillis par Christine Oisel.

"Non, c’est non" fait partie de ces livres qu’on a envie de faire circuler autour de soi.

A la fois rigoureux et pratique, rédigé dans un style très clair et accessible, ponctué d’exemples concrets, sa lecture fait franchement du bien et offre des solutions concrètes "à toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire".

Après quelques pages plus théoriques - et bien référencées - sur l’histoire de l’auto-défense, sur les types, les chiffres et les coûts de la violence faite aux femmes, on entre dans le vif du sujet avec la présentation de différentes techniques de résistance, verbales ou physiques, qui marchent ou qui ne marchent pas en fonction du type d’agression auquel on a affaire. Ici, le message est clair : la pire des choses à faire, c’est ne rien faire ! Les études chiffrées citées par Irene Zeilinger sont à ce propos très parlantes.

Un chapitre important est consacré à l’auto-défense mentale : "L’auto-défense commence dans la tête." [5] Le poids de l’éducation constitue un obstacle de taille à l’auto-défense. L’auteure évoque à cet égard un fait-divers atrocement révélateur : " En 1966, à Chicago, un certain Richard Speck entra par effraction dans une maison où habitaient des élèves infirmières. Neuf étaient présentes, huit d’entre elles sont mortes entre ses mains au cours de la soirée. Il était seul. Il n’avait pas d’arme. Il les a enfermées dans une pièce où il est venu chercher ses victimes l’une après l’autre, pour les emmener dans une autre pièce où chacune a été ligotée puis étranglée. Elles savaient qu’il voulait toutes les tuer. Elles avaient la possibilité de parler entre elles pour développer une stratégie commune. Mais pas une fois, semble-t-il, ces jeunes femmes n’ont pensé : Nous sommes plus nombreuses que lui, on ne se laissera pas faire, nous ne voulons pas mourir. Une seule a eu la présence d’esprit de se cacher sous un lit - ce fut le seul acte de résistance - et elle a survécu." [6] Les pages suivantes sont consacrées à l’analyse de cette construction mentale et à l’affirmation que les femmes ont le droit de se défendre, de poser les limites, de chercher des alternatives.

L’auto-défense verbale constitue bien sûr une autre partie importante de l’ouvrage. Ici, les femmes sont invitées à prendre conscience du "parler féminin", construit au cours de l’éducation, véritable obstacle à la défense féminine. Une page très intéressante est ainsi consacrée à ce que les femmes veulent dire (par exemple : "Tu es trop près, recule") ; ce que les femmes disent ("J’ai l’impression que tu t’approches un peu trop") et ce que les agresseurs entendent ("Je ne suis pas sûre que tu sois vraiment trop près et le fait que tu sois trop près n’a aucune conséquence et tu ne dois rien changer") [7]. Quelques techniques simples, comme par exemple celle du disque rayé [8], ou celle des trois phrases [9], quelques rappels salutaires [10] et nous voilà gonflées à bloc et prêtes à faire face aux agressions simples qui nous énervent quotidiennement : depuis le crétin qui nous siffle dans la rue jusqu’au collègue qui se permet des allusions sexuelles.

Impossible de rendre compte de toute la richesse de ce petit livre en trois volumes. Le mieux, c’est de le lire et de le faire circuler ! (Il est possible de le télécharger sur internet : http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=60) Et bien sûr, rien ne remplace la pratique. C’est pourquoi l’ouvrage constitue également une invitation à participer aux stages.

Alors, toutes debout ! Et répétez après moi : "NON, C’EST NON !"

Christine Oisel.

[1Lire à ce propos : "Le jouet, outil de reproduction sociale", JIM n°4.

[2Editions Zones, 2008.

[4En effet, pour la grammaire, la construction "se faire + infinitif" peut avoir un sens passif ou actif et insiste sur la responsabilité du sujet (Voir Delatour, Jennepin et alii, Grammaire du français, Paris, Hachette, 1991, pp.29-30).

[5Vol. 1, p.43

[6Vol.1, p.44

[7Vol.2, p.24

[8Lui : Bonjour Mademoiselle, vous avez de beaux yeux, vous savez ! ; Vous : ça ne m’intéresse pas ; Lui : Comment ça, je vous fais un compliment et vous répondez comme ça ? ; Vous : ça ne m’intéresse pas ; Lui : Allez, ne soyez pas comme ça, souriez un peu ! ; Vous : ça ne m’intéresse pas ; Lui : Quoi, vous voulez tirer la gueule ? Ca me fait mal au coeur ! ; Vous : ça ne m’intéresse pas ; Lui : Ne soyez pas si froide avec moi, vous devriez être contente que je m’intéresse à vous ; Vous : ça ne m’intéresse pas ; Lui : Tu sais dire autre chose ?T’es un perroquet ? ; Vous : ça ne m’intéresse pas ; Lui : Va te faire foutre, espèce de salope ! ; Vous : ça ne m’intéresse pas" (Vol.2, p.31.

