Journal Indépendant et Militant
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Numéro 2 - Ecologie et Capitalisme

Editorial n° 2
Capitalisme et écologie / Hypocrisie verte, bio-marketing et fraude intellectuelle durable
vendredi, 13 novembre 2009
/ Christine Oisel

En décembre prochain, les dirigeants d’un peu moins de 200 pays [1] se réuniront en grande pompe à Copenhague (Danemark) à l’occasion d’un nouveau sommet des Nations Unies consacré aux changements climatiques [2]. "Le sommet de Copenhague sera la dernière chance du monde pour éviter un changement climatique fatal et engager une lutte sérieuse contre les émissions de gaz à effet de serre" a prévenu le Commissaire européen à l’environnement, Stavros Dimas [3]. Un rendez-vous politique et médiatique d’envergure, donc. Peut-on pour autant espérer que les solutions proposées au terme du sommet seront à la hauteur des espoirs ou des craintes exprimées par les uns et les autres ?

Une réalité à rendre vert de peur

Le désastre écologique auquel nous assistons depuis plusieurs décennies est vertigineux et en partie irréversible : pollutions durables du sol [4], de l’air [5] et de l’eau [6] ; pillage des ressources naturelles [7] ; OGMisation de l’agriculture [8] et destruction de la biodiversité [9] ; bouleversements climatiques majeurs [10]... Ce désastre en entraine directement un autre, humain, qui touche particulièrement les pays les plus pauvres [11] : populations affamées [12], déplacées [13], insécurisées [14]. Dans les régions industrialisées, on assiste à une augmentation continue des problèmes de santé liés à l’environnement et à l’alimentation comme la hausse des allergies [15] et de certains types de cancers [16]. Il est plus qu’urgent de prendre le mal à la racine.

Des politiques à rendre vert de rage

Or, si nos valeureux dirigeants n’hésitent pas, le cas échéant, à se saisir du Roundup judiciaire pour anéantir la mauvaise herbe contestataire [17], leur "action" face à l’urgence environnementale et humaine revient à s’attaquer à une forêt de ronces armé d’une pince à épiler... Au-delà des grandes déclarations d’intentions (comme celles exprimées dans le protocole de Kyoto, en décembre 1997 [18]), qui sont en réalité très peu suivies d’effet (quand on évoque ce protocole, c’est souvent pour en dénoncer les multiples violations...), la politique environnementale des pays capitalistes occidentaux se résume à bricoler une série d’adaptations "vertes" au système. Des adaptations qui ne nuisent pas au sacrosaint marché - les entreprises en tirent d’ailleurs avantage [19]- et qui permettent de désamorcer la préoccupation écologique croissante. Le problème, c’est que le concept de "capitalisme vert" est intrinsèquement contradictoire et illusoire.

D’une part, parce que les causes profondes du désastre écologique - et social - actuel sont à chercher dans l’essence-même du système. Son moteur, c’est la croissance du marché et l’accroissement des profits des actionnaires. Il faut par conséquent produire toujours plus, consommer toujours plus et toujours à moindre coût. Cet ordre productiviste et consumériste constitue l’une des principales causes des pollutions, dégradations et pillages commis sur l’environnement. Lire à ce propos "Le Vert et le Rouge - Première partie : Les causes structurelles de la crise écologique " de Didier Brissa.

D’autre part les intérêts du marché, proprement incompatibles avec les mesures radicales et urgentes à prendre en faveur de l’environnement [20], sont gagnants en terme de priorité politique. La ligne de nos dirigeants est claire : c’est la croissance d’abord, on ne sort pas de là [21]. A propos de la prévalence du marché sur les autres considérations, Céline Delforge aborde le cas du transport de marchandises dans "B-Cargo ou l’alliance contre l’écologie et l’emploi !".

Et hop ! Une bonne couche de peinture verte

Pour nous vendre le capitalisme à la sauce écolo, une bonne couche de peinture a fait l’affaire. On assiste depuis quelques années à un véritable ras-de-marée. Tout devient « vert » ou « durable » : le capitalisme, la croissance, le développement, l’énergie... C’est du délire !

Bien sûr, l’industrie - verte - surfe sur la vague, inondant le marché de biens de consommation absolument non-écologiques qu’elle appelle sans rire "verts" ou "propres". Pierre Eyben revient sur le concept frauduleux de "voiture verte" dans La voiture écologique arrive à plein gaz. Gérard Craan et Vince Er, quant à eux, soulignent la contradiction de fond du concept de "développement durable" ("Le capitalisme se développe durablement"), et nous parlent, entre autre, de la vision de "développement durable" de grands groupes comme Coca Cola. Les exemples de "greenwashing" (ou écoblanchiment) sont nombreux [22], tout devient "vert" ! Quelle époque formidable... Voyez à ce propos "Le "vert" est dans le fruit", chronique sémantique proposée ce mois-ci par Franz Tofer.

Sauf que la peinture ne fait que masquer le défaut. Les mots ont le pouvoir immense de créer une réalité virtuelle ("vert" = "non-polluant"). Mais derrière les mots se cache souvent une réalité et une intention tout autres. N’oublions pas qu’il s’agit ici de marketing commercial et politique, et de publicité mensongère. Une voiture qui consomme moins n’est pas pour autant "verte" ou "propre". Elle reste un moyen de transport polluant. N’est-il pas honteux et malhonnête de qualifier un tel objet de "vert" ? Si, mais cela déculpabilise le consommateur et fait vendre. Il en va de même pour les autres biens de consommation cités et les nombreux non-cités [23].

Il en va de même, nous l’avons vu, pour le concept totalement fumeux de "capitalisme vert" que l’on veut nous imposer au niveau politique. Comment ose-t-on qualifier un système aussi destructeur de l’environnement de "vert" ou de "durable" ? De la même façon, comment ose-t-on qualifier ce même système, créateur de pauvreté, d’exclusion, d’injustice et d’insécurité d’ "éthique" ou "humain" ? Cette manipulation intellectuelle omniprésente est proprement insupportable et intolérable. De manipulation, il en est question dans l’article d’Andrée Fonteyne qui revient sur la mise en scène de débat autour du nucléaire que constitue le Forum du même nom : « L’énergie nucléaire, y avez-vous déjà réfléchi ? ».

Libérer les hommes et l’environnement du système

La seule option sérieuse et raisonnable pour sortir des catastrophes environnementales et sociales en cours et à venir, c’est de renverser la priorité. Cela implique de refuser et de dénoncer la logique capitaliste de domination et d’exploitation, même fardée de vert, et d’oser sortir enfin d’un système qui montre jour après jour ses limites et sa brutalité.

Malgré l’évidence et la gravité du constat, nos "représentants" politiques, fort mal-nommés, sont davantage à l’écoute bienveillante des multinationales, fédérations patronales et autres FMI que prêts à prendre leur courage politique à deux mains. De plus, l’inefficacité des politiques menées depuis quelques décennies en matière sociale et environnementale leur laisse, en réalité, bien peu de crédit... Les partis "verts" ont le mérite d’avoir imposé la question écologique à la table des débats. Mais leurs arguments réformateurs se heurtent à la réalité du système et de ses priorités. Entre les écologistes et le mouvement ouvrier, certaines tensions ont du mal à se résorber. Voyez à cet égard le troisième volet de l’article : Le Vert et le Rouge - Troisième partie : Le Mouvement ouvrier et l’écologie. De plus, que ce soit du côté des partis écologistes ou de celui des "socialistes", le rejet du capitalisme et de sa logique productiviste a disparu des programmes.

Quant aux pays "dépendants", subissant une bonne partie des conséquences écologiques et humaines du "capitalisme durable" (Lire Le Vert et le Rouge - Deuxième partie : La crise écologique dans les pays dépendants et dans les ex-pays de l’Est (et assimilés)), ils n’entendent plus perpétuer ce lien de dépendance économique et politique [24] en se soumettant à des objectifs environnementaux, une nouvelle fois imposés par l’Occident. Mais ils manquent souvent d’unité dans leurs discours et leurs actions. De plus leurs élites, souvent "formées" en Occident, ont tendance à reproduire les schémas et les discours occidentaux.

Dans un tel contexte, quels espoirs peut-on sérieusement nourrir quant à la tenue de cette Conférence de Copenhague ? Peut-on imaginer un instant que des solutions radicales sortiront de ce sommet ? [25] L’objectif annoncé est de proposer un accord international "ambitieux" sur les réponses à donner au changement climatique. Difficile de ne pas sourire... jaune.

"La dernière chance du monde pour éviter un changement climatique fatal"

En réalité, si changement il y a, il ne proviendra probablement pas des salons feutrés de nos élites politiques, mais de la rue, de vous, de nous, de tous ceux qui refusent de se résigner. Toutes les avancées sociales sont nées de luttes. En matière environnementale, la lutte est également nécessaire et s’organise. En marge du sommet, des actions sont déjà menées par des ONG, des syndicats et des associations militantes à travers le monde pour tenter d’influencer les débats [26], parfois de manière assez... légère [27]. Des contre-manifestations s’organisent [28], avec comme mots d’ordre : "Plus de business as usual, plus de fausses solutions", "Changeons le système, pas le climat" [29] ou "Libérons le climat des marchés financiers" (Campagne Attac).

Que ce soit en manifestant, en participant à des actions ou en alimentant le débat d’idées, comme nous le faisons dans le JIM, refusons de subir et de faire subir toute forme de domination et d’exploitation. Luttons pour une société juste, solidaire et réellement respectueuse des hommes et de l’environnement. Une société libérée du capitalisme.

Merci à Andrée, Christine, Didier, Franz, Gérard, Ode, Pierre et Vince qui ont réalisé ce numéro.

Christine Oisel, pour l’équipe du JIM

Bannière : Ode

Le prochain numéro du JIM (mi-novembre - mi-décembre) abordera le thème de la pauvreté et de la précarité au travers, notamment, d’articles consacrés aux travailleurs sans emploi, ceux et celles soumis(es) à contrat précaire, "adapté(e)s" en ateliers protégés ou détenu(e)s... Nous vous proposerons également un témoignage sur la précarité à São Paulo et un sujet sur le traitement médiatique des luttes sociales.

Merci pour les messages d’encouragement et de soutien, pour les remarques et les suggestions. Le JIM se construit et murit semaine après semaine, et toutes les réactions - pour autant qu’elles soient constructives - nous intéressent et contribuent à nourrir les débats.

Rendez-vous le 15 novembre avec le premier article de ce numéro 3 : "Profession : nettoyeuse".

[1Ceux qui ont ratifié la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique

[27-18 décembre 2009. Site officiel : http://fr.cop15.dk/

[4Dues aux transports, aux pratiques de l’agriculture intensive, au stockage des déchets, aux rejets industriels et ménagers, notamment. Lire à ce propos : http://www.hector-asbl.be/documentation/environnement/sols-dechets-et-sante/pollution-des-sols

[6Devenue une marchandise : "Il existe actuellement dix grands acteurs privés qui distribuent l’eau potable dans un but commercial. Parmi eux, les Français Vivendi et Suez distribuent l’eau à des services liés à l’eau à plus de 200 millions de clients dans 150 pays, et ils sont engagés dans la course à l’expansion qui doit les mener, dans tous les recoins de la planète, à la possession de l’eau, aux côtés d’autres géants comme Bouygues,SAUR, RWE Thames Water, Bechtel United Utilities… Coca cola, Nestlé… Ils sont aidés par la banque mondiale, l’OMC et le FMI qui contraignent de plus en plus les pays du tiers monde à abandonner leur système public de distribution d’eau, en échange de leur éligibilité à la remise de leur dette. Ces organismes qui contrôlent, au profit des multinationales, le commerce mondial, accordent en effet aux groupes transnationaux de l’eau un accès sans précédent aux ressources en eau douce des pays signataires. Certaines entreprises ont entamé des procédures contre les gouvernements, armés de la protection de ces accords internationaux." Maude Barlow, L’Or Bleu, citée in : http://www.enfants-soleil.org/Chap_Idees/eau.htm

[7Pétrole, minerais, forêts, ressources marines... Avec, par exemple, comme conséquence prochaine le "peak oil" ou pic pétrolier. Sur la reconnaissance de la dette écologique, lire : http://www.amisdelaterre.org/Arretez-le-pillage-Pour-la.html

[8Lire à ce propos les "10 idées reçues sur les OGM" publiées par Greenpeace Canada : http://www.greenpeace.org/canada/fr/campagnes/ogm/aper-u/10-idees-recues

[9Des espèces animales et végétales sont quotidiennement menacées à cause de la pollution, de la destruction des habitats naturels (déforestations...), de la pêche et de la chasse intensives, notamment. Lire à ce propos : http://www.vedura.fr/environnement/biodiversite/extinctions-especes. Voir aussi les rapports contestés mais incontournables du GIEC : http://www.ipcc.ch/home_languages_main_french.htm

[10On estime que depuis les bouleversements qui ont conduit, il y a 65 millions d’années, à la disparition des dinosaures, jamais la Terre n’avait subi de modifications environnementales aussi brutales et rapides qu’à notre époque.

[12L’ouverture des marchés de l’alimentaire et de l’eau aux multinationales a détricoté le commerce local, confisqué leurs propres ressources aux populations et a ainsi contribué à générer la pauvreté et donc la faim, la soif et la maladie. L’arrivée de l’agrocarburant ou biocarburant, très tendance, aggrave encore les phénomènes de famines dans les pays pauvres. Les terres arables sont réquisitionnées pour les cultures énergétiques, et le prix de l’alimentation explose. Lire à ce sujet : http://www.agirpourlenvironnement.org/campagnes/c28.htm#top

[13Les déplacements de populations dus aux bouleversements climatiques sont aussi gigantesques que dramatiques. Selon une étude publiée dans le cadre des discussions climatiques de Bonn, 700 millions de personnes seront contraintes d’abandonner leur région ou leur pays d’ici 2050 (http://www.respire-asbl.be/Des-centaines-de-millions-de)

[14Le rôle dans les conflits du pillage et du commerce des ressources naturelles par des multinationales est malheureusement connu et largement illustré. Lire par exemple cet article de Global Witness, datant de novembre 2008, sur les liens entre le conflit au Congo et le commerce de minerais : http://www.globalwitness.org/media_library_detail.php/678/fr/le_pillage_des_ressources_reste_le_moteur_du_confl

[15Lire à ce propos : http://www.allergieetpollution.com/

[17En votant, par exemple, des lois liberticides - Lire le dossier consacré à la violence légale dans le numéro précédent du JIM : http://www.lejim.info/spip/spip.php?page=numero&id_mot=28

[18Où 38 pays développés s’engageaient à réduire en moyenne de 5,2% leurs émissions de gaz à effet de serre. Voir le texte dans son intégralité (http://unfccc.int/files/cooperation_and_support/cooperation_with_international_organizations/application/pdf/kpfrench.pdf) ou un résumé (http://unfccc.int/portal_francophone/essential_background/feeling_the_heat/items/3294.php)

[19La mode du "vert" leur apporte de nouveaux débouchés

[20Comme la réduction du rythme de production et de consommation, et donc de la sphère marchande ; le retour à une activité économique locale...

[21Ce qui n’empêche pas que les discours officiels culpabilisent la population quant à ses choix de consommation personnelle... On n’est plus à une contradiction près...

[22Ainsi l’autoroute A19, reliant sur 101 kilomètres Artenay à Courtenay en France, proclamée "éco-autoroute" (sic !) par son constructeur, le groupe BTP Vinci (dont voici le communiqué : http://www.vinci.com/vinci.nsf/fr/communiques/pages/20090608-1301.htm), avec la bénédiction du ministère français de l’écologie et du développement durable...

[23C’est d’ailleurs un jeu "amusant", si l’on peut dire, de taper le nom d’un objet sur un moteur de recherche et de lui attribuer le qualificatif "vert" ou "écologique"... Vous serez surpris(e) par l’imagination des publicitaires et communicateurs en tout genre...

[24Rappelons que l’octroi des "aides" est conditionné à la soumission aux règles de la mondialisation, imposées par le FMI et la Banque mondiale

[25Nous ne sommes pas les seuls à nous poser cette question, loin s’en faut. Lire par exemple chez Basta ! : http://www.bastamag.net/spip.php?article722

[26Par exemple : campagne Greenpeace, lancée il y a quelques mois, pour dénoncer l’exploitation des sables bitumineux (voir breve 215 et breve 271 ; Action d’Oxfam-Solidarité, menée le 28 octobre dernier, pour attirer l’attention sur les déplacements de populations dus aux bouleversements climatiques (http://www.oxfamsol.be/fr/Un-camp-de-refugies-climatiques-a.html).

[28Par exemple : appel contre le sommet de Copenhague en ligne sur Indymedia-Toulouse : http://toulouse.indymedia.org/spip.php?article41620

[29"Appel à l’action pour la justice climatique" : http://www.hns-info.net/spip.php?article19384

Le Vert et le Rouge - Troisième partie : Le Mouvement ouvrier et l’écologie
Comment articuler Crises Environnementales, Écologie politique et Questions sociales ?
dimanche, 1er novembre 2009
/ Didier Brissa

(suite et fin des articles Le Vert et le Rouge - Première partie : Les causes structurelles de la crise écologique et Le Vert et le Rouge - Deuxième partie : La crise écologique dans les pays dépendants et dans les ex-pays de l’Est (et assimilés))

Chaque mouvement se constituant souvent par rupture avec ceux qui l’ont précédé, plusieurs points sont à l’origine d’incompréhension et de rejets réciproques entre mouvement ouvrier et écologistes… La résorption de ces tensions pourrait se résoudre facilement, ce qui est fondamental pour obtenir une approche fusionnée des deux héritages.

Écologistes et libertaires accusent Marx et Engels de productivisme. Cette accusation est-elle justifiée ?

