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Journal Indépendant et Militant
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Editorial n°4
Consumérisme /
jeudi, 14 janvier 2010
/ Ode
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L’homo sapiens sapiens occidental semble être une espèce qui voue une majeure partie de son existence à l’achat et l’acquistion de biens. Dans un tel contexte, un numéro sur le consumérisme – à comprendre comme l’idéologie où la consommation occupe une place capitale – ne pouvait être démesure.
C’est généralement dès la naissance que l’humain occidental est confronté à sa première acquisition : le jouet. Les propos d’Anne Morelli, recueillis par Christine Oisel, nous montrent que cette première acquisition vise à participer à la construction sociale de l’individu, à orienter le comportement ultérieur de l’enfant. Dans cette optique, certaines marques commercialisent des imitations d’ustensiles ménagers frappés de leur logo (ustensiles de nettoyage, cuisine, bricolage…). Dans de tels cas, la première acquisition prend donc les formes d’un apprentissage de la consommation future.
Mais que consomme l’homo sapiens sapiens au cours de son existence ?
Parmi les achats les plus répandus, on trouvera très certainement une multitude de gadgets électroniques dont le rythme de consommation est souvent proche de la frénésie. L’article de Franz Tofer nous invite cependant à réfléchir à notre quota de consommation de tels gadgets en survolant le bilan écologique et humain de leur production.
Les gadgets électroniques ne sont cependant pas les seuls biens dont la production massive entraîne des conséquences humaines et écologiques désastreuses : ce constat peut être étendu à la majeure partie des biens quand la volonté de toujours produire plus mène à un profond malaise, tant physique que psychologique, dans la sphère du travail, ou encore quand les ressources énergétiques nécessaires à leur production sont à mettre en étroite relation avec une altération de l’environnement et du climat. Le bilan humain sera abordé de façon un peu plus exhaustive dans un prochain numéro sur le travail. Quant aux conséquences écologiques, elles ont été abordées dans le numéro précédent sur l’écologie et le capitalisme. Un article hors-thème de ce numéro est cependant consacré aux motivations de militants qui se sont rendus au sommet de Copenhague sur le climat, leurs propos ont été recueillis par Gérard Craan.
Affirmer que tous les individus ignorent les conséquences négatives de leur consommation serait erroné, la preuve en est que certains souhaitent s’orienter autant que possible vers les produits issus du commerce "équitable". Didier Brissa pose cependant un regard critique sur de tels produits en énonçant dix points en leur défaveur. Il ne faut en effet pas oublier que le commerce "équitable" reste un commerce et qu’il n’échappe donc pas aux tares qui lui sont propres.
Ces articles mettent en évidence des conséquences néfastes de notre mode de consommation, mais dans la société occidentale actuelle il nous est impossible, ou du moins très difficile, de cesser toute consommation. D’autant plus que les processus incitant, voire forçant, à la consommation ne manquent pas [1]. Néanmoins, nous avons toujours la possibilité de mieux penser nos achats, notamment en réduisant la quantité de biens achetés : si certains biens n’ont qu’une utilité artificielle (généralement créée par la publicité), d’autres peuvent être réutilisés. A ce sujet, Damien nous présente un mode de consommation alternatif basé sur la récupération et les échanges sociaux.
Les échanges sociaux, bien souvent estompés dans le mode de consommation actuel, se trouvent au cœur du témoignage de Monsieur A où est décrite une communauté qui pourrait être l’esquisse d’un monde où l’argent ne gouvernerait plus et où l’entr’aide serait seule maîtresse.
La chronique culture, rédigée par Gérard Craan, fait écho à ces témoignages en nous présentant Le Cantique de l’Apocalypse Joyeuse d’Arto Paasilinna, où, au cœur d’un chaos mondial croissant, se construit une communauté villageoise qui se veut autonome. Tout ne se passe cependant pas sans heurt...
Enfin, ce numéro propose également deux articles hors-thème : un témoignage sur les activités sportives de la police de Bruxelles-Midi et un article qui soulève la question de la lutte contre la pauvreté aux yeux du nouvel ordre mondial.
Merci à Céline, Christine, Damien, Didier, Franz, Gérard et Monsieur A qui ont participé à ce numéro.
Ode, pour l’équipe du JIM
Bannière : Ode
Le prochain numéro du JIM (mi-janvier - mi-février) aura pour thème ’Big Brother’ et abordera différents processus de contrôle et de traçabilité des individus au sein de notre société.
Rendez-vous le 17 janvier pour un premier article sur la carte d’identité en Belgique.
[1] Campagnes publicitaires incitant à la consommation, mais aussi impossibilité de réparer certains objets (qui exigent une expertise, dont l’ouverture est bloquée par le fabriquant ou encore dont l’ouverture entraîne une perte de garantie, etc.), dégradation rapide des produits de haute technologie (voitures, gsm, lessiveuses, etc.) ou encore multiplication des exigences sanitaires de la sécurité privée et publique.
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Le jouet, outil de reproduction sociale
Interview d’Anne Morelli
dimanche, 13 décembre 2009
/ Christine Oisel
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Les enfants attendent avec impatience les fêtes de fin d’année pour recevoir de beaux joujoux par milliers. Les catalogues commerciaux s’invitent dans nos boites aux lettres, les publicités recouvrent nos murs et les magasins font des affaires. Le jouet est devenu un produit de grande consommation. Mais le jeu fait et a fait partie de toutes les sociétés. Au-delà de l’aspect commercial qu’il revêt aujourd’hui, intéressons-nous à son rôle dans une société, notamment au travers du jouet : à quoi sert-il ? Que reflète-t-il ? Entretien avec Anne Morelli, historienne et professeure à l’Université Libre de Bruxelles.
JIM : Quelle est la fonction du jeu dans une société ?
Anne Morelli : La fonction ludique est très importante dans toute société, notamment dans les sociétés humaines, où elle prépare les enfants à leur rôle futur, mais également dans les sociétés animales. Regardez des petits chats jouer, que font-ils sinon se préparer à leur vie adulte : ils se battent gentiment entre eux en attendant de devoir peut-être se battre un jour pour de vrai, ils courent après des souris imaginaires qui peuvent être une boule de laine ou de papier etc. Le jeu est donc un apprentissage du rôle qu’ils auront à jouer plus tard.
D’autre part, la fonction ludique est encore à l’oeuvre chez les adultes : on joue aux échecs, on joue une pièce de théâtre, on parle des jeux de l’amour etc. Le ludique fait partie de l’ensemble de notre vie. Mais pour les enfants, c’est extrêmement important puisque ça fait partie de ce que les anthropologues appellent l’ enculturation , c’est-à-dire l’apprentissage des valeurs de la société dans laquelle les enfants auront à vivre et des rôles qu’ils auront à y tenir. L’enculturation existe dans toutes les sociétés, et dans toutes les sociétés, elle diffère selon le sexe et selon la classe sociale.
Parlons de la différenciation selon le sexe : pourquoi la société propose-t-elle des jeux différents aux petites filles et aux petits garçons ? Les préférences ont-elles une part d’inné ou procèdent-elles d’une construction ?
On sait très peu aujourd’hui ce qui serait vraiment inné ou « préprogrammé » si on veut comparer notre cerveau à un ordinateur. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une construction sociale qui se réalise à partir du moment où l’enfant est né, et même avant qu’il ne naisse : pourquoi préfère-t-on avoir un garçon ou une fille ? Cela signifie qu’on a des espérances différentes. Ce n’est pas qu’on désire avoir un enfant, mais bien plutôt une fille ou plutôt un garçon parce qu’on a déjà projeté des rôles différents sur l’un et sur l’autre. Récemment, j’ai vu un minuscule bébé en couveuse qui portait une petite robe à froufrous ! Cette petite fille avait déjà un rôle de séduction, toute prématurée qu’elle soit.
Il y a donc des valeurs qu’on inculque aux filles et des valeurs qu’on inculque aux garçons qui sont les prémisses des rôles qu’ils auront à tenir dans la société. Pour les filles, typiquement, c’est la séduction, le rôle de bonne ménagère et de bonne mère. Donc, tous les jouets "filles" entrent dans ce créneau-là. Séduction : ce sont les poupées à habiller, les Barbies, les colliers, les nécessaires de maquillage, de coiffure etc. Pour la fonction ménagère, vous avez une panoplie effrayante : j’ai vu récemment qu’un « atelier de repassage » avait fait son apparition. Vous avez aussi la machine à laver, l’aspirateur et l’égouttoir ( un jeu éminemment stimulant et créatif) ! Donc, forcément, lorsqu’elles seront en couple, les filles considéreront comme normal d’avoir à repasser ou à s’occuper des tâches ménagères puisqu’elles y sont habituées depuis qu’elles sont toutes petites. Enfin, il y a la préparation à la fonction maternelle. Là, il y a certainement une partie d’inné, qui n’est pas encore véritablement cernée, mais il y a une construction sociale qui est très forte puisqu’aux petites filles, on offre les couffins, les coussins à langer, les petits bains etc. Aux garçons, qui auront pourtant aussi à devenir père de famille un jour, on n’offre pas le petit pot sur lequel mettre leur poupon.
Beaucoup de personnes s’inquiètent d’ailleurs de voir un petit garçon jouer à la poupée.
C’est effectivement encore mal vu. Si on leur offre une dinette - je l’ai encore expérimenté récemment - certains craignent qu’on en fasse "un pédé". C’est que les valeurs qui sont inculquées aux garçons, c’est au contraire la force, la maitrise de la technologie, de la société, du monde extérieur. Autrefois, ils recevaient un cheval, puis ils ont reçu un train électrique. Aujourd’hui leur jouets sont en lien, d’une part, avec la technologie de pointe : des Lego-Technic ou un ordinateur - il est prouvé que les garçons reçoivent beaucoup plus vite un ordinateur que les filles - et d’autre part, avec tout ce qui stimule la force, l’énergie, la violence, l’agressivité : à eux le ballon de foot, le punching-ball, etc.
En ce qui concerne les jeux électroniques et vidéo, on voit très bien la différence entre les jeux "filles" et "garçons". Pendant que pour les filles, c’est "je construis ma maison" (où elles peuvent choisir la place de la chambre des enfants), pour les garçons, c’est "je me bats", "je combats les extraterrestres" etc. En fait, ces jeux vidéo sont très massivement créés par des hommes, très peu de femmes participent à leur élaboration. C’est amusant de regarder les premiers personnages féminins qui sont apparus dans ces jeux. Le tout premier personnage, c’est une petite princesse qui crie "Help !" (rires), donc la fille en détresse qui attend que son chevalier arrive pour la sauver. Ou alors, ce sont des filles hyper-sexuées avec de gros seins et des fesses proéminentes. Là c’est un fantasme d’homme, parce que si nous dessinons un homme, nous ne le dessinons pas avec un gros zizi ! Mais eux nous dessinent avec des attributs particulièrement sexués.
Vous vous intéressez également à un autre type de jouets, auxquels on ne pense peut-être pas spontanément aujourd’hui, en tout cas dans nos régions : ce sont les jouets religieux.
Oui. Il faut savoir qu’au XIXième siècle, dans nos régions, le jouet le plus courant était le jouet religieux : la petite église, le confessionnal, les petits calices, le jeu de la procession etc. Pourquoi ? Parce que parmi les valeurs très importantes que les parents voulaient transmettre à leurs enfants à cette époque, il y avaient la piété, le sens religieux. En outre, à travers ces jeux, les parents espéraient peut-être que l’enfant se découvrirait une vocation de prêtre ou de religieuse, ce qui était bien vu à l’époque dans une famille.
A la fin des années 1950, ces jouets ont disparu de nos régions. Il existe encore dans des milieux très religieux des jeux sur la bible et sur l’histoire sainte mais il s’agit plutôt de jeux de type "éducatif" utilisés au cours de catéchisme. Dans les familles, c’est devenu extrêmement rare, en tout cas dans nos régions. Mais dans les années 1970 par exemple, dans l’Espagne de Franco, il y a encore des poupées religieuses qu’on agenouille et qui récitent, grâce à un petit disque que l’on insère, le Je vous salue Marie ou le Notre Père et la publicité dit : "Comme une brave petite fille, avant d’aller se coucher, la poupée dit ses prières".
Aujourd’hui, en 2009-2010, aux Etats-Unis, c’est extrêmement fréquent d’entrer dans un supermarché Wal-Mart [1] de la "Bible Belt" ("la ceinture biblique" des Etats-Unis) et de trouver toute une série de jouets qui sont des jouets religieux : par exemple Moïse, le pharaon et les dix plaies d’Egypte ou Moïse en poupée parlante qui déclame les dix commandements etc. Là, ces jouets font évidemment partie de l’éducation hyper-religieuse qu’essaient de transmettre à leurs enfants les Américains qui font partie des groupes évangélistes, pentecôtistes ou catholiques.
Vous trouvez le même type de jeux, basés sur le même principe, du côté musulman ou juif. Il y a un jeu pour les enfants juifs qui s’appelle "Mazel Tov ". Pour les musulmans, dans les jeux vidéo actuels, vous avez le parcours du petit Mohamed qui doit se rendre à la Mecque ou bien qui doit éviter les tentations du monde moderne. Au moment de la fête du mouton, la maman peut donner aux filles une petite casserole pour qu’elles préparent une petite part du mouton pour leurs petits frères ou pour leurs poupées, les habituant ainsi à leur rôle futur.