[9Un : je décris le comportement de l’agresseur : Monsieur, vous avez vos mains sur mes fesses ; deux : je décris le sentiment que ce comportement provoque chez moi : Je n’aime pas ça / ça m’énerve / je ne suis pas d’accord ; trois : je fais une demande claire et concrète : Arrêtez immédiatement / Enlevez votre main de là tout de suite. Voir vol.2, pp.46-49.

[10Une femme a le droit de poser les limites, d’être impolie, de refuser de rentrer dans le jeu de son agresseur etc.

 


 

Un peu de présence féminine
Témoignage /
samedi, 6 mars 2010
/ Donya Feki

On connaît tous ces cafés arabes où il n’y a que des hommes. L’association AWSA-BE, Arab Women’s Solidarity Association-Belgium, organise discrètement depuis l’automne dernier une action originale pour inviter hommes et femmes des quartiers au changement : l’action « Femmes au café ».

Régulièrement, elles sont quelques femmes à faire de la présence féminine dans les cafés. Une démarche militante presque invraisemblable quand on sait combien la tradition de ces moments entre hommes est ancrée, quand on sait le poids du regard des autres sur les femmes qui vont "traîner" (c’est mal) au lieu de s’occuper de la maison et des enfants.

Noura Amer, présidente de l’association, n’a pourtant rien de provoc’ et fait la tournée des salons de thés consciente de marcher sur des œufs et en cherchant autant que possible l’échange, les causeries entre femmes – et ce que les femmes se racontent au café, ça déménage ! –, et l’échange avec les hommes – l’association féministe n’a pas si souvent l’occasion d’avoir un public masculin…

Mi-inconsciente, mi-kamikaze, je les ai accompagnées dimanche 17 janvier au Salon de thé Royal à Molenbeek, pour Radio Panik.

Ambiance match de foot à fond dans un décor des années 70 qui tendrait vers le café viennois. Passée la première commande, le jeune patron vient offrir sa tournée et se joindre à nous : « Ca fait plaisir, un peu de présence féminine. »
Il raconte le quartier, les émeutes de la fin de l’été, l’évolution de son café et regrette les débuts où la clientèle était plus variée.

Au fil de la conversation, rendez-vous est pris pour le 7 mars : le café veut s’associer à AWSA-BE pour inviter les femmes du quartier. Après-midi thé et petits gâteaux, en clin d’œil au 8 mars… Une petite révolution, l’air de rien ?

J’ai enregistré quelques petites brèves du salon de thé, dont voici la retransciption :

Les femmes entre elles :

 Une femme : « La femme voilée, moi je la vois danser la salsa, faire de l’aquagym aussi, mais hors de son quartier. Elle n’ira jamais au café dans les quartiers chauds, alors là je ne suis pas d’accord. Pour moi voilées, pas voilées, les femmes doivent pouvoir aller partout. »

 Une autre : « C’est le poids de la communauté, il y a encore une association entre les femmes qui "traînent" et le café : le café, c’est pour traîner, comme si on étaient paumées, qu’on savait pas quoi faire d’autre... »

 Une troisième : « Pour moi, c’est des femmes qui n’ont pas confiance en elles, et alors elles se cachent, voilà, pour moi c’est comme ça. »

Après que la petite troupe s’en est allée à la maison :

 Moi : « Pourquoi est-ce qu’il y a essentiellement des hommes dans ce café ? Là maintenant je suis la seule femme »

 Un client : « Ben allez vous asseoir, y a pas de souci, hein. »

 Moi : « D’accord, mais pourquoi il n’y a que des hommes dans ce café ? »

 Le client : « Peut-être que les femmes ont des trucs à faire à la maison. Chez moi y a les enfants, y a le ménage. Les hommes, ils travaillent la semaine, et le weekend, ils se reposent un petit peu. »

 Moi : « En fait, c’est ça la démarche de cette association, c’est d’essayer de changer un peu les mentalités. C’est des femmes maghrébines, elles ont envie de dire : pourquoi est-ce nous aussi on n’irait pas au café. Qu’est-ce que vous en pensez ? »

 Le client : « Changer les mentalités ? Vous trouvez pas à ce niveau où elles en sont arrivées que le monde va assez mal, de plus en plus de divorces… Vous trouvez pas que c’est déjà assez de mal comme ça ? Elles peuvent prendre la place de l’homme aussi, hein. Oui, l’homme à la maison, il s’occupe des enfants… Je pense pas que la femme serait capable de faire ce que l’homme fait dehors. Si elle subissait tout ce que l’homme subit à l’extérieur, point de vue travail, emploi, charge des enfants, tout ça, je pense pas que la femme serait capable de ça. »