Oui et non. Non, dans la mesure où personne n’a autant dénoncé que Marx la logique capitaliste de production pour la production, l’accumulation du capital, des richesses et des marchandises comme but en soi. L’idée même de socialisme - pas forcément mise en pratique dans les pays dits « socialistes » - est celle d’une production de valeurs d’usage, de biens nécessaires à la satisfaction des besoins humains. L’objectif suprême du progrès technique pour Marx n’est pas l’accroissement infini de biens ("l’avoir") mais la réduction de la journée de travail, et l’accroissement du temps libre ("l’être").

Cependant, il est vrai que l’on trouve parfois chez Marx ou Engels - et encore plus dans le marxisme ultérieur - une tendance à faire du "développement des forces productives" le principal vecteur du progrès, et une posture peu critique envers la civilisation industrielle, notamment dans son rapport destructeur à l’environnement. Il y a dans la doxa marxiste une propension à entretenir une fusion/confusion entre "progrès" et "productivisme" (au sens augmentation "quantitative"), alors que dans la notion de "progrès", le qualitatif précède le quantitatif...

Le passage suivant des Gründrisse est un bon exemple de l’admiration trop peu critique de Marx pour l’œuvre "civilisatrice" de la production capitaliste, et pour son instrumentalisation brutale de la nature :
" Le capital commence donc à créer la société bourgeoise et l’appropriation universelle de la nature et établit un réseau englobant tous les membres de la société : telle est la grande action civilisatrice du capital." [1]

Par contre, on trouve aussi chez Marx des textes qui mentionnent explicitement les ravages provoqués par le capital sur l’environnement naturel - témoignant d’une vision dialectique [2] des contradictions du "progrès" induit par les forces productives - comme par exemple le célèbre passage sur l’agriculture capitaliste dans le Capital :
" Ainsi elle détruit et la santé physique de l’ouvrier urbain et la vie spirituelle du travailleur rural. Chaque pas vers le progrès de l’agriculture capitaliste, chaque gain de fertilité à court terme, constitue en même temps un progrès dans les ruines des sources durables de cette fertilité. Plus un pays, les États Unis du Nord de l’Amérique par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce processus de destruction s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. "

Même chez Engels, qui a si souvent célébré la "maîtrise" et la "domination" humaines sur la nature, on trouve des écrits qui attirent l’attention, de la façon la plus explicite, sur les dangers d’une telle attitude, comme par exemple le passage suivant de l’article sur "Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme" [3] (1876) :
« Cependant, ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais (…) elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences. Les gens qui, en Mésopotamie, en Grèce, en Asie mineure et autres lieux essartaient les forêts pour gagner de la terre arable, étaient loin de s’attendre à jeter par là les bases de l’actuelle désolation de ces pays, en détruisant avec les forêts les centres d’accumulation et de conservation de l’humidité. (…) Et ainsi les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, (…) mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein, et que toute notre domination sur elle réside dans l’avantage que nous avons sur l’ensemble des autres créatures, de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement.  »

Il ne serait pas difficile de trouver d’autres exemples. Il n’en reste pas moins qu’il manque à Marx et Engels une perspective écologique d’ensemble. La question écologique est un des plus grands défis pour un renouveau de la pensée marxiste au seuil du XXIème siècle.

Qu’en est-il dans les autres courants du mouvement ouvrier ?

Proudhon célèbrera, dans ses écrits, la domestication raisonnée et l’ordonnancement de la nature par l’Homme, en cela il fut fort proche de Marx. Ni Bakounine, ni Kropotkine n’aborderont ce sujet, il faudra attendre la fin du XIXème siècle et le début du XXème pour que des penseurs, identifiés comme libertaires ou anarchistes, évoquent réellement le sujet. Le premier sera Elisée Reclus, en particulier à travers des fresques paysannes, des récits à fortes connotations naturalistes. Mais c’est à partir de la fin des années ’70, que des libertaires joueront un rôle essentiel au sein de la gauche révolutionnaire, en étant bien souvent parmi les fondateurs des mouvements écologistes.

La social-démocratie et le « socialisme réel », malgré leurs désaccords sur beaucoup de questions, avaient en commun une conception productiviste de l’économie et une profonde insensibilité aux questions de l’environnement. Il faut reconnaître que les courants révolutionnaires en général n’ont commencé à intégrer la problématique écologique qu’avec beaucoup de retard...

La persistance de catastrophes écologiques, la croissance de mouvements pour la protection de la nature, les succès partiels de ceux-ci, leurs tentatives de structuration politique (partis "verts"), etc. ont conduit à des différenciations à l’intérieur du mouvement ouvrier : dans une série de pays, des syndicats entiers ou du moins de fortes minorités en leur sein s’opposent à l’utilisation "pacifique" de l’énergie nucléaire - CGIL en Italie, mineurs britanniques - et font preuve d’une sensibilité accrue face aux questions écologiques : CUT au Brésil, SUD en France, les Commissions Ouvrières en Espagne, IG-Metall en Allemagne, etc.

On peut distinguer actuellement quatre courants dans les partis et syndicats qui se réclament des travailleurs :

La fraction "béton" qui veut continuer comme si rien ne s’était passé. Même cette fraction a dû procéder à des adaptations, vu les développements catastrophiques pour l’environnement. Elle revendique aujourd’hui des normes d’émissions et de réglementations nouvelles, mais plaide pour le maintien de l’énergie nucléaire. Sans modifier ses positions myopes, elle s’est pourtant déclarée d’accord avec des "réparations" écologiques, surtout si celles-ci ouvrent de nouveaux marchés.

Un courant technocratique qui croit pouvoir résoudre les problèmes écologiques par l’utilisation de technologies avancées (high-tech). En réalité, il ne s’agit le plus souvent que d’un simple transfert des problèmes : que faire, par exemple, des quantités énormes de résidus de filtrage, de boues d’épuration et autres déchets ? Certains sociaux-démocrates plaident en faveur d’une coopération avec la fraction "end of the pipe technology" [4] du grand capital : par une alliance entre "la gauche traditionnelle, les élites techniques et les minorités critiques des capitalistes bien orientés en matière de croissance", une innovation socialement dirigée pourrait être réalisée. Ils rejettent expressément la remise en cause de la propriété privée des moyens de production.

Le troisième courant qu’on pourrait appeler "réformiste écologique", craint lui aussi de parler des rapports de production. Une fois de plus, on prétend qu’il serait possible de débarrasser le capitalisme, traité pudiquement de "société industrielle", d’une de ses excroissances, en l’occurrence, de ses péchés écologiques. " Plus que jamais, la tâche (…) est donc de procéder, par une nouvelle politique de réformes, à des corrections démocratiques, humaines et écologiques de la société industrielle. "

Le quatrième courant, plutôt minoritaire, mais loin d’être négligeable, c’est l’éco-socialisme, qui intègre les acquis fondamentaux du marxisme et de la pensée libertaire - tout en le débarrassant de ses scories productivistes. Les éco-socialistes ont compris que la logique du marché et du profit (de même que celle de l’autoritarisme techno-bureaucratique des défuntes "démocraties populaires") sont incompatibles avec les exigences écologiques. Tout en critiquant l’idéologie des courants dominants du mouvement ouvrier, ils savent que les travailleurs et leurs organisations sont une force essentielle pour toute transformation radicale du système.

En rupture avec l’idéologie productiviste du progrès - dans sa forme capitaliste et/ou bureaucratique (dite "socialiste réelle") - et opposé à l’expansion à l’infini d’un mode de production et de consommation destructeur de l’environnement, l’éco-socialisme représente dans le mouvement ouvrier et dans l’écologie la tendance la plus sensible aux intérêts des travailleurs et des peuples du Sud, celle qui a compris l’impossibilité d’un "développement soutenable" dans les cadres de l’économie capitaliste de marché.

L’objectif est d’être partie prenante de ce courant et de convaincre les travailleurs que les réformes partielles sont totalement insuffisantes : il faut remplacer la micro-rationalité du profit (l’incohérence du marché) par une macro-rationalité socialiste et écologique (une économie démocratiquement planifiées), ce qui exige un véritable changement de civilisation. Cela est impossible sans une profonde réorientation technologique, visant au remplacement des sources actuelles d’énergie par d’autres, non-polluantes et renouvelables, telles que l’énergie solaire. La première question qui se pose est donc celle du contrôle sur les moyens de production, et surtout sur les décisions d’investissement et de mutation technologique.

Une réorganisation d’ensemble du mode de production et de consommation est nécessaire, fondée sur des critères extérieurs au marché capitaliste : les besoins réels de la population et la sauvegarde de l’environnement. En d’autres termes, une économie de transition au socialisme fondée sur le choix démocratique des priorités et des investissements par la population elle-même. Une économie planifiée, capable de surmonter durablement les tensions entre satisfaction des besoins sociaux et impératifs écologiques. Une transition conduisant à un mode de vie alternatif, à une civilisation nouvelle, au-delà du règne de l’argent, des habitudes de consommation artificiellement induites par la publicité, et de la production à l’infini de marchandises nuisibles à l’environnement (la voiture individuelle !).

Didier Brissa


Eléments bibliographiques :
 Leur écologie et la nôtre, GORZ André (1974)
 L’écologique et le social : combats, problématiques, marxismes, ROUSSET Pierre (1998)
 Critique de l’écologie politique, BENSAÏD Daniel (2000)
 Progrès destructif : Marx, Engels et l’écologie, LOWY Michael (2003)
 Écologie et socialisme, La Gauche, Québec (2000)
 Peut-on imaginer une société sans développement des forces productives ? TREILLET Stéphanie (2007-2008)

[1K.Marx, Fondements de la Critique de l’Economie Politique, Paris, Anthropos, 1967, pp. 366-367.

[2Dialectique : méthode de pensée remontant à Platon et Aristote, modernisée par Kant puis Hegel (qui lui fera faire un saut qualitatif en affirmant la relativité et l’objectivité absolue du savoir (sur les « croyances »), elle est logique. L’apport principal de Marx est d’avoir posé tous les problèmes de la nature et de l’existence humaine sur le terrain de la pratique. La dialectique de Marx part du principe que se sont les conditions matérielles réelles, dans lesquelles les hommes vivent, qui forgent leurs idées et non l’inverse. Il pose donc la primauté des faits sur les idées.

[4Expression faisant référence à la fin annoncé du pétrole, et donc des technologies qui en découlent, que cela soit en terme de sources d’énergie (essence, gaz, etc.) ou de matériaux (caoutchouc, plastiques, etc.)

 


 

La voiture écologique arrive à plein gaz
dimanche, 18 octobre 2009
/ Pierre Eyben

Stop ! Tout le barnum autours des « bagnoles » est épuisant. Les publicitaires s’échinent depuis des années - avec un succès malheureusement certain - à associer aux voitures une série impressionnante de qualificatifs valorisants.

Après la « voiture luxe » accompagnée de sa pin-up faiblement vêtue qui languit sur le capot, après la « voiture plaisir » avec ses quatre-roues motrices et son pare-buffle pour arpenter les chemins forestiers mais surtout les sorties d’école en ville, voici venue la « voiture écolo » ou « voiture verte ».

Des voitures repeintes en vert

Aujourd’hui que la mode est au vert, la voiture - et même ses pneus - sont devenus, selon les publicitaires, des outils du développement durable. Et tels des lapins de garenne (logique lorsque l’on parle du-râble), heureux de faire un geste pour la planète, nous, citoyens consciencieux courons plein gaz dans la grise campagne d’un avenir automobile en croyant œuvrer à un futur radieux.

Citroën, qui chaque week-end brûle plus d’essence qu’un village tout entier afin de propulser ses bolides survitaminés au faîte des rallyes mondiaux, explique sans rire au citoyen la nécessité d’une prise de conscience écologique. Quel est le message ? En résumé, que pour être écolo nous devons revendre notre minable tas de ferraille et opter pour une voiture de leur gamme. [1] Que des empêcheurs de consommer en rond comme le scientifique Pierre Ozer aient montré que le gain écologique était loin d’être avéré [2] ne les perturbe pas. Business is business.

Au Japon, jouant avec plus encore de « malice » - pour ne pas dire malhonnêteté -, les constructeurs nationaux ont accepté de payer une somme importante à des citoyens ayant entamé une procédure contre les pollutions liées aux moteurs diesel [3]. Notez la nuance, les constructeurs nippons (ni mauvais) dont c’est loin d’être la spécialité s’attaquent uniquement – par ricochet - au diesel ! Parallèlement, ils rappellent leur position de leader en matière de véhicules hybrides. Business as usual.

Sortons du rêve publicitaire pour regarder la réalité en face

Si certains ont du plaisir à entendre le ronronnement de tel moteur, à ressentir les accélérations de tel autre, si le galbe d’une tôle peinte les élève, on peut raisonnablement penser que notre société ne se porte pas au mieux, que dans son moteur quelque chose ne tourne pas rond. Une voiture, c’est un outil, ce n’est pas une machine à rendre heureux, à socialiser ou à valoriser. Ce n’est pas un équipement sportif, ce n’est pas un vêtement de soirée, une seconde peau. Ce n’est en rien un objet d’art ou de décoration.

L’automobile est un outil conçu pour améliorer la mobilité, un outil qui devrait par ailleurs satisfaire à quelques critères importants : sécurité, rapidité, coût réduit et impact écologique minimum. [4] Force est de constater qu’entre les bouchons et les conséquences sanitaires et écologiques, le résultat est catastrophique.

Quelques éléments d’un bilan lamentable

Premier critère sur lequel la voiture est un échec : la sécurité. Les accidents de la route sont la deuxième cause de mortalité chez les jeunes âgés de 5 à 29 ans. Quelques 1,2 millions de personnes perdent la vie chaque année sur les routes de la planète – soit l’équivalent d’un Holocauste tous les cinq ans comme le relève de façon un peu choc le journaliste David Leloup [5] – et 50 millions de personnes sont blessées ou handicapées [6]. Le coût est d’abord humain mais il est également financier. Les accidents de la route coûtent aux pays entre 1% et 2% de leur produit national brut, soit US $518 milliards par an. Dans les pays à revenu faible ce coût est supérieur au montant total de l’aide au développement reçue. Une tonne de métal lancée à plus de 100km/h, cela demeure intrinsèquement dangereux [7].

La voiture représente également une catastrophe écologique et sanitaire. A l’heure du réchauffement climatique, les voitures demeurent extrêmement polluantes. Les (lentes) améliorations technologiques se voient plus que compensées par certaines évolutions (augmentation du poids, systèmes de conditionnement de l’air,…) ainsi que par l’augmentation du parc automobile. Entre 1996 et 2006, le nombre de voitures particulières en circulation dans notre pays a augmenté de 14,7% [8], pour atteindre un parc automobile avoisinant les 5 millions de voitures. Dans le même temps, les kilomètres parcourus ont augmenté de 15,2% [9]. Dans le cadre du Protocole de Kyoto, la Belgique s’était engagée à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 7,5% à l’horizon 2010 par rapport à 1990. Or, entre 1990 et 2003, les émissions totales belges ont augmenté de 0,6%. Et dans ce bilan, les émissions de gaz à effet de serre du transport ont augmenté de 30% sur 13 ans et représentent aujourd’hui 18,5% des émissions totales de la Belgique, dont 60% pour la seule voiture.

Outre le C02, les voitures rejettent également de nombreux autres polluants (oxydes d’azote, monoxyde de carbone, plomb, particules fines…). Les pollutions liées aux particules fines – taille de l‘ordre du micron – interpellent aussi de plus en plus. Non filtrées par les défenses naturelles de notre système respiratoire, celles-ci pénètrent profondément dans nos poumons créant des troubles respiratoires et cardio-vasculaires. Elles sont également considérées comme cancérigènes [10]. Selon une étude publiée récemment dans la revue médicale The Lancet, les enfants vivant à proximité d’une autoroute ou d’une route à fort trafic ont un développement pulmonaire réduit et leur santé risque de s’en ressentir à l’âge adulte. Une autre étude intéressante, celle faite par l’équipe du Dr Michele De Rosa, a montré que la pollution automobile affectait la qualité du sperme. Symbole de virilité pour les dragueurs en mal de confiance, la voiture se révèle finalement plus nocive que bénéfique pour la fertilité des hommes. Les chercheurs italiens ont examiné la qualité du sperme de 85 hommes travaillant à des barrières de péage et donc exposés 6 heures par jour aux gaz d’échappement. En comparant ces échantillons à ceux des hommes vivant dans la même région, ils ont observé que les paramètres relatifs à la qualité du sperme étaient significativement moindres chez les employés des péages et même inférieurs aux normes définies par l’Organisation Mondiale de la Santé. De plus amples analyses ont permis de montrer que les protoxydes d’azote et le plomb seraient les substances les plus dangereuses. [11]

Troisième échec, le coût. Prix d’achat, de réparation – vive les gadgets électroniques – et d’entretien, assurances ou encore carburants, la note est salée. Sur le site du moniteur automobile [12], il est possible de calculer le coût mensuel et au kilomètre de sa voiture. Pour 15.000 kilomètres par an, hors omnium - laquelle alourdit parfois sérieusement la note - et sans aller jusqu’à opter pour un monstre énergivore comme la Porsche Cayenne (2.133 €/ mois, soit 1,71€/km), les prix sont éloquents. Une berline moyenne coûte environ 500€/mois soit 0,5€/km, un monospace de 700 à 900€/mois, les toutes petites voitures descendant au mieux jusqu’à environ 350€/mois soit 0.3€/km. Un trajet en train coûte lui entre 0.1 et 0.25€/km selon la distance et pour les abonnés, le coût est de l’ordre 0.05€/km. C’est 35 fois moins qu’avec un rutilant Cayenne ! Le coût de revient au kilomètre du vélo est lui aussi ridiculement bas en comparaison de la voiture. Comment dès lors expliquer qu’en Belgique, 66% des déplacements de moins de 2 km se fassent en voiture ?