Quand on rentre dans un magasin de jouets, on est également frappés par le fait que des marques, d’électro-ménager par exemple, figurent déjà sur les jouets. Est-ce qu’on n’apprend pas aussi aux enfants à devenir des consommateurs ?
Oui bien sûr ! Parmi les valeurs qui sont transmises aujourd’hui, il y a dans certains milieux la consommation et le profit : pensez à la petite machine à laver d’une certaine marque, pensez aux jeux du type "Wall Street junior", qui permet de jouer à acheter des actions en bourse au moment où elles sont en baisse et à les vendre quand elles sont en hausse, pensez bien sûr au "Monopoly" qui est un jeu d’apprentissage du profit.
De l’autre côté, vous avez aussi des parents qui s’insurgent contre ces valeurs-là et qui préfèrent acheter à leurs enfants "Tiers-Monopoly" (jeu Oxfam), qui est un jeu de sensibilisation aux problèmes des paysans du tiers-monde - un jeu très démoralisant d’ailleurs parce qu’on finit toujours ruiné, qu’on ait investi dans le coton ou dans un petit élevage de poules, on aura toujours un malheur qui vous frappe. C’est évidemment un choix de société, un choix politique.
De même, la matière des jouets est un choix politique : vous avez des gens qui se rendent chez Cora qui, dans sa campagne actuelle "Hip hip hip Cora !", propose un jouet gratuit à l’achat de deux jouets identiques. Bien sûr, on va les jeter au bout de quelques semaines ou quelques mois. Par contre, vous avez des parents qui font le choix d’acheter le petit train en bois qu’on pourra repeindre quand il sera abimé, qui est en matériau durable, qui coûte cher mais qu’on ne va pas jeter.
De la même façon, offrir ou non aux enfants des jouets militaires est également un choix politique. Vous avez les parents qui n’hésitent pas à offrir la mitrailleuse ou le lance-flamme et les gamins jouent à faire la guerre d’Irak ou à bombarder l’Afghanistan. A côté, vous avez les parents qui refusent cette logique-là et qui profitent du moment où leurs enfants leur demandent des jouets militaires pour leur expliquer que bombarder l’Irak, cela veut dire des enfants qui vont être blessés, qui vont perdre un de leurs parents ou dont la maison va s’effondrer. Et donc, c’est l’occasion d’une éducation dans un sens comme dans l’autre évidemment. On choisit les valeurs qu’on transmet à ses enfants au travers des jouets qu’on leur choisit.
Et le jouet, c’est la première étape de l’enculturation. Après, la publicité, les médias prennent le relais...
Les jouets sont effectivement l’une des premières étapes de l’enculturation qui sera confortée par la télévision, la publicité. Mais si on n’achète pas de jouets, les enfants vont les fabriquer. Dans les pays du tiers-monde, par exemple, les enfants se construisent des jouets. Mais ils reproduisent à travers ces jeux les rôles qu’ils ont vu jouer : si c’est le père qui porte le bébé, les petits-garçons mettront une pierre sur leur dos et la porteront. Evidemment, le plus souvent, c’est l’inverse qui se passe et ce seront les petites filles qui joueront à porter les bébés, tandis que les garçons joueront à se fabriquer des pseudo-voitures ou des symboles de la technologie. Il ne faut pas oublier que le jouet est avant tout un jeu de rôle et que les rôles, c’est nous qui les jouons. Les enfants ne font que nous imiter.
Propos recueillis par Christine Oisel.
Photos : JIM (Merci à Madame Morelli de nous avoir permis de photographier les jouets qui composent sa fantastique collection).
[1] NDLR : Multinationale de la distribution. Lire à ce sujet : Serge Halimi, "Wal-Mart à l’assaut du monde" ? Le Monde diplomatique, janvier 2006 http://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/HALIMI/13083.
Dans l’atmosphère consumériste propre aux fêtes de fin d’année, un peu de répit pour évoquer certaines alternatives. Damien nous présente l’une d’entre-elles, la Foire au Savoir-faire.
La semaine dernière je suis parti à la cueillette aux parapluies. Le temps était propice, fort vent petite pluie, les conditions idéales pour les voir fleurir soudainement nos canniveaux.
Je préparais mon stand pour la Foire aux Savoir-faire de Noël. Je devais réunir tout le matériel qui allait être utilisé. Sur une Foire aux Savoir-faire tout est gratuit et chaque passant peut mettre la main à la pâte, essayer une technique, fabriquer un objet et repartir avec. Les savoir-faire proposés couvrent tous les champs de la consommation courante (cuisine, jardinage-compost, habillement, jouets, produits d’entretien, hygiène et bien être, petits meubles et objets déco. ...) toujours à partir de produits offerts par la nature ou de récup’. Pour une Foire de Noël évidemment l’idée est alors de proposer des cadeaux et des décorations toujours à partir de récup’ ou d’éléments naturels pour donner des pistes concrètes pour un Noël sans conso, sans gaspi.
J’étais sur le stand qui proposait de montrer comment utiliser les toiles des parapluies cassés pour en faire des sacs [1]. Sacs à dos, sac en bandoulière, protège sac à dos, protège saccoche... et donc il me fallait trouver de quoi approvisionner le stand. En moins d’une semaine de cueillette nous avions 32 parapluies de toutes les formes et couleurs possibles et imaginables. Largement suffisant. La plupart furent dépiautés et à défaut de pouvoir sauver les baleines, une bonne ambiance créatrice au milieu des "toiles a régné".
C’est ça la joie de préparer une Foire aux Savoir-Faire : chasser ces objets qui normalement seraient détruits pour les détourner et leur offrir une seconde vie, les réintroduire dans le cycle en lieu et place d’autres objets qui, si nous avions dû les acheter, auraient demandé ressources naturelles, énergie, transport... Donc une action sur les deux bouts de la chaîne : réductions des déchets et réduction de la consommation. [2]
Mais nous ne nous faisons pas pour autant d’illusions. Ce ne sont pas les quelques parapluies sortis de leur rigole qui sont une réponse à la désorganisation de nos sociétés qui ne fonctionnent que sous l’impulsion des moteurs de la surconsommation et du gaspillage. La réponse se trouve dans l’induction d’un autre comportement.
Ainsi le plaisir d’être dans la position du chasseur de trésor qui trouve un objet oublié ou négligé, puis le plaisir de le travailler de le réparer, de le recoudre d’en faire un produit original exprimant sa créativité et enfin le plaisir d’apprendre de ses proches les techniques nécessaires, de discuter les améliorations à apporter, d’échanger ses expériences sont les trois ressorts au centre d’un comportement global. Un comportement qui nous donne les moyens de regagner du terrain sur la marchandisation de nos relations et de nos actions. Un comportement fortement libérateur de toutes pressions consuméristes et utilitaristes.
Des ressorts qui touchent finalement à des choses essentielles, puisque sur un stand ou un atelier de la Foire aux Savoir-Faire chacun parle de ce qu’il sait faire, de ce qu’il a déjà fabriqué, de ces trucs et recettes préférées. Cette approche valorise une personne pour ce qu’elle est capable de faire et non pour ce qu’elle est capable d’acheter ou de paraître. Et ceci n’est nullement une formule ou un slogan creux. L’année dernière nous avions un cycle d’ateliers avec les pré-ados d’une maison de quartier. A la fin du cycle, ils animaient eux-même deux stands de savoir-faire pour leur fête de quartier. Leur fierté à transmettre leur savoir-faire, à montrer à leurs camarades comment tenir un marteau ou une scie était loin d’être feinte !!
Dans la rencontre entre individus, partir de nos compétences, mettre en valeur notre habilité, notre capacité créatrice est un outils très puissant pour ouvrir un vrai dialogue, pour instaurer un climat de confiance.
A l’inverse des discours moralisateurs et culpabilisateurs qui braquent qui mettent sur la défensive et au final produisent l’effet inverse en démotivant.
Pour cette raison sur nos Foires nous n’avons pas de discours, pas d’argumentaires, pas de constats. La seule soupe que nous servons se fait avec du vieux pain sec ou des fanes de carottes.
D’expérimentation en savoir-faire, de récup’ en glanage de nouveaux réflexes s’insinuent et on prend vite goût à cette petite gymnastique, qu’on ne se lasse plus de pratiquer. Une gymnastique qui aurait deux disciplines : le "non-jeter au sol" et le "pas-acheter par équipe".
Le "non-jeter au sol" qui se pratique en se demandant à chaque fois avant de jeter un objet : Est-ce que dans mes voisins, amis, famille quelqu’un n’en n’aurait-il pas l’utilité ? Comment entrer en contact avec eux ? Est-ce que je ne saurais pas en faire quelque chose dont j’ai besoin ? Comment le faire ?
Puis le "pas-acheter par équipe" qui se pratique en se demandant avant tout achat : Est-ce que dans mon cercle de proche quelqu’un n’en n’aurait pas un dont il n’a plus usage ? Comment entrer en contact ? Est-ce que je ne pourrais pas le faire par moi-même ? Qui pourrait m’apprendre la technique ? Où trouver les matériaux nécessaires ?
Deux disciplines qui impliquent plus de lien social, plus de collectif.
"Customiser" des vêtements de seconde main, ou faire des déguisements ou des retouches minute pour prolonger la vie de ses vêtements, faire un réchaud de camping avec une roue de vélo, rempailler des chaises avec des chambres à air, faire des porte-manteaux avec des vieux skis, des porte-monnaie avec des briques de lait, cuisiner des restes, faire des jardinières de balcon, faire son dentifrice, sa crème hydratante, des teintures végétales et des peintures à base de pomme de terre des bijoux avec des morceaux de bidules et pas mal de bout de machins, des meubles en palettes, des charrettes pour vélo...
Au fil de quatre années de Foire nous avons rencontré de nombreuses personnes désireuses de partager, de transmettre un savoir-faire. Tous ces passeurs, ces animateurs d’ateliers reçoivent le titre honorifique de “Foireux”, un titre de noblesse cher à tous puisqu’il affirme le droit à l’expérimentation, un penchant pour le tatonnement créatif, le goût pour l’irrégularité et le charme d’une imperfection par opposition à la froideur lisse et impersonnelle des objets façonnés à la chaîne. [3]
Et si vous aussi, en 2010, vous étiez un peu foireux ?
Damien
Foireux
damien@foiresavoirfaire.org
[1] Le mode d’emploi comme toutes nos recettes se trouve sur : www.foiresavoirfaire.org
[2] La Foire aux Savoir-Faire a édité une carte des trésors de la Récup’ en ville avec des idées de matériel à récup’ de lieux pour les récup’ et des idées pour savoir quoi en faire. Cette carte est téléchargeable sur : http://foiresavoirfaire.free.fr/spip.php?article171
[3] Cf. la Charte de la Foire aux Savoir-Faire : http://foiresavoirfaire.free.fr/spip.php?article30
C’est l’histoire de quatre garçons, Khaled, Karim, Abdulluahed et Nordine. Ils ont commis la faute de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment et - facteur aggravant - d’avoir une "gueule d’Arabe".
Compte-rendu d’une agression policière... ordinaire. Le récit, condensé, se base sur les déclarations des victimes [1].
Nous sommes à la fin du mois d’août 2009, le vendredi 28 exactement. Saint-Gilles (Bruxelles), fin d’après-midi.
Mourad El Amrani, conseiller communal cdH, se trouve près de la place Bethléem. Il croise sur son chemin une patrouille de police qui décide de le contrôler : les agents n’ont pas aimé son regard... Le contrôle provoque une certaine tension, des jeunes présents sur la place viennent voir ce qui se passe. Des voitures de police et des fourgons sont immédiatement appelés en renfort.
Au même moment, non loin de là, rue Vanderschrick, Nordine revient d’un distributeur d’argent (il a retiré 120 euros) lorsqu’il voit deux ambulances en intervention pour réanimer une jeune femme ayant eu un malaise. En passant, il suggère aux ambulanciers de cacher la scène à l’aide d’un tissu - elle est dénudée - vu le nombre d’enfants présents [2]. Il passe son chemin et aperçoit son voisin Karim en train de discuter avec son frère, Khaled, à l’angle des rues d’Andenne et Vanderschrick.
Les deux frères ont vu l’ambulance et sont allés voir s’ils ne connaissaient pas la personne. Constatant que la victime leur est inconnue, ils s’en vont immédiatement sans échanger de mot avec les ambulanciers et aperçoivent Nordine, qui arrive vers eux.
C’est à ce moment que les trois garçons voient arriver des policiers ainsi que des fourgons et des voitures de police. Ils n’y font pas attention dans un premier temps, ignorant tout de ce qui se passe place Bethléem. Mais rapidement, ils sont encerclés. Pour eux, à partir de là, c’est l’horreur qui commence.
Nordine est ceinturé, plaqué au sol sur le ventre, menotté, asséné de coups dans le dos puis placé dans un fourgon.