 « Ici on rencontre de temps en temps des amis, on boit un petit café ou un petit thé pour se détendre… Mais si on devait voir une femme ici, je pense que ça dérangerait personne. »

 Moi : « Mais si c’était votre femme ? Vous êtes marié ? »

 Le client : « Oui, je suis marié, mais je pense pas qu’elle aurait le temps. De temps en temps, on va au restaurant ensemble ou quoi, il y a pas de souci, elle est habillée respectueusement, il y a pas de souci. Pas ici, mais sans problème, hein, oui. »

Je dois dire à l’attention de ce cher client que j’en mets d’autres en boîte, dans d’autres milieux, et que je trouve d’aussi jolies perles chez un « belge-belge », progressiste, de haut standing économico-social et dont la femme va dans les cafés en tenue olé olé... Je dois dire aussi que cet échange avec un client relève de ma démarche et que les femmes d’AWSA sont plus fines et diplomates que moi.

Les femmes d’AWSA-BE ont à faire à trop de préjugés et d’impératifs contradictoires pour ne pas manier la complexité : elles se revendiquent laïques, mais contrairement à d’autres démarches laïques, elles n’ont pas pris de position, pour l’instant, sur le port du voile ; elles sont féministes, arabes, et savent les déplacements dans le sens de ces mots entre les pays d’immigration et les pays d’origine ; elles ont à lutter sur tous les fronts : l’émancipation des femmes arabes dans leur communauté, mais aussi les représentations fantasmagoriques et réductrices des femmes arabes dans les médias et les mentalités belges, et la liste n’est pas close…

Cela dit, j’invite tout le monde, hommes, femmes, liés au monde arabe ou pas, à se joindre aux prochaines sorties d’AWSA-BE, plus on sera de fous, et plus on s’amusera des règles non écrites qui entravent notre liberté de mouvement et limitent nos rencontres…

Donya FEKI

Donya œuvre également à Radio Panik

 


 

Le mouvement proféministe : des hommes engagés pour l’égalité
jeudi, 11 mars 2010
/ Frédérique Herbigniaux

On entend souvent parler des hommes qui luttent contre les féministes, qui se déclarent anti-femmes,
qui réduisent les luttes de celles-ci à une guerre des sexes. Ils existent, il est vrai. Mais il ne faudrait
pas non plus oublier tous ceux qui, jour après jour, apportent leur soutien au combat des femmes du
monde entier et agissent pour l’égalité. Leur nom ? Les proféministes, comme ils aiment se désigner
eux-mêmes. Qui sont-ils ? Quels sont leurs axes de travail, leurs positions idéologiques et leurs actions
concrètes ? C’est ce que le présent document souhaite aborder en un résumé qui, par définition,
demeure malheureusement réducteur face à la diversité d’un mouvement comme le proféminisme.

Etre proféministe, qu’est-ce que c’est ?

Selon J. Hearn, « Le proféminisme recouvre la solidarité et la sympathie des hommes avec les luttes
et les problèmes des femmes. » [1]. Bien qu’il existe différents courants à l’intérieur de cette tendance,
« tous les proféministes partagent une volonté commune d’écouter le féminisme et les femmes, d’en
tirer des enseignements, et de repenser et de déconstruire le sexe masculin comme genre
dominant. » [2].
En plus d’entretenir un projet de lobbying politique, les pro-féministes souhaitent des changements
actifs de la part des hommes, sur tous les plans : médias, vie privée, vie professionnelle, législation,
comme nous le détaillerons plus loin.

Le mouvement proféministe n’est pas un mouvement organisé. Il se compose d’un ensemble de
réseaux divers, de tous horizons et de toutes origines sociales et ethniques. Le fonctionnement de ces
réseaux est complexe (forme, origine, organisation) et multiple. La complexité du mouvement
proféministe vient également de son attachement ponctuel à certains groupes du ‘mouvement
masculin’. Ce groupement est un ensemble de groupes d’hommes, pouvant se diviser en deux types :
ceux qui soutiennent les féministes (attachés donc aux proféministes) et ceux qui se déclarent
ouvertement anti-femmes (les antiféministes, voire masculinistes). On retrouve en général dans les
mouvements anti-femmes les mouvements de défense des droits des pères et de défense des droits
des hommes. Il n’est donc pas toujours évident de comprendre à quel mouvement on a affaire dans
les groupes d’hommes, certains utilisant l’étiquette ‘proféministe’ afin d’obtenir les bonnes grâces des
mouvements des femmes, avant de dévoiler leurs réelles conceptions masculinistes des rapports entre
hommes et femmes.