S’il peut sembler plus anecdotique, le dernier échec automobile est celui de la mobilité. La totalité des grandes villes partout sur la planète sont aujourd’hui complètement engorgées et la multiplication des infrastructures routières ne fait qu’accentuer le problème. Il ne se passe pas un seul jour ouvrable (hors vacances scolaires) où le Ring de Bruxelles ne connaisse des embouteillages importants. Sur certaines sections, ces files subsistent du matin au soir sans interruption. Il en est de même des autoroutes qui relient ce grand périphérique aux provinces de Belgique. Aujourd’hui, 200.000 véhicules entrent et sortent de Bruxelles chaque jour (900.000 à Paris, 40.000 à Liège,…). Outre l’explosion du temps de transport lié aux embouteillages, le même problème se pose lorsqu’il s’agit de parquer les véhicules.

Un lobby d’une puissance extrême

Pour comprendre l’aveuglement et l’immobilisme politique actuel, il faut sans doute lorgner du côté de la rationalité économique. Aujourd’hui, l’industrie automobile représente environ 20% du produit mondial net (c’est-à-dire la valeur ajoutée générée annuellement dans le monde). Un chiffre qui en fait « la plus grande industrie capitaliste, bien plus encore que celle de l’armement ». [13]. Que ce soit au niveau du lobbying politique ou médiatique – il s’agit, de loin, de plus important annonceur publicitaire, tous médias confondus - cette industrie représente une force extraordinaire.

Pour en sortir

Face à ce mastodonte, face à l’œuvre de matraquage publicitaire qu’il exerce et qu’il conviendrait soit dit en passant de museler sérieusement ne fut-ce que pour publicité mensongère – joli pléonasme j’en conviens – il existe une seule solution, offrir une alternative crédible. Il ne s’agit pas comme le suggère la FEBIAC de proposer un « moyen de combattre les files dans les territoires à forte congestion » [14] mais d’œuvrer à une alternative vouée à devenir demain le premier mode de transport. Il faut pour la majorité des déplacements un transport public collectif confortable, plus rapide et moins cher.

Cela nécessite un engagement fort des pouvoirs publics ce qui signifie concrètement un investissement important dans le transport collectif et public. Il est en effet relativement inconscient de confier à des intérêts privés soumis à une logique de marché et de profit à court terme, un domaine aussi crucial pour le devenir de notre société.

Il faut dire « stop » à la logique actuelle des pouvoirs publics dans de nombreux pays - et particulièrement en Belgique - qui ont opté pour le (quasi) tout à la voiture. A Liège, on préfère une énième bretelle autoroutière à une infrastructure de tram [15]. A Bruxelles, le projet (minimaliste) de RER n’en fini pas d’être retardé. On fait beaucoup de bruit autour des lignes rapides ou de gares prestigieuses mais on oublie de dire qu’en Belgique on a fermé 3 gares sur 4 et que le réseau ferroviaire est moins étendu qu’il y a un siècle [16]

Par ailleurs, il est temps de repenser sérieusement l’urbanisme sur base de critères écologiques. L’idéal – issu des Golden Sixties – d’une maison quatre façades avec jardin privatif et garage à fait beaucoup de tort. On n’a plus un habitat dense - dans les villes comme dans les villages – mais morcelé. Les centres villes – victime aussi de la spéculation et du développement des bureaux de service - sont désertés au profit de périphéries extrêmement étendues et mal desservies en transports publics. Les villages eux-aussi s’étendent de façon tentaculaire le long des axes routiers. Les zonings industriels sont conçus en bord d’autoroutes et eux-aussi mal desservis en transports en commun.

Villes agréables avec habitats collectifs et espaces verts, villages resserrés et bien desservis, zonings reliés aux chemins de fer et au transport fluvial, le travail est énorme mais vital. Se contenter de croire en une « voiture verte », serait la pire des solutions. Il convient au contraire de diminuer le nombre de voitures et d’œuvrer à d’autres modes de transport moins dangereux pour la nature et pour l’homme mais aussi infiniment plus conviviaux. Pour paraphraser les partisans de la décroissance : Moins de voitures, plus de liens !

Au travail !

Pierre Eyben
11 octobre 2007

Lecture utile : "Pour en finir avec la société de l’automobile" : http://carfree.free.fr/pour_en_finir.pdf

[1Notons par ailleurs que les stratégies marketing visent principalement à promouvoir les modèles haut de gamme (lourds et puissants), ceux sur lesquels les marges bénéficiaires sont les plus larges.

[2Voir sur le blog de Pierre Ozer.

[3Voir Le Monde 16 août 2007.

[4Il peut sembler étrange de rappeler ces évidences mais la publicité a merveilleusement réussit à les effacer.

[5Source : « La voiture propre n’existe pas », David Leloup.

[6Source : « Journée mondiale de la Santé : l’accident de la route n’est pas une fatalité ! », OMS, 7 avril 2004.

[7Ceintures de sécurité, systèmes de freinage ou airbag améliorent sans doute la situation - essentiellement des occupants de l’auto et non des victimes que sont les usagers faibles, piétons et cyclistes, il faut le noter - dans les pays riches mais sont loin d’être généralisés.

[8Si l’on remonte jusque 1960, l’augmentation est de plus des 500%

[9Source : Institut National des Statistiques

[10Source : « La voiture propre n’existe pas », David Leloup

[11Source : Doctissimo .

[13Source : « Automobile, pétrole, impérialisme » de Hosea Jaffe, Parangon/Vs, 2005.

[14Source : Site de la FEBIAC.

[15Source : « La politique wallonne de mobilité, ou le choix délibéré de l’impasse » François Schreuer

[16Source : « Les petites gares font de la résistance », Imagine, n°49, mai & juin 2005, pp. 24-25.

 


 

B-Cargo ou l’alliance contre l’écologie et l’emploi !
mercredi, 21 octobre 2009
/ Céline Delforge

La prise de conscience générale de l’urgence climatique et écologique alliée à l’éclatement de la crise financière en 2008 ont mis en évidence que le système économique libéral, basé sur un marché dérégulé et un consumérisme effréné, n’est ni tenable ni porteur de bien-être.

Au cœur du système actuel, on retrouve le transport de marchandise et son faible coût qui permet de délocaliser vers des pays où les salaires sont bas et la protection des travailleurs peu élevée ou inexistante. Si le coût du transport était plus élevé, la production locale, que ce soit de marchandise ou de nourriture, redeviendrait « compétitive » pour reprendre les termes néolibéraux en vigueur.

Or le bas prix de revient du transport de marchandise est lié à ce qu’on appelle l’externalisation d’une partie des coûts : le prix fixé ne tient pas compte d’une série de coûts qui sont en fait payés par la collectivité, à savoir les citoyens, les pouvoirs publics et la planète. Il s’agit aussi bien des infrastructures que des nuisances provoquées par le transport ou encore l’utilisation intensive de ressources naturelles non renouvelables.

Cette externalisation des coûts joue en faveur des délocalisations et de l’abaissement des minima sociaux mais crée également une distorsion de concurrence entre les différents modes de transport… au bénéfice des plus néfastes en termes environnementaux.

Ainsi, le prix du transport par camion ne reprend que partiellement le coût des infrastructures routières et pas du tout les coûts humains et financiers liés à la pollution (réchauffement climatique mais également soins de santé aux personnes victimes de cette pollution qu’elle soit aérienne ou sonore), à l’utilisation intensive de pétrole, aux accidents de la route et à la congestion du trafic. Une étude de 2004 [1] montre que les coûts externes du transport de marchandise par rail sont cinq fois moins élevés que ceux du transport par route ! Et ces chiffres ne reprennent par les coûts liés à la congestion, qui penchent encore plus en défaveur du transport par route.

Le besoin d’une reprise en main de la sphère économique par le politique et d’une utilisation parcimonieuse des ressources naturelles devrait enclencher une action volontariste afin de faire payer le coût-vérité du transport par camion et inciter à prendre toutes les mesures possibles pour favoriser un transfert modal vers le rail et l’eau. L’urgence climatique est là et il en va de la survie de l’humanité ! On ne peut pas laisser un tel enjeu aux mains du marché.

Et pourtant, B-Cargo, l’opérateur du transport de marchandise de la SNCB, vient de dévoiler son plan industriel dont voici la première page :

« Qui décidera du futur de B-Cargo ?
  Pas le monde politique
  Pas le management de la SNCB et/ou du Holding
  Pas les syndicats

… Seulement les clients décideront si B-Cargo aura encore, ou pas, un futur !
… Il est donc indispensable que, collectivement (tutelle, management et personnel/ syndicats), nous nous alignions sur les attentes du marché !
 » [2]

Le transport de marchandise par rail étant une des clés de résolution de la crise climatique, ils auraient pu aussi nous dire que c’est au marché de décider de l’avenir de l’humanité. On peut se demander comment il se fait que des managers d’une entreprise publique récitent si bien leur bréviaire libéral alors que, si on se penche sur les chiffres, ils se sont montrés bien incapables jusqu’à présent de développer un plan opérationnel crédible et durable pour la survie d’une entreprise publique de transport de marchandise. En effet, un business plan mis en œuvre dès 2005 prévoyait l’équilibre pour 2008, année qui s’est soldée par un déficit de 121 millions d’€. Au mieux sont-ils capables de brandir la menace de la faillite pour pousser syndicats et travailleurs à accepter des conditions de travail dégradées, au risque de leur qualité de vie mais également de leur sécurité et de celle de tous les usagers du rail. Tout aussi grave, les concurrents de B-Cargo ne s’occupent que de la part la plus rentable du fret ferroviaire, principalement les transports internationaux de trains complets, au détriment du transport diffus [3] qui sert principalement aux PME.

La seule réponse de la direction de B-Cargo pour le futur réside dans la compression des coûts de personnel et d’entretien et la filialisation, prémisse de la privatisation, sans chercher à se positionner dans les segments auxquels la concurrence ne s’intéresse pas.

Pourtant, si B-Cargo doit être sauvée, c’est bien par l’action politique, tant au niveau belge qu’au niveau européen.

1° en faisant reconnaître le transport de marchandise par rail comme un service d’utilité publique, en particulier les branches non rentables telles que le trafic diffus (utile surtout aux PME), délaissées par les opérateurs privés.

2° en supprimant la distorsion de concurrence entre route et rail grâce à l’internalisation des coûts collectifs (vignette, suppression du remboursement d’une partie des accises, …), à des contrôles efficaces quant aux temps de roulage, conditions de travail et respect des charges maximales autorisées dans le secteur routier.

3° en admettant que les cheminots ont déjà payé un lourd tribut à la privatisation et que toute dégradation de leurs conditions de travail et fragmentation supplémentaire du travail les mettrait en danger, ainsi que les voyageurs [4].

4° en érigeant la lutte contre le réchauffement climatique comme priorité absolue et certainement supérieure aux lois du marché qui servent de religion à certains.

Si une autre option est choisie, les routes s’engorgeront encore un peu plus de camions conduits par des travailleurs payés au rabais, avec leur lot de pollution et d’accidents. Il y a fort à parier que le pouvoir public sera alors fortement sollicité pour la construction de nouvelles infrastructures routières, au détriment des modes de transport moins polluants. Infrastructures qui seront finalement payées par les citoyens via les budgets publics et au prix de leur santé et de celle de la planète. [5].

Céline Delforge

[2B Cargo Group Plan Industriel, 24 août 2009

[3assemblage de wagons de lots différents ayant des destinations différentes

[4L’exemple anglais et le terrible accident de Paddington en 1999 en témoignent tristement

[5les plans pharaoniques d’élargissement du ring autour de Bruxelles en sont le parfait exemple

 


 

Le capitalisme se développe durablement
samedi, 24 octobre 2009
/ Gérard Craan , / Vince Er

Le développement durable s’insère dans les déclarations de politique de la région bruxelloise, dans les stratégies de l’Union européenne, dans les programmes des partis politiques, dans les entreprises. Mais développement durable et capitalisme sont ils compatibles ?

Un principe flou

Selon la Commission Bruntland, à l’origine du terme, le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. La définition est actuellement très bien intégrée. A tel point que diverses institutions spécialisées en la matière ne prennent plus la peine de définir ce qui les fonde. L’Institut du Développement durable ou le Centre d’études du développement durable par exemple ne s’attardent plus guère sur la portée de ces mots. Pourtant, le concept est repris par un ensemble d’institutions politiques, entreprises, associations, partie intégrante du capitalisme. Et elles en font n’importe quoi au nom de la sauvegarde des générations futures.

Une application trompeuse

C’est que la notion est vague et ne remet pas en question le système de production. "Développement durable" ne signifie même pas que l’on corrige les abus du capitalisme en matière environnementale et encore moins que le système capitaliste est une des principales raisons du désastre écologique et humain en cours. A titre de comparaison, le respect des Droits de l’Homme, notion bien ancrée, est vanté par la société Shell [1]. cela n’a pas empêché cette dernière d’avoir tout fait pour éviter un procès lié à sa complicité dans l’assassinat d’un opposant à ses projets économiques [2].

En pratique, la conciliation des intérêts économiques, sociaux et environnementaux reste bien sagement subordonnée aux intérêts directs de l’entreprise.

Shell est respectueuse, honnête et intègre


Moins tragique est la vision du développement durable façon Coca-Cola. Coca-Cola Company Belgique qui veut s’engager activement sur la voie du développement durable. Une des cinq voies de cet engagement se traduit par la satisfaction des souhaits et des besoins les plus divers de ses consommateurs. C’est pourquoi, nous leur proposons une large gamme de boissons de la plus haute qualité. Nous les informons minutieusement et les encourageons à adopter un mode de vie sain et actif.

Bien entendu, il s’agit de proposer des boissons du groupe et de limiter la concurrence, notamment dans les écoles [3], afin de form(at)er au plus-tôt les futurs consommateurs. Et, bien entendu, une grande part des boissons du groupe, les boissons sucrées, n’offrent, selon le site web e-santé, strictement aucun intérêt nutritionnel et sont totalement dépourvues de vitamines et de sels minéraux.

L’application du développement durable vue par par Coca-Cola a été l’objet de dénonciations virulentes dans le cadre de la campagne made in dignity. Répression des syndicats, rejets des eaux contaminées, consommation d’eau phénoménale, matraquage publicitaire, ont été mis en évidence.



Et il en va ainsi de la plupart des entreprises, qui utilisent l’argument du développement durable comme outil de vente ou d’image de marque. La croissance n’est vue que dans une dynamique quantitative et consumériste. Sur la toile, certains blogs se font l’écho d’un développement durable à la sauce capitaliste. C’est le cas du "blog" croissance verte [4] qui s’interroge (...) sur les questions environnementales auxquelles se trouvent confrontées les entreprises (théories économiques, meilleures pratiques, management, communication, règlementations...). Aucune remise en question ni même simple interrogation sur la croissance économique, si ce n’est la comparaison de la décroissance à l’économie de la chandelle. Quelques clics sur un moteur internet nous confirment ce que nous supposions : la plupart des co-fondateurs de ce blog occupent (ou ont occupé) de hautes fonctions dans de grandes entreprises : Peugeot-Citroën, CapGemini, BASF, Lagardère, Pricewaterhouse Coopers [5]. Le débat est tronqué

Mais les entreprises ne sont pas les seules à profiter du concept pour se donner une virginité. Le monde politique n’est pas en reste.

Une exploitation politique du développement durable

 La plupart des partis politiques représentés au Parlement [6], Front national compris, adaptent désormais le concept de développement durable à leur sauce programmatique. En clair : le parti Ecolo s’est fait piquer l’idée. Désormais, le ministre fédéral du développement durable est PS. En charge de l’énergie, il a aussi œuvré à la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires, à présent décidée [7]. Mais l’essentiel du combat pour un développement durable ne se situe, évidemment pas là. C’est pour cela que Paul Magnette soutient l’organisation de festivals de musique durables. Et même dans ce cadre, rien n’est bien contraignant. Sensibiliser, soutenir, encourager, oui. Décider et contraindre si nécessaire, non.

 Plus "sérieusement", la récente Déclaration de politique générale du Gouvernement fédéral [8] joue sur la confusion entre, d’une part, les valeurs que veut incarner le Premier Ministre, à savoir la stabilité et la sécurité en période de crise et, d’autre part, la notion de "durable", notamment en matière d’énergie et d’économie. Pour le Gouvernement, l’économie, notre fiscalité et notre mode de vie doivent davantage se teinter de vert si nous voulons survivre [9]. Le lendemain, bien que l’éditorial du Soir annonce une fiscalité verte cohérente [10], le même journal ouvre ses colonnes [11] à Bernard Jurion [12]. Lequel donne un autre son de cloche et affirme que : le gouvernement ne règle que des problèmes de court terme. Mais en période de crise et dans le cadre de la confection d’un budget, il est difficile d’aborder ces questions, qui demandent une approche de moyen terme. Il faudra pourtant que le gouvernement s’attelle d’une part, à la mise en place d’une véritable fiscalité environnementale accompagnée d’une réduction de la fiscalité sur les revenus ; et d’autre part, au problème du vieillissement..

 De leur côté Ecolo et Groen !, tout en étant critiques, partagent les mêmes travers sémantiques que leurs confrères politiques de la majorité fédérale pour réclamer des mécanismes qui devraient amener à plus de justice sociale, plus de respect pour l’environnement et une relance de l’économie plus durable [13](sic). En fait de développement durable, le fédéral s’est plus attelé à la recherche de nouvelles recettes au nom de la "fiscalité verte", ce qui explique aussi son choix de prolonger les centrales nucléaires. L’usage du concept de développement durable permet, ici aussi, de faire passer en souplesse quelques bonnes vieilles recettes budgétaires.