Un policier arrive dans le dos de Karim et tente de l’étrangler avec son bras pour l’immobiliser. Il appelle son frère. Plaqué au sol, il est aspergé de spray au poivre. Les policiers font pression sur son dos, tirent ses bras en arrière. Karim a l’impression qu’il va étouffer. Il vomit de la bile (il n’a rien mangé depuis la veille, il fait le jeûne). Il est mis dans le fourgon à côté de Nordine et frappé encore. L’un des coups, asséné avec la base de la matraque, est donné à moins de 2 cm de son oeil.
Un policier se dirige vers Khaled, lui dit de reculer et le frappe avec la base de la matraque. Khaled entend son frère Karim crier son prénom, se retourne mais se retrouve face à un policier qui s’apprête à l’agripper avec sa matraque. Ses collègues le déséquilibrent et lui sautent dessus. L’un d’eux tente de l’asperger de spray au poivre. Il est ceinturé, menotté et envoyé à son tour dans le fourgon.
Pendant ce temps, Abdulluahed est chez lui, en pyjama et en sandales. Une voisine vient l’avertir que la police est en train d’arrêter son frère, Nordine [3]. Il va voir, accompagné de sa mère et de son jeune frère de 11 ans. A l’approche du fourgon, ils sont tous les trois aspergés de gaz lacrymogène, y compris l’enfant qui est giflé et tombe par terre. Le neveu de Khaled, âgé d’une dizaine d’années, est également giflé par un policier. La mère fait un malaise et tombe à son tour sur le trottoir, à côté d’une voiture de police dont le conducteur s’amuse alors à donner une série de coups d’accélérateurs [4]. Abdulluahed est poussé dans la voiture, attaché, giflé et insulté : "Marocain de merde, une femme est morte, c’est un homicide involontaire". Le cauchemar...
Dans le fourgon, Khaled est terrorisé par les coups qu’il a reçus. Il tente de sortir. Les policiers le frappent à coups de matraques et le mettent sur une banquette, sur le ventre, les mains attachées dans le dos. "Go go go !", le fourgon démarre. Sept ou huit policiers se trouvent dans le fourgon. Khaled est roué de coups sur la face arrière de son corps. Les insultes fusent, Khaled est obligé de crier : "Je suis un sale macaque", ce qu’il fait espérant - en vain - que les coups cessent. Ils fondent en larmes. Les policiers font dans le raffinement : "La prochaine fois, on mettra des CD de musique nazie". Coups, insultes, crachats. Le trajet est interminable.
Arrivée au commissariat d’Anderlecht. Les trois garçons sont paniqués et déboussolés. Ils sont brutalement fouillés. L’argent que Nordine a retiré du distributeur est volé par l’un des policiers. Il crie : "Mes 120 euros !", ce à quoi le policier répond : "Quel argent ?" [5]. Les insultes continuent. Karim reçoit l’ordre de se tourner vers le mur, un violent coup de pied lui est asséné dans le dos. Ils sont mis dans des cellules individuelles adjacentes. Un policier arrache brutalement la ceinture de Khaled, lui prend ses chaussettes et jette son pull à la poubelle. Abdulluahed, qui a perdu ses sandales au moment de l’arrestation, est lui aussi pieds nus. Ils ont peur, ils ont froid, ils pleurent. Karim a terriblement mal à la nuque (il a l’impression qu’elle est remplie d’eau) et panique à l’idée d’être à nouveau tabassé. On prend leur identité. Plusieurs fois. On leur dit qu’ils sont là pour l’agression des ambulanciers.
Khaled explique ce qui s’est passé à un policier d’origine maghrébine qui lui rend ses chaussettes, l’emmène dans une pièce et le rassure [6]. Deux autres policiers sont présents, l’un d’eux est noir. Khaled leur raconte le comportement raciste et violent de leurs collègues. Il les supplie d’aller voir si son frère va bien. Il est ému et frustré, il donne un coup de poing dans sa main. A ce moment, une dizaine de policiers entrent. L’agent noir se place à côté de Khaled. Les autres rient, l’un d’eux déclare : "Si j’avais été dans le fourgon, je t’aurais aussi tapé dessus". Khaled demande au policier à côté de lui si de tels propos sont acceptables. Il est ensuite emmené par des policiers pour être conduit à l’hôpital. Du sang coule de sa tête. Un policier lui explique que "tout va bien se passer", qu’ils vont à l’hôpital. Il lui dit de "rester digne". Khaled lui répond qu’il l’a toujours été, qu’il n’est pas quelqu’un de nerveux.
Lorsqu’Abdulluahed arrive au commissariat, il n’a toujours pas vu ni son frère ni les deux autres garçons. Il est emmené au premier étage et battu à coups de poings. Sous la force des coups, il tombe. Il est complètement perdu, il a déjà été aspergé de spray au poivre et a très mal. Quand "l’officier maghrébin" entre dans la pièce, les autres policiers sortent. Il emmène Abdulluahed aux toilettes pour nettoyer le sang sur son visage et le met en cellule. L’un de ses agresseurs s’installe devant la cellule et se met à manger. On est en plein ramadan.
Khaled et Abdulluahed (qui est toujours pieds nus) sont emmenés ensemble à l’hôpital Joseph Bracops, à Anderlecht. Ils croisent deux policiers qui se sont fait soigner [7]. L’un d’eux lance à Khaled : "C’est à cause de toi, sale singe !". Dans la salle d’attente des urgences, les deux garçons doivent attendre longtemps, "comme des bêtes" nous confiera Khaled : debout les jambes écartées, la tête contre le mur - les policiers refusent qu’ils s’asseyent malgré le nombre de sièges vides - avant d’être enfin "examinés".
Un médecin reçoit Khaled, les policiers accompagnent. Il soulève son T-shirt et déclare : "C’est OK". Khaled, qui reste debout pendant tout "l’examen", demande : "Je saigne de la tête, je veux être soigné". Les policiers refusent : il n’est pas venu pour des soins. Le médecin demande ensuite s’il a des soucis de santé. Khaled explique qu’il a des problèmes au coeur. Mais le médecin en reste là, il ne prend pas la peine de l’ausculter. Khaled demande alors un certificat consignant toutes ses blessures. Les policiers refusent, déclarant qu’ils sont venus pour eux, pas pour lui. Khaled n’ose plus rien demander, il a peur des représailles. L’"examen" est du même type pour Abdulluahed. Il explique qu’il a une bosse sur la tête, qu’il a très mal. Mais le médecin considère que "ça ira".
Lorsque Karim est emmené à l’hôpital, accompagné de sept ou huit policiers, il est placé dans le couloir de la salle d’attente devant tous les patients. Il se sent humilié. Les policiers rigolent et jouent sur des chaises roulantes. Il est reçu par un médecin, toujours accompagné d’agents. L’un d’eux demande au médecin s’il faut enlever les menottes, ce dernier estime que "ce n’est pas nécessaire, ça va être rapide". Karim n’a pas l’occasion de répondre aux questions du docteur, les policiers s’en chargent : "Il n’a rien, il est en bonne santé, ça se voit". Il n’ose pas protester : il a été menacé sur le chemin de l’hôpital et les policiers se montrent intimidants.
Quant à Nordine, il est conduit à l’hôpital en fourgonnette. Il est tabassé devant le médecin parce qu’il lui parle des 120 euros qui lui ont été volés. Il reçoit un coup de botte dans le visage. Son nez est cassé. Lorsqu’il sort de l’hôpital, les policiers et le médecin rient et se tutoient. Le docteur leur lance : "La prochaine fois, je te donnerai le cachet comme ça tu ne devras plus venir jusqu’ici !".
Ils sont ramenés au poste et passent la nuit dans un cachot, Nordine seul, les trois autres garçons ensemble. Nordine n’est pas soigné et on lui refuse la visite de ses parents. Les trois autres pourront voir leur famille. La radio va à fond dans le couloir, ils ont du mal à dormir. Khaled n’ose pas dormir du tout, il est terrifié d’autant que des policiers viennent les voir plusieurs fois sur la nuit et demandent sans cesse : "C’est qui Khaled ?". On lui répète toute la nuit : "Tu vas aller en prison. Toi et ton frère, votre place est déjà réservée à Forest". Vers 2 heures du matin, on vient prendre leurs empreintes.
Nous sommes le lendemain matin, il est 9 heures. Khaled, Karim, Nordine et Abdulluahed sont emmenés au Palais de justice. Ils y restent jusqu’à 17h30 dans des cellules isolées, sans voir le juge d’instruction. Ils sont inculpés de coups à agents et de rébellion, ce qu’ils ne comprendront qu’à leur sortie, quand ils pourront lire le document qu’on les a obligés à signer et dont seule la partie à signer était visible. Il n’est plus question d’agression sur la personne des ambulanciers - aucune plainte n’a d’ailleurs été déposée en ce sens. Les policiers qui les raccompagnent jusqu’à la sortie du Palais les insultent et les menacent : "Pauvre con, connard, meurtrier", "On sait où tu habites", "La prochaine fois qu’une ambulance viendra, c’est pour ta mère, mais elle n’arrivera jamais" [8] .
Les quatre garçons iront ensuite se faire soigner à l’hôpital Saint-Pierre. Le dimanche, ils retourneront au commissariat, accompagnés d’une équipe de la RTBF [9], pour récupérer leurs dépositions. La plus complète, celle de Khaled, aura mystérieusement disparu et restera introuvable jusqu’au moment où ils porteront plainte à l’Inspection générale de la police [10]
Ils ont déposé une plainte au MRAX le 31 août 2009. Accompagnés d’une juriste et d’une assistante sociale, ils sont allés aux commissariats de Saint-Josse et de Bruxelles-centre pour porter plainte. A chaque fois, les policiers ont refusé d’enregistrer la plainte, prétextant tantôt qu’ils devaient s’adresser au Comité P, tantôt que le commissariat était en manque d’effectif.
Ils ont donc porté la plainte à l’Inspection générale de la police et vont se porter partie civile devant un juge d’instruction [11]. L’affaire est en cours. Les quatre garçons ont souligné que les multiples caméras dans la rue, dans le commissariat, à l’hôpital ou au Palais de justice permettent d’identifier facilement leurs agresseurs et ont demandé la saisie des images vidéo à l’Inspection générale. A moins que ces images ne "disparaissent", elles aussi... Car il est malheureusement probable que si les policiers agresseurs sont condamnés - ce qui n’est pas gagné d’avance - ils n’auront vraisemblablement droit qu’à un blâme ou un transfert. Car la violence légale, et particulièrement policière, bénéficie d’une large impunité [12].
La juriste du MRAX que nous avons eue en ligne [13] nous a expliqué que depuis le mois d’août, huit plaintes du genre ont été déposées via le MRAX, sans compter les appels téléphoniques. Cette juriste a également rédigé un projet de plainte à l’attention de l’Ordre des médecins, concernant le comportement inadmissible des médecins urgentistes [14]. L’Ordre des Médecins, contacté par ses soins, a d’ores et déjà expliqué qu’aucune règle spécifique n’existe en ce qui concerne les personnes en état d’arrestation amenées à l’hôpital.
La brutalité de la police bruxelloise est connue [15]. La Cour européenne des droits de l’homme a d’ailleurs condamné la Belgique en mars 2009 pour torture, traitements inhumains et dégradants ainsi que pour discrimination raciale [16]. Les policiers savent qu’ils peuvent faire à peu près ce qu’il veulent [17]. Cette violence, tant physique que verbale, crée forcément la méfiance et la colère chez les jeunes "macaques" qui ont à la subir quotidiennement. Et l’on s’étonnera que leurs quartiers seront les plus prompts à se révolter. Est-ce ainsi que l’on conçoit la "sécurité" de la population ?
Christine Oisel
"J’avais l’impression d’avoir été kidnappé par une bande de malfaiteurs"
Jeudi 17 décembre 2009. Première neige sur Bruxelles. Nous avons rendez-vous avec Khaled à son bureau. Il travaille dans une association d’aide aux jeunes. Nous rencontrons un homme visiblement encore ému et éprouvé, trois mois et demi après les faits. A plusieurs reprises, les larmes lui montent aux yeux. Les blessures physiques sont peut-être guéries (ce qui n’est pas le cas pour Nordine, qui doit encore être opéré du nez), mais la violence psychologique a laissé des traces.
Il nous parle de la peur permanente qu’ils ont ressentie durant ces 24 heures, et encore après. De ce sentiment éprouvé sous les coups que le temps s’était arrêté, que plus rien n’était réel. Un cauchemar éveillé. "J’avais l’impression d’avoir été kidnappé par une bande de malfaiteurs". Il poursuit : "Si des ’jeunes’ avaient fait ça, ils seraient poursuivis pour association de malfaiteurs en bande organisée. Mais le plus grave ici, c’est que nos agresseurs avaient autorité sur nous". Un sentiment d’injustice bien sûr : "Non seulement on ne s’est pas défendus, mais on faisait profil bas, on disait ’s’il vous plait’ à chaque phrase, on ne demandait pas, on suppliait".