Les proféministes réfutent l’idée des masculinistes selon laquelle il existerait une condition de
l’homme, peu prise en compte par les politiques. A l’inverse, les hommes proféministes soutiennent
l’idée que la condition féminine existe réellement, par la présence indiscutable des inégalités envers
les femmes dans de nombreux domaines (emploi, politique,…), argumentée de surcroît par des
chiffres. La condition masculine n’a selon eux aucun sens car les hommes ne représentent pas une
population souffrant spécifiquement de discrimination basée sur leur sexe. Certains proféministes
dénoncent ainsi l’utilisation des cas critiques de pauvreté et d’exclusion sociale - et économique - de
certains hommes par les masculinistes. Ces cas existent, bien évidemment, mais ils se situent dans les
extrêmes de la courbe Gaussienne et demeurent donc plutôt l’exception que la règle. Dès que les
écarts à la moyenne se réduisent, on constate la présence majoritaire des femmes dans ces situations
difficiles. [3] Les proféministes pensent donc que dans ce cas, c’est bien la pointe - la souffrance des
hommes - qui cache l’iceberg de la souffrance féminine.

Un peu d’histoire

Depuis longtemps, des hommes ont soutenu les femmes dans leur lutte pour l’égalité. Ainsi, F.
Poullain de La Barre écrivait en 1673 dans le traité ‘De l’égalité des deux sexes’ :

« Nous sommes remplis de préjugés et (...) il faut y renoncer absolument, pour avoir des connaissances claires et
distinctes. (...) De tous les préjugés, on n’en a point remarqué de plus propre à ce dessein que celui qu’on a
communément sur l’inégalité des sexes (...) Il faut se donner la peine de remonter jusqu’à la source, et juger en
beaucoup de rencontres de ce qui s’est fait autrefois, par ce qui se fait aujourd’hui, et des coutumes anciennes
par celles que nous voyons s’établir de notre temps (...) Si on avait suivi cette règle (...) on ne serait pas tombé
en tant de méprises : et dans ce qui concerne la condition présente des femmes, on aurait reconnu qu’elles ne
sont assujetties que par la loi du plus fort, et que ce n’a pas été faute de capacité naturelle ni de mérite qu’elles
n’ont point partagé avec nous ce qui élève notre sexe au-dessus du leur. (…)L’esprit n’a point de sexe... Si on le
considère en lui-même, l’on trouve qu’il est égal et de même nature en tous les hommes, et capable de toutes
sortes de pensées : les plus petites l’occupent comme les plus grandes » [4]

Condorcet s’élèvera également très ‘tôt’ contre l’inégalité entre les hommes et les femmes,
notamment dans la vie politique : « Par exemple, tous n’ont-ils pas violé le principe de l’égalité des
droits, en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui de concourir à la formation des
lois, en excluant les femmes du droit de cité ? » [5].
Malheureusement, la Révolution française ainsi que la suite des évolutions de la société occidentale
ont souvent négligé la femme et l’ont cantonnée au statut de reproductrice au foyer bien qu’il soit
certains que des hommes ont continué à soutenir la cause féminine. Les revendications féministes de
l’après-guerre ont également été appuyées tout au long de l’Histoire par de nombreux hommes. Mais
après la grande vague féministe des années 60 à 80, les spécialistes décrivent un déclin de l’intérêt
des groupes d’hommes pour les mouvements ‘antisexistes’. Le courant pro-féministe s’est peu à peu
tari, ou s’est dilué dans des questions plus larges (l’enseignement, les services sociaux, les médias,…).
Ensuite, le mouvement mythopoétique est arrivé, encensant le retour à la ‘Nature’ pour les hommes et
n’a pas toujours été très tendre envers les femmes et le féminisme.

Les groupements masculinistes sont également apparus dans un contexte de crise sociétale, le plus
souvent composés d’individus en détresse et en révolte défendant les droits des pères. Ils accusent le
féminisme et les femmes de tous les maux, en confondant de nombreuses problématiques. Ils
refusent en outre de prendre en compte une approche sociologique du phénomène du genre, en
refusant généralement tout dialogue constructif.

Prenant conscience du risque d’être liés aux masculinistes, certains groupements d’hommes proféministes
ont souhaité se différencier de ceux-ci, en orientant leur réflexion et leur engagement
davantage sur des problématiques sociales. Un regain pour le pro-féminisme est ainsi à constater
dans un contexte européen et international Parmi les exemples d’activités proféministes nouvelles,
citons l’European Profeminist Network [6] le projet proféministe Ending Gender-based Violence : A Call
for Global Action to Involve Men, [7] soutenu par l’UNICEF et l’Agence suédoise de coopération au
développement (SIDA) ainsi que le projet européen Critical Research on Men in Europe [8], qui est
explicitement féministe et proféministe. Citons également des associations telles que le groupement
québécois Hommes contre le Patriarcat [9] et et l’organisation américaine The National Organization for
Men Against Sexism. [10]

Ainsi, nous observons que le contexte européen et international sont favorables à une recherche sur le
rôle des hommes dans les luttes pour l’égalité entre les sexes. Les journées organisées par l’Institut
pour l’Egalité des Femmes et des Hommes en 2007 constituent le témoin de cette volonté.