Au niveau régional wallon auquel CDH, ECOLO, et PS sont partie prenante, même son de cloche. L’interrogation sur notre système consumériste est inexistante. Bien au contraire, la fameuse "croissance verte" est, en pratique, reformulée en "croissance soutenable". Un exemple ? La déclaration de politique régionale wallonne 2009-2014 insiste sur le rôle moteur des entreprises dans la croissance soutenable et déclare encourager les entreprises à s’engager dans le développement durable. S’ensuit, pour les petites entreprises, une liste de décisions planifiées dont aucune n’évoque une vision écologique sérieuse. A moins que la simplification administrative soit considérée comme la panacée écologique. Concernant les plus grandes entreprises, si ce ne sont des mesures visant à mieux gérer leur emplacement, rien n’est dit quant au nécessaire frein à imposer au secteur de la logistique et du transport routier. En substance, le Gouvernement wallon ne s’écarte pas du modèle de croissance capitalistique : maintien de ce qui est existant, économie verte de niche, quelques incitants, pas de contraintes. Il gère les déchets mais n’évite pas leur création [14]. Mais les diminutions d’émissions de gaz carbonique sont bien réelles. A cause de la baisse d’activité des entreprises consécutivement à la crise [15].

Enfin, comble du comble, la Commission européenne soutient pour sa part l’énergie nucléaire durable [16].

Une centrale nucléaire durable... Il y a un beau pré devant

Au-delà de la gestion des déchets nucléaires et des risques pour la sécurité, on oublie trop souvent que le combustible radioactif des centrales nucléaires, l’uranium, est lui aussi non renouvelable. Et qu’un tout au nucléaire mènerait aussi à une extinction des ressources [17] (fondamentales dans le domaine médical, notamment).

Après cette description d’initiatives durables vers un monde plus vert, il nous resterait à examiner l’application sociale du développement durable. Mais est-il véritablement nécessaire d’aborder les fantastiques progrès, que tous connaissent, en matière de droit au logement, à la santé, au travail et à un revenu ?

Un développement durable caricatural, donc. Qui ne connaît qu’un simulacre d’application économique que le monde politique est trop heureux de s’approprier pour obtenir une "vert-ginité" facile. Et un volet social inexistant. C’est à se demander si le principe de développement durable été récupéré ou, au contraire, si le concept lui-même abrite le ver qui le ronge et que le concept était donc était voué à la faillite ?

Comment en est-on arrivé là ? Petite généalogie d’un concept

Avant de parler de développement durable, on parlait de développement tout court. Pour estimer l’impact de ce dernier sur la nature, on parlait de pollution ou encore d’environnement et on préconisait plutôt une croissance zéro. Le rapport du Club de Rome [18] est resté lettre morte mais son esprit malthusien est resté vivace notamment quand il s’applique aux pays dit émergents. Les groupements écologistes ont très tôt remis en question le mode de consommation et de production industriel et marchand qu’ils considéraient à juste titre comme destructeur. Cette mise en cause du productivisme les plaça en délicatesse avec le marxisme "orthodoxe" ainsi qu’avec les apôtres des Trente Glorieuses [19].

Dans le cadre du socialisme réel (1920-1989), l’industrialisation à marche forcée des pays socialistes ne s’est en général pas encombrée de contre-pouvoir et encore moins de prétention écologique. Les nécessités d’atteindre les objectifs de production dictée par les différents plans ont abouti à des fiascos écologiques. Les plus célèbres restent l’assèchement de la mer d’Aral (par l’irriguation intensive des culture de coton en Ouzbekistan dans les années 60) et, surtout, l’explosion du réacteur nucléaire « Lénine » de Tchernobyl en 1986.

Côté occidental, le "boom économique" des Trente Glorieuses a donné des ailes à l’utopie de l’abondance et à la future "société des loisirs". Cette dernière n’avait évidemment que faire des conséquences indirectes et lointaines de son mode de consommation, toute critique environnementale était vue comme étant de mauvaise augure [20]. Cette douce insouciance se heurta cependant à des catastrophes d’envergures telles que les marées noires découlant du naufrage du Torrey Canyon (1967) de l’Amoco Cadiz (1978), le nuage de dioxine de Séveso en Italie (1976), l’explosion de l’usine Union Carbide de Bophal en Inde (1984) ou encore la fusion partielle d’un réacteur nucléaire américain à Three Mile Island.

Néanmoins, soucieux de donner un contenu viable à leurs hypothèses, les mouvements écologistes tentèrent une série de concepts censés réconcilier l’homme, l’environnement et plus si affinité. Ce fut l’époque des "phalanstères bios" [21], de la contestation du nucléaire militaire puis civil et de la lutte pour d’autres formes de vie [22].
Le concept économique qui suivit l’utopie bio prit le nom d’éco-développement. Ce dernier se caractérisait, tout comme l’écologie, par une approche systémique de l’activité humaine et devait tendre vers une harmonie des relations humaines par une économie des ressources renouvelables et par la relocalisation de la production. Ce schéma se voulait d’une part héritier du marxisme tout autant que concurrent de ce dernier. Les relations sociales n’étaient plus analysées en fonction des contradictions de classe inhérentes au mode de production incriminé mais en fonction de leur compatibilité avec la pérennité de la biosphère. De là à réintroduire par la bande le profit, il n’y avait qu’un pas qui fut franchi de plus en plus franchement avec la fin du régime soviétique en 1991 [23].

Moins entaché d’anti-productivisme et d’utopie égalitaire que ses ancêtres « eco » et « bio », le « développement durable » était alors plus susceptible de montrer patte blanche dans un monde « définitivement » acquis au capitalisme triomphant. Ce dernier s’affichait alors paradoxalement comme le système le plus abouti de l’évolution économique mais aussi le plus conforme à la « nature ». Cette adaptation conceptuelle à l’air du temps de la part d’un mouvement se voulant pourtant en rupture avec les schémas classiques [24] n’est pas sans soulever certaines interrogations. Aussi, concomitamment à un développement, variable mais constant, de son influence politique, le mouvement écologiste a vu sa base militante et son discours évoluer d’un environnementalisme prophétique avec parfois de forts accents apocalyptiques et antihumanistes vers une modalité régulée et apaisée de la social démocratie expurgée de toute référence au mouvement ouvrier et à la lutte des classes. Cette évolution s’est d’abord marquée dans les pays possédant une forte implantation du mouvement ouvrier et une base industrielle solide dans lesquels la social-démocratie jouait un rôle majeur (Scandinavie, Allemagne et Belgique).

La mise au vert du libéralisme par le développement durable reflète donc d’une part une intégration forte du mouvement écologiste et des questions environnementales par ce dernier. Cependant, ce capitalisme « vert » ne se conçoit pas sans une forme de régulation permettant au corps social de corriger les principaux défauts de son système économique naturel. Le développement durable se présente dès lors de plus en plus comme les nouveaux habits de la social-démocratie version Bad-Godesberg [25]. Les partis sociaux-démocrates et libéraux entamèrent donc une « écologisation » rapide et souvent superficielle de leurs programmes économiques.

Une idéologie au départ fortement anti-étatique, frayant avec un antihumanisme [26] et une critique radicale de la notion de progrès technique ou social s’est donc, au fur et à mesure de sa popularisation, fortement assagie pour se rendre compatible avec les fondamentaux du système libéral. A savoir la primauté de l’individu sur le collectif et la foi dans le "progrès", sous forme de technoscience mise au service de la maximalisation de la production. l’humanisme de l’individu, la croyance au progrès par le développement et la croissance « durables ».

Cette évolution conceptuelle des mouvements écologistes conjuguée à l’intégration progressive de ces mouvements et de ces préoccupations dans le système mondial libéral-démocratique lui donne un aspect ambigu. D’une part, son message s’est fortement imposé comme étant la nouvelle « doxa », l’opinion juste et correcte qu’il est indispensable de prendre en compte.
D’autre part, il a mué. D’un discours de rupture radical avec le mode de production capitaliste il est devenu une « contrainte positive », Laquelle permet audit mode de production de rebondir en situation de crise grâce à l’ouverture de perspectives de nouveaux marchés et d’une croissance "infiniment durable".
Tout bon économiste sait pourtant que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel.



Gérard Craan et Vince Er

[1Shell prétend respecter les droits de l’Homme depuis 1976 et renvoie à son code de conduite. Au sein duquel on notera la nuance entre respecter les droits de l’homme des collectivités et "soutenir" (sic) les droits de l’homme fondamentaux (resic).

[2Deux dépêches relatives à cette affaire sont consultables ici et ici.

[4Dont on notera la terminaison en point "com"

[5Sur base de la liste fournie par la page à propos du blog

[6Nous avons sélectionné les partis politiques francophones siégeant au Parlement fédéral, estimant que l’échantillon était suffisant pour cet article. Néanmoins citons des mouvements qui défendent des thèses totalement inverses et se réclament de la décroissance ou plutôt de l’objection de croissance : Climat et Justice sociale, l’ADoC ou association des Objecteurs de Croissance, ou encore le journal La Décroissance. Il faut encore y ajouter de plus en plus de partis ou de mouvements de gauche radicale qui amorcent un virage anti-productiviste tout en restant soucieux d’une très forte redistribution des richesses. Lire par exemple cette motion de la Fédération anarchiste.

[7Mais dont les modalités d’application sont encore à déterminer : toutes les centrales nucléaires belges sont-elles visées ou seulement certains réacteurs

[8Consultable en pdf ici.

[9loc. cit.

[10Editorial de Bernard Demonty.

[11Interview de Dominique Berns, disponible ici.

[12Professeur d’économies et de finances à l’Université de Liège

[13Lire leur communiqué.

[14pour tout ce volet, consulter entre autres la Déclaration de Politique Régionale (pdf), en particulier les pages 47 à 50.

[16Lire cette dépêche.

[17Lire cette notice wikipédia.

[18Créé en avril 1968, à l’initiative d’un industriel italien Aurelio Peccei et d’un scientifique écossais Alexander King, ce groupe de réflexion a publié en 1972 un rapport qui fera date. Dénommé « Halte à la croissance » et écrit par un groupe de scientifique issu du Massachusetts Institute of Technology, ce rapport explorait un certain nombre de scénarios possibles suite à l’épuisement des ressources provoqué par l’exploitation immodérée des ressources naturelles. Traduit dans plus de trente langues, il servit de caution scientifique à l’inscription du problème écologique dans les débats économiques internationaux. Leur site web.

[19Période du milieu des années ’40 au milieu des années ’70 marquant la fin des contraintes de l’immédiat après-guerre et d’expansion de la consommation due au progrès industriel issu de l’effort de guerre (allié aux conquêtes salariales)

[20En parlant d’oiseaux de mauvaise augure, c’est justement parmi les défenseurs des oiseaux victimes des pesticides agricoles que commença la critique du mode de développement et de production « moderne » (voir "le printemps silencieux" de Rachel Carson ainsi que la Ligue pour la Protection des Oiseaux en Belgique et en France).

[21Ou l’utopie écologiste réalisée dans un coin retiré du monde. On en trouve un bon exemple ici.

[22Un témoignage de cette utopie presque concrète nous est resté à travers la bande dessinée de GEBE, l’an 01 et le film qui en est tiré dans lequel un acteur débutant du nom de Gérard Depardieu fit ses premiers pas.
 « L’An 01, on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste », par GéBé édition du square.
 Film de 1973, réalisé par Jacques Doillon, Gébé, Alain Resnais et Jean Rouch. Il est adapté de la bande dessinée.
Visionnable ici.

[23Cette chute rapide et imprévue de « l’empire du mal » fut interprétée pour le « monde libre » comme la confirmation quasi-divine de la supériorité de son mode de production. (Cette thèse fut résumée dans un petit livre provocateur La Fin de l’histoire et le Dernier Homme de Francis Fukuyama).

[24Ce qui amenait certains écologiste à refuser de se définir sur un axe gauche-droite comme le parti belge Ecolo. Celui-ci conserva l’identité « ni gauche ni droite » de 1986 jusqu’en 1994, début de sa « modernisation » sous l’impulsion d’un jeune secrétaire fédéral du nom de Jacky Morael et l’écartement progressif de son fondateur Paul Lannoye

[25Ville dans laquelle le SPD, parti social-démocrate allemand, tint un congrès entérinant son adhésion à l’économie capitaliste en 1959.

[26Vu que l’Homme n’est plus mis au centre comme « maître et possesseur de la nature »(René Descartes in Le Discours de la méthode). Cet anti-humanisme est fort présent au sein de la « deep ecology » mais il remonte aux origine de l’écologie en tant que courant de pensée dans son dialogue avec l’humanisme issu de la philosophie des Lumière et plus précisément le cartésianisme avec son idéal de rationalité et de progrès... A consulter : Les Lumières radicales de Jonathan Israël, Amsterdam 2001.

 


 

The Toxic Avenger : film nanard-chiste de Troma production
Chronique culturelle /
mardi, 27 octobre 2009
/ Gérard Craan

Film d’horreur nullissime, The Toxic Avenger a été réalisé en 1985 par Lloyd Kaufman et Michael Herz. Le suspens y est inexistant, les effets spéciaux déplorables, les acteurs catastrophiques, la bande-son pourrie, le scénario prévisible. Pourtant The Toxic Avenger est une perle du cinéma.

L’intelligence, si l’on peut dire, de ce film ne réside pas dans les codes hollywoodiens classiques mais bien dans leur détournement par la parodie absurde et poussée à l’extrême. C’est ainsi que le héros, nettoyeur de son état, se trouve victime d’une très mauvaise blague. Plongé dans une cuve de produits chimiques verdâtres, Melvin se transforme en monstre justicier de sa cité, Tromaville. The Toxic Avenger nous donne alors l’occasion de voir l’œuvre de vengeance et de justice de notre super-héros : les méchants sont châtiés, les petits enfants sauvés et même l’armée s’attendrit.


The Toxic Avenger sauve des enfants


The Toxic Avenger trouve l’amour à Tromaville sur fond… new-yorkais d’où se détachent les twin towers

Parallèlement, Melvin trouve l’amour, le vrai, auprès d’une aveugle évidemment inconsciente du physique musculeux mais horrifiant de son Adonis.

La trame du film est méchamment alourdie de bastons ratées contre des criminels évidemment gratuitement cruels, grimés à la orange mécanique ou encore spécialistes des arts martiaux et du nunchaku.


Comble du kitsh,
Melvin, déjà monstre et rejeté par sa mouman, trouve refuge dans la décharge toxique et y accroche le portrait de sa mère adorée.

Les ingrédients stéréotypés constituent une soupe tellement indigeste qu’on ne peut qu’en rire et s’interroger sur notre consumérisme visuel et ce que le cinéma nous impose en masse. C’est le premier objectif des réalisateurs déjantés des films Troma.

Mais Kaufman et Herz ne s’arrêtent pas en si bon chemin. En arrière-plan de la critique de l’industrie hollywoodienne se placent des préoccupations très contemporaines et globales : société de consommation et du paraître, collusion entre politique et gros business, angoisse du nucléaire et de ses déchets ainsi que, de manière plus générale, de la pollution. Bref, c’est le capitalisme qui est visé. Et de préférence à l’artillerie lourde plutôt qu’au filet à papillons
C’est ainsi que la première phrase du film, en voix off, évoque New York, capitale du monde du commerce, de l’industrie et de la pollution. Ici dans des hauts buildings des hommes bâtissent la civilisation de demain.
L’histoire se déroule autour du club de fitness, où Melvin travaille. On peut y voir de jeunes garçons et filles, tous musclés, beaux et bronzés [1]. Mais dans les coulisses, ce sont de vrais salopards, certains achètent leur came à l’adjoint de mairie (on parlait d’artillerie lourde, n’est-ce pas) tandis que d’autres font des concours automobiles avec pour objectif d’écraser un maximum de victimes [2].

Le maire conclut un contrat

De son côté la figure du maire est elle aussi une critique féroce de notre société. Quasi constamment entouré de stripteaseuses, il est à la tête de la pègre locale. Une scène le montre entouré de stripteaseuses en train de pactiser avec un grand patron au sujet de l’installation d’une nouvelle décharge de déchets chimiques… à 20 mètres du réservoir en eau de la ville.

Paradoxe flagrant de jeunes sportifs soignant superficiellement leur corps mais cérébralement inaptes à comprendre de quelle manière leur santé est mise en jeu.

A l’instar des autres films de Troma Entertainment, il ne faut pour autant pas voir dans The Toxic Avenger, une critique constructive du capitalisme. Les réalisateurs avaient a priori pour objectif de s’amuser et d’inscrire leur démarche dans un cinéma réellement indépendant.



Gérard Craan


Pour en savoir plus sur les productions Troma :
 le site de Troma Entertainment
 la liste de diffusion vidéo de Troma Entertainment sur You Tube
 une interview de Lloyd Kaufman
 enfin, quelques-uns des films Troma sont disponibles à la Médiathèque

    [1A l’exception notoire d’une obèse, ce qui ne la dispense pas de comportements semblables aux autres

    [2Thème récurrent, l’écrasement de piétons est repris par nombre de jeux vidéos (Carmaggedon, par exemple) et trouve son origine dans le film Death Race 2000.