Khaled est très calme et déterminé à tout faire pour prouver non seulement qu’il est innocent, qu’il n’a frappé aucun policier (ni ses trois autres compagnons d’infortune), mais également qu’ils sont les victimes. Victimes d’une violence organisée. Depuis leur agression, il compile les articles révélant des brutalités policières. Il les a envoyés à une parlementaire, Valérie Déom, qui a relayé les faits dans une question publique au Ministre de l’Intérieur le 18/11/2009. Lors de son intervention, elle a également fait état d’un "autre témoignage [...] de policiers qui ont fait partie de cette zone (Bruxelles-Midi) [qui] parlent de violence institutionnalisée et d’enquêtes internes sabordées". [18].
Il sait que c’est sa parole contre la leur. Il sait que ce ne sera pas facile, notamment financièrement. Il espère que les images vidéo parleront. "Mais vous savez, lui disons-nous, il y a de grandes chances pour qu’elles disparaissent, elles aussi..." - "Oui, mais ce sera la preuve qu’ils ont quelque chose à cacher".
C.O.
[1] Plainte déposée au MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie) le 31 août 2009
[2] Khaled expliquera que sur place, il avait seulement la famille de la jeune femme, des femmes et des enfants, contrairement à ce que la police a consigné dans son rapport, à savoir qu’une trentaine de "jeunes" entouraient les ambulanciers et les empêchaient de faire leur travail. Version reprise par la DH du 03/09/09 dans une brève : "Des pompiers, qui réanimaient un malade sur la voie publique, sont insultés et maltraités par des jeunes" ! Le père de la jeune fille (décédée des suites de son attaque cardiaque), présent également sur les lieux, a confirmé le témoignage de Khaled.
[3] Elle prévient également les parents des trois autres garçons.
[4] Ce sont des voisins qui viendront la secourir.
[5] Il ne récupérera que 20 euros quand il sera libéré
[6] Selon lui, cet officier aura toujours un comportement correct.
[7] L’un d’eux a un bandage sur la main, l’autre un sparadrap au coude...
[8] Khaled nous dira qu’il a eu l’impression d’être jeté sur le trottoir comme un vulgaire sac poubelle. Il lisait la frustration des policiers dans leur regard, visiblement énervés de devoir les relâcher.
[9] Un sujet passera au JT du soir, le dimanche 30/12/09. Le journal Le Soir y consacrera également un article : "Parole de flic ou parole de jeune ?", 01/09/09
[10] Khaled signalera alors cette "disparition". Il ne faudra que deux coups de fils pour qu’elle soit "retrouvée" en dix minutes.
[11] A l’exception d’Abdulluahed, fortement atteint moralement, qui préfère ne plus en entendre parler.
[12] Lire à ce propos "Quand la violence (est) tue"
[13] Le 11 décembre 2009
[14] On peut raisonnablement se demander s’ils ne font pas, eux aussi, l’objet de pressions policières... Quoi qu’il en soit, le cas n’est pas isolé : ainsi, la juriste du MRAX nous a rapporté l’histoire d’un homme d’une cinquantaine d’années, arrêté sur des bases étranges, tabassé (il a eu une côte cassée) et conduit à l’hôpital. L’homme, paralysé du côté droit, bénéficie d’une carte d’handicapé à 66%. Le médecin qui l’a reçu aux urgences a estimé que tout allait bien pour lui...
[16] Lire à ce propos : http://www.rtbf.be/info/belgique/strasbourg-la-belgique-condamnee-pour-torture-et-discrimination-raciale-88159
[17] Lire à ce propos : "La longueur de laisse détermine la liberté d’action du policier"
[18] Réunion commune des Commissions de l’Intérieur, des Affaires générales et de la fonction publique, et de la Justice, 18 novembre 2009, p.3
La période des fêtes est souvent propice à l’achat de divers appareils électroniques : téléphone portable, ordinateur, écran plat, balladeur mp3, ...
Si l’on commence à percevoir certains aspects nuisibles de leur consommation tant du point de vue écologique (question du recyclage) qu’humain (danger des ondes électro-magnétiques, rupture du lien social), on oublie bien souvent le parcours nécessaire pour fabriquer ces objets. Un parcours fort pollué et bien taché de sang et de larmes.
Que faut-il pour faire un téléphone portable ? Il est quasi-impossible de donner une liste exhaustive des éléments nécessaires à la fabrication d’un téléphone portable vu leur nombre. D’après l’association Greenpeace, un téléphone mobile contient entre 500 et 1000 composants [1]. Néanmoins, on peut dégager un certains nombres d’éléments importants : Polychlorure de vynile (PVC), cuivre, verre et céramiques, cobalt ou lithium, étain, zinc, argent, chrome, tantale, cadmium, plomb, nickel, antimoine, or, bérylium, divers métaux ferreux, etc. [2]
Il faut noter que sous la pression des ONG environnementales et le poids de l’opinion publique, les principaux fabricants de téléphones mobiles se sont dotés de divers codes de conduite [3] et cherchent à se donner une image plus "écologique" en utilisant certains matériaux recyclés (comme le PVC) ou en excluant certains composants dangereux de la fabrication (Béryllium, plomb, cadmium, mercure, agents ignifuges bromés (BFR), etc.).
Pour autant, les éléments restants doivent être extraits, traités, synthétisés. Et cela ne se fait pas sans dommages.
Le tantale est un élément essentiel dans les téléphones portables. Il est extrait du coltan (ou colombo-tantale) dont près de 80% des ressources mondiales sont situées en Afrique, principalement au Kivu dans la République Démocratique du Congo (RDC), une région ravagée par une guerre civile depuis 1998 et qui aurait déjà fait plus de 5 millions de morts [4]. L’exploitation du coltan, mais aussi d’autres minérais comme la cassitérite (dont on extrait l’étain) et l’or [5], finance en grande partie les différents acteurs de cette guerre civile, ce qui permet de dire qu’il "semble évident que les consommateurs occidentaux, soit la majeure partie de la demande solvable et les derniers maillons de la chaîne, ont en partie contribué, bien qu’indirectement, à la poursuite du conflit en RDC. Il est même permis de croire que presque tous les citoyens occidentaux ont, à un moment ou à un autre, été en contact avec du coltan congolais par le biais de ces produits courants." [6]
Qui plus est, l’exploitation du coltan et des nombreuses autres richesses dont regorge le sol congolais, ne se fait pas au profit du pays [7]. Derrière les rivalités "ethniques" ou "nationales" des différents acteurs de la guerre civile se dissimulent des entreprises occidentales [8] ou chinoises qui tirent profit de cette exploitation [9].
Face au scandale du "coltan du sang", les multinationales ont dû réagir en garantissant que leurs produits ne contenaient pas de tantale extrait depuis la RDC. Ou plutôt que leurs fournisseurs leur garantissent la chose [10]. Façon classique de reporter le problème de la responsabilité à l’échelon inférieur de la chaîne de production.
En 1934 déjà, la philosophe Simone Weil écrivait : "Il ne faut pas oublier non plus, bien que les bilans financiers, les statistiques, les ouvrages des économistes dédaignent de le noter, que le travail des mines est plus douloureux, plus épuisant, plus dangereux que la plupart des autres travaux ; le fer, le charbon, la potasse, tous ces produits sont souillés de sang." [11]
Faut-il aujourd’hui encore rappeler la dangerosité du travail dans les mines ? Outre le danger des accidents directs qui font chaque année des milliers de morts [12], il faut également songer au travail des enfants. D’après une estimation de l’Office International du Travail (OIT), au-moins 1 million d’enfants de 5 à 17 ans travaillaient dans les mines et carrières en 2005 [13].
Sans compter que nombre de ces mineurs se trouvent dans des situations précaires : des exploitants informels du Katanga (RDC) [14] aux travailleurs sous contrat temporaire en Afrique du Sud [15], voire sans contrats comme en Chine [16].
On sait aussi que le travail dans les mines est à l’origine de bon nombre de maladies pour les survivants : silicose, ankylostomiase, nystagmus, ...
Si les conséquences de l’exploitation minière sont déjà humainement désastreuses, que penser de leurs conséquences écologiques ?
Pour reprendre le cas de l’est congolais, l’exploitation du coltan, de l’or et des divers minérais s’effectue dans la région où vivent encore les derniers gorilles des plaines, des okapis, des éléphants, des singes, ... et dont l’habitat est donc détruit par l’activité humaine [17].
Mais les mines c’est aussi la pollution des nappes phréatiques [18] et des rivières [19], mettant ainsi en danger la vie des habitants en polluant leur source d’eau potable.
D’ailleurs, comme le reconnaît une responsable de la Konkola Copper Mines (KCM) en Zambie, "On ne peut pas gérer une mine sans polluer" [20].
Enfin, notons que nombre de ces minerais sont rares naturellement, ce qui pose la question de leur pénurie éventuelle au vu de notre gourmandise pour la fabrication de nos merveilles électroniques [21]. Et déjà se profilent les prochaines guerres pour le contrôle de l’approvisionnement de ces ressources [22].
Les matières premières doivent ensuite être acheminées vers des usines qui les transformerons en différents éléments électroniques (diodes, transistors, micro-processeurs, ...). Ces usines sont très souvent implantées dans des zones franches asiatiques ou maquiladoras américaines [23] où elles bénéficient d’une main-d’oeuvre peu coûteuse et facilement corvéable (majoritairement des femmes, souvent d’origine rurale), d’une législation sur mesure et de contraintes environnementales quasi-inexistantes.
Dans un contexte où les libertés syndicales sont inexistantes [24] ou très fortement contrôlées [25], faut-il s’étonner des conditions de travail plus que pénibles : contrats précaires, salaires de misère, nombreuses heures supplémentaires obligatoires (plus d’une centaine d’heures par mois) souvent non payées, retenues sur salaire pour différentes “charges” (réfectoire, dortoir, etc.), brimades diverses, management au style “militaire”, week-ends travaillés, absence de congés, etc.
Les accidents, suicides [26] et empoisonnements dûs aux substances manipulées [27] sont réguliers même si la situation tend à s’améliorer ces dernières années.
Cette amélioration est certainement en partie due au travail d’Organisations Non-Gouvernementales (ONG) enquêtant sur les conditions de travail des usines de sous-traitance. Citons par exemple la campagne Make IT fair dans le cadre de laquelle plusieurs rapports sur les usines en Chine et aux Philippines ont été publiés [28].
De leur côté, les multinationales, comme dans le cas du coltan, se déchargent de leur responsabilité sur leurs sous-traitants en les astreignant à des codes de conduite qu’ils sont censés appliquer dans leur usines. Outre qu’ils ne s’appliquent généralement qu’au premier niveau de sous-traitance et qu’ils sont déjà largement insuffisants, ils sont régulièrement contournés et les travailleurs n’en connaissent que rarement le contenu [29].
Mais qu’en est-il des usines directement sous le contrôle de ces multinationales ? Là où se fait l’assemblage final des téléphones, consoles de jeux et autres lecteurs mp3, les conditions de travail sont-elles exemplaires ? Regardons le cas de Nokia, le géant finlandais du téléphone portable (40% du secteur, près de 5 milliards d’euros de bénéfices en 2008).
Comme la majorité des entreprises de sa catégorie, Nokia a délocalisé sa production [30] à la périphérie de ses principaux marchés (Etats-Unis, Europe de l’Ouest) et au coeur des marchés émergents (Chine, Inde, Brésil, Europe de l’Est).
Dernier exemple de délocalisation, l’usine allemande de Bochum a été fermée début 2008 et sa production transférée en partie dans la nouvelle usine roumaine de Jucu (près de Cluj). La raison invoquée par la multinationale pour fermer l’usine allemande est bien évidemment la “compétitivité” [31] même si l’usine était rentable [32].
Réciproquement, lorsqu’on interroge le patron de Nokia Roumanie, John Guerry, sur la raison des écarts de salaires entre un ouvrier finlandais (1500€/mois) et un ouvrier roumain (entre 200 et 300€/mois), il répond sans états d’âme, “nous payons les employés suivant le marché. Nous essayons d’offrir un salaire attractif et compétitif, mais cela doit être en accord avec le marché.” [33]. Ce dont il ne parle pas, mais qui entre parfaitement dans la logique du marché, c’est des contrats intérimaires, temporaires, précaires.
Ainsi, quelques mois plus tard, la crise financière ayant frappé, 104 travailleurs “externes” [34] étaient mis en chômage temporaire dans cette même usine roumaine [35]. Au même moment, dans l’usine mexicaine de Reynosa, on demandait à un millier de travailleurs, recrutés via les société Manpower et Adecco, de signer une démission “volontaire” [36], une cinquantaine d’entre-eux ayant refusé et ayant porté l’affaire devant la justice, ont obtenu gain de cause face aux sociétés d’intérim [37].
Nokia n’a jusqu’à présent voulu endosser aucune responsabilité pour ces travailleurs ; même si elle a dû admettre auparavant que le syndicat mis en place dans l’usine avait été choisi par la compagnie elle-même [38].
En août 2009, les travailleurs de l’usine indienne de Sriperumbudur (près de Chennai, Sud-Est du sous-continent indien) se sont mis en grève, bloquant la production pendant plusieurs heures, pour contester le plan de revalorisation salariale [39].
Bref, pression salariale, contrats précaires et pratiques anti-syndicales ne sont pas l’apanage des seuls sous-traitants de Nokia et, de manière générale, des sociétés transnationales.