Une notion centrale et partagée : le genre

Les féministes et les proféministes défendent le même concept : celui de genre. Le genre est le sexe
social attribué par la société aux individus. Il représente l’ensemble des caractéristiques octroyées
arbitrairement et ‘par tradition’ à chaque sexe. Il est dès lors fortement variable selon les lieux et les
cultures, bien que la majorité du temps, la suprématie du masculin sur le féminin soit la plus courante.
Les comportements des hommes et des femmes ne sont en effet pas dictés par la biologie, par la
‘Nature’, mais bien par la société qui les éduque et les socialise. Ainsi, rien n’est ‘naturel’ dans les
comportements appris aux hommes et aux femmes. Depuis tout petits, les humains sont éduqués
différemment en fonction de leur sexe. On leur apprend des choses différentes, on les encourage à
faire certaines activités, à jouer avec certains jouets, à parler d’une certaine façon, à prendre tel ou tel
comportement en lien avec son ‘genre’. Et cette socialisation différenciée selon qu’on naisse ‘fille’ ou
‘garçon’ va durablement influencer les rapports entre les hommes et les femmes à un niveau plus
global.

Les hommes pro-féministes défendent l’idéal de l’égalité des genres et dénoncent l’actuelle inégalité,
au profit des valeurs attribuées au masculin (action, intelligence, efficacité, pouvoir,…), en
dévalorisant celles attribuées au féminin (émotion, timidité, passivité,…). La différence de valorisation
des attributs féminins et masculins conduit en effet à des situations d’inégalités effectives dans la
société : économiques, sociales, politiques. Cette inégalité de genres structure ainsi toute la société et
l’ensemble des rapports entre les hommes et les femmes. Hommes et femmes (pro)féministes
plaident pour une lutte contre ces inégalités de genre et pour la construction d’une société égalitaire
et solidaire.

Des actions

Les proféministes souhaitent agir sur de nombreux domaines. Nous en citerons ici quelques-uns qui
nous paraissent fondamentaux dans le combat vers une plus grande égalité des genres. Ainsi, les
proféministes souhaitent :

Soutenir l’ensemble des mouvements de femmes et des mouvements féministes.
Les hommes proféministes souhaitent en effet soutenir les mouvements de femmes dans leurs actions
de terrain et de réflexion.

Faire prendre conscience aux hommes de leur place dominante. Les faire réaliser leur auto-critique.
Les réseaux proféministes souhaitent discuter avec leurs pairs de la place occupée par les hommes
aujourd’hui. Ils veulent déconstruire les préjugés et les stéréotypes liés à la supériorité masculine et
amener les autres hommes à penser en terme sociétaux de ‘genre’ et non en terme de combats
d’individus.

Refuser la façon dont la société est construite car elle n’est satisfaisante pour aucun des sexes.
Le souhait de changement sociétal est très présent chez les hommes proféministes. Ils souhaitent, à
travers l’égalité de genre, permettre à toutes et tous de vivre de manière plus libre leur vie, en sortant
à la fois des inégalités et des schémas tout tracés imposés par le ‘genre’.

Agir tant dans la sphère publique (revendications,…) que privée (travail au quotidien dans les
couples,…)

Les actions visent tant la sphère publique que la sphère privée car les hommes proféministes
souhaitent montrer le lien existant entre les deux sphères, l’inégalité dans l’une étant le reflet de
l’autre.

Lutter contre toutes les discriminations : le sexisme, le racisme, l’homophobie envers les
homosexuel(les) et les transgenres.

Les proféministes luttent également contre toutes les discriminations, car toutes les inégalités sont
liées à un mépris d’une catégorie d’individus déterminés comme ‘inférieurs’, et ce que ce critère
dépende d’une orientation sexuelle, du sexe biologique ou de l’appartenance socio-ethnique.

Lutter contre les violences envers les femmes dans la sphère privée.
La lutte contre la violence dans le couple est un des fers de lance des hommes proféministes. Ils
analysent le phénomène dans une perspective de genre et souhaitent conscientiser les hommes à
propos de cette problématique. Ainsi, selon M. Kaufmann, une des solutions à la violence conjugale
est d’aller vers les autres hommes et de les convaincre du bien-fondé de la lutte contre le genre. [11]

Conclusion : les proféministes, des hommes anti-hommes ?