     


     

    Le Vert et le Rouge - Première partie : Les causes structurelles de la crise écologique
    Comment articuler Crises Environnementales, Écologie politique et Questions sociales ?
    vendredi, 30 octobre 2009
    / Didier Brissa

    Aujourd’hui, il ne reste que les idiots, les ermites et certaines élites des entreprises (et de la finance) fortement génératrices de déchets polluants pour nier les réalités des conséquences environnementales issues de notre modèle de production et de consommation. Les problèmes écologiques ont acquis à l’heure actuelle une ampleur et une gravité nouvelle. Les dégâts causés à l’environnement (changements climatiques ; pollution de l’air, de l’eau, des sols ; destruction des forêts ; biodiversité menacée ; catastrophes industrielles et le risque nucléaire) ont souvent des effets irréversibles sur l’homme et la nature, et la crise écologique qui se profile à l’horizon du XXIème siècle met en danger la vie de millions de gens. Nous ne nous attarderons pas à détailler ceux-ci, nous allons plutôt essayer d’en éclairer le visage politique.

    Contrairement aux courants dominants du mouvement ouvrier, qui ont ignoré ou minimisé les problèmes de l’environnement, les mouvements écologistes et les partis verts ont le mérite incontestable d’avoir posé ces questions décisives à l’ordre du jour. Mais les solutions qu’ils mettent en avant ne sont souvent que de fausses solutions du fait qu’elles ignorent le lien intrinsèque entre destruction de l’environnement et logique du profit capitaliste.

    Bien qu’il ne puisse se soustraire aux lois de la nature, le mode de production capitaliste est à différents points de vue en contradiction fondamentale avec la nature et les processus d’évolution naturels.

    Ce n’est pas un manque de sagesse du capitalisme qui entraîne la destruction de l’environnement, mais précisément la rationalité qui lui est propre. Pour le capital, seul l’aspect quantitatif est décisif car il détermine la relation temps de travail/argent dans le cadre de la loi de valeur : des relations qualitatives et globales ne peuvent être prises en considération.
    L’exploitation des ressources naturelles ne peut pas prendre en considération le temps nécessaire à leur formation et à leur renouvellement. L’extension de la production marchande ne peut pas respecter les modes d’organisation sociale préexistants. L’occupation de l’espace nécessaire au bon déroulement de la production, de l’approvisionnement en énergie et de la distribution, doit se faire sans tenir compte de l’environnement naturel, de la faune ou de la flore.
    Voilà pourquoi la social-démocratie qui revendique une "croissance qualitative" s’empêtre ainsi dans la logique du capital : croissance qualitative et loi de valeur s’excluent l’une et l’autre. Au mieux, les destructions croîtraient plus lentement

    La rationalité capitaliste détermine le mouvement des capitaux individuels. Mais la concurrence des capitaux entre eux rend irrationnel le système dans son ensemble : l’intelligence mise en œuvre pour améliorer la production, comme pour économiser les matières premières, s’arrête aux portes de l’entreprise. C’est l’environnement qui en fait les frais dans tous les domaines pour lesquels "personne" ne se sent responsable. En outre, la concurrence entraîne des crises de surproduction périodiques qui révèlent qu’une quantité considérable d’énergie et de matière a été investie dans des marchandises qui ne se vendent pas. De surcroît, le marché pousse à la fabrication de produits superflus du point de vue de la valeur d’usage (publicité, drogues diverses, armements, etc.) mais dont la valeur d’échange rapporte de gros profits.

    Dans tous les pays développés, ceci a mené aux mêmes problèmes écologiques majeurs, une preuve de plus que ces problèmes ne sont pas à considérer comme des "pannes" ou des "ratés", mais qu’ils correspondent à cette logique du système partout dans le monde.

    Le capitalisme n’est pas à même de corriger ces propres fondamentaux. Si les ressources naturelles, comme l’eau, le bois, les sols, sont "librement" disponibles, sous le capitalisme elles sont usées, gaspillées et polluées, le plus souvent sans contrôle. La nature limitée des ressources n’est perçue que par ceux qui sont contraints à les acheter. Ceux qui les vendent, ont un intérêt fondamental à l’expansion et s’opposent à toute tentative de les économiser. Ainsi, les « quotas carbone » sont une bonne illustration de la marchandisation, puisque il est permis de dépasser les limites en achetant les quotas inutilisés d’autrui… plutôt que de travailler à réduire la production de CO2…

    Toute tentative de correction va à l’encontre de la campagne actuelle des capitalistes en faveur d’une plus grande dérégulation ; elles ne sont concevables qu’en partant de la prémisse fausse que la loi de la valeur [1] serait à même de distinguer d’une manière quelconque entre de "bons" profits (respectant l’environnement) et de "mauvais" profits. Ainsi, les pays développés sont condamnés à un rafistolage toujours en retard sur les problèmes, obtenant tout au plus quelques succès au niveau de remèdes ou de limitations partielles comme l’obligation d’installer des filtres pour l’épuration des eaux et de l’air, etc.

    La production capitaliste, par ailleurs, façonne ses consommateurs. Ainsi, le comportement des individus est un facteur qui aggrave la crise écologique et entrave la sortie de celle-ci. Des changements individuels de comportement, même s’ils sont à encourager en terme de prise de conscience, ne peuvent cependant exercer qu’une influence minime sur la nature fondamentalement destructrice de l’environnement de la production capitaliste.

    Didier Brissa

    A suivre dans Le Vert et le Rouge - Deuxième partie : La crise écologique dans les pays dépendants et dans les ex-pays de l’Est (et assimilés)

    [1La loi de la Valeur est la fonction de laquelle le capital se dirige d’une activité moins rentable à une autre plus rentable ce qui est, par conséquent, le mécanisme au travers duquel le travail salarié de la société se distribue.

     


     

    Le Vert et le Rouge - Deuxième partie : La crise écologique dans les pays dépendants et dans les ex-pays de l’Est (et assimilés)
    Comment articuler Crises Environnementales, Écologie politique et Questions sociales ?
    samedi, 31 octobre 2009
    / Didier Brissa

    (suite de l’article Le Vert et le Rouge - Première partie : Les causes structurelles de la crise écologique )

    L’ONU estime, qu’aujourd’hui déjà, qu’environ 50 millions d’humains sont des "réfugiés de l’environnement" [1], forcés de quitter leurs régions d’origine suite à la sécheresse, aux inondations, à l’érosion des terres, à l’extension de l’agriculture orientée vers l’exportation, etc. (Ils devraient être 150 millions en 2050) C’est un fait : la crise écologique dans ces parties du monde n’est pas une "bombe à retardement", ou un problème pour le futur, mais une crise existentielle bien réelle, déjà aujourd’hui.

    La principale cause de la misère et de la crise écologique, c’est le mode de production capitaliste. Les structures bien connues de dépendance de l’impérialisme et du marché mondial dominé par celui-ci ont soumis la nature des pays dominés à une exploitation économique beaucoup plus directe et brutale que dans les pays développés. La destruction de l’environnement suivant les besoins du marché mondial et les intérêts des multinationales y est en contradiction encore plus flagrante avec les structures sociales et les modes de vie hérités de leur histoire.

    Suivant les estimations de l’ONU, les villes dans les pays dépendants grandissent trois fois plus vite que celles dans les pays capitalistes industrialisés. Dans ces villes, les problèmes urbains sont encore plus catastrophiques pour la nature et la vie. La pollution de l’air par le trafic automobile et le chauffage domestique sont une menace aiguë.

    La qualité de l’approvisionnement en eau propre et des eaux épurées représente le deuxième problème des villes dans les pays dépendants. L’élimination des déchets est le troisième. Dans la plupart des grandes villes d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine, les ordures sont simplement entassées ou brûlées à ciel ouvert.
    Tout cela est cyniquement complété par une série de destructions directes de la nature et de crimes écologiques commis par les multinationales. Ainsi, des unités de production dangereuses (surtout dans l’industrie chimique) sont transférées dans les pays dépendants. Là, non seulement la main-d’œuvre est bon marché, mais l’environnement peut aussi être impunément pollué (ex. le pétrole au Niger, la chimie –Bhopal– en Inde).
    La solution de la crise écologique dans les pays dépendants est inconcevable sans rupture de la dépendance de l’impérialisme.

    Le bilan écologique de l’ex-« bloc de l’Est » (URSS et des pays ayant un régime de la planification non-démocratiquement centralisée), est égal, sinon pire que celui des métropoles occidentales.

    Les raisons de l’ampleur négative de ce bilan sont nombreuses, tant externes (sous industrialisation et techniques agricoles arriérées, état de guerre, guerre froide, course aux armes, isolement…) que internes. L’une des raisons internes de cette situation est le fait que ces sociétés n’ont pu surmonter que partiellement la loi de la valeur capitaliste et les contraintes objectives sur la production qu’elle comporte. Dans de nombreux secteurs-clés de la production, la dépendance du capitalisme et du marché mondial était toujours présente, ce qui veut dire une certaine soumission aux règles fixées par le capitalisme. L’exploitation des ressources naturelles pour une économie d’exportation ainsi que la dépendance de produits et de technologies provenant des industries capitalistes ont provoqué, dans ces sociétés aussi, une destruction inévitable de l’environnement. Et ceci d’une manière comparable à celle des pays dépendants – situation qui actuellement belle et bien celle de nombreux ex-pays du bloc de l’Est.

    Ainsi, dans ces sociétés, la multitude de besoins sociaux et nationaux, culturels et économiques des hommes fut standardisée, normalisée et intégrée par la force dans un plan central dicté d’en haut. Comme tout aspect qualitatif, les caractéristiques déterminantes ne pouvaient qu’être des normes et des taux de croissance quantitatifs [2]. Ainsi, ces sociétés ont fait une priorité, parfois même plus que les sociétés capitalistes, de l’augmentation quantitative de la production (ce qui n’est pas sans lien avec une interprétation exclusivement productiviste de la théorie marxiste), l’augmentation étant ordonnée par décrets et imposée par la répression. La protection des ressources et de l’environnement n’entrait dans de tels plans, tout au plus, que sous forme quantitative (nombre de stations d’épuration, de filtres, dépenses de certains budgets etc.).

    Il va sans dire que la crise écologique ne pourra que s’aggraver dans le contexte de pillage économique et de capitalisme sauvage qui règne en Russie depuis la disparition de l’URSS, avec la bénédiction des puissances occidentales et du FMI.

    Didier Brissa

    Suite et fin : Le Vert et le Rouge - Troisième partie : Le Mouvement ouvrier et l’écologie

    [1UN calls for recognition of environmental refugees (As Ranks of “Environmental Refugees” Swell Worldwide, Calls Grow for Better Definition, Recognition, Support - http://www.ehs.unu.edu/PDF/article:130)

    [2Taux de croissance quantitatifs : On peut mesurer la progression d’une économie de différentes façons, il n’y a aucune méthode « objective » car chaque méthode correspond à des critères subjectifs fixés au préalable. Dans le cas présent, la quantité des marchandises produites, indépendamment de la qualité, de leur réponse aux besoins de la population ou d’avoir été produites dans des conditions durables pour l’environnement. Si le taux de croissance avait été mesuré sur un de ces autres critères, les résultats eurent été différents…

     


     

    Le Vert et le Rouge - Troisième partie : Le Mouvement ouvrier et l’écologie
    Comment articuler Crises Environnementales, Écologie politique et Questions sociales ?
    dimanche, 1er novembre 2009
    / Didier Brissa

    (suite et fin des articles Le Vert et le Rouge - Première partie : Les causes structurelles de la crise écologique et Le Vert et le Rouge - Deuxième partie : La crise écologique dans les pays dépendants et dans les ex-pays de l’Est (et assimilés))

    Chaque mouvement se constituant souvent par rupture avec ceux qui l’ont précédé, plusieurs points sont à l’origine d’incompréhension et de rejets réciproques entre mouvement ouvrier et écologistes… La résorption de ces tensions pourrait se résoudre facilement, ce qui est fondamental pour obtenir une approche fusionnée des deux héritages.

    Écologistes et libertaires accusent Marx et Engels de productivisme. Cette accusation est-elle justifiée ?

    Oui et non. Non, dans la mesure où personne n’a autant dénoncé que Marx la logique capitaliste de production pour la production, l’accumulation du capital, des richesses et des marchandises comme but en soi. L’idée même de socialisme - pas forcément mise en pratique dans les pays dits « socialistes » - est celle d’une production de valeurs d’usage, de biens nécessaires à la satisfaction des besoins humains. L’objectif suprême du progrès technique pour Marx n’est pas l’accroissement infini de biens ("l’avoir") mais la réduction de la journée de travail, et l’accroissement du temps libre ("l’être").

    Cependant, il est vrai que l’on trouve parfois chez Marx ou Engels - et encore plus dans le marxisme ultérieur - une tendance à faire du "développement des forces productives" le principal vecteur du progrès, et une posture peu critique envers la civilisation industrielle, notamment dans son rapport destructeur à l’environnement. Il y a dans la doxa marxiste une propension à entretenir une fusion/confusion entre "progrès" et "productivisme" (au sens augmentation "quantitative"), alors que dans la notion de "progrès", le qualitatif précède le quantitatif...

    Le passage suivant des Gründrisse est un bon exemple de l’admiration trop peu critique de Marx pour l’œuvre "civilisatrice" de la production capitaliste, et pour son instrumentalisation brutale de la nature :
    " Le capital commence donc à créer la société bourgeoise et l’appropriation universelle de la nature et établit un réseau englobant tous les membres de la société : telle est la grande action civilisatrice du capital." [1]

    Par contre, on trouve aussi chez Marx des textes qui mentionnent explicitement les ravages provoqués par le capital sur l’environnement naturel - témoignant d’une vision dialectique [2] des contradictions du "progrès" induit par les forces productives - comme par exemple le célèbre passage sur l’agriculture capitaliste dans le Capital :
    " Ainsi elle détruit et la santé physique de l’ouvrier urbain et la vie spirituelle du travailleur rural. Chaque pas vers le progrès de l’agriculture capitaliste, chaque gain de fertilité à court terme, constitue en même temps un progrès dans les ruines des sources durables de cette fertilité. Plus un pays, les États Unis du Nord de l’Amérique par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce processus de destruction s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. "

    Même chez Engels, qui a si souvent célébré la "maîtrise" et la "domination" humaines sur la nature, on trouve des écrits qui attirent l’attention, de la façon la plus explicite, sur les dangers d’une telle attitude, comme par exemple le passage suivant de l’article sur "Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme" [3] (1876) :
    « Cependant, ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais (…) elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences. Les gens qui, en Mésopotamie, en Grèce, en Asie mineure et autres lieux essartaient les forêts pour gagner de la terre arable, étaient loin de s’attendre à jeter par là les bases de l’actuelle désolation de ces pays, en détruisant avec les forêts les centres d’accumulation et de conservation de l’humidité. (…) Et ainsi les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, (…) mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein, et que toute notre domination sur elle réside dans l’avantage que nous avons sur l’ensemble des autres créatures, de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement.  »

    Il ne serait pas difficile de trouver d’autres exemples. Il n’en reste pas moins qu’il manque à Marx et Engels une perspective écologique d’ensemble. La question écologique est un des plus grands défis pour un renouveau de la pensée marxiste au seuil du XXIème siècle.

    Qu’en est-il dans les autres courants du mouvement ouvrier ?

    Proudhon célèbrera, dans ses écrits, la domestication raisonnée et l’ordonnancement de la nature par l’Homme, en cela il fut fort proche de Marx. Ni Bakounine, ni Kropotkine n’aborderont ce sujet, il faudra attendre la fin du XIXème siècle et le début du XXème pour que des penseurs, identifiés comme libertaires ou anarchistes, évoquent réellement le sujet. Le premier sera Elisée Reclus, en particulier à travers des fresques paysannes, des récits à fortes connotations naturalistes. Mais c’est à partir de la fin des années ’70, que des libertaires joueront un rôle essentiel au sein de la gauche révolutionnaire, en étant bien souvent parmi les fondateurs des mouvements écologistes.

    La social-démocratie et le « socialisme réel », malgré leurs désaccords sur beaucoup de questions, avaient en commun une conception productiviste de l’économie et une profonde insensibilité aux questions de l’environnement. Il faut reconnaître que les courants révolutionnaires en général n’ont commencé à intégrer la problématique écologique qu’avec beaucoup de retard...

    La persistance de catastrophes écologiques, la croissance de mouvements pour la protection de la nature, les succès partiels de ceux-ci, leurs tentatives de structuration politique (partis "verts"), etc. ont conduit à des différenciations à l’intérieur du mouvement ouvrier : dans une série de pays, des syndicats entiers ou du moins de fortes minorités en leur sein s’opposent à l’utilisation "pacifique" de l’énergie nucléaire - CGIL en Italie, mineurs britanniques - et font preuve d’une sensibilité accrue face aux questions écologiques : CUT au Brésil, SUD en France, les Commissions Ouvrières en Espagne, IG-Metall en Allemagne, etc.

    On peut distinguer actuellement quatre courants dans les partis et syndicats qui se réclament des travailleurs :

    La fraction "béton" qui veut continuer comme si rien ne s’était passé. Même cette fraction a dû procéder à des adaptations, vu les développements catastrophiques pour l’environnement. Elle revendique aujourd’hui des normes d’émissions et de réglementations nouvelles, mais plaide pour le maintien de l’énergie nucléaire. Sans modifier ses positions myopes, elle s’est pourtant déclarée d’accord avec des "réparations" écologiques, surtout si celles-ci ouvrent de nouveaux marchés.

    Un courant technocratique qui croit pouvoir résoudre les problèmes écologiques par l’utilisation de technologies avancées (high-tech). En réalité, il ne s’agit le plus souvent que d’un simple transfert des problèmes : que faire, par exemple, des quantités énormes de résidus de filtrage, de boues d’épuration et autres déchets ? Certains sociaux-démocrates plaident en faveur d’une coopération avec la fraction "end of the pipe technology" [4] du grand capital : par une alliance entre "la gauche traditionnelle, les élites techniques et les minorités critiques des capitalistes bien orientés en matière de croissance", une innovation socialement dirigée pourrait être réalisée. Ils rejettent expressément la remise en cause de la propriété privée des moyens de production.