Si nous avons déjà vu plus haut que l’extraction des matières premières était en elle-même extrêmement polluante et menaçait d’extinction certaines espèces animales, il va de soi que le reste de la chaîne de production est aussi source de pollution.
En effet, la fabrication de micro-processeurs (pour prendre un exemple), nécessite d’énormes quantités d’eau (plusieurs centaines de m³ à l’heure), d’électricité (plusieurs millions de kWh par an) et rejette nombre de tonnes d’azote, de CO2 ou de “composés organiques volatiles” chaque année dans l’air et diverses substances (métaux, solvants) dans les eaux usées [40].
Il ne faut pas non plus négliger l’impact écologique du transport, aussi bien des matières premières vers les usines, que celle des produits finis vers les lieux de consommation. En effet, les politiques de transport ont quasi-systématiquement favorisé les modes de transports les plus polluants (avion, transport routier) par rapport à des modes moins nuisibles (rail, transport fluvial) [41].
N’oublions pas non plus que la complexité intrinsèque de ces appareils en limite fortement la durée de vie. En effet, au moindre accident, il est financièrement plus avantageux de jeter l’appareil en question et d’en racheter un neuf plutôt que de tenter de le faire réparer [42]. Sans compter que la rapide progression technologique tend à rendre obsolète ce type de produit en un temps record [43]. Bref, tout est fait pour inciter à une consommation sans cesse renouvelée de ces appareils.
Comme nous avons pu le voir, le prix, parfois très faible, des gadgets électroniques ne prend pas en compte le coût humain et environnemental très élevé nécessaire à leur fabrication.
Au-delà de la nécessaire prise de conscience individuelle qui peut se traduire par une résistance à la pression publicitaire qui cherche à nous faire acheter (voire offrir en cette saison) le dernier téléphone portable, la nouvelle console de jeu, le mini-pc dernière génération ou le nouveau balladeur mp3 encore plus design, il est fondamental de comprendre que ces pratiques individuelles ne suffiront pas pour changer un système, le capitalisme globalisé, basé sur l’augmentation des profits et l’externalisation des coûts qu’ils soient humains ou environnementaux.
A l’heure des grands discours sur l’avenir de la planète, nous devons nous rappeler que ce n’est qu’en nous organisant collectivement que nous pourrons enfin peser sur le destin du monde.
Franz Tofer
[1] http://www.greenpeace.org/international/campaigns/toxics/electronics/what-s-in-electronic-devices
[3] Par exemple, pour Nokia : http://www.nokia.com/environment/our-responsibility/substance-and-material-management, ou pour Motorola : http://direct.motorola.com/hellomoto/CNA/ecofacts/
[4] http://www.theirc.org/news/irc-study-shows-congos-neglected-crisis-leaves-54-million-dead-peace-deal-n-kivu-increased-aid--4331
[5] http://xavier-massonnaud.over-blog.com/article-les-mines-du-congo-entre-rebelles-et-multinationales-37990735.html
[6] "La route commerciale du coltan congolais : une enquête", Groupe de recherche sur les activités minières en Afrique (GRAMA), université de Québec, 2003 http://www.unites.uqam.ca/grama/pdf/Martineau_coltan.pdf
[7] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2009/10/15/au-congo-kinshasa-les-senateurs-mettent-au-jour-le-pillage-des-richesses-minieres_1254107_3212.html
[8] A travers le jeu des sociétés écrans et des multiples filiales, il est assez difficile de déterminer les véritables donneurs d’ordre. Néanmoins, plusieurs associations ont enquêté sur le cheminement du coltan et d’autres minerais. Ainsi, en 2002, un rapport de l’IPIS a pu mettre en évidence des noms comme celui de Jacques van den Abeele, homme d’affaire belge, de Karl-Heinz Albers, le dirigeant de l’entreprise allemande Masingiro GmbH, ou encore l’homme d’affaire suisse Chris Huber. Un rapport récent (juillet 2009) de Global Witness souligne le rôle des sociétés belges Traxys SA, Trademet ou SDE dans l’importation des minerais de l’est congolais. Lire le rapport complet, "Face à un fusil, que peut-on faire ?", la guerre et la militarisation du secteur minier dans l’est du Congo.
[10] Par exemple pour Nokia : http://www.nokia.com/corporate-responsibility/supply-chain/tantalumcoltan et pour Motorola : http://www.nokia.com/corporate-responsibility/supply-chain/tantalumcoltan
[11] Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Gallimard, 1955
[12] Rien qu’en Allemagne, on a compté 14 accidents mortels en 2008 : http://mining.prevention.issa.int/product/statistics.htm . Mais les mines chinoises font chaque années plusieurs milliers de morts et les accidents mortel reviennent régulièrement dans l’actualité, par exemple, breve 244 ou breve 157
[15] http://www.cyberpresse.ca/international/afrique/200907/10/01-883013-afrique-du-sud-des-mineurs-contractuels-prennent-en-otage-5-contremaitres.php
[16] D’après un cabinet d’avocat de Pékin interrogé par la Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT), moins de 5% des travailleurs dans les mines disposaient d’un contrat de travail en 2007 : http://www.cfdt.fr/rewrite/article/12594/actualites/europe---international/monde/vers-une-legere-amelioration-du-droit-du-travail-chinois.htm?idRubrique=6866
[18] Comme par exemple, la pollution d’une nappe phréatique par une mine de chrome en Afrique du Sud : http://www.cbgnetwork.org/203.html
[19] Comme par exemple la rivière Xiang dans le Hunan en Chine : http://www.cbgnetwork.org/203.html
[21] http://sciencesetavenirmensuel.nouvelobs.com/hebdo/parution/p743/articles/a390713-des_m%C3%A9taux_de_plus_en_plus_rares.html
[22] http://www.iddri.org/Activites/Conferences/090324_Synthese-Ifore-geopolitique-des-ressources-rares.pdf
[23] Lire par exemple, Anne Vigna, A Tijuana, la mauvaise fortune des “maquiladoras”, Le Monde Diplomatique, Novembre 2009, p.18-19
[24] Aux Philippines par exemple, on assiste dans les zones franches à une politique du “pas de syndicat, pas de grève”. Lire à ce sujet Philippe Revelli, Zone franche
[25] En Chine, jusqu’en 2008, il n’existait qu’un seul syndicat officiel, All China Federation of Trade Unions (ACFTU), et encore aujourd’hui, nombre de syndicats prennent plus souvent la défense de l’employeur que des travailleurs.
[26] Encore récemment (juillet 2009) chez un sous-traitant chinois d’Apple, Foxconn, régulièrement pointé du doigt dans divers rapports. Par exemple, http://www.chinalaborwatch.org/20080827Fox.htm
[27] Par exemple, un empoisonnement au Cadmium en Chine, http://www.amisdelaterre.org/Empoisonnement-au-Cadmium-en-Chine.html
[28] Par exemple, Silenced to deliver, Mobile phone manufacturing in China and the Philippines, SOMO, September 2008 ou encore, Playing with labour rights, Music player and game console manufacturing in China, FinnWatch, SACOM and SOMO, March 2009
[29] Playing with labour rights, op. cit.
[30] Voir la liste des ses unités de production : http://www.nokia.com/about-nokia/company/production-units
[32] Elle aurait généré un profit de 134 millions d’euros en 2007 : http://www.hs.fi/english/article/German+magazine+Nokia+factory+in+Bochum+made+EUR+134+million+in+profit+last+year/1135233695931
[34] c’est à dire engagés par une firme sous-traitante mais travaillant sur la chaîne de montage, en gros, des intérimaires.
[35] http://www.actmedia.eu/2008/11/27/top+story/crisis+in+multinational+companies+in+romania:+nokia+and+michelin+employees+forced+to+take+temporary+layoff/17676
[36] http://goodelectronics.org/news-en/1-000-workers-dismissed-at-nokia2019s-factory-in-reynosa-mexico
[37] http://goodelectronics.org/news-en/nokia-workers-in-mexico-win-court-cases-against-adecco-and-manpower voir aussi la vidéo en espagnol sous-titré anglais : http://www.youtube.com/watch?v=U3fGYzmdtlg
[40] Pour un exemple détaillé, l’usine STMicroelectronics dans la vallée du Grésivaudan en Isère, lire Le téléphone portable, gadget de destruction massive, Pièces et main-d’oeuvre, 2008
[41] Voir L’impact écologique du transport de marchandises, Bulletins d’Alerte Environnementaux, Programme des Nations-Unies pour l’Environnement
[42] Ce qui est de plus souvent impossible pour nombre de ces appareils.
[43] De l’ordre de quelques années au plus.
La fin du 20e siècle en Finlande, à proximité de la forêt de Kainuu. Plus proche de la Russie que de la capitale. C’est là, en plein milieu de nulle part, que se crée la communauté d’Ukonjärvi. Avec Le cantique de l’Apocalypse joyeuse, Arto Paasilina nous narre ce retour à la nature à la fois pragmatique, poétique et plein d’humour.
Le grand brûleur d’églises Asser Toropainen se préparait à mourir. (…)C’était la quinzaine de Pâques, la veille du Vendredi saint. Un baroud contre Dieu, les prêtres et l’Eglise. Voilà ce qu’était Asser Toropainen, un athée d’aujourd’hui. Le dernier bolchevik de la planète. Il confie ses dernières volontés à son petit fils, Eemeli Toropainen : la construction d’une église en bois. Si je peux me permettre, tu n’aurais pas perdu la boule ?, s’étonne son petit-fils.
Et s’amorce ainsi Le Cantique de l’Apocalypse joyeuse d’Arto Paasilinna [1], fiction douce-amère sur la construction progressive d’une communauté villageoise tandis que le chaos devient mondial.
Dès l’entame du roman, Paasilinna nous conte cette construction d’église sans prêtre [2], autour de laquelle se regrouperont peu à peu des familles environnantes et quelques écologistes. Sur base d’une vie simple au fond des bois, de mœurs libres et de plaisirs partagés, s’érigera petit à petit une communauté. De la construction de quelques chalets épars au sein desquels on aura tôt fait d’installer un alambic, à l’extension du domaine sur plusieurs milliers d’hectares, de la gestion particulière des problèmes avec l’administration centrale finlandaise à l’autonomie complète, de la pêche au jour le jour de quelques poissons à la mise en conserve des réserves pour l’hiver, au gré des histoires d’amour et des séparations, la vie des habitants d’Ukonjärvi permet à Paasilinna de critiquer par l’absurde notre mode de consommation. L’auteur ne se prive pas non plus d’attaquer certaines visions écologiquement bien-pensantes. Ainsi, il décrit ironiquement l’amateurisme de quelques écologistes enthousiastes venus s’installer à proximité. Arrivés à court de vivres, incapables de se construire un chalet de rondins avant la survenue de l’hiver, affaiblis et malades, ils seront aidés par le charpentier responsable de la construction de l’église. C’est un passage révélateur de la pensée de Paasilinna : le retour à la nature n’est pas le mythe du paradis d’Adam et Eve où tout est acquis. C’est aussi une manière de vivre parfois pénible qui nécessite organisation et savoir-faire.
Parallèlement à l’évolution de la communauté villageoise, la crise économique au sein des pays de la Communauté européenne crée des millions de chômeurs, les administrations nationales ne sont plus financées, les médias finlandais censurent les informations. Des réfugiés russes rallient la communauté, inquiets des guerres civiles et des massacres de populations commis dans leur pays tandis que le président de l’URSS est assigné à résidence. Les éléments se mettent en place pour le déclenchement d’une troisième guerre mondiale appréhendée par les pacifiques habitants de la communauté.
Le Cantique de l’Apocalypse joyeuse s’inscrit dans la lignée des autres romans d’Arto Paasilina. Un style doux-amer, une critique de la société de consommation et d’une inutile complexité du monde. Ses personnages sont hauts en couleur et résistent joyeusement aux contraintes d’un monde formaté. Néanmoins, Le Cantique de l’Apocalypse joyeuse ne doit pas être vu comme l’évangile de la construction d’un monde meilleur. La communauté n’est pas exempte de contradictions. Si son système de démocratie directe est réel, elle n’en est pas moins dirigée de bout en bout par Eemeli Toropainen, de façon parfois un peu patriarcale. De même, les grandes questions que sont la santé et l’éducation [3] ne sont que très peu abordées. Enfin, elle est très peu préoccupée par le monde extérieur sauf quand celui-ci vient vers elle. Ce n’est que lorsque des milliers de réfugiées [4] ayant traversé la Russie d’Est en Ouest, arrivent aux abords d’Ukonjärvi que la communauté se souciera quelque peu de la guerre qui fait rage alentours.
Il n’empêche, Paasilina [5], successivement bûcheron, ouvrier agricole, journaliste et poète, nous rappelle que beaucoup de choses sont possibles avec un peu de volonté et de savoir-faire : construire des logements, se nourrir [6], se divertir, résoudre des problèmes de société complexes sont accessibles à tout groupe vivant de manière collective, respectueuse des modes de vie de chacun et solidaire. Et que beaucoup d’autres : les loisirs de masse, les télécommunications, l’usage intensif de l’automobile, ne servent plus à rien si on opte pour un mode de vie plus simple.