Nous l’avons vu, les hommes proféministes partagent la majorité des combats des
femmes féministes en les faisant leurs. Ils défendent tout à la fois la liberté des hommes et des
femmes, l’égalité des sexes et l’analyse sociétale à travers le concept de genre. Ils étudient et réfutent
la toute-puissance masculine en tant qu’évidence sociale. Ils souhaitent à tout prix déconstruire cette
cause d’inégalité et travailler, avec les femmes, à l’établissement d’un monde meilleur, plus
respectueux de chacun et de chacune.

De nombreuses critiques ont surgi face à ces hommes qui osaient remettre en question leurs propres
privilèges et poser la question de la domination masculine implicite dans les sociétés contemporaines.
Les masculinistes les accusent souvent de ‘scier la branche sur laquelle ils sont assis’, de ‘pactiser avec
l’ennemi’, et même pire ‘de se féminiser’. Ainsi, pour les masculinistes, les hommes proféministes sont
un des signes du déclin de la masculinité et d’une ère de féminisation nuisant dangereusement au
masculin.

Loin de percevoir une animosité entre les sexes, les proféministes ont compris, eux, que l’heure était
au travail collectif contre les inégalités de genre, seul moyen pour rendre un monde plus égalitaire
pour tous et toutes. Ils sont en cela des hommes engagés pour l’égalité.

Frédérique Herbigniaux, Secrétariat général Femmes Prévoyantes Socialistes

Nous reproduisons le texte avec l’aimable autorisation des Femmes Prévoyantes Socialistes.

Le texte est paru initialement en 2007. Voir :
http://www.femmesprevoyantes.be/SiteCollectionDocuments/analyses/fpsanalyse07hommesprofeministes.pdf

Bibliographie succincte

Actes du colloque Les hommes et le changement, organisé en septembre 2005, Institut pour l’Egalité des
Femmes et des Hommes, Bruxelles.

BEGON René, Les hommes ont-il évolué, CVFE, Liège, 2006.

CONDORCET, essai sur l’admission des femmes au droit de cité, 1790.

FOUFELLE Dominique, Dossier ‘Les hommes et le féminisme’, site des Pénélopes. http://www.penelopes.org/

HEARN Jeff, le rôle des hommes dans l’égalité de genre : les raisons intéressant les hommes à l’égalité de genre,
in Actes du colloque Les hommes et le changement, organisé en septembre 2005, Institut pour l’Egalité des
Femmes et des Hommes, Bruxelles.

Hommes contre le patriarcat, La misère au masculin : lorsque la pointe visible cache l’iceberg d’un phénomène
toujours majoritairement féminin. www.antipatriarcat.org

KAUFMAN Michael, les 7 P de la violence masculine, in Actes du colloque Les hommes et le changement, organisé
en septembre 2005, Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes, Bruxelles.
Masculinisme : petit historique, dossier de préparation de l’émission Thema ‘Quand des pères se vengent’, ARTE,
mars 2005.

KATZ Jackson, Advertising and the Construction of Violent White Masculinity, Media Awareness Network, Ottawa.
www.media-awareness.ca

Groupe proféministe, Helsinki, http://www.profeministimiehet.net/en/main

Réseau des hommes pro-féministes, www.europrofem.org

The National Organization for Men Against Sexism (NOMAS), Roles of men with Feminism and Feminist Theory,
Louisville. www.nomas.org

Traité De l’Égalité entre les deux sexes , cités dans M. Albistur et D. Armogathe,Histoire du féminisme français,
éd. Des femmes, 1977, p. 158-165

[11 HEARN Jeff, le rôle des hommes dans l’égalité de genre : les raisons intéressant les hommes à l’égalité de genre, in Actes du
colloque Les hommes et le changement, Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes, Bruxelles, septembre 2006.

[22 HEARN Jeff, op.cit

[3Cf. par exemple Hommes contre le patriarcat, La misère au masculin : lorsque la pointe visible cache l’iceberg d’un phénomène toujours majoritairement féminin. www.antipatriarcat.org

[4Extraits du traité De l’Égalité entre les deux sexes , cités dans M. Albistur et D. Armogathe, Histoire du féminisme français,
ed. Des femmes, 1977, p. 158-165

[5Condorcet, Essai sur l’admission des femmes aux droits de cité., 1790

[6Réseau des hommes pro-féministes, www.europrofem.org

[7Cf. www.sida.se

[9Hommes contre le patriarcat, www.antipatriarcat.org

[10NOMAS, www.nomas.org

[11KAUFMAN M., les 7 P de la violence masculine, in Actes du colloque Les hommes et le changement,
organisé en septembre 2005, Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes, Bruxelles.