    Le troisième courant qu’on pourrait appeler "réformiste écologique", craint lui aussi de parler des rapports de production. Une fois de plus, on prétend qu’il serait possible de débarrasser le capitalisme, traité pudiquement de "société industrielle", d’une de ses excroissances, en l’occurrence, de ses péchés écologiques. " Plus que jamais, la tâche (…) est donc de procéder, par une nouvelle politique de réformes, à des corrections démocratiques, humaines et écologiques de la société industrielle. "

    Le quatrième courant, plutôt minoritaire, mais loin d’être négligeable, c’est l’éco-socialisme, qui intègre les acquis fondamentaux du marxisme et de la pensée libertaire - tout en le débarrassant de ses scories productivistes. Les éco-socialistes ont compris que la logique du marché et du profit (de même que celle de l’autoritarisme techno-bureaucratique des défuntes "démocraties populaires") sont incompatibles avec les exigences écologiques. Tout en critiquant l’idéologie des courants dominants du mouvement ouvrier, ils savent que les travailleurs et leurs organisations sont une force essentielle pour toute transformation radicale du système.

    En rupture avec l’idéologie productiviste du progrès - dans sa forme capitaliste et/ou bureaucratique (dite "socialiste réelle") - et opposé à l’expansion à l’infini d’un mode de production et de consommation destructeur de l’environnement, l’éco-socialisme représente dans le mouvement ouvrier et dans l’écologie la tendance la plus sensible aux intérêts des travailleurs et des peuples du Sud, celle qui a compris l’impossibilité d’un "développement soutenable" dans les cadres de l’économie capitaliste de marché.

    L’objectif est d’être partie prenante de ce courant et de convaincre les travailleurs que les réformes partielles sont totalement insuffisantes : il faut remplacer la micro-rationalité du profit (l’incohérence du marché) par une macro-rationalité socialiste et écologique (une économie démocratiquement planifiées), ce qui exige un véritable changement de civilisation. Cela est impossible sans une profonde réorientation technologique, visant au remplacement des sources actuelles d’énergie par d’autres, non-polluantes et renouvelables, telles que l’énergie solaire. La première question qui se pose est donc celle du contrôle sur les moyens de production, et surtout sur les décisions d’investissement et de mutation technologique.

    Une réorganisation d’ensemble du mode de production et de consommation est nécessaire, fondée sur des critères extérieurs au marché capitaliste : les besoins réels de la population et la sauvegarde de l’environnement. En d’autres termes, une économie de transition au socialisme fondée sur le choix démocratique des priorités et des investissements par la population elle-même. Une économie planifiée, capable de surmonter durablement les tensions entre satisfaction des besoins sociaux et impératifs écologiques. Une transition conduisant à un mode de vie alternatif, à une civilisation nouvelle, au-delà du règne de l’argent, des habitudes de consommation artificiellement induites par la publicité, et de la production à l’infini de marchandises nuisibles à l’environnement (la voiture individuelle !).

    Didier Brissa


    Eléments bibliographiques :
     Leur écologie et la nôtre, GORZ André (1974)
     L’écologique et le social : combats, problématiques, marxismes, ROUSSET Pierre (1998)
     Critique de l’écologie politique, BENSAÏD Daniel (2000)
     Progrès destructif : Marx, Engels et l’écologie, LOWY Michael (2003)
     Écologie et socialisme, La Gauche, Québec (2000)
     Peut-on imaginer une société sans développement des forces productives ? TREILLET Stéphanie (2007-2008)

    [1K.Marx, Fondements de la Critique de l’Economie Politique, Paris, Anthropos, 1967, pp. 366-367.

    [2Dialectique : méthode de pensée remontant à Platon et Aristote, modernisée par Kant puis Hegel (qui lui fera faire un saut qualitatif en affirmant la relativité et l’objectivité absolue du savoir (sur les « croyances »), elle est logique. L’apport principal de Marx est d’avoir posé tous les problèmes de la nature et de l’existence humaine sur le terrain de la pratique. La dialectique de Marx part du principe que se sont les conditions matérielles réelles, dans lesquelles les hommes vivent, qui forgent leurs idées et non l’inverse. Il pose donc la primauté des faits sur les idées.

    [4Expression faisant référence à la fin annoncé du pétrole, et donc des technologies qui en découlent, que cela soit en terme de sources d’énergie (essence, gaz, etc.) ou de matériaux (caoutchouc, plastiques, etc.)

     


     

    Le "vert" est dans le fruit
    Les maux des mots /
    mercredi, 4 novembre 2009
    / Franz Tofer

    Pour vous le vert évoque la campagne, la forêt, les mers tropicales, en un mot la Nature ? Vous avez tout faux ! Si le vert est aujourd’hui omniprésent, c’est aux produits de notre société industrielle qu’il est constamment associé. Petit retour sur une belle escroquerie intellectuelle.

    Depuis longtemps le vert a été associé à la Nature en raison de la couleur verte des végétaux [1]. Ainsi, certains d’entre-nous ont-ils connus des classes vertes, se sont-ils mis au vert, ont-ils fait du tourisme vert, ont-ils pu contempler les vertes prairies, etc. [2]

    Dans la seconde moitié du XXème siècle, le vert est entré dans le champ politique. Tout d’abord pour qualifier certaines politiques agricoles (comme l’Europe "verte"), puis à partir des années 1970 avec l’arrivée de groupes milititants (comme Greenpeace, littéralement "Paix verte") et de partis (Les Verts en France, Die Grünen en Allemagne, ...) pour parler d’écologie et d’environnement.

    Mais depuis quelques années, c’est une autre forme de "vert" à laquelle nous sommes confrontés. En effet, face à la prise de conscience collective des problèmes écologiques majeurs (pollutions, bouleversements climatiques, menace sur la biodiversité, etc.) qui se manifeste par le soutien populaire à divers mouvements [3] ou alternatives [4] verts, l’industrie (particulièrement publicitaire) et les élites politiques au pouvoir se devaient de réagir.

    Cette réaction ne consista pas en une remise en cause fondamentale des bases productivistes à l’origine de ces catastrophes ; mais en de vastes opérations de greenwashing [5] ayant pour but de rendre acceptable à une population légitimement inquiète la poursuite en avant de notre insoutenable modèle de société consumériste [6].

    Dans la mare
    Grenouille dans un etang.

    C’est ainsi que le qualificatif de "vert", fort de sa connotation [7] écologique, a été adossé aux termes les plus incongrus pour former des oxymores [8] censés nous rassurer sur leur innocuité environnementale.

    On parlera ainsi par exemple :
     de voiture "verte", simplement parce qu’elle émet moins de CO² qu’une voiture "classique". C’est oublier un peu vite que la voiture est, par essence, un véhicule polluant. [9]
     de carburant "vert" [10], essentiellement des agrocarburants. Il faut rappeler que les agrocarburants ne résolvent aucun des problèmes liés aux modes de transport classique ; mais en plus sont responsables de pénuries alimentaires de plusieurs pays.
     d’autoroutes "vertes" [11], alors que la construction de nouvelles autoroutes représente un danger pour la biodiversité et nombre de niches écologiques locales.
     d’avion "vert" [12] qui ne fait que recycler les "arguments" développés pour l’automobile.
     d’aéroport "vert" [13] et de gratte-ciel "vert" [14], dont le qualificatif ne vient pas de la couleur des mètres cubes de béton, d’acier et de verre qui les constituent mais bien de leurs "économies" d’énergies.
     d’ordinateur "vert" [15]. N’oublions pas que ces ordinateurs, en plus de la pollution générée par leur fabrication, sont particulièrement énergivores.
     de téléphones mobiles "verts" [16]. Sur la nocivité des téléphones mobiles, on peut lire par exemple Le portable, gadget de destruction massive publié par le collectif Pièces et main-d’oeuvre.
     de croissance "verte" [17]. Faut-il encore rappeler qu’une croissance infinie est impossible dans un monde fini ?
     d’électricité "verte" [18] et d’énergie "verte" [19]. Il s’agit généralement d’énergie dite renouvellable. Mais si ces formes de ressources énergétiques sont effectivement renouvellables, les processus industriels mis en oeuvre pour les convertir en électricité ne sont pas nécessairement sans impact pour l’environnement.
     d’industrie "verte" [20] ou d’usine "verte" [21], toujours parce qu’elles consomment moins d’énergie et non par leur nature intrinsèquement écologique.
     etc., etc. [22]

    Bref, tout est bon pour nous vendre un capitalisme "vert" [23] qui sous un vernis pseudo-écologique ne cherche qu’à prolonger un système basé sur la destruction de l’environnement et l’exploitation de l’homme.

    Si parfois l’on peut être découragé par la formidable force de frappe de ce capitalisme "vert" et être tenté de se résigner en choisissant "la moins mauvaise solution", il faut se rappeler qu’il en va de la survie de notre espèce et que malgré toutes les tentatives de l’industrie pour nous détourner des problèmes écologiques [24], elle n’a pu empêcher une prise de conscience d’une part de plus en plus large des populations...

    Le vert n’est-il pas aussi la couleur de l’espoir ?

    Franz Tofer

    [1provenant de la présence de chlorophylle dans ceux-ci.

    [2on trouvera nombre d’exemples ici : http://www.cnrtl.fr/definition/vert

    [3protection de la nature, anti-nucléaire, succès électoraux des partis verts, etc.

    [4alimentation bio, recyclage, vélo, ...

    [5néologisme anglais dérivé de whitewashing, blanchiment, que l’on pourrait traduire par écoblanchiment

    [6Lire à ce propos, Le capitalisme se développe durablement dans ce numéro.

    [7c’est-à-dire le sens associé à ce mot.

    [8Figure de style qui consiste à réunir deux mots en apparence contradictoire. Par exemple : sombre clarté, silence éloquent.

    [22Petit jeu amusant, choisissez un objet qui n’est en rien "écologique", adjoignez lui le qualificatif de "vert" et faite une recherche sur internet. Il y a fort a parier que vous trouverez de très nombreux exemples similaires à ceux mentionnés ci-dessus.

    [24Comme dans le cas du réchauffement climatique par exemple.

     


     

    « L’énergie nucléaire, y avez-vous déjà réfléchi ? »
    samedi, 7 novembre 2009
    / Andrée Fonteyne

    En février dernier, le Forum nucléaire lançait sa première campagne publicitaire de grande ampleur, suivie rapidement d’une seconde pendant l’été et d’une troisième en septembre 2009 [1].

    Sous couvert du débat, c’est une véritable campagne de propagande qui nous aura été infligée ces derniers mois. Affiches, encarts dans les journaux, spots télés, spots radios, site internet, etc. Rien ne nous aura été épargné pour nous faire comprendre que, oui mais non, le nucléaire c’est bon pour ce qu’on a.

    Mais qui se cache derrière le « Forum Nucléaire » ?

    Le Forum Nucléaire se donne pour objectif de « devenir la référence par excellence en matière d’applications pacifiques du nucléaire. Tant à l’égard de la presse et du monde politique que du grand public » [2]. Rien que ça.

    La lecture des statuts [3] de cette association sans but lucratif (si si !) est éclairante à plus d’un titre. Créée le 29 février 1972, cette asbl est en fait l’ancien « Groupement professionnel de l’Industrie Nucléaire ». Son objet social est « d’encourager le développement et les applications pacifiques de l’énergie nucléaire, d’informer et de documenter les membres, les entreprises ou organismes que les membres actifs représentent ou regroupent, ainsi que les tiers et le grand public, de susciter dans le pays un intérêt en faveur des applications pacifiques de l’énergie nucléaire, d’étudier les problèmes généraux ou particuliers ayant trait aux domaines envisagés ci-dessus. »

    Il y a trois catégories de membres :

      Les membres actifs [4] : on y retrouve Agoria, Areva, Belgoprocess, le Centre d’étude de l’énergie nucléaire (SCK-CEN), Electrabel, l’Institut National des Radioéléments (IRE), SPE, Synatom, Tractebel Engineering et Westinghouse Electric Belgium. Selon les statuts de l’asbl, ces membres payent une cotisation annuelle qui ne pourra pas dépasser 50.000 euros et peuvent être également mis à contribution, en fonction des besoins financiers du Forum Nucléaire Belge ou pour des besoins spécifiques, dans le cadre d’une cotisation extraordinaire qui ne pourra pas dépasser 5.000.000 euros par an.

      Les membres associés [5] : Laborelec, MPE, Tecnubel, Transnubel et Transrad qui sont eux soumis à une cotisation annuelle qui ne peut pas dépasser 5.000 euros et qui peuvent également être sollicités pour une cotisation extraordinaire qui ne dépassera pas 10.000 euros par an.

      Les membres individuels

    Si on pouvait s’attendre à retrouver sans surprise Areva et Electrabel parmi les membres actifs du Forum Nucléaire, la présence de l’IRE, de Synatom, de Belgoprocess et du SKE-CEN, qui bénéficient de subventions publiques, pose question. Le Ministre de l’Energie, Paul Magnette, a d’ailleurs reconnu en Commission parlementaire [6] que de l’argent public avait bel et bien servi au financement de la campagne publicitaire du Forum Nucléaire. Le Centre d’étude de l’énergie nucléaire, société privée de fonds public, a payé une cotisation de 3.838 euros et des montants supplémentaires de 111.641 euros pour 2008 et à 150.000 euros pour 2009, justifiant leur participation au Forum Nucléaire par le fait qu’elle « permet de nouer des contacts commerciaux » et que « la campagne rencontre à leurs yeux leurs missions d’information et de diffusion des connaissances ». L’Institut des Radio Eléments (IRE) cotise au Forum Nucléaire à hauteur de 3.800 euros et a versé 2.000 euros supplémentaires pour le programme publicitaire en 2008 et 2009. L’IRE reconnaît que « la campagne ne correspond pas (à ses) missions mais il estime intéressant de participer au Forum, considéré comme une fédération professionnelle qui permet un échange d’expérience. »

    C’est clair, net et précis, le Forum Nucléaire est donc, partiellement et de manière indirecte certes, alimenté financièrement par des subventions publiques.

    Mais de quel débat parle-t-on ?

    Un débat autour de la question de l’approvisionnement en électricité est absolument nécessaire. Ce financement public serait donc justifié si ce débat était mené de manière impartiale et correcte.

    Sticker campagne Forum nucléaire

    Ce n’est évidemment pas le cas de la part d’une asbl dont, rappelons-le, l’objet social est de « susciter dans le pays un intérêt en faveur des applications pacifiques de l’énergie nucléaire ».

    Quelques exemples de manipulations malhonnêtes ? Le site du Forum Nucléaire en regorge ! Il y a trois parties dans l’espace débat. Une première est consacrée à des messages qui sont censés inviter à réfléchir et à réagir [7]. On y retrouve, en vrac, des affirmations qui mélangent tout et n’importe quoi, de l’utilisation du nucléaire pour la fabrication d’électricité à son utilisation médicale, et bien entendu, pour chaque message, le Forum Nucléaire nous explique en quoi l’énergie nucléaire nous est indispensable.

    Par exemple dans le message « Il faudrait renoncer au nucléaire. Aux accords de Kyoto aussi ? », on y apprend que l’énergie nucléaire « participe donc activement à la lutte contre le réchauffement climatique » [8]. Ou encore, sous le message « Les légumes, c’est bon pour la santé. Même s’ils sont irradiés ? » que « la ‘radiostérilisation’ permet d’éliminer les bactéries et autres micro-organismes présents dans certains aliments pour leur assurer une meilleure conservation » et que renoncer au nucléaire, c’est donc accepter « de manger des bactéries à tous les repas » [9]

    La seconde partie des débats reprend ce que le Forum Nucléaire appelle « Les libres propos » [10]. Ici ce sont les « propos les plus remarquables » des « leaders d’opinion » qui sont soumis à nos commentaires. Tous les messages, sans exceptions, sont en faveur de l’énergie nucléaire. Même les propos de Jan Vande Putte [11], Responsable de la Campagne Energie Nucléaire au sein de Greenpeace, qui réagissait à la campagne publicitaire du Forum Nucléaire, sont tournés d’une telle façon qu’on pourrait croire que, finalement, Greenpeace, en reconnaissant l’utilité du nucléaire médical reconnaît l’utilité du nucléaire tout court…

    Enfin, la troisième partie des débats est consacrée aux quatre séances de « Live chat » [12] organisées par le Forum de février à mai 2009, avec Robert Leclère, président du Forum, Eric van Walleet et Hamid Aït Abderrahim du Centre d’étude de l’énergie nucléaire, la Belgian Nuclear Society Young Generation et, enfin, avec Alain de Halleux réalisateur de « R.A.S. Nucléaire Rien a signaler ».

    Dans cette partie de « Live chat », les internautes sont invités à dialoguer avec tous ces experts de l’industrie nucléaire et à leur poser, sans tabou, toutes leurs questions. Certains attendent toujours leur réponse…

    Bref vous l’aurez compris, ce n’est pas grâce au Forum Nucléaire que nous aurons enfin un débat démocratique sur la question du nucléaire. Ni sur la question de notre consommation énergétique globale... En éludant totalement le fait que la vraie solution est une diminution drastique de notre consommation énergétique (et, ce, quelle que soit la source énergétique) ainsi que les problématiques de la gestion des déchets, de l’approvisionnement et de la sécurité, le Forum Nucléaire nous fait croire qu’il n’y a qu’une solution : l’énergie nucléaire. Et autant aller droit dans le mur en fermant les yeux et en accélérant le mouvement…

    Pourquoi cette campagne de propagande ?

    En 2003, le Gouvernement "Arc-en-Ciel" [13] décide de sortir du nucléaire en adoptant la loi du 31 janvier 2003 "sur la sortie progressive de l’énergie nucléaire à des fins de production industrielle d’électricité" [14] qui prévoit l’arrêt progressif de toutes les centrales nucléaires situées en Belgique à partir de 2015.