Le Cantique de l’Apocalypse joyeuse, d’Arto Paasilinna, Folio, 1992 (traduit du finnois par Anne Colin du Terrail).
Gérard Craan
[1] Le Cantique de l’Apocalypse joyeuse, écrit en 1992 et traduit en français en 2008, est disponible pour pas cher en livre de poche collection Folio.
[2] En tout cas au début, puisque une prêtresse aux armées et au culte presque animiste sera plus tard choisie par la communauté.
[3] Lesquels exigent, dans certains domaines complexes, des niveaux de compétences élevés : le traitement du cancer ou la physique des matériaux, par exemple.
[4] Oui, toutes des femmes auto-organisées en campement itinérant.
[5] Lire la notice wikipédia ou encore un article que lui a consacré l’Express.
[6] Et ne pas se contenter exclusivement de hareng finlandais : Paasilinna évoque de nombreux échanges entre Ukonjärvi et d’autres groupes
L’entraide est un réflexe aussi vieux que l’humanité. Aujourd’hui encore, elle se loge dans les interstices de la société marchande et de contrôle. L’entraide est toujours le terreau de la critique sociale, d’une lutte quotidienne qui doit nous empêcher de nous réduire à nos seules fonctions salariées et consommatrices, qui doit garder nos esprits en éveil, et nous permettre de fourbir les armes du changement social. Dans le petit coin d’Ardenne où je réside, mais ça peut être partout ailleurs, des bouts de vies singulières s’inscrivent dans ce type de beau processus collectif.
Un soir de début d’été, dans la grange, des villageois ont organisé une projection de film : « La double face de la monnaie » expose à un auditoire d’une quarantaine d’âmes des expériences de monnaies locales, fondantes, alternatives aux monnaies vecteurs de capitalisation, et aussi l’initiative des SEL, services d’échanges locaux, comme autant de moyens de (re)-construire une part d’autonomie économique locale qui serait traversée par des valeurs qui se veulent plus humaines que celles de la société « néo-libérale » en place.
A la fin du film, une assemblée profite des derniers rayons pour s’installer dehors, autour de quelques bières. La discussion s’entame sur l’intérêt d’installer des mécanismes similaires aux exemples vus dans le reportage. Pourquoi ne pas mettre en place un répertoire des actions que chacun est prêt à faire pour un autre, et installer un moyen d’évaluation – une monnaie - sur base du temps que ce service prend à l’individu volontaire ? Ainsi nous pourrions échanger des services divers, sans que la contrepartie soit limitée dans une relation entre deux personnes, mais participe au contraire à la solidification d’une dynamique collective d’entraide.
Mais certains, dans l’assemblée, restent sceptiques : Pourquoi devoir formaliser ce qui existe déjà sans monnaie ? Nous vivons déjà avec ce réflexe d’entraide gratuit qui n’a pas besoin de contrepartie monétaire pour exister. Installer une valeur d’échange nous ferait régresser ! Est-ce qu’on n’est déjà pas plus loin que ça ? On a dépassé le problème, dans nos relations on a pas besoin de monnaie, on va quand même pas commencer à évaluer les services qu’on se rend les uns les autres ? Ces questions alimenteront encore les débats, de petit groupe en petit groupe, pour s’estomper bientôt avec la soirée finissante. « On en rediscutera à une réunion ».
Au village, il y a une réunion par mois, rendez-vous où ceux qui sont présents se posent une simple question : qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ? C’est vrai qu’il n’y a pas toujours besoin de la réunion pour ça, mais quand même, ça permet de formaliser certains trucs, de se rencontrer, et de faciliter les rendez-vous et la communication. Pour donner un coup de main à celui qui en a besoin, organiser une balade, des projections, des fêtes, des achats communs, échanger des graines, des vêtements …
Il ne s’agit pas d’un village modèle pour autant, la vie y coule avec ses contradictions, ses bonheurs et aussi ses prises de bec. L’argent n’y a pas disparu, beaucoup font encore des courses au supermarché... Mais certains jours on peut voir des hommes et des femmes réunis sur le chantier de l’un, en train de soulever des troncs qui feront l’ossature d’une maison aux murs de paille, puis voir les mêmes aider à la rénovation d’une grange d’un autre, qui deviendra lieu culturel. Un idée est lancée : pourquoi ne pas envisager un jour par mois ou on passerait de maison en maison donner un coup de main à ceux qui en ont besoin ?
Il est vrai aussi que tout le monde n’est pas piégé par un travail salarié temps plein, ce qui, en plus des obligations familiales, réduirait grandement la part de temps autonome. Puis moi, par exemple, je vis en communauté, projet de vie collectif qui permet une série d’économies d’échelle impressionnantes. De façon générale beaucoup essaient de faire les choses eux-mêmes, le potager, le pain, les rénovations, la construction, et en font des questions collectives. C’est un beau foisonnement de savoir-faire, qui réduit au minimum la part que l’on concède à la relation marchande.
Ces aperçus singuliers ne sont que des petits moments de vie, mais moi je les vois comme autant de pas vers ce processus rêvé qui nous voit chaque jour devenir plus autonomes. Des initiatives germent ailleurs, comme peut-être autant d’inspirations : jardins collectifs, coopératives de producteurs,... et qui peuvent monter en intensité : actions de sabotages contre l’agro-business, action de réappropriation dans des grands magasins, squat de maisons voire de hameaux abandonnés…
Construire une action sociale et politique, construire une vie solidaire passe par la récupération du temps à partager. Se rendre plus fort mutuellement c’est moins dépendre du salariat, c’est cultiver un bien-être gratuit sans devoir compenser nos déprimes par des achats compulsifs, c’est s’entraider et trouver des solutions concrètes de vie ensemble. Afin de foisonner et faire vivre la critique sociale, celle qui peut-être un jour nous amènera à nous organiser réellement pour ne plus rien payer. Celle qui fera que nous n’aurons plus besoin ni du salariat, ni du chômage, ni des magasins.
Monsieur A
Dans le cadre de notre numéro consacré au Consumérisme, nous reprenons les Dix objections majeures au “commerce équitable”… que Didier Brissa a publié récemment sur son site.
En effet, pour qu’un échange soit réellement équitable, les conditions de protection sociale et de rémunération des individus qui produisent devraient être identiques à celles des personnes qui consomment. Ex : Au prix actuel, il faut trois cents ans à un Manuel, producteur local en Colombie, pour gagner 15 000 euros (environ la rémunération moyenne annuelle d’un salarié en Europe occidentale). Manuel reçoit, au nom du commerce équitable, d’après les chiffres fournis par Max Havelaar, 3 fois plus que ce que lui donne le marché, il ne lui faudra donc plus, au prix du marché équitable que… cent ans !
Ex. : Marie fabrique des chapeaux sur le plateau du Condroz. Elle les vend sur le marché à Namur. Sur ce même marché, Jacques propose des chapeaux estampillés "commerce équitable" moitié moins cher que ceux de Marie. L’association qui importe les chapeaux vendus par Jacques ne paye pas, comme tous les commerçants, le transport à son coût réel : le kérosène des avions et le gasoil des bateaux ne sont pas taxés. Ils ont pourtant un impact CO2 conséquent. Cette association de commerce équitable profite aussi, dans une moindre mesure que le commerce classique certes, des faibles rémunérations et de l’absence de protection sociale des pays producteurs et joue sur la force de l’euro. Enfin, Jacques n’est pas payé : salarié d’une entreprise, il occupe son temps libre en faisant du bénévolat pour cette association. Résultat : Jacques met en faillite l’activité de Marie, avec d’autant plus de force qu’il le fait avec la meilleure conscience possible, sûr de contribuer à un monde meilleur.
Ex. : Patricia achète une "banane équitable". Elle la paye 1 euro. Patricia pense ne manger qu’un fruit tropical alors qu’elle consomme aussi du kérosène, énergie nécessaire pour acheminer le fruit du Costa Rica jusqu’à chez elle mais aussi pour faire tourner les frigos pour empêcher le mûrissement normal du fruit. Ce kérosène n’étant pas taxé, le coût de l’impact écologique du transport n’est pas pris en compte dans son achat. Et la peau de la banane ? Celle-ci est perdue pour le sol du Costa Rica qu’elle aurait dû enrichir en compostant !Enfin, que le fruit soit dit « équitable » ne donne aucune garantie que sa culture se soit faite sans pesticide ni engrais chimique, encore moins que, lors de leur usage éventuel, toutes les mesures sanitaires pour protéger les travailleurs aient été prises.
Ex. : Patricia est en train de finir de manger sa banane "commerce équitable". Elle a aussi acheté un pamplemousse, une orange, et… une pomme. La diversité de sa corbeille de fruits étant à l’échelle du globe, Patricia néglige alors la biodiversité locale. Alors que sa région comptait cinquante variétés de pommes voici vingt ans, il n’en demeure plus que cinq aujourd’hui.
Cette logique de l’appauvrissement de la biodiversité s’applique également à la production agricole, y compris « équitable », puisque l’on y privilégie les produits et les monocultures correspondant aux demandes du marché occidental, au détriment des produits réellement locaux : le cacao de Côte d’Ivoire (plante américaine), les bananes d’Equateur (plante africaine), etc. Elle s’applique aussi aux cultures - Ex. : Quand Michel va en Inde, il est heureux de trouver une culture différente de la sienne, enracinée dans son milieu. L’habillement fait partie intégrante de cette diversité des cultures et cette diversité culturelle fait la richesse de la Terre. Toute la production fait ainsi partie de la culture vivante des peuples. Azimuts, entreprise d’habillement issue du "commerce équitable" importe en France des vêtements de style « exotique ». Imaginons la tête du Népalais qui, en arrivant à Paris, se trouve face à des personnes habillées en…habit « exotiques », voire népalais… Dans le même sens, sur son marché au Népal, le coca-cola et le lait en poudre Nestlé ont supplanté les productions locales. Gageons qu’il repart aussitôt, déçu. L’idéologie dominante mène au renoncement à sa propre culture.
Ex. : Loba est paysan en Côte d’Ivoire. Il cultivait son champ pour se nourrir et alimenter son village (culture vivrière) puis, son gouvernement l’a obligé à produire des fèves de cacao pour les exporter en France (culture de rapport). Loba est alors devenu dépendant du cours mondial du cacao, alors que, grâce aux bénéfices réalisés en vendant les fèves, la Côte d’Ivoire a pu acheter des avions de chasse à la France. L’objectif des cultures d’exportation est de faire rentrer des dollars permettant à la fois le remboursement de la dette extérieure (déjà remboursée plusieurs fois [1] mais aussi le maintien au pouvoir de dirigeants soumis aux exigences de l’Occident et de la Banque mondiale…Malheureusement, le cours du cacao ayant beaucoup baissé, Loba se trouve au bord de la famine. Grâce au "commerce équitable", Loba a un peu moins faim (il reçoit maintenant juste assez d’argent pour acheter la nourriture… qu’il produisait avant) et la Côte d’Ivoire peut continuer à acheter des tanks à la France. Mais le retour à l’autosuffisance alimentaire s’est à nouveau éloigné… et Loba ne connaît toujours pas le goût du chocolat : un produit réservé pour les riches occidentaux.
Ex. : Monsieur et Madame Grandval avaient un peu mauvaise conscience en se rendant en voiture au Delhaize tous les samedis. Ils savaient que, d’une part, cela ne favorise pas leur coopérative, les paysans au marché ou encore les commerces de proximité, et que, d’autre part, ils faisaient tourner la grande distribution avec toutes ses conséquences : déshumanisation, impact écologique (automobile obligatoire pour y aller, transport routier, flux tendus, agriculture intensive), mal économie, etc. Ils savaient aussi très bien que ce type de distribution dans les pays riches est la cause de bien des maux dans les pays du Sud. Désormais, grâce au paquet de café Max Havelaar qu’ils déposent à la fin de leurs courses dans leur charriot plein à ras bord, ils ont maintenant en plus bonne conscience. Delhaize s’est en effet servi de cet argument en y axant une large partie de sa communication. Avec cinq produits labellisés “commerce équitable”, on peut accéder aux 120 000 produits non labellisés d’un grand magasin en toute bonne conscience ! En Suisse, depuis mars 2003, le thé, le chocolat chaud et sept cafés Max Havelaar sont vendus dans les MacDonald’s. "Pour Max Havelaar, dit Didier Deriaz de Max Havelaar Suisse, cette opération répond à sa vocation d’élargissement du marché pour les produits du commerce équitable pour que toujours plus de producteurs du Sud aient accès au commerce équitable. . . Si on peut concéder que MacDo puisse bénéficier d’une meilleure image à travers ce projet, Max Havelaar ne labellise par pour autant la firme MacDonald’s. Ceci constitue un nouveau concept, c’est aussi un projet pilote de MacDo Suisse. En cas de succès, ce projet pourrait être étendu au plan européen.". Le logo Max Havelaar apparaît sur les 139 magasins suisses MacDo à côté de la photo des produits MacDo labellisés sur tous les menus, les tables, au-dessus des comptoirs, à l’extérieur. "Si MacDonald’s en France fait ce choix, nous n’avons pas à le refuser", argumente Victor Ferrera, directeur de Max Havelaar France [2].