 


 

Editorial n°6
samedi, 13 mars 2010
/ Ode
JIM 06 - jan.-fév. - FEMINISME
JIM 06 - jan.-fév. - FEMINISME

Ce mois-ci, le JIM s’attarde sur le féminisme, ou plus précisément sur la réalité sociale, toujours d’actualité, qui justifie la persistance de ce mouvement : l’inégalité entre les femmes et les hommes. Cette inégalité, profondément incrustée dans les mentalités, se manifeste de différentes façons au sein de notre société. Dans ce numéro, les auteurs du JIM abordent quelques unes de ces manifestations.

L’inégalité entre les hommes et les femmes est à comprendre comme une représentation sociale qui, schématiquement, attribue à l’homme le rôle actif du dominant, en opposition à la femme qui reçoit le rôle passif de la dominée. Revendiquer l’annihilation de ce déséquilibre ne doit en rien être compris comme une volonté d’estomper la diversité qui fait la richesse de chaque être, mais plutôt comme une volonté de briser un carcan binaire où la femme occupe systématiquement la moins bonne place, carcan dont les seules justifications sont sociales et culturelles.

Le film documentaire de Patric Jean, « La Domination Masculine » introduit parfaitement ce thème : diverses manifestations de l’inégalité entre les femmes et les hommes y sont présentées en images et en témoignages. Certaines de ces manifestations sont tellement bien intégrées dans les mentalités qu’il est difficile de les déceler si l’esprit n’y est pas préparé, et c’est ce à quoi s’attèle le film en mettant des faits anodins côte à côte ou en nous présentant des cas extrêmes (pas nécessairement minoritaires). Le documentaire met également en lumière le fait que l’homme n’est pas le seul à jouer son rôle dans ce carcan social : des femmes recherchent un homme au profil dominant tout en escomptant lui apporter une beauté passive en retour, ou encore affectionnent des outils de torture tels que les chaussures à hauts talons aiguilles. Dans son article "La Domination Masculine, un film de Patric Jean", Ode présente brièvement ce documentaire.

Ces interprétations inégalitaires liées au sexe se retrouvent de façon très prononcée dans la publicité où la femme, maigre et frêle, endosse souvent un rôle de ménagère ou de salope, tandis que l’homme endosse un rôle plus cérébral ou brutal, et dans ce dernier cas il sera alors bien musclé. Ces représentations sexistes constituent une manifestation des valeurs inégalitaires intégrées dans les mentalités, mais pire, elles les renforcent. Dans son article "Parce que nous le valons bien... ", Andrée Fonteyne nous offre un aperçu de ces multiples représentations et introduit brièvement quelques groupes qui luttent contre elles.

Un tel déséquilibre dans la perception des genres ne se limite pas à un matraquage visuel et sonore à des fins commerciales, il se retrouve également à différents niveaux de la sphère professionnelle : outre un taux d’emploi supérieur chez les hommes [1], les statistiques attestent une différence salariale non négligeable entre les hommes et les femmes [2]. Ceci s’explique par une ségrégation verticale qui se traduit par une sous-représentation des femmes dans les postes de direction, de chef d’entreprise, et de cadres supérieurs, mais également par une ségrégation horizontale qui se traduit par la présence d’emplois majoritairement masculins ou féminins, ces derniers étant généralement moins bien payés [3]. Une femme a cependant souhaité aller à l’encontre de cette ségrégation en se lançant dans la charpenterie. Dans "Féminisme en travaux, femme sur chantier", Gérard Craan nous fait part de ses propos qui témoignent de l’inégalité de traitement à laquelle elle fut confrontée, inégalité qui se solda par son licenciement.

Et parmi les activités majoritairement féminines on trouve la prostitution qui suscite de vifs débats quant à sa légalisation : certains soutiennent que ce "métier" doit être légalisé afin de renforcer la sécurité et les droits des prostituées, d’autres encore y verront un exutoire aux pulsions sexuelles masculines. Mais il ne faut pas perdre de vue la nature première de cette activité : une marchandisation du corps humain. En d’autres termes, la prostitution consiste à mettre des corps (majoritairement féminins) à disposition d’individus (majoritairement masculins) en échange d’une somme d’argent, et ce sans la moindre finalité thérapeutique (la légalisation de la prostitution ne réduit en rien le nombre de viols et les hommes manchots sont minoritaires). Une telle transaction est fort similaire au salariat mais dans ce cas-ci la sphère intime de la "main d’œuvre" est violée, voire détruite. La question de la sécurité et des droits des prositutées ne peut cependant pas être ignorée mais elle ne justifie en rien une légalisation des deux parties -client et prostituée- : le risque majeur consisterait en une banalisation de la prostitution [4]. Dans son article "Prostitution : légalisation ne rime ni avec libération ni avec protection", Eponine Cynidès ouvre la réflexion en développant différents arguments à l’encontre de la légalisation.