    Le 1er octobre 2009, Paul Magnette, Ministre fédéral de l’Energie, proposait d’allonger de dix ans la durée de vie des anciennes centrales suite aux conclusions du rapport GEMIX [15]. Le 12 octobre, le Gouvernement fédéral entérinait cette décision au prix d’un accord avec le groupe GDF Suez et la société Electrabel [16]. A ce moment, le Gouvernement est en train d’essayer de boucler un budget difficile. Difficile de ne pas faire le lien avec les 500 millions d’euros qui seraient [17] versés par GDF Suez de 2010 à 2014.

    Mais difficile aussi, même si peu de gens l’ont fait, de ne pas penser que les campagnes de propagande du Forum Nucléaire ont aussi servi à préparer l’opinion publique à cette prolongation des centrales nucléaires. Passant outre toutes les questions qui restent aujourd’hui sans réponse autour du véritable impact des centrales nucléaires vieillissantes qui se trouvent sur notre territoire [18] et qui permettent, en passant, à GDF Suez de se faire de plantureux bénéfices estimés à au moins 1,2 milliard d’euros par an [19] grâce à l’amortissement de ces centrales.

    Alors, au moment de la prochaine révision de la loi du 31 janvier 2003 au Parlement [20], pensez-vous que nos représentants auront vraiment réfléchi au nucléaire ou qu’ils se laisseront berner une nouvelle fois par des compagnies multinationales qui n’ont, faut-il le rappeler, que pour but de faire un maximum de profits… Et vous ? Le capitalisme, y avez-vous déjà réfléchi ?

    Andrée Fonteyne

    [1On peut retrouver l’ensemble des campagnes sur http://www.nuclearforum.be/fr/forum-nucleaire/campagne/septembre-2009

    [3il suffit d’une petite recherche dans la banque de données des personnes morales sur le n° d’entreprise 409.742.450

    [8"Pour préserver l’accès à l’énergie tout en réduisant nos émissions de CO2, il faut encourager chacun à repenser sa consommation d’énergie. Il faut également augmenter la part des ressources renouvelables dans le mix énergétique. Le problème, c’est qu’elles ne seront probablement pas suffisantes pour répondre seules aux besoins de tous. Aujourd’hui, l’énergie nucléaire nous permet de réduire de 30 millions de tonnes nos émissions de CO2 chaque année. A titre de comparaison, c’est l’équivalent de l’ensemble des émissions du parc automobile belge. Elle participe donc activement à la lutte contre le réchauffement climatique. La Belgique s’est engagée dans cette lutte en signant le protocole de Kyoto. Un engagement difficile à respecter sans le nucléaire. On ne peut, en revanche, nier les risques inhérents à cette technologie. Des risques dont on se passerait bien volontiers. Posons la question autrement : de combien sommes-nous prêts à réduire notre consommation d’électricité pour respecter nos engagements ?"
    http://www.nuclearforum.be/fr/debat/statement/il-faudrait-renoncer-au-nucleaire-aux-accords-de-kyoto-aussi

    [9"Tous les jours, on peut trouver dans notre assiette des produits qui ont subi un rayonnement ionisant. Rassurez-vous, personne ne cherche à nous faire avaler des aliments radioactifs. En fait, la ‘radiostérilisation’ permet d’éliminer les bactéries et autres micro-organismes présents dans certains aliments pour leur assurer une meilleure conservation. Elle est utilisée sur les épices mais aussi sur d’autres végétaux comme l’ail ou les oignons par exemple pour ralentir la germination. Paradoxalement, cette technologie qui vise à protéger notre santé comporte elle-même des risques avec lesquels il nous faut vivre. Et même si le risque nucléaire est minime, on ne peut pas le nier. On se passerait bien de ce genre de risque, non ? Mais accepterait-on pour autant de manger des bactéries à tous les repas ?"
    http://www.nuclearforum.be/fr/debat/statement/legumes-bon-pour-la-sante-meme-s-ils-ont-ete-irradies

    [11"Dans une carte blanche publiée dans le journal L’Echo du 8 juillet dernier, Greenpeace réagit à une information diffusée par le Forum nucléaire par voie de presse sur les nombreuses applications du nucléaire autres que la production d’électricité. "Les applications médicales du nucléaire ne sont nullement contestées. Greenpeace a toujours reconnu la nécessité de leur utilisation (...)" souligne Jan Van De Putte dans le journal. En la matière, la Belgique dispose d’une expertise et d’un savoir-faire internationalement reconnus et qui permettent de fournir près de 5 millions de diagnostic et de traitements dans le monde par an. Certes ni Doel ni Tihange ne produisent ces radio-isotopes. Près de 80% sont fournis par des réacteurs de recherche. Par contre, l’électricité produite par ces centrales est nécessaire pour permettre aux hôpitaux de fonctionner et d’être au service du patient : éclairage, alimentation des appareils électriques - qui souvent sauvent des vie - des salles d’opération, d’examen, de soin, courant pour les ordinateurs avec lesquels les diagnostics sont analysés ou qui facilitent la partie administrative de soins de santé, etc."
    http://www.nuclearforum.be/fr/debat/libres-propos/jan-vande-putte

    [12http://www.nuclearforum.be/fr/debat/chat les séances sont toutes visibles dans leur intégralité

    [13composé des écologistes, des socialistes et des libéraux du Nord et du Sud du pays (1999-2003)

    [14Lire cette fiche très pédagogique des amis de la terre pour comprendre de quoi il ressort http://www.motherearth.org/energy/pdf/fichenucleaire2.pdf

    [15http://economie.fgov.be/fr/binaries/rapport_gemix_2009_fr_tcm326-76356.pdf , rappelons quand même qu’un des huit experts, l’Allemand Wolfgang Eichhammer, Chercheur au Fraunhofer Institute de Karlsruhe, s’est désolidarisé des conclusions.

    [17le conditionnel reste quand même de mise vu la polémique autour de la déclaration de Gérard Mestrallet sur le non paiement des 500 millions d’euros que GDF Suez doit verser à l’Etat belge en 2009

    [18cf, par exemple, la récente campagne de greenpeace autour de la non couverture du risque nucléaire http://www.greenpeace.org/belgium/fr/sorry/

    [20parce que oui quoi qu’on en dise, cette loi est toujours d’actualité tant qu’elle n’a pas été modifiée

     


     

    La maladie de vieillesse du progressisme (le laïcardisme).
    mardi, 10 novembre 2009
    / Mojo Risin

    A l’heure où résonnent les cris d’orfraie de quelques laïcards partis à l’assaut du voile musulman qu’ils identifient comme un véritable étendard de l’obscurantisme religieux le plus rétrograde, il semble opportun de s’interroger sereinement sur le bien-fondé des arguments de ceux qui veulent proscrire les « signes religieux ostentatoires » des institutions scolaires.

    L’acharnement confinant parfois à l’hystérie de certains « progressistes » contre les jeunes filles voilées qu’il faut « émanciper », au besoin contre leur gré, est plus que troublant. Les organisateurs de la récente manifestation [1] de Bruxelles contre « le marquage des filles » et les « signes religieux » – l’observateur averti aura compris que c’est bien évidemment le voile musulman qui est visé- ont écrit dans leur communiqué [2] : « Depuis plusieurs années, la question du port de signes religieux à l’école perturbe la rentrée scolaire ». Cet affirmation sentencieuse et non étayée correspond-t-elle à la réalité ? Il est permis d’en douter. S’il y a eu durant les dernières années et plus particulièrement cette année des perturbations lors des rentrées scolaires, elles sont à mettre à l’actif de divers mouvements sociaux comme celui se déployant actuellement contre le plan d’économies du Gouvernement de la Communauté française. Il semble que cela est moins perceptible pour les organisateurs de la manifestation précitée qui considèrent que la suppression du voile à l’école, outre le fait que cela «  fera revenir le calme dans les écoles  » (…), permettra « d’assurer un droit égal pour tous et toutes à un enseignement de qualité ». Ainsi, ce n’est pas le manque de moyens qui porte atteinte à la qualité de l’enseignement mais la présence dans les classes de jeunes filles voilées. Les syndicats enseignants apprécieront !

    Les Nadia Geerts [3] et consorts ont beau jurer la bouche en cœur que leur combat s’inscrit dans une démarche résolument émancipatrice, il est difficile de ne pas être incommodé par les effluves réactionnaires qu’ils répandent. Ainsi, systématiquement, c’est la religion musulmane qui est visée. La pétition [4] portée par le Réseau d’Actions pour la Promotion d’un Etat Laïque, organisation à la pointe du combat pour l’expulsion des jeunes filles voilées des écoles, est révélatrice. Le texte de la pétition qui soulève assez justement « les établissements bénéficiant de subsides publics n’ont pas à s’organiser en fonction de prescrits, dogmes et autres interdits présentés à tort ou à raison comme religieux, sous peine de voir leur mission première gravement compromise » se garde bien de s’en prendre frontalement aux écoles catholiques pourtant subventionnées par les deniers publics et qui laissent les crucifix et autres objets de prosélytisme religieux bien visibles dans les classes. La pétition se termine par deux revendications. L’une appelle clairement à « légiférer dans le sens de l’interdiction de tout signe ostensible d’appartenance philosophique ou religieuse dans le cadre scolaire, pour les élèves et a fortiori pour les enseignants, et ce dans tous les établissements scolaires bénéficiant de subsides publics ». L’autre, plus timorée, recommande de « mettre tout en œuvre pour préserver l’école des tentatives d’immixtion du religieux dans les décisions concernant le contenu des enseignements et les critères d’organisation de la vie scolaire, partant du principe que la méthode scientifique et le libre examen doivent continuer à y prévaloir sur tout dogmatisme ou vérité révélée ». Les filles musulmanes doivent impérativement enlever leur voile mais les écoles catholiques peuvent conserver leur crucifix ! Difficile de croire la fable selon laquelle, la lutte contre les signes religieux ostentatoires est autre chose qu’une entreprise de stigmatisation des communautés arabo-musulmanes !

    Le propos de l’auteur n’est évidemment pas d’encenser la religion musulmane. Cette dernière n’est ni plus ni moins aliénante que les autres. Il s’agit plutôt de mettre en exergue la vacuité des arguments de prétendus progressistes qui dissimulent mal leur xénophobie latente derrière un discours pseudo-universaliste.

    Ainsi, les croisés de la laïcité jurent leurs grands dieux que l’interdiction du voile ne posera aucun problème et n’entraînera pas l’exclusion de jeunes filles des écoles de la Communauté française. Ils prennent pour exemple l’interdiction du voile en France qui est supposée avoir été une réussite. Ce qu’ils omettent à dessein de mettre en exergue ce sont les différences objectives entre le système scolaire français et le système scolaire belge. Ainsi, la liberté d’enseignement et donc le subventionnement quasi similaire des différents réseaux d’enseignement par les pouvoirs publics est garanti par la constitution belge contrairement à l’enseignement public français qui est exclusivement laïc. Dans le système scolaire hexagonal, l’enseignement confessionnel est strictement privé et ne bénéficie donc pas de l’apport de fonds publics. La comparaison entre les deux systèmes n’est que peu pertinente, il y a fort à parier que l’exclusion des jeunes filles voilées des établissements scolaires ne stimule la création d’écoles musulmanes en Communauté française de Belgique. La Ligue Arabe Européenne et les autres associations qui se battent depuis des années pour la mise en place d’un réseau d’enseignement musulman financé par la collectivité ont donc trouvé en ces pourfendeurs de la religion islamique leurs meilleurs alliés ! A moins d’être conséquent et de demander que la Constitution soit modifiée pour ne garantir que le seul subventionnement de l’enseignement officiel. Mais comme cela a été évoqué dans les lignes qui précédent, la volonté de se livrer à une passe d’armes avec le réseau catholique n’est pas manifeste.

    Dès lors, si l’objectif des activistes de la lutte contre les signes religieux ostentatoires ne semble pas être de mener à bien un combat conséquent contre les religions en tant qu’aliénation, l’on peut se demander quel est le moteur du mouvement. Deux lectures sont possibles. Soit on est en présence d’un réflexe de nature classiste à l’encontre de communautés situées en bas de l’échelle sociale. Pour faire simple, il s’agit d’une frange active et militante de la petite bourgeoisie laïque qui a identifié une menace en l’immigration arabo-musumalne vue comme une nouvelle classe dangereuse et qui cherche des alliances objectives tant dans la droite réactionnaire que dans l’intelligentsia progressiste. Soit leur démarche aux relents islamophobes s’inscrit dans la droite ligne des thèses de Samuel Huntington, le théoricien du choc des civilisations [5]. L’immigration arabo-musulmane en Belgique serait une sorte de poste avancé d’une forme d’ennemi extérieur qui menacerait notre civilisation occidentale. La prose de Claude Demelene, figure de proue du combat contre les « signes religieux ostentatoires » tend a accréditer cette option : « La vraie gauche ne peut être que sécuritaire, dans le bon sens du terme. Elle doit protéger le peuple contre ce que l’ancien ministre socialiste français de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, appelait les "sauvageons". Elle doit aussi agir en amont. Cela implique de réduire l’exclusion sociale et de lutter contre toutes les discriminations. Mais aussi de combattre les musulmans extrémistes qui radicalisent les jeunes en les dressant contre nos valeurs laïques et l’Occident en général  [6] ».

    Le cas "Claude Demelenne" est illustratif de la dégénérescence d’une partie de cette intelligentsia progressiste. On peut faire l’hypothèse que la chute du « socialisme réel » à l’est et la fin des idéologies (voire même de l’Histoire) proclamée par certaines élites libérales aient rendu la limite entre la droite et la gauche plus évanescente, en ce compris pour les progressistes auto-proclamés. Ainsi, le rédacteur en chef du Journal du Mardi se contentait jusqu’à il y a peu d’être l’archétype du journaliste idolâtre et servile [7]. Ses prises de positions récentes sur la délinquance juvénile, la menace islamiste et le port du voile dans les écoles – sujets de prime abord différents qu’il s’évertue systématiquement à mettre en lien - en font maintenant un compagnon de route de la droite populiste façon Alain Desthexe. A l’instar d’un Bernard Henry-Levy qui, tout en se réaffirmant continuellement progressiste, diffuse les idées des néoconservateur américains, Claude Demelenne s’échine à appliquer un verni progressiste sur des concepts réactionnaires éculés. Avec, certes, moins d’aisance et de grandiloquence que le meilleur ennemi de l’entarteur. En quelque sorte, nous sommes face à un BHL du pauvre d’esprit.

    Avant d’en terminer, il semble essentiel d’en revenir à l’argument de l’émancipation des femmes qui reste une juste préoccupation des progressistes. S’il est vrai que la femme issue d’un milieu populaire qui, en raison des traditions- au demeurant plus culturelles voire socioculturelles que religieuses-, porte le voile est sans doute doublement aliénée et exploitée. D’une part, en raison de sa classe sociale de provenance. D’autre part, en sa qualité de dominée dans l’unité domestique. Le voile comme ses attitudes et conduites modulées en fonction de ce qui est attendu d’une femme par la société et/ou la communauté est un signe d’acceptation de l’autorité du/des dominant(s). Dans un ouvrage intitulé la domination masculine [8], le sociologue Pierre Bourdieu détaille très bien les mécanismes par lesquels les femmes se réapproprient l’ordre social sexuellement différencié et pensé par et pour les hommes et le mettent naturellement en pratique en ne percevant pas qu’elles se trouvent dans des rapports de domination. Cet extrait est particulièrement explicite : « Tous les rappels à l’ordre inscrits dans l’ordre des choses, toutes les injonctions silencieuses ou les sourdes menaces inhérentes à la marche normale du monde se spécifient, évidemment, selon les champs, et la différence entre les sexes se présente aux femmes en chacun d’eux, sous des formes spécifiques, à travers par exemple la définition dominante de la pratique qui y a cours et que personne ne songe donc à mettre en question. Le propre des dominants est d’être en mesure de faire reconnaître leur manière d’être particulière comme universelle ». Toutefois, ce n’est sûrement pas en confrontant les jeunes filles musulmanes à une nouvelle violence symbolique, l’interdiction du voile, actionnée par l’institution scolaire qu’on les aiderait à trouver le chemin de l’émancipation. Au contraire, il faut garantir leur accès à un enseignement de qualité, sans que la funeste logique, inhérente à l’institution scolaire, de reproduction sociale ne soit encore accentuée par des décisions inappropriées, leur permettant de réfléchir sur le monde et sur leur condition et d’envisager sereinement de retirer leur voile. Une piste intéressante à approfondir pourrait être que les enseignants du secondaire évoquent dans les classes tant avec les filles qu’avec les garçons la question des stéréotypes de genre, de divers types de pression sociale et du respect de « l’autre sexe ». Dans cette optique, il faudrait opérer des aménagements légaux dans le programme de formation des enseignants et dans le contenu des cours de l’enseignement obligatoire.

    Considérer comme la sénatrice Anne-Marie Lizin qu’il faut évidemment interdire le voile à l’école car « le voile, c’est la pression sur l’individu au nom d’une religion [9] » c’est s’enfoncer dans le simplisme le plus offensant pour l’intelligence humaine. Il est lamentable que beaucoup de prétendus intellectuels de gauche, mettant leur capacité de réflexion de coté, se rabaissent aujourd’hui à être les porteurs de valises de suprématistes de la civilisation occidentale ou d’élites dominantes fantasmant sur des classes dangereuses. Il est à espérer que le bon sens, l’ouverture et la raison reprennent rapidement chez ces « progressistes » le pas sur une fort peu avouable xénophobie latente.