Notamment en maintenant la dépendance aux aléas du marché mondial des matières premières, les produits sélectionnés correspondant à la demande formatée et limitée des marchés occidentaux. Tout cela au détriment de l’autosuffisance alimentaire, de la biodiversité en termes de préservation des produits locaux originaux, etc. Cela casse autant les combats d’ici que de là-bas.
Ex. : Renée est une vielle militante écologiste. Elle se bat depuis cinquante ans pour les cultures vivrières et contre les cultures de rapport. Elle ferraille contre l’uniformisation du monde, contre la volonté de l’Occident d’étendre son anticulture marchande au reste de la planète, contre le ”commerce” des pays riches. Pour elle, le commerce équitable est une véritable catastrophe. En effet, comment combattre encore la mondialisation si on lui pose des pastilles vertes, des "labels éthiques", si on cautionne ce système si fondamentalement destructeur qui détruit la nature et opprime une multitude d’humains sur la planète ? Comment alors amener une critique constructive qui remette en cause les problèmes à leurs racines et non une fausse contestation qui n’a pour conséquence que de renforcer ce système ?
Ex. : Patrick arrive à la retraite. Après avoir passé sa vie à polluer la planète dans une grande entreprise de chimie, il se dit qu’il pourrait occuper sa retraite en faisant quelque chose "pour les autres", et notamment pour ces pauvres noirs. En plus, le commerce équitable lui permettra de joindre l’utile à l’agréable en voyageant à travers le monde. Nathalie, elle, a 29 ans. Elle ne veut pas travailler dans une multinationale classique. Elle choisit donc de travailler chez Oxfam. Ainsi, elle a tous les avantages d’une entreprise classique plus l’éthique. Et, comme Patrick, elle adore les aéroports. Patrick et Nathalie sont, sans vouloir l’accepter, la version actuelle de nos anciens missionnaires. Ceux-ci apportaient une caution morale au vol des ressources naturelles et à l’esclavage des pays du Sud. Notamment en entretenant la dépendance des producteurs du sud aux exigences commerciales du nord. Avant de vouloir "faire le bien", Patrick et Nathalie ne se sont pas demandés comment d’abord "ne pas nuire". Ainsi, tous les deux continuent, avec les 1 % de la planète les plus riches, à prendre l’avion ou bien encore à aller aux sports d’hiver, sans se poser sérieusement de question sur les conséquences qu’implique leur mode de vie. Dans leurs stations de ski respectives, très fiers, Patrick et Nathalie parlent à leurs amis de ces paysans andins qui sont "si gentils". Ils ne dédaignent pas de temps en temps "faire la morale" et pousser un coup de gueule contre ce monde "qui va si mal". Parfois c’est pire encore. En croyant honnêtement œuvrer pour une ONG tiers-mondiste ou environnementale, on est instrumentalisé par une multinationale.
Ex :Chiquita, qui commençait à pâtir d’une piètre image à cause des pesticides et de ses rapports aux droits humains (qui s’est entre-temps trouvé des collègues du même acabit style Lipton) a créé la Rainforest Alliance (mais non, c’est une organisation indépendante bien sûr) et promeut cette nouvelle image de marque en audio dans les grandes surfaces. Par ailleurs, on a pu voir passer dernièrement une invitation à une conférence sur le commerce équitable où cohabitaient les logos de la Rainforest Alliance et de Max Havelaar (paix à son âme). En cette période de coup d’Etat au Honduras soutenu par Chiquita…ce qui n’est jamais qu’une continuation de ce qu’elle fit déjà un certain 11 septembre 1973, quand elle s’appelait encore "United Fruit" [3].
Ex. : Thierry milite dans une association de commerce équitable depuis dix-sept ans (son salaire représente dix fois celui de Loba en Côte d’Ivoire). Il connaît bien les objections au commerce équitable des militants écologistes radicaux, comme Renée. Mais Thierry travaille et ne veut pas remettre en cause toutes ses longues années de labeur acharné. Au lieu de prendre en compte des remarques de ses contradicteurs, il choisit de les insulter : "Vous voulez que chacun reste chez soi ! ?", etc. Thierry ne cesse de parler de "réalisme", de "stratégie" et de "pédagogie". Thierry finit par être le meilleur allié de la soumission au "réalisme économique". Sans forcément s’en rendre compte, Thierry a fait passer dans son échelle des valeurs les lois de l’économie avant le principe moral. Et le système se nourrit d’abord de toutes les fausses contestations qui légitiment le primat de l’économie. C’est le retour à la case départ.
(à partir d’un article du magazine Silence)
Didier Brissa
[1] Voir le site www.cadtm.org
[2] Source : Politis 12/06/03
Embarqué dans le train militant pour Copenhague, l’auteur de ces lignes a saisi l’occasion d’en savoir plus sur les motivations de militants d’horizons divers. Mais pourquoi donc aller manifester ? Est-ce une manif tendance, ou le lien est-il explicite entre Seattle et Gênes, hier, Copenhague demain ? Ces militants ont-ils des choses à proposer ?
Dans la matinée du 11 décembre, 850 militants prenaient le Climate Expres pour Copenhague, train affrété spécialement par l’organisation Climat et Justice Sociale. Sur le quai numéro 7 de la Gare du midi, les discussions vont déjà bon… train. Des délégués syndicaux côtoient des membres du WWF, RTL filme des écolos, des mamies anglaises en verve des Socialist Workers se tiennent à côté de jeunes militants écologistes et alter-mondialistes basques de Bizi, un organisateur travailleur à Oxfam donne les dernières recommandations avec son gueulophone. Un auteur de JIM embarque également dans un des wagons du convoi avec quelques exemplaires imprimés du journal [1]. Le trajet durera quatorze heures, ce sera l’occasion d’en savoir un peu plus sur ce qui motive ces personnes, à titre individuel ou en groupe, à aller protester devant le Bella Center, le centre de Conférences de Copenhague où se tiennent les négociations climatiques. Allez, cette fois, ce ne sont plus les coups de sifflets des jeunes FGTB qui retentissent mais bien ceux du contrôleur. En route.
Tant qu’à faire, commençons par ces jeunes syndicalistes en herbe, particulièrement motivés. Céline, membre des Jeunes FGTB, pense que monde syndical et associations civiles doivent être à Copenhague pour montrer ce que l’on veut. Deux degrés de plus et c’est foutu. Certaines grandes usines émettent beaucoup de CO2. D’un point de vue syndical, nous devons réagir sur le côté social de la transition. Nous réclamons une transition juste [2]. Céline ne s’arrête pas à la seule "transition juste" et complète : notre mode de production fait réfléchir. Une part des richesses produites doit être investie dans l’écologique et le social. Pas dans un but de croissance pour la croissance mais avec l’objectif que le monde entier puisse vivre sur base d’un travail décent et d’un monde écologiquement viable [3]. Voit-elle un lien avec les autres contre-sommets ? Oui clairement. Les contre-sommets, les forums sociaux sont consacrés à des sujets bien spécifiques mais sont réunis par un grand point commun : l’opposition au capitalisme et l’envie d’un monde meilleur à tous points de vue.
Déjà plus "expérimentés", Bertrand, Philippe et Sandrine, sont respectivement mandataires syndicaux à UCB, GlaxoSmithKline et Netoptic [4]. Ils partagent les mêmes préoccupations, mais le ton se fait plus dur et contestataire, leur internationalisme est fort présent : l’aspect social et sociétal ne peut pas être négligé lors du passage vers une "nouvelle économie". Nous sommes là pour le montrer. Y compris avec les prolétaires des autres pays. Les Américains disent aux Chinois de diminuer leurs émissions. Faut pas s’étonner que les Chinois répondent : "Pendant cent ans tu t’es fait du pognon sur notre dos et maintenant on doit penser à l’écologie et faire des efforts ?" Je peux comprendre que les pays émergents veulent aussi du pognon, maintenant. Il y a déjà des problèmes au Bangladesh, en Inde, mais les riches de ces pays s’en foutent. Comment vont-ils réduire leurs émissions, si on ne leur transfère pas notre technologie ? Et de compléter : Tout ça c’est vraiment une histoire de business, il y a des sociétés qui travaillent déjà sur la vente de déchets et la spéculation qui va avec et il y a tout un lobbying pour s’accaparer ce marché.
Et dans leur entreprise qu’en est-il ? Tant UCB que Glaxo développent énormément l’aspect environnemental dans l’entreprise : co-génération, panneaux solaires, contrôle sévère des déchets, etc. Ils savent qu’ils sont super contrôlés et ne peuvent se permettre aucun écart. Ce sont de grosses boîtes très surveillées [5]. Par contre, ce que deviennent les déchets par après ou même notre production, on n’en sait pas grand-chose mais ça semble plus délicat. Et il vaut mieux être travailleur que dans l’environnement proche des ces usines. Nous sommes mieux protégés que les habitants. Chez nous, le patron a enfoui toute une série de produits toxiques intervient Sandrine. Du cyanure, notamment. On l’a su parce qu’il a voulu revendre ce terrain pour y faire construire du logement. Il avait oublié les résultats d’analyse des sols et il doit maintenant dépolluer.
Nicolas et Jennifer, travaillent eux dans une ONG dépendant du Mouvement Ouvrier Chrétien, Solidarité Mondiale. Eux aussi font le lien entre Nord et Sud, mais d’une autre manière : Nous nous faisons un peu les porte-parole des travailleurs du Sud qui ne seront pas présents en nombre à Copenhague. Les pays touchés par le réchauffement climatique vont avoir un impact sur notre travail. Néanmoins, ils ne s’écartent pas d’une ligne pro-marché : il faut faciliter la transition, le développement des secteurs verts, promouvoir d’autres filières. Et, le mot est lâché, il faut se battre pour un marché vert. Même si Jennifer et Nicolas pensent qu’il serait pertinent de se rendre à d’autres contre-sommets, tel ceux contre le G8, la CSC (dont ils dépendent également) a décidé d’aller à Copenhague mais ne relaie pas d’autres appels. Elle est plus prudente.
A l’opposé d’une lutte pour un "marché vert", les motivations de Charles, Alain, Gilles et Sandra, militants à Climat et Justice sociale, sont clairement opposées à une gestion privée du climat. Nous allons à Copenhague parce qu’il y a des Carlsberg !, clame l’un. Non, plus sérieusement, on y va pour participer à la mobilisation. Nous n’avons pas de revendications pour que le traité aille dans un sens ou dans un autre. La solution ne viendra pas des gouvernements. Ils sont dans une logique libérale et sont en même temps convaincus que le problème est sérieux. Leur logique est donc de renforcer les recettes libérales. Les mécanismes de marché sont inapplicables, ils demeurent dans une logique scandaleuse de marché du carbone, de logique de profit, limitent le développement du reste de la planète. La solution, elle viendra des gens et de la mobilisation. A Copenhague nous sortons de la logique de lobbying des ONG. C’est une première de réunir ONG, syndicats, pacifistes, mouvements féministes, etc. autour d’un sommet consacré au climat.
Vision plus diffuse du côté de quelques Parisiens. Laurent, Pierre et Adrien se veulent simples individus. A les entendre, on les croit venus aussi pour le côté "événement". Eux veulent avoir un impact sur les décideurs. Ils sont un peu incertains quant au contenu des négociations en cours, les critères sont techniques, financiers, il est difficile d’isoler une composante parmi d’autres. C’est la première fois que se tient un contre-sommet sur la thématique de l’environnement. C’est plus large que les autres manifestations alter-mondialistes. Ici ça touche tout le monde et c’est près de chez nous.
– Et le sommet de l’Otan à Strasbourg ne touche pas tout le monde ?
– Mwoui, mais je n’ai pas senti l’urgence d’y aller, conclut Pierre.
Restons avec des Français ; Elodie vient de Paris et sa copine Léa, de Tours. Toutes deux militent au sein des Alternatifs, une association basée sur quatre axes : solidarités, féminisme, autogestion et écologie. Nous ne modifierons pas le traité par une seule mobilisation, c’est un travail de très long terme. Mais c’est déjà positif. Au départ de problèmes environnementaux, nous avons étendu la problématique aux aspects sociaux, aux droits humains. La sphère alternative va de plus en plus se saisir de cet enjeu. Plus nombreux on est, plus on pèsera sur les négociations. Et en parallèle nous construisons un mouvement plus large et on parvient à associer des organisations aussi différentes que la ligue des Droits de l’Homme et les syndicats. Par contre, et c’est un risque, nous n’avons pas l’expertise des mouvements environnementaux. Il ne faut pas que l’on nous confisque le mouvement. C’est très clair, le capitalisme vert, nous n’en voulons pas !
Entre organisations syndicales, ONG, alter-mondialistes, individus, camarades, citoyens, compagnons, amis existe désormais un trait d’union. Certains sont partis des désastres pétroliers pour s’interroger sur l’exploitation des pays dépendants, d’autres ont réalisé que leurs patrons délocalisaient au Sud pour éviter de payer des salaires décents et ne plus se préoccuper de la santé de "leurs"travailleurs en polluant allègrement. Mais les objectifs divergent quant à mettre fin au capitalisme ou à le transformer en un capitalisme vert. Si le sentiment de confiscation du pouvoir est de plus en plus patent, qu’il faut une réappropriation collective de ce que qui a été "pris au peuple", certains espèrent encore une solution négociée ou lobbyée. Une unité d’un mouvement aussi éclaté n’est sans doute pas pour demain. Mais chaque mobilisation populaire fait apparaître un peu plus nettement la ligne de démarcation entre tenants du système et opposants. Les illusions démocratiques se perdent lorsque arrestations et coups de matraque pleuvent [6] ou lorsque, plus radicalement, les protestations sont ignorées. Mais c’est une autre histoire.
Gérard Craan
[1] Téléchargeables, ici, ici, ici et ici en format pdf A3 plié en deux. Un article par version, agrémenté de différentes brèves.
[2] Les organisations syndicales défendent un principe dit de "transition juste"qui consiste à transformer l’économie actuelle, fortement émettrice de gaz à effets de serre, vers une économie dite bas carbone, tout en maintenant ou développant les aspects sociaux. Cela passe notamment pas la création d’emplois verts, d’une prise en compte de l’impact des décisions environnementales sur les aspects sociaux dont l’emploi, des politiques de formation des travailleurs aux métiers verts, etc. Cette vision n’est pas sans faiblesses, en raison de la diversité syndicale actuelle de par le monde et de l’insertion des organisations syndicales dans les structures de décisions, au contraire du mouvement alter-mondialiste. Ainsi, la transition juste ne remet pas formellement en cause le capitalisme ni même la croissance effrénée, ne se prononce pas non plus sur l’énergie nucléaire. Les syndicats nationaux peuvent adapter ce principe à leur sauce locale. Voir entre autres ce dépliant de la Confédération Syndicale Internationale ou une critique des limites de la transition juste ici.
[3] Une interview audio de représentants syndicaux réalisée dans le train par radiOxfam est disponible ici. Elle évoque la conciliation emploi-environnement.
[4] Ces trois entreprises du Brabant-Wallon ont toutes procédé à des licenciements de masse ces deux dernières années.
[5] UCB est une entreprise classé Seveso soit une entreprise avec manipulation de produits hautement toxiques, qui doit dès lors respecter une législation particulière.
[6] La répression policière a peu été évoquée durant le sommet de Copenhague. Elle a pourtant été et arbitraire et très violente, comme en témoignent cette brève, cette vidéo ou encore ce témoignage audio.
Il y a quelques semaines, Dominique Straus-Kahn, directeur général du FMI, s’inquiétait de la hausse du salaire minimum en Ukraine. Il envisageait même de suspendre les aides du FMI à l’Ukraine : imaginez que le président ukrainien, dans un accès de délire a décidé d’augmenter de 11% le salaire minimum qui se situe actuellement à un peu plus de 60 €. Imbuvable pour ce digne représentant de la social-démocratie. Menacer de suspendre l’apport du FMI relève du chantage, pas de la contrainte et certains esprits pourraient même y voir la possibilité pour un pays de se libérer des diktats dudit FMI. Néanmoins, il est marquant de constater que quelqu’un se disant progressiste voire de gauche se permette de lutter contre une mesure sociale basique.
Et pourtant, le président ukrainien ferait bien de s’inquiéter. Un de ses collègues du bout du monde, le libéral hondurien Manuel Zelaya, manifestement touché par le même virus, a testé en juin le remède ultime contre ces accès de mesures structurelles contre la pauvreté : le coup d’Etat [1].
Il faut dire qu’il avait poussé le bouchon un peu loin : il avait décidé de relever de 60% le salaire minimum. Dans un pays où les richesses sont détenues par quelques familles et où d’honorables sociétés étasuniennes telles que Chiquita ont de gros intérêts [2], ça fait mauvais genre d’augmenter les charges salariales, comme dirait la Fédération des Entreprises Belgique (FEB).
De plus, Zelaya avait décidé de rejoindre l’Alternative Bolivarienne pour les Amériques (ALBA), lancée par les deux insultes au libéralisme que sont le Venezuela et Cuba. Enfin, il avait décidé de transformer la base militaire U.S. de Soto Cano en aéroport commercial parce que l’aéroport actuel de Tegucigalpa pose des problèmes de sécurité.
On le voit, en prenant des mesures ponctuelles de bonne gestion de l’intérêt collectif (minimum salarial, sécurité aéroportuaire), Zelaya a touché aux intérêts du patronat et a mis en danger les intérêts des Etats-Unis, très liés il est vrai aux intérêts financiers de leurs entreprises.
Pourtant, Zelaya n’a rien d’un révolutionnaire et ne s’est pas engagé dans un processus de réformes profondes telles que des nationalisations, de grandes réforme fiscales ... Il n’a pas, à l’instar d’un Chavez, proclamé la révolution. Zelaya a été élu comme représentant du parti libéral et n’a entamé des réformes sociales qu’au cours de la seconde partie de son mandat. On pourrait dire qu’il a adopté un comportement politique de douce réforme sans vraiment remettre le système en cause. Il est vrai qu’il n’avait pas été élu sur un tel programme mais s’il devait y avoir un coup d’Etat militaire chaque fois qu’un élu de gauche met en œuvre un programme de droite, toute l’Europe se trouverait sous dictature militaire.
Le 28 juin 2009, Zelaya a été emmené manu militari en plein milieu de la nuit et conduit hors des frontières de son pays. Les putschistes ont monté a posteriori une justification à leur coup d’Etat : Zelaya organisait le jour-même un referendum anticonstitutionnel destiné à lui permettre de se faire réélire. Dans, les faits, Zelaya a organisé une consultation populaire pour demander aux Honduriens s’ils souhaitaient que, lors des élections présidentielles soit ajoutée une seconde urne permettant de voter sur une réforme constitutionnelle. En gros, Zelaya organisait une consultation populaire pour savoir s’il pouvait organiser un referendum en même temps qu’une autre élection, à laquelle il n’aurait de toute façon pas pu se présenter. Là encore, outre le prétexte, on peut voir une nouvelle déviance dans le chef de Zelaya : la participation. Et ça, c’est vraiment dangereux.
Le 29 novembre, se sont tenues des élections au Honduras. Les conditions requises pour qu’elles puissent être considérées comme valables n’ont absolument pas été réunies (organisation des élections sous contrôle militaire, répression des forces abstentionnistes, absence de débat contradictoire, répression de la liberté d’expression et fermeture des médias non acquis aux putschistes). Cela n’a pas empêché les Etats-Unis du prix Nobel de la paix d’en reconnaître les résultats. Il faudra encore attendre quelques mois avant de savoir si les forces de résistances, particulièrement vivaces après le coup d’Etat, parviendront à lutter efficacement pour rétablir un pouvoir démocratique [3].
L’exemple hondurien mène à se poser plusieurs questions :
– est-il possible de mener des politiques sociales positives sans s’attaquer aux rouages du système économique actuel, qu’on le veuille ou non ?
– peut-on mener des politiques sociales et de lutte contre la pauvreté dans un cadre démocratique sans que cela provoque une ingérence et des actions non démocratiques dans le chef du patronat et/ou de l’impérialisme étasunien ? Le monde politico-économique actuel pourrait-elle encore tolérer des mesures redistributives telles que celles qui ont permis de construire le modèle social européen actuellement en voie de délitement ?
– comment évaluer le fait qu’un coup d’Etat de la même nature que celui de Pinochet au Chili se produise aujourd’hui sans réelle réaction et sans que la plupart des citoyens en soient au courant ? [4]
Toutes ces questions n’incitent pas à l’optimisme mais y trouver une réponse est néanmoins indispensable pour mener à bien toute action militante de gauche.
Céline Delforge
[1] NDLR : le lecteur soucieux de trouver plus d’informations de vulgarisation sur le coup d’état au Honduras pourra les trouver dans la liste d’article suggérés :
– Coup d’Etat, par Maurice Lemoine ;
– Honduras : Pourquoi le coup d’État, par Cécile Lamarque et Jérome Duval ;
– L’attitude complice de la Belgique et de l’Union Européenne à l’égard de la dictature au Honduras, par Cécile Lamarque.
[2] NDLR : On pourra lire sur le site du Post.fr la traduction d’un intéressant article de Nikolas Kozloff consacré aux intérêts de Chiquita au Honduras.
[3] Pour plus de développements sur l’implication des Etats-Unis et les circonstances du coup d’Etat http://www.cadtm.org/Honduras-Pourquoi-le-coup-d-Etat
[4] NDLR : Sur la question de la (dés)information des médias occidentaux, on pourra lire : Sous-information et désinformation : loin du Honduras sur le site d’Acrimed.
L’homo sapiens sapiens occidental semble être une espèce qui voue une majeure partie de son existence à l’achat et l’acquistion de biens. Dans un tel contexte, un numéro sur le consumérisme – à comprendre comme l’idéologie où la consommation occupe une place capitale – ne pouvait être démesure.
C’est généralement dès la naissance que l’humain occidental est confronté à sa première acquisition : le jouet. Les propos d’Anne Morelli, recueillis par Christine Oisel, nous montrent que cette première acquisition vise à participer à la construction sociale de l’individu, à orienter le comportement ultérieur de l’enfant. Dans cette optique, certaines marques commercialisent des imitations d’ustensiles ménagers frappés de leur logo (ustensiles de nettoyage, cuisine, bricolage…). Dans de tels cas, la première acquisition prend donc les formes d’un apprentissage de la consommation future.
Mais que consomme l’homo sapiens sapiens au cours de son existence ?
Parmi les achats les plus répandus, on trouvera très certainement une multitude de gadgets électroniques dont le rythme de consommation est souvent proche de la frénésie. L’article de Franz Tofer nous invite cependant à réfléchir à notre quota de consommation de tels gadgets en survolant le bilan écologique et humain de leur production.
Les gadgets électroniques ne sont cependant pas les seuls biens dont la production massive entraîne des conséquences humaines et écologiques désastreuses : ce constat peut être étendu à la majeure partie des biens quand la volonté de toujours produire plus mène à un profond malaise, tant physique que psychologique, dans la sphère du travail, ou encore quand les ressources énergétiques nécessaires à leur production sont à mettre en étroite relation avec une altération de l’environnement et du climat. Le bilan humain sera abordé de façon un peu plus exhaustive dans un prochain numéro sur le travail. Quant aux conséquences écologiques, elles ont été abordées dans le numéro précédent sur l’écologie et le capitalisme. Un article hors-thème de ce numéro est cependant consacré aux motivations de militants qui se sont rendus au sommet de Copenhague sur le climat, leurs propos ont été recueillis par Gérard Craan.
Affirmer que tous les individus ignorent les conséquences négatives de leur consommation serait erroné, la preuve en est que certains souhaitent s’orienter autant que possible vers les produits issus du commerce "équitable". Didier Brissa pose cependant un regard critique sur de tels produits en énonçant dix points en leur défaveur. Il ne faut en effet pas oublier que le commerce "équitable" reste un commerce et qu’il n’échappe donc pas aux tares qui lui sont propres.
Ces articles mettent en évidence des conséquences néfastes de notre mode de consommation, mais dans la société occidentale actuelle il nous est impossible, ou du moins très difficile, de cesser toute consommation. D’autant plus que les processus incitant, voire forçant, à la consommation ne manquent pas [1]. Néanmoins, nous avons toujours la possibilité de mieux penser nos achats, notamment en réduisant la quantité de biens achetés : si certains biens n’ont qu’une utilité artificielle (généralement créée par la publicité), d’autres peuvent être réutilisés. A ce sujet, Damien nous présente un mode de consommation alternatif basé sur la récupération et les échanges sociaux.
Les échanges sociaux, bien souvent estompés dans le mode de consommation actuel, se trouvent au cœur du témoignage de Monsieur A où est décrite une communauté qui pourrait être l’esquisse d’un monde où l’argent ne gouvernerait plus et où l’entr’aide serait seule maîtresse.
La chronique culture, rédigée par Gérard Craan, fait écho à ces témoignages en nous présentant Le Cantique de l’Apocalypse Joyeuse d’Arto Paasilinna, où, au cœur d’un chaos mondial croissant, se construit une communauté villageoise qui se veut autonome. Tout ne se passe cependant pas sans heurt...
Enfin, ce numéro propose également deux articles hors-thème : un témoignage sur les activités sportives de la police de Bruxelles-Midi et un article qui soulève la question de la lutte contre la pauvreté aux yeux du nouvel ordre mondial.
Merci à Céline, Christine, Damien, Didier, Franz, Gérard et Monsieur A qui ont participé à ce numéro.
Ode, pour l’équipe du JIM
Bannière : Ode
Le prochain numéro du JIM (mi-janvier - mi-février) aura pour thème ’Big Brother’ et abordera différents processus de contrôle et de traçabilité des individus au sein de notre société.
Rendez-vous le 17 janvier pour un premier article sur la carte d’identité en Belgique.
[1] Campagnes publicitaires incitant à la consommation, mais aussi impossibilité de réparer certains objets (qui exigent une expertise, dont l’ouverture est bloquée par le fabriquant ou encore dont l’ouverture entraîne une perte de garantie, etc.), dégradation rapide des produits de haute technologie (voitures, gsm, lessiveuses, etc.) ou encore multiplication des exigences sanitaires de la sécurité privée et publique.