Des statistiques [5] témoignent également d’un fort conservatisme dans la répartition des tâches ménagères entre les femmes et les hommes : les femmes s’occupent plutôt des lessives et du nettoyage tandis que les hommes s’occupent plutôt du bricolage et du jardinage. D’autres statistiques [6] attestent également une plus grande charge de travail, ménager et rémunéré, pour la femme, et ce pour une rémunération moindre.

Face aux multiples manifestations de l’interprétation inégalitaire des rôles liés aux sexes, des femmes réagissent. Ces réactions, de même que les revendications associées, peuvent prendre de multiples formes, mais le point commun consiste en une volonté d’affirmation du statut de la femme, ou encore une volonté de briser ce rôle passif qui leur est socialement attribué.

Parmi ces personnes, on peut citer Irene Zeilinger et Anne Raymon, cofondatrices de l’ASBL Garance, une association bruxelloise d’autodéfense pour femmes. Irène Zeilinger a également rédigé un manuel d’autodéfense intitulé "Non, c’est non" qui vise à apprendre aux femmes l’autodéfense mentale, verbale et physique afin de mettre un terme aux diverses agressions dont elles sont victimes (ces agressions peuvent prendre la forme d’une remarque déplacée prononcée par un collègue de travail ou un inconnu dans la rue, mais aussi d’agressions plus violentes de la part d’un conjoint ou d’un inconnu). De telles situations résultent du déséquilibre dans la perception des genres mais peuvent aussi être évitées ou atténuées en se détachant d’une telle perception : pour la femme, en osant s’affirmer. Christine Oisel rapporte sa rencontre avec Irene Zeilinger et Anne Raymon dans son article "Non, c’est non".

Un autre groupement actif est l’association AWSA (Arab Women’s Solidarity Association) - Belgium qui lutte contre toute forme de discrimination envers les femmes arabes tant en Belgique que dans leur pays d’origine. Elles doivent donc faire face à plusieurs fronts. Dans son article "Un peu de présence féminine", Donya Feki témoigne de quelques échanges prononcés lors de l’action "Femmes au café", action menée par l’association au sein de cafés dont la population est majoritairement masculine. Les instigatrices de cette action la décrivent comme une "action citoyenne qui consiste en une descente surprise dans un café afin d’investir un espace réservé symboliquement aux hommes dans le but de faire la révolution aux traditions discriminatoires et de provoquer un changement : habituer le regard à la présence des femmes dans ces cafés et aider, à travers notre présence, d’autres femmes à en franchir la porte !" [7].

Ces réactions face aux inégalités ne sont pas uniquement le fruit de femmes, des hommes les soutiennent dans leur mouvement : les proféministes. Dans son article "Le mouvement proféministe : des hommes engagés pour l’égalité", Frédérique Herbigniaux nous présente ce mouvement masculin qu’il ne faut surtout pas confondre avec son opposé : les masculinistes. Ces derniers, à l’inverse des féministes et des proféministes, prônent un renforcement des inégalités : selon eux, le sexe est déterminant dans le rôle à jouer au sein de la société. Le film de Patric Jean sur "La Domination Masculine" présente quelques interventions de masculinistes.

L’égalité entre les femmes et les hommes est donc loin d’être une réalité : les mentalités intègrent encore des représentations sociales inégalitaires selon le sexe, cela se traduit par des situations où la femme est largement défavorisée. Et les hommes ne sont pas les seuls acteurs de ce carcan social, les femmes jouent également leur rôle. Le féminisme est donc loin d’être un mouvement fantasque, il vise à agir sur une réalité sociale profondément inégalitaire !

Merci à Andrée, Christine, Donya, Eponine, Frédérique, Gérard et Ode pour leur participation à ce numéro.

Texte et bannière : Ode, pour l’équipe du JIM

Rendez-vous le 15 mars pour le nouveau numéro du JIM qui portera sur le thème de la souffrance au travail. Vous pourrez notamment découvrir des articles abordant la pénibilité du métier de caissier, la délation au travail organisée par les patrons ou des témoignages de victimes de harcèlement moral.

[2Le salaire mensuel brut des femmes est en moyenne inférieur d’un quart à celui des hommes (Source : http://www.abvv.be/CODE/fr/Dossiers/Speciaux/Monsalaire/c01_09e0171.HTM)

[4Se poserait alors la question, par exemple, des choix qui s’offriront aux demandeurs d’emploi, ceux-là même qui ne peuvent refuser un emploi sans risquer de perdre leurs allocations de chômage.