    Mojo Risin

    [3Professeur de morale et antimonarchiste convaincue, Nadia Geert s’est surtout distinguée dernièrement par ses prises de positions publiques en tant que porte-parole du Réseau d’action pour la promotion d’un Etat Laïque.

    [5Voir l’ouvrage éponyme : HUTINGTON (S.), The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order,1996.

    [7Pour ceux qui pensaient que l’hagiographie était un genre littéraire définitivement tombé en désuétude, il est recommandé de lire ce que Claude Demelenne écrit sur Elio Di Rupo notamment dans son livre DEMELENNE (C.), Pour un socialisme rebelle, Ed. Vista, 2002 ainsi que dans son article publié le 15 septembre 2008 dans le journal français « le monde » et intitulé Socialistes, allez voir chez les Belges !

    [8BOURDIEU (P.), La domination masculine, Edition du seuil, 2002.

     


     

    Editorial n° 2
    Capitalisme et écologie / Hypocrisie verte, bio-marketing et fraude intellectuelle durable
    vendredi, 13 novembre 2009
    / Christine Oisel

    En décembre prochain, les dirigeants d’un peu moins de 200 pays [1] se réuniront en grande pompe à Copenhague (Danemark) à l’occasion d’un nouveau sommet des Nations Unies consacré aux changements climatiques [2]. "Le sommet de Copenhague sera la dernière chance du monde pour éviter un changement climatique fatal et engager une lutte sérieuse contre les émissions de gaz à effet de serre" a prévenu le Commissaire européen à l’environnement, Stavros Dimas [3]. Un rendez-vous politique et médiatique d’envergure, donc. Peut-on pour autant espérer que les solutions proposées au terme du sommet seront à la hauteur des espoirs ou des craintes exprimées par les uns et les autres ?

    Une réalité à rendre vert de peur

    Le désastre écologique auquel nous assistons depuis plusieurs décennies est vertigineux et en partie irréversible : pollutions durables du sol [4], de l’air [5] et de l’eau [6] ; pillage des ressources naturelles [7] ; OGMisation de l’agriculture [8] et destruction de la biodiversité [9] ; bouleversements climatiques majeurs [10]... Ce désastre en entraine directement un autre, humain, qui touche particulièrement les pays les plus pauvres [11] : populations affamées [12], déplacées [13], insécurisées [14]. Dans les régions industrialisées, on assiste à une augmentation continue des problèmes de santé liés à l’environnement et à l’alimentation comme la hausse des allergies [15] et de certains types de cancers [16]. Il est plus qu’urgent de prendre le mal à la racine.

    Des politiques à rendre vert de rage

    Or, si nos valeureux dirigeants n’hésitent pas, le cas échéant, à se saisir du Roundup judiciaire pour anéantir la mauvaise herbe contestataire [17], leur "action" face à l’urgence environnementale et humaine revient à s’attaquer à une forêt de ronces armé d’une pince à épiler... Au-delà des grandes déclarations d’intentions (comme celles exprimées dans le protocole de Kyoto, en décembre 1997 [18]), qui sont en réalité très peu suivies d’effet (quand on évoque ce protocole, c’est souvent pour en dénoncer les multiples violations...), la politique environnementale des pays capitalistes occidentaux se résume à bricoler une série d’adaptations "vertes" au système. Des adaptations qui ne nuisent pas au sacrosaint marché - les entreprises en tirent d’ailleurs avantage [19]- et qui permettent de désamorcer la préoccupation écologique croissante. Le problème, c’est que le concept de "capitalisme vert" est intrinsèquement contradictoire et illusoire.

    D’une part, parce que les causes profondes du désastre écologique - et social - actuel sont à chercher dans l’essence-même du système. Son moteur, c’est la croissance du marché et l’accroissement des profits des actionnaires. Il faut par conséquent produire toujours plus, consommer toujours plus et toujours à moindre coût. Cet ordre productiviste et consumériste constitue l’une des principales causes des pollutions, dégradations et pillages commis sur l’environnement. Lire à ce propos "Le Vert et le Rouge - Première partie : Les causes structurelles de la crise écologique " de Didier Brissa.

    D’autre part les intérêts du marché, proprement incompatibles avec les mesures radicales et urgentes à prendre en faveur de l’environnement [20], sont gagnants en terme de priorité politique. La ligne de nos dirigeants est claire : c’est la croissance d’abord, on ne sort pas de là [21]. A propos de la prévalence du marché sur les autres considérations, Céline Delforge aborde le cas du transport de marchandises dans "B-Cargo ou l’alliance contre l’écologie et l’emploi !".

    Et hop ! Une bonne couche de peinture verte

    Pour nous vendre le capitalisme à la sauce écolo, une bonne couche de peinture a fait l’affaire. On assiste depuis quelques années à un véritable ras-de-marée. Tout devient « vert » ou « durable » : le capitalisme, la croissance, le développement, l’énergie... C’est du délire !

    Bien sûr, l’industrie - verte - surfe sur la vague, inondant le marché de biens de consommation absolument non-écologiques qu’elle appelle sans rire "verts" ou "propres". Pierre Eyben revient sur le concept frauduleux de "voiture verte" dans La voiture écologique arrive à plein gaz. Gérard Craan et Vince Er, quant à eux, soulignent la contradiction de fond du concept de "développement durable" ("Le capitalisme se développe durablement"), et nous parlent, entre autre, de la vision de "développement durable" de grands groupes comme Coca Cola. Les exemples de "greenwashing" (ou écoblanchiment) sont nombreux [22], tout devient "vert" ! Quelle époque formidable... Voyez à ce propos "Le "vert" est dans le fruit", chronique sémantique proposée ce mois-ci par Franz Tofer.

    Sauf que la peinture ne fait que masquer le défaut. Les mots ont le pouvoir immense de créer une réalité virtuelle ("vert" = "non-polluant"). Mais derrière les mots se cache souvent une réalité et une intention tout autres. N’oublions pas qu’il s’agit ici de marketing commercial et politique, et de publicité mensongère. Une voiture qui consomme moins n’est pas pour autant "verte" ou "propre". Elle reste un moyen de transport polluant. N’est-il pas honteux et malhonnête de qualifier un tel objet de "vert" ? Si, mais cela déculpabilise le consommateur et fait vendre. Il en va de même pour les autres biens de consommation cités et les nombreux non-cités [23].

    Il en va de même, nous l’avons vu, pour le concept totalement fumeux de "capitalisme vert" que l’on veut nous imposer au niveau politique. Comment ose-t-on qualifier un système aussi destructeur de l’environnement de "vert" ou de "durable" ? De la même façon, comment ose-t-on qualifier ce même système, créateur de pauvreté, d’exclusion, d’injustice et d’insécurité d’ "éthique" ou "humain" ? Cette manipulation intellectuelle omniprésente est proprement insupportable et intolérable. De manipulation, il en est question dans l’article d’Andrée Fonteyne qui revient sur la mise en scène de débat autour du nucléaire que constitue le Forum du même nom : « L’énergie nucléaire, y avez-vous déjà réfléchi ? ».

    Libérer les hommes et l’environnement du système

    La seule option sérieuse et raisonnable pour sortir des catastrophes environnementales et sociales en cours et à venir, c’est de renverser la priorité. Cela implique de refuser et de dénoncer la logique capitaliste de domination et d’exploitation, même fardée de vert, et d’oser sortir enfin d’un système qui montre jour après jour ses limites et sa brutalité.

    Malgré l’évidence et la gravité du constat, nos "représentants" politiques, fort mal-nommés, sont davantage à l’écoute bienveillante des multinationales, fédérations patronales et autres FMI que prêts à prendre leur courage politique à deux mains. De plus, l’inefficacité des politiques menées depuis quelques décennies en matière sociale et environnementale leur laisse, en réalité, bien peu de crédit... Les partis "verts" ont le mérite d’avoir imposé la question écologique à la table des débats. Mais leurs arguments réformateurs se heurtent à la réalité du système et de ses priorités. Entre les écologistes et le mouvement ouvrier, certaines tensions ont du mal à se résorber. Voyez à cet égard le troisième volet de l’article : Le Vert et le Rouge - Troisième partie : Le Mouvement ouvrier et l’écologie. De plus, que ce soit du côté des partis écologistes ou de celui des "socialistes", le rejet du capitalisme et de sa logique productiviste a disparu des programmes.

    Quant aux pays "dépendants", subissant une bonne partie des conséquences écologiques et humaines du "capitalisme durable" (Lire Le Vert et le Rouge - Deuxième partie : La crise écologique dans les pays dépendants et dans les ex-pays de l’Est (et assimilés)), ils n’entendent plus perpétuer ce lien de dépendance économique et politique [24] en se soumettant à des objectifs environnementaux, une nouvelle fois imposés par l’Occident. Mais ils manquent souvent d’unité dans leurs discours et leurs actions. De plus leurs élites, souvent "formées" en Occident, ont tendance à reproduire les schémas et les discours occidentaux.

    Dans un tel contexte, quels espoirs peut-on sérieusement nourrir quant à la tenue de cette Conférence de Copenhague ? Peut-on imaginer un instant que des solutions radicales sortiront de ce sommet ? [25] L’objectif annoncé est de proposer un accord international "ambitieux" sur les réponses à donner au changement climatique. Difficile de ne pas sourire... jaune.

    "La dernière chance du monde pour éviter un changement climatique fatal"

    En réalité, si changement il y a, il ne proviendra probablement pas des salons feutrés de nos élites politiques, mais de la rue, de vous, de nous, de tous ceux qui refusent de se résigner. Toutes les avancées sociales sont nées de luttes. En matière environnementale, la lutte est également nécessaire et s’organise. En marge du sommet, des actions sont déjà menées par des ONG, des syndicats et des associations militantes à travers le monde pour tenter d’influencer les débats [26], parfois de manière assez... légère [27]. Des contre-manifestations s’organisent [28], avec comme mots d’ordre : "Plus de business as usual, plus de fausses solutions", "Changeons le système, pas le climat" [29] ou "Libérons le climat des marchés financiers" (Campagne Attac).

    Que ce soit en manifestant, en participant à des actions ou en alimentant le débat d’idées, comme nous le faisons dans le JIM, refusons de subir et de faire subir toute forme de domination et d’exploitation. Luttons pour une société juste, solidaire et réellement respectueuse des hommes et de l’environnement. Une société libérée du capitalisme.

    Merci à Andrée, Christine, Didier, Franz, Gérard, Ode, Pierre et Vince qui ont réalisé ce numéro.

    Christine Oisel, pour l’équipe du JIM

    Bannière : Ode

    Le prochain numéro du JIM (mi-novembre - mi-décembre) abordera le thème de la pauvreté et de la précarité au travers, notamment, d’articles consacrés aux travailleurs sans emploi, ceux et celles soumis(es) à contrat précaire, "adapté(e)s" en ateliers protégés ou détenu(e)s... Nous vous proposerons également un témoignage sur la précarité à São Paulo et un sujet sur le traitement médiatique des luttes sociales.

    Merci pour les messages d’encouragement et de soutien, pour les remarques et les suggestions. Le JIM se construit et murit semaine après semaine, et toutes les réactions - pour autant qu’elles soient constructives - nous intéressent et contribuent à nourrir les débats.

    Rendez-vous le 15 novembre avec le premier article de ce numéro 3 : "Profession : nettoyeuse".

    [1Ceux qui ont ratifié la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique

    [27-18 décembre 2009. Site officiel : http://fr.cop15.dk/

    [4Dues aux transports, aux pratiques de l’agriculture intensive, au stockage des déchets, aux rejets industriels et ménagers, notamment. Lire à ce propos : http://www.hector-asbl.be/documentation/environnement/sols-dechets-et-sante/pollution-des-sols

    [6Devenue une marchandise : "Il existe actuellement dix grands acteurs privés qui distribuent l’eau potable dans un but commercial. Parmi eux, les Français Vivendi et Suez distribuent l’eau à des services liés à l’eau à plus de 200 millions de clients dans 150 pays, et ils sont engagés dans la course à l’expansion qui doit les mener, dans tous les recoins de la planète, à la possession de l’eau, aux côtés d’autres géants comme Bouygues,SAUR, RWE Thames Water, Bechtel United Utilities… Coca cola, Nestlé… Ils sont aidés par la banque mondiale, l’OMC et le FMI qui contraignent de plus en plus les pays du tiers monde à abandonner leur système public de distribution d’eau, en échange de leur éligibilité à la remise de leur dette. Ces organismes qui contrôlent, au profit des multinationales, le commerce mondial, accordent en effet aux groupes transnationaux de l’eau un accès sans précédent aux ressources en eau douce des pays signataires. Certaines entreprises ont entamé des procédures contre les gouvernements, armés de la protection de ces accords internationaux." Maude Barlow, L’Or Bleu, citée in : http://www.enfants-soleil.org/Chap_Idees/eau.htm

    [7Pétrole, minerais, forêts, ressources marines... Avec, par exemple, comme conséquence prochaine le "peak oil" ou pic pétrolier. Sur la reconnaissance de la dette écologique, lire : http://www.amisdelaterre.org/Arretez-le-pillage-Pour-la.html

    [8Lire à ce propos les "10 idées reçues sur les OGM" publiées par Greenpeace Canada : http://www.greenpeace.org/canada/fr/campagnes/ogm/aper-u/10-idees-recues

    [9Des espèces animales et végétales sont quotidiennement menacées à cause de la pollution, de la destruction des habitats naturels (déforestations...), de la pêche et de la chasse intensives, notamment. Lire à ce propos : http://www.vedura.fr/environnement/biodiversite/extinctions-especes. Voir aussi les rapports contestés mais incontournables du GIEC : http://www.ipcc.ch/home_languages_main_french.htm

    [10On estime que depuis les bouleversements qui ont conduit, il y a 65 millions d’années, à la disparition des dinosaures, jamais la Terre n’avait subi de modifications environnementales aussi brutales et rapides qu’à notre époque.

    [12L’ouverture des marchés de l’alimentaire et de l’eau aux multinationales a détricoté le commerce local, confisqué leurs propres ressources aux populations et a ainsi contribué à générer la pauvreté et donc la faim, la soif et la maladie. L’arrivée de l’agrocarburant ou biocarburant, très tendance, aggrave encore les phénomènes de famines dans les pays pauvres. Les terres arables sont réquisitionnées pour les cultures énergétiques, et le prix de l’alimentation explose. Lire à ce sujet : http://www.agirpourlenvironnement.org/campagnes/c28.htm#top

    [13Les déplacements de populations dus aux bouleversements climatiques sont aussi gigantesques que dramatiques. Selon une étude publiée dans le cadre des discussions climatiques de Bonn, 700 millions de personnes seront contraintes d’abandonner leur région ou leur pays d’ici 2050 (http://www.respire-asbl.be/Des-centaines-de-millions-de)

    [14Le rôle dans les conflits du pillage et du commerce des ressources naturelles par des multinationales est malheureusement connu et largement illustré. Lire par exemple cet article de Global Witness, datant de novembre 2008, sur les liens entre le conflit au Congo et le commerce de minerais : http://www.globalwitness.org/media_library_detail.php/678/fr/le_pillage_des_ressources_reste_le_moteur_du_confl

    [15Lire à ce propos : http://www.allergieetpollution.com/

    [17En votant, par exemple, des lois liberticides - Lire le dossier consacré à la violence légale dans le numéro précédent du JIM : http://www.lejim.info/spip/spip.php?page=numero&id_mot=28

    [18Où 38 pays développés s’engageaient à réduire en moyenne de 5,2% leurs émissions de gaz à effet de serre. Voir le texte dans son intégralité (http://unfccc.int/files/cooperation_and_support/cooperation_with_international_organizations/application/pdf/kpfrench.pdf) ou un résumé (http://unfccc.int/portal_francophone/essential_background/feeling_the_heat/items/3294.php)

    [19La mode du "vert" leur apporte de nouveaux débouchés

    [20Comme la réduction du rythme de production et de consommation, et donc de la sphère marchande ; le retour à une activité économique locale...

    [21Ce qui n’empêche pas que les discours officiels culpabilisent la population quant à ses choix de consommation personnelle... On n’est plus à une contradiction près...

    [22Ainsi l’autoroute A19, reliant sur 101 kilomètres Artenay à Courtenay en France, proclamée "éco-autoroute" (sic !) par son constructeur, le groupe BTP Vinci (dont voici le communiqué : http://www.vinci.com/vinci.nsf/fr/communiques/pages/20090608-1301.htm), avec la bénédiction du ministère français de l’écologie et du développement durable...

    [23C’est d’ailleurs un jeu "amusant", si l’on peut dire, de taper le nom d’un objet sur un moteur de recherche et de lui attribuer le qualificatif "vert" ou "écologique"... Vous serez surpris(e) par l’imagination des publicitaires et communicateurs en tout genre...

    [24Rappelons que l’octroi des "aides" est conditionné à la soumission aux règles de la mondialisation, imposées par le FMI et la Banque mondiale

    [25Nous ne sommes pas les seuls à nous poser cette question, loin s’en faut. Lire par exemple chez Basta ! : http://www.bastamag.net/spip.php?article722

    [26Par exemple : campagne Greenpeace, lancée il y a quelques mois, pour dénoncer l’exploitation des sables bitumineux (voir breve 215 et breve 271 ; Action d’Oxfam-Solidarité, menée le 28 octobre dernier, pour attirer l’attention sur les déplacements de populations dus aux bouleversements climatiques (http://www.oxfamsol.be/fr/Un-camp-de-refugies-climatiques-a.html).

    [28Par exemple : appel contre le sommet de Copenhague en ligne sur Indymedia-Toulouse : http://toulouse.indymedia.org/spip.php?article41620

    [29"Appel à l’action pour la justice climatique" : http://www.hns-info.net/spip.php?article